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lundi 13 octobre 2008

L'alimentation dans les villes en guerre : réflexions autour du cas de Kaboul


L'ONG Action contre la faim organise, ce mercredi 15 octobre 2008, une journée de mobilisation nationale, avec des manifestations à Paris et dans 19 villes de province. L'occasion ici de présenter rapidement la situation alimentaire dans des villes sous tension aux lendemains de guerres destructrices non seulement en termes d'infrastructures, mais également en termes de développement économique, de fonctionnement politique et de déstructuration des liens sociaux.

Les ONG et les militaires offent des analyses indispensables dans l'appréhension des besoins alimentaires, étant eux-mêmes des acteurs directement impliqués dans les problématiques de la sécurité alimentaire. L'occasion de signaler les travaux passionnants de Yann Braem, docteur en géographie, sur les relations entre ONG et militaires. Il a soutenu en décembre 2007 une thèse intitulée Relations humanitaires-militaires en Afghanistan et au Kosovo, qui porte sur les relations militaires–humanitaires et a pour objectif d’analyser leurs enjeux territoriaux au Kosovo et en Afghanistan. Deux hypothèses guident ces travaux : (1) les relations militaires – humanitaires correspondent à des mécanismes de gestion des territoires et des populations lors des opérations extérieures, des points de vue politiques et militaires ; (2) d’autre part, les terrains spécifiques exercent une influence multiforme sur ces relations et en constituent un facteur d’évolution majeur, tant sur le fond que sur la forme. Il est, entre autres, l'auteur d'un rapport sur "Les relations Armées-ONG, des relations de pouvoir ? Caractéristiques de la coopération civilo-militaire française : le cas du Kosovo" (Les Documents du C2SD, février 2004, n°61, Ministère de la Défense, 283 pages).


Pour en revenir à la question spécifique des crises alimentaires, il est d'ailleurs important de clarifier cette notion, et de distinguer :
  • "food sécurity" : définie par le géographe Jean-paul Charvet comme la "capacité de produire des quantités suffisantes de nourriture pour assurer l'alimentation d'une population donnée" (Historiens-Géographes, n°378, 2002). C'était la 1ère définition que l'on a donné à cette question de sécurité alimentaire. On ne prenait alors en compte que la question de la quantité de nourriture : cette notion calcule alors la sous-nutrition.

Source : Jean-Paul Charvet, "L'agriculture mondialisée", La Documentation photographique, n°8059, La Documentation française, Paris, septembre-octobre 2007, p. 19.




  • "food safe" : dans cette 2ème définition, la problématique n'est pas celle de la quantité : il ne suffit pas que les hommes aient suffisamment à manger en termes de quantité, mais qu'ils puissent accéder à suffisamment de nourriture à la fois en termes de quantité et de qualité (c'est-à-dire avoir une alimentation équilibrée apportant les différents besoins nutritionnels nécessaires au bon fonctionnement du corps humain). Cette notion calcule alors la malnutrition.


Source : Le Monde.fr, 29 septembre 2004.





Cette distinction conceptuelle n'est pas seulement un exercice intellectuel, mais reflète une véritable réalité, et "nous montre, en quelque sorte, la géographie de la « faim ordinaire », celle de la malnutrition chronique vécue au quotidien par 90 % de ceux qui souffrent de sous-alimentation. Peu spectaculaire, peu médiatisée, cette « faim ordinaire » reste, pour la plupart du temps, une faim invisible" (Christian Troubé, 2007, Les nouvelles famines. Des catastrophes pas si naturelles, Autrement, collection Frontières, Paris, p. 66).

D'ailleurs, le sous-titre de cet ouvrage "Des catastrophes pas si naturelles" renvoie à une autre distinction, celle qui existe entre famine et malnutrition. Les travaux de Sylvie Brunel replacent également la question de la crise alimentaire dans le cadre de la mondialisation. Notamment son article "La famine est en partie le fruit de la géopolitique" (dans Images économiques du monde 2005, Armand Colin, 2004), mais aussi dans ses nombreux ouvrages. Elle explique que les famines d'aujourd'hui sont devenues un outil de contrôle ou d'élimination de populations jugées comme indésirables. Elle met ainsi en place une différence entre les facteurs des famines et ceux de la malnutrition. "Entre famine et malnutrition existe une différence non de degrés, mais de nature : phénomène brutal, collectif et localisé, la famine ne s'explique pas par les mêmes causes que la malnutrition, ne frappe pas les mêmes personnes et ne résout pas de la même façon" (extrait de l'article cité précédemment). Elle en conclut que les famines actuelles "s'expliquent donc par la géopolitique, tandis que la malnutrition est le produit de la pauvreté". On retrouve ces phénomènes d'utilisation des ressources alimentaires comme arme au Darfour et en Somalie (où les camions d'aide alimentaire sont menacés d'être réquisitionnés par les rebelles et par la piraterie maritime). Aujourd'hui, selon les travaux du géographe Marc Lavergne sur le Soudan, le gouvernement soudanais exploite cette arme alimentaire au Darfour de la même façon qu'il l'avait fait dans les années 1990 pour les conflits dans les monts Noubas, interdit aux ONG d'intervenir pour apporter une aide alimentaire.

Ces définitions sont bien connues et sont souvent analysées sur la scène politique comme dans le cadre de la recherche universitaire à l'échelle mondiale. Mais la question "nourrir les hommes" ne se pose pas seulement dans le cadre de la mondialisation. Les enjeux de la reconstruction d'une ville après une guerre peuvent rapidement se diviser en 2 temporalités : survivre (s'alimenter, se loger, se protéger), puis vivre (se soigner, travailler, s'éduquer). Bien évidemment, se nourrir est une priorité, et il est impensable de concevoir la (ré)conciliation des populations avant que celles-ci n'aient pu accéder à des conditions de vie "acceptables" dans lesquelles elles pourront entrevoir d'accepter la présence de "l'Autre". L'échelle du quartier doit donc être prise en compte dans l'analyse des besoins alimentaires, afin de cartographier les zones sous tension à ce point de vue. A l'heure où les émeutes de la faim sont plus que jamais d'actualité (demain soir, mardi 14 octobre 2008, un documentaire de Patrice Barrat sur "Le début de la faim" sera d'ailleurs diffusé sur France 5), voici une BREVE présentation des enjeux alimentaires dans des villes sous tension aux lendemains de crises politiques et de guerres. La dégradation des services urbains, le dysfonctionnement du lien ville/campagne, la paupérisation de certains quartiers des villes sont des enjeux fondamentaux pour appréhender les besoins alimentaires des populations urbaines. Une géographie des risques dans ces villes doit être ainsi établie, puisqu'elles sont soumises à une forte vulnérabilité, et ce à plusieurs raisons :

  • risques agricoles et ruraux dans les zones d'influence de la ville (capacité des ruraux à utiliser des terres qui ont été soumises aux opérations militaires, problème de l'approvisionnement entre ces campagnes et les villes, notamment du fait de la destruction des infrastructures de transport, mais également de la destruction des liens commerciaux entre ville et campagne)

  • risques sociaux et économiques dans des villes qui doivent faire face aux enjeux de la reconstruction et à ses coûts, à la paupérisation accrue d'une partie de la population, à l'émergence d'un marché noir, à la criminalisation de certains espaces...

  • risques sanitaires avec le dysfonctionnement des services urbains, l'installation de populations néo-urbaines ou le repli de populations urbaines dans des zones insalubres...


Face à ces problématiques, chaque ville en guerre ou ville en conflit possède des caractéristiques qui lui sont propres et qui tiennent tant de la structure interne de la ville que de ses liens avec les zones d'approvisionnement alimentaire. Quelques éclairages sur la situation propre à Kaboul.




LA SITUATION ALIMENTAIRE A KABOUL :

Kaboul a été affectée par plusieurs guerres et crises politiques successives depuis 1979. La population a donc dû faire face à 2 défis majeurs : 1/ se nourrir malgré la guerre, 2/ se nourrir après la guerre. Ces temporalités impliquent des stratégies individuelles et collectives différenciées. Dans les années 1970, la ville de Kaboul se modernisait, de façon inégale : le centre-ville voyait s'ériger de nombreux bâtiments marqués par les normes occidentales de modernité, tandis que les périphéries étaient délaissées par ce mouvement, et tendaient à poursuivre leur processus de marginalisation socio-spatiale. La ville a été, par la suite, un refuge lors de la guerre d'occupation entre 1979 et 1989 : si elle ne constituait pas une cible militaire à part entière, elle a été affectée indirectement par la guerre, avec l'arrivée massive de nombreux déplacés ruraux. La paupérisation des quartiers périphériques a été très rapide, d'autant plus que l'ensemble de la ville a été coupée de sa sphère d'influence, et donc de ses réseaux d'approvisionnement. La période suivante a été marquée d'une part par une guerre civile entre les anciens vainqueurs d'hier, qui se disputent alors le pouvoir. Principal foyer de la guerre civile, Kaboul est alors fuie par les populations. L'arrivée au pouvoir des Taliban est marquée, pour la ville de Kaboul, par une période de rejet de l'urbanité. Les destructions sont massives, la capitale doit faire face à de nombreux défis, alors même que le nouveau pouvoir voit en la ville un milieu hostile à leur pensée politique et idéologique. La priorité ne sera donc pas celle de la reconstruction d'une ville moderne et inclue dans des systèmes urbains régionaux. Cela contribue, bien évidemment, à isoler la ville vis-à-vis des réseaux d'approvisionnement alimentaire régionaux. La question de l'alimentation tend à rendre la ville de plus en plus vulnérable. Depuis 2001, la ville est entrée dans une nouvelle phase avec le déploiement d'une coalition internationale. Pour les militaires, l'enjeu du rétablissement des réseaux d'approvisionnement est double : d'une part, il s'agit d'aider le pays à retrouver des infrastructures de transport qui lui permettront de retrouver une dynamique de croissance économique, notamment via les échanges commerciaux avec les pays voisins ; d'autre part, il s'agit de diminuer les tensions inhérentes aux difficultés d'approvisionnement, afind e contrecarrer les éventuelles émeutes de la faim, mais aussi afin de permettre aux populations de rétablir des échanges pacifiques qui amèneront les différentes communautés (qu'elles soient culturelles, politiques ou sociales) à (ré)apprendre à concevoir la ville comme un espace de vie commun. (Bien évidemment, les militaires doivent également faire face à la question de leur propre approvisionnement, une problématique notamment abordée dans les travaux d'André Thiéblemont : "Expériences opérationnelles dans l'Armée de terre. Unités de combat en Bosnie (1992-1995), Les Documents du C2SD, n°42, 3 tomes, Ministère de la Défense, novembre 2001, notamment dans le tome II "Conditions de vie, pratiques tactiques, techniques et sociales, les sentiments", pp. 44-59. Retrouvez également un historique sur les rations de combat proposé par Isabelle Bal sur son blog sur l'Afghanistan).




La question est directement liée aux problématiques du développement durable, tant en termes économiques (avec le rétablissement d'une croissance économique à court, moyen et long terme) qu'en termes sociaux (avec le maintien de la paix à court terme, et l'établissement d'une paix durable à long terme). La ville de Kaboul a été profondément affectée par les différents mouvements de population, résultant d'une géographie du danger en pleine mutation à chaque événement politique. Ces déplacements de population correspondent à des stratégies de survie, et ont profondément modifié le paysage humain de la ville. Une intéressante typologie de la population de Kaboul est proposée dans l'article de Stephan Magnaldi et Jessica Patera : "Kaboul, de la destruction à la reconstruction" (dans François Grünewald et Eric Levron (dir.), 2004, Villes en guerre et guerres en ville. Pratiques humanitaires en question, Karthala, collection Pratiques humanitaires, Paris, pp. 69-106) : "La typologie qui peut être faite des habitants de Kaboul repose sur trois groupes principaux :

  • Les Kaboulis d'origine : ce sont ceux qui sont restés en Afghanistan, dans leur ville de Kaboul, au cours des années de guerre et de tensions ou ceux qui sont revenus d'exil en retrouvant leur habitation et statut. Les Kaboulis se caractérisent par une intégration urbaine classique ainsi que des pratiques socio-culturelles et des attitudes qui y sont attachées.
  • Les déplacés internes communément appelés « IDPs » : principalement d'origine rurale, cette catégorie de la population doit faire face à un processus d'intégration sociale difficile du fait de sa situation précaire et de son appartenance au monde rural. Les déplacés internes ont inévitablement fait l'expérience d'une marginalisation sociale et économique lorsqu'ils ont joint le processus d'intégration au monde urbain. Ils sont considérés par de nombreux acteurs humanitaires comme étant, à Kaboul, le groupe le plus vulnérable et le plus « invisible ».
  • Les anciens réfugiés issus des zones rurales : ce groupe a fait l'expérience des avantages de la vie en zone urbaine lors de l'exil. Il constitue un groupe intermédiaire entre les Kaboulis d'origine et les déplacés internes. Puisqu'ils appartiennent à la population de la capitale, leur expérience de la vie en ville les raproche des Kaboulis de souche. Leur disemblance avec les déplacés internes se marque par leur intégration au monde urbain, l'éducation et/ou la formation professionnelle qu'ils y ont reçues et les expériences professionnelles qu'ils ont acquises sur place. Cependant, les racines rurales encore récentes rapprochent les 2 groupes."

Il est intéressant de souligner combien les stratégies de déplacement et d'intégration de ces différents groupes sont impliquées par leur perception de la ville de Kaboul. Chacun possède alors une géographie mentale différenciée, qui permet de comprendre les processus de fragmentations socioculturelles au sein de la ville. Il serait bien trop restrictif de penser la ville en guerre seulement en termes de fragmentations identitaires (il ne s'agit pas de les nier, bien évidemment !) : l'ethnie, la religion et la langue ne sont pas les seuls critères de fracturation de l'espace urbain. Et ces lignes de fracture relèvent d'un enjeu majeur en termes d'alimentation, puisqu'elles conditionnent les espaces pratiqués par les populations : un habitant qui perçoit la ville comme dangereuse et qui choisit le repli sur le quartier devra adapter ces stratégies de survie à cette géographie de la peur (réelle ou non, l'importance reposant sur comment les perceptions influent sur les espaces pratiqués) ; seul le quartier sera un espace de commerce, d'échanges et d'approvisionnement alimentaire pour cet habitant. Comprendre les espaces vécus et les espaces pratiqués des populations urbaines permet alors de mieux répondre aux besoins alimentaires, et de mieux cartographier les risques alimentaires dans les villes en guerre et les villes sous tension aux lendemains de guerres.

Le cas de Kaboul est également éloquent au travers de la question de l'utilisation des terres agricoles, qui doivent approvisionner les villes. En effet, Sylvie Montembault (alors responsable du Service Sécurité Alimentaire d'Action contre la Faim) a montré la tension existant entre extension de la culture du pavot et problèmes d'approvisionnement alimentaires pour les populations afghanes ("Expansion de la culture du pavot à opium dans les régions montagneuses du centre de l'Afghanistan et ses conséquences sur la sécurité alimentaire", dans Action contre la faim, 2004 (1ère édition), Géopolitique de la faim. Faim et responsabilités, PUF, Paris, pp. 139-148, l'ouvrage a fait l'objet d'une 4ème édition en 2007). L'auteur, comme de nombreux autres chercheurs et/ou observateurs tels que le géographie Pierre-Arnaud Chouvy, montre combien la culture de l'opium est une stratégie de survie pour de nombreux paysans, et surtout parmi les "ruraux sans terre", tant en termes de revenus qu'en termes d'emplois (la culture du pavot demandant une abondante main-d'oeuvre). L'originalité de l'analyse de Sylvie Montembault est de montrer le lien entre cette expansion de la culture du pavot et les risques alimentaires pour la population rurale afghane. Cette production de drogue "bloque" des terres agricoles alors même que l'Afghanistan est en situation de repli sur lui-même d'un point de vue des échanges commerciaux. La vulnérabilité des populations rurales est accrue par cette économie de rente aux enjeux aléatoires. Mais on pourrait "pousser" plus loin cette analyse et montrer combien la raréfaction des denrées alimentaires tend à vulnérabiliser l'ensemble des populations afghanes, et tout particulièrement les populations de Kaboul, dépendantes de 2 sources d'approvisionnement alimentaires : les terres agricoles intérieures et les réseaux d'aide alimentaire internationale (par le biais des ONG, des organismes de l'ONU et de la coalition armée). La violence qui en découle est souvent analysée sous le prisme de l'intérêt financier des drogues, mais doit être également éclairée à travers l'analyse de la disponibilité des ressources agricoles pour les populations urbaines et de son inégale répartition.


Dernière piste de réflexion géographique sur cette question de l'alimentation et des tensions qui en découlent dans des villes soumises à des guerres ou des lendemains de guerres : la géographie culturelle. Il ne s'agit là pas seulement de prendre en compte les divers enjeux de tension entre les populations qui mettent en place des lignes de fracture entre différentes communautés, mais plutôt de souligner combien il est important pour les acteurs extérieurs intervenant pour amoindrir les tensions alimentaires de comprendre les moeurs de la population locale, afin d'adpater à chaque ville son aide, et de ne pas risquer d'accroître des tensions possibles vis-à-vis de l'intervention internationale (qu'elle soit militaire ou humanitaire). Mickaël Aubout, doctorant en géographie, a d'ailleurs bien montré combien ces aspects culturels peuvent avoir des incidences, mais peuvent aussi être des moyens de rapprochement avec la population locale lorsqu'ils sont pris en compte : dans son mémoire de maîtrise portant sur le Kirghistan (Géographie militaire de la base de Manas (Ganci air base) au Kirghistan. Les interactions entre une base militaire et son environnement, 2004, Université Paris-Sorbonne, 156 pages), il montre que "par mesure de précaution et afin d'éviter toute hostilité de la population, les Américains avaient interdit à leur personnel la consommation d'alcool, par respect de la religion musulmane dominante. [...] Cependant, cette mesure pouvait sembler exagérée sachant la grande consommation d'alcool faite par la population kirghize, en particulier la Vodka, vieille habitude de l'ère soviétique" (p. 75). Les observations de terrain et une connaissance approfondie des populations sont donc des enjeux majeurs qui permettent d'entrer en contact avec les populations, de faire accepter la présence internationale, et d'adapter les moyens aux besoins réels de la population, par-delà certains préjugés ou simplismes. Citant les travaux de Mickaël Aubout, Philippe Boulanger en conclut qu' "une connaissance aléatoire des cultures locales par des armées étrangères peuvent conduire à des incohérences ou à des conséquences plus graves. [...] Le fait culturel forme ainsi une pierre d'angle de toute action de maintien de la paix, de sécurisation des territoires et de relèvement d'un pays" (Philippe Boulanger, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection Carrefours Les Dossiers, pp. 358-359). Isabelle Bal, chef de la cellule Aide aux Familles au 18ème Régiment des Transmissions, fournit par exemple sur son blog sur l'Afghanistan un article sur les manières de "Manger" en Afghanistan. Une anecdote ? Pas sûr si l'on tient compte de l'importance pour les militaires de comprendre les besoins des populations civiles de Kaboul dans la réussite de leurs opérations.

Revenons au point de départ de ce post : la distinction entre sécurité alimentaire et sûreté alimentaire. Il ne s'agit pas là d'un simple exercice intellectuel, mais bien d'un point de départ pour une réflexion en géographie militaire, afin que l'analyse géographique permette aux militaires de mieux appréhender les villes dans lesquels ils sont amenés à intervenir. Les différents outils de la pensée géographique peuvent être alors des moyens pour comprendre combien les enjeux de la sécurité alimentaire sont complexes, et doivent être analysés à travers le prisme de la sécurité en général. Les enjeux de développement agricole impliquent également les villes et leur approvisionnement, et ont des incidences en termes de pacification, de (ré)conciliation et de développement durable pour des pays en voie de reconstruction.

Le champ de réfllexion pour les géographes, les militaires et les humanitaires en termes d'alimentation des villes en guerre est donc très large, il ne s'agit là que de quelques pistes montrant (je l'espère) l'importance du lien à établir entre ces divers domaines de pensée.

1 commentaire:

Stéphane a dit…

Bénédicte,
Je rebondis sur les travaux de Mickaël AUBOUT que vous citez. Mes travaux sur les militaires américains en Irak citent les mêmes phénomènes. Dans un article, à paraître ce mois-ci, de la Revue Française de Sciences Politiques, je montre entre autres comment l'Army et les Marines ont tenté d'institutionnaliser cette nécessité dans des "centres d'apprentissage à la culture opérationnelle" en 2005/2006. Par ailleurs, c'est l'un des principes de base retenu dans la mise en condition avant la projection en Irak: le National Training Center intègre ainsi les expérimentations de la 1ère division de Marines pour sa préparation à sa projection dans la province d'Anbar. On voit donc les militaires US obligés non seulement de maîtriser les repères culturels "de base" (souvent mais pas toujours caricaturaux ou stéréotypés, surtout depuis que des ethnologues accompagnent les troupes) mais également de modifier leur comportement général vis à vis des populations, de manière à établir une distance respectueuse avec celle-ci (notamment sur les sacro-saintes lunettes de soleil). Enfin,comme je le disais en commentaire de votre article sur Bagdad, la cartographie culturelle fait désormais partie des fondamentaux du raisonnement tactique et de l'aide à l'élaboration de la décision opérationnelle.
Certes, il y a encore du progrès à faire, et c'est parfois risible de constater que les militaires américains se mettent à utiliser des expressions arabes à tout bout de champ, mais cela vaut mieux que les humiliations des pères de famille ou les fouilles de maison par les patrouilles cynophiles.. Au final, cela montre une grande capacité d'adaptation.
Stéphane TAILLAT