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vendredi 28 février 2014

Meilleurs voeux de Mostar : La bande dessinée, la ville et les espaces de la nostalgie

Source : Frano Petruša, 2012, Meilleurs voeux de Mostar,
Dargaud, extrait de la planche 1
.
Voici quelques billets réalisés dans le cadre de ma participation au Laboratoire junior Sciences Dessinées (ENS de Lyon) autour de la bande dessinée Meilleurs voeux de Mostar de Frano Petruša (Dargaud, 2012).

Beaucoup d'angles auraient pu permettre d'aborder cette bande dessinée, qui fait de la ville de Mostar (devenue "célèbre" par la destruction de son pont le 9 novembre 1993 - le 20ème anniversaire de cette destruction a été l'occasion de lancer cette série de billets) bien plus qu'un espace-décor (que l'on oublierait et qui ne serait qu'un "prétexte" à l'histoire). Le lecteur y découvre le retour de Frano Petruša dans la ville de son adolescence, 20 ans après son départ.

"La bande dessinée propose un voyage dans Mostar par la nostalgie : le lecteur y suit le parcours de Frano Petruša, qui, au gré de son errance dans la ville de son adolescence, se souvient d’événements à la fois anodins et marquants. Cette lecture permet ainsi au lecteur de découvrir “la ville du pont” du temps du “Vieux pont” (le pont de Mostar se nomme le Stari Most, “le Vieux pont” : le pont reconstruit est souvent appelé, avec raillerie parfois, le “nouveau Vieux pont”) sous le prisme d’un regard naïf, celui d’un adolescent qui se préoccupe plus d’amitiés et d’amourettes, de basketball et de bagarres, que des événements politiques qui vont signer la fin de la Yougoslavie. Pourtant, ce regard naïf montre bien les paradoxes de cet espace de vie marqué par le multiculturalisme, entre tolérance et incompréhension, entre solidarités et rejet." (billet introductif de la série).


Pour poursuivre la lecture : SÉRIE "MEILLEURS VOEUX DE MOSTAR"

mercredi 26 février 2014

Journée d’études sur l’espace adriatique : histoire, archéologie, géographie (26 mars, Saint-Etienne)

La 5e journée d’études en histoire et géographie au lycée Claude-Fauriel aura pour thème l'espace adriatique. Elle se déroulera le mercredi 26 mars 2014 (9h-12h30 / 14h-16h) à Saint-Etienne (accès libre et gratuit).




Présentation et programme de la journée d'études :

Cette journée pluridisciplinaire s’inscrit dans le cadre de la préparation de deux voyages d’études-pour les étudiants de CPGE des filières économique (Venise) et littéraire (Circum-Adriatica), elle est organisée par leurs professeurs : François Arnal (géographie), Nadia Saint-Luc (philosophie), Giovanni Stranieri (italien), Franck Thénard-Duvivier (histoire), avec le soutien de l'association Khâgne 42.


9h-12h30 : l’Adriatique antique et médiévale

- Le canal d’Otrante dans l’Antiquité : mobilités et frontières dans l’aire ionio-adriatique, par Jean-Luc LAMBOLEY, ancien élève de l’ENS, ancien membre de l’EFR, professeur d’histoire grecque à l’Université Lumière Lyon 2.

- L’aire d’influence ecclésiastique d’Aquilée dans le haut Adriatique aux IVe-VIe siècles, par Pascale CHEVALIER, maître de conférences en histoire de l’art médiéval au département d’histoire de l’art de Clermont II.

- Les relations trans-adriatiques du nord de l’Albanie avec la Sicile angevine, Venise et Rome dans l’architecture religieuse des IXe au XIVe siècle, par Bruna BREGU, doctorante en histoire et archéologie en co-tutelle (Albanie/Besançon).


14h-16h : l’espace adriatique à l’époque moderne et contemporaine

- Venise, reine de l’Adriatique, XVe-XVIIe siècles, par Marie F. VIALLON, professeur des universités (Lyon 3), spécialiste de la civilisation italienne, auteur de Venise et la porte ottomane (1453-1566), Paris, Économica, 1995.

- Les paysages de Mostar, des « espaces de la nostalgie » : géographie culturelle de l’espace post-yougoslave, par Bénédicte TRATNJEK, géographe, IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire), chargée de cours à l’ISFEC de Rennes et à l’Université Lyon 3.



Informations pratiques :
  • Lieu : grand amphithéâtre du lycée Claude-Fauriel, 28 avenue de la Libération, 42007 Saint-Etienne. 
  • Renseignements / contact : Franck.Thenard-Duvivier@ac-lyon.fr
  • Source de l'information : site de l'AK42 (association de la Khâgne 42 Fauriel)

samedi 9 novembre 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ? (2)

Suite à la panne du site des Cafés géographiques (toutes les archives seront progressivement remises en ligne), voici l'intégralité d'un texte publié le 19 février 2013 sur le pont de Mostar. Cet article est republié à l'occasion de la célébration (très discrète dans les médias) du 20ème anniversaire de la destruction du pont de Mostar, le 9 novembre 1993.


Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640





Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) :
Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne. Yougoslavie, 1951.
Source : Site Les ponts et leurs représentations en philatélie, page « Pont de Mostar ».


Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste[1] : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » [2]. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ?

9 novembre 1993 : La destruction du pont de Mostar, un géosymbole dans la guerre

Dans l'imaginaire collectif, la date du 9 novembre est immédiatement associée à la destruction (heureuse) du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. 4 ans plus, une autre destruction (malheureuse) marquera tous les médias : celle de Stari Most, le "Vieux pont" de Mostar (la "ville du pont"). Si, depuis, le "Vieux pont" a été reconstruit, l'ancrage spatial de la guerre se laisse toujours entrevoir dans cette ville-symbole :
"Le 9 novembre 1993, les milices croates du HVO détruisaient le vieux Pont, symbole de la ville de Mostar. Vingt ans plus tard, certaines rues de cette ville toujours divisée portent encore les noms des dirigeants fascistes de l'Etat indépendant croate (NDH) des oustachis". ("Bosnie-Herzégovine : il y a vingt ans, la destruction du Vieux pont de Mostar", Le Courrier des Balkans, 9 novembre 2013).

Bien moins mis en avant dans la presse que la commémoration du 20ème anniversaire du déclenchement du siège de Sarajevo le 6 avril 2012, cette commémoration a été somme toute très sommaire, les autorités locales ne se déplaçant pas. Seuls quelques Mostaris ont sauté depuis le pont pour se jeter dans la rivière Neretva (les plongeons depuis le Vieux pont étaient, avant sa destruction, à la fois un "attrape-touristes" - les plongeurs attendant que les touristes aient déposé de l'argent pour sauter ou plonger -, et une "tradition" qui faisait de ceux qui osaient le grand plongeon des "héros" de la ville). Alors que l'ancien du quartier du Vieux pont de la vieille ville de Mostar est classé patrimoine mondial de l'Unesco et que la destruction de Stari Most avait été particulièrement couverte par les médias il y a 20 ans, cette absence de commémoration et de médiatisation ne doit pas faire oublier le poids de la symbolique des lieux qui se joue sur le pont et dans toute la ville de Mostar.

mercredi 20 février 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?


"Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste 1 : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » 2. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ? (...)"




Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640


jeudi 10 janvier 2013

Bosnie-Herzégovine : un pays divisé (France 24)

Pour la dernière émission d'"Europe District", France 24 a diffusé un reportage le 24 décembre 2012 sur la "Bosnie-Herzégovine : un pays divisé", revenant sur différents problèmes de mal-développement (corruption à tous les échelons) et de fragmentations (politiques, identitaires, sociales) qui se heurtent aujourd'hui au processus d'intégration de la Bosnie-Herzégovine à l'Union européenne. Ce reportage, en deux parties, présente des témoignages sur l'accès aux soins médicaux, sur la vie politique, sur le système scolaire, sur la vie culturelle... Un reportage à redécouvrir en cliquant sur les images.



Présentation du reportage sur le site de France 24 :

"Dans ce pays plus que jamais divisé par les institutions communautaristes, l'entité serbe s'enfonce dans la crise. Avec un entretien exclusif du Président serbe pour la présidence tripartite, Nebojsa Radmanovi. Nous irons aussi à la rencontre d'un médecin qui essaie de parer aux difficultés du système de santé. Enfin nous visiterons une station de ski à Jahorina qui s'apprête à faire le plein de touristes "yougoslaves". Après un détour par l'université de Mostar, obligée de pratiquer la ségrégation ethnique, nous rencontrerons trois femmes bosniennes. La première femme-maire voilée d'Europe, une chanteuse, Amira, la "Billie Holiday des Balkans" qui chante le Sevdah. Enfin Jasna Samic, écrivaine critique sur la montée des intégrismes et des réflexes mafieux, nous fait visiter son Sarajevo."



Source du reportage :
"Bosnie-Herzégovine : un pays divisé", émission "Europe District", France 24, 24 décembre 2012 (1ère partie / 2ème partie : attention, sur le site les vidéos ont été inversées : sur la page "1ère partie", on trouve la deuxième partie du reportage, et inversement).

vendredi 23 décembre 2011

Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville (2)

Les Secondes Journées Doctorales en Paysage (qui eurent lieu les 3 et 4 décembre 2009 à l'Ecole du Paysage de Blois) avaient été l'occasion d'aborder l'approche paysagère comme grille de lecture pour comprendre les conséquences de l'ancrage de la guerre dans la ville, notamment dans ses formes visibles, mais aussi invisibles. Si la question du paysage n'est pas centrale dans le champ des "War Studies", elle n'en démontre pas moins les intentionnalités des acteurs en armes : la question de l'urbicide comme "meurtre rituel de la ville" comme l'a proposé l'architecte et ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanovic ainsi que le groupe d'architectes "Warchitecture" (notamment autour de l'exposition Urbicide Sarajevo qu'ils avaient proposé en 1995) permet non seulement de comprendre la destruction de la ville non comme anéantissement (comme dans le cas, par exemple, des villes anéanties de la Seconde Guerre mondiale), mais comme objectif de guerre, avec l'intention de détruire non pas la ville, mais ce qui fait le "vivre en ville", c'est-à-dire de rendre impossible le "vivre ensemble" dans la ville, en produisant une géographie de la peur de "l'Autre". Un thème qui touche de près la question du "nettoyage ethnique". Si le néologisme d' "urbicide" a été créé à l'occasion des guerres de Croatie (1991-1995) et de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), le phénomène est plus ancien, et s'est déjà appliqué au Liban entre 1975 et 1990. Les acteurs en armes pensent la mise en scène de la destruction pour ancrer un "vivre séparé" dans les pratiques et imaginaire spatiaux, par-delà le temps des combats.

"Les impacts spatiaux de la guerre paraissent évidents, notamment à travers l’aspect visible des destructions. On pense alors au concept d’urbicide créé par Bogdan Bodganovic (architecte et ancien maire de Sarajevo) qualifiant ainsi les "meurtres rituels de la ville", symbolisés par la destruction des villes en ex-Yougoslavie, avec par exemple la destruction de la Bibliothèque de Sarajevo en tant que géosymbole de la ville, espace de rencontre des populations. Mais, Michel Lussault souligne que ce phénomène a déjà eu lieu avant d’être conceptualisé, notamment dans la ville de Beyrouth. Il rappelle d’ailleurs l’intérêt des travaux de Nabil Beyhum, et de sa thèse Espaces éclatés, espaces dominés : étude de la recomposition des espaces publics centraux de Beyrouth de 1975 à 1990 (soutenue à l’Université Lyon II en 1991) qui montre comment le Hezbollah a pensé géographiquement la destruction de Beyrouth" (Michel Lussault, 2008, "Guerillas urbaines", Les Cafés géographiques, compte-rendu du café géographique du 3 octobre 2008, Saint-Dié-des-Vosges).



Les exemples de destructions pensées géographiquement à analyser sous le prisme de l'urbicide restent nombreux. En plus de Sarajevo et de Beyrouth, on pourrait citer Dubrovnik et Vukovar en Croatie, Mostar (notamment son pont) pour la Bosnie-Herzégovine, Nahr el-Bared au Liban, le quartier rom ou le cimetière serbe à Mitrovica... Il faut ajouter à cette approche par la symbolique des lieux la question de la (re)construction, comme en témoigne la problématique des lieux de mémoire dans les villes en guerre. Cette "haine monumentale" (François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p.) s'inscrit dans le paysage et questionne la ville détruite (et non l'anéantissement de la ville à des fins tactiques/stratégiques - notamment pour l'avancée des troupes - comme dans le cas de la Seconde Guerre mondiale). C'est donc la question de la violence symbolique par la destruction qui se retrouve au coeur de ces questionnements : "la démolition (est) partie prenante des violences faites aux populations, dans le cadre d'un conflit, d'une occupation. (...) la démolition (est) plus banalement partie intégrante de l'affirmation d'un pouvoir, ou plus exactement d'un changement de pouvoir, ce qui représente une violence à caractère symbolique" (Vincent Veschambre, 2008, Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, p. 114).


Après le billet proposant la présentation power-point proposée lors de ces Secondes Journées Doctorales en Paysage ("Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans les villes", 14 décembre 2009), voici le lien vers le texte préparatoire (qui ne vise nullement à être un texte définitif) concernant l'intervention sur l'urbicide comme mise en scène et mise en spectacle du paysage dans l'acte de destructions dans les villes.


"Les paysages de guerre doivent être analysés en fonction de leurs réalités et de leurs représentations pour les belligérants comme pour les habitants. Les différents acteurs de la ville n‘accordent pas la même importance et la même valeur aux ruines. Cette inégalité provient de l’espace vécu (le paysage comme territoire du quotidien) et de l’espace symbolique (le paysage comme construit social) différenciés pour chaque individu. A l’heure de la forte médiatisation des conflits, les belligérants ne recherchent pas seulement des avantages militaires : le paysage n’est plus seulement un objet dans la guerre (théâtre des affrontements), mais devient également un sujet (scène d’un discours des belligérants). On interrogera donc la mise en spectacle des violences à travers l’utilisation de lieux devenant, par leur destruction, des géosymboles de l’action politique des belligérants".





Quelques sources pour comprendre l'urbicide :
  • François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p. (voir une recension du géographe Vincent Veschambre pour la revue Norois, 2000, n°185, p. 70).
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, "L'urbicide ritualisé", dans Véronique Nahoum-Grappe (dir.), 1993, Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Editions Esprit, Paris, pp. 33-38.
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, Murder of the City, New York of Books, New York, traduit du serbo-croate.
  • Stephen Graham (dir.), 2004, Cities, War and Terrorism: Towards an Urban Geopolitics, Blackwell, 384 p. (voir un aperçu).
  • Robert Bevan, 2006, The destruction of memory: architecture at war, Reaktion, 240 p. (voir un aperçu).
  • Vincent Veschambre, 2008, "Destructions, démolitions et violences à caractère symbolique", Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, pp. 97-117 (voir un compte-rendu de lecture de Jean-Philippe Raud-Dugal pour Les Cafés géographiques, 7 janvier 2009).
  • Martin Coward, 2009, Urbicide: the politics of urban destruction, Routledge, 161 p. (voir un aperçu et le chapitre introductif).
  • Adam Ramadan, 2009, « Destroying Nahr el-Bared: Sovereignty and urbicide in the space of exception », Political Geography, vol. 28, n°3, mars 2009, pp. 153-163.
  • Sara Fregonese, 2009, « The urbicide of Beirut? Geopolitics and the built environment in the Lebanese civil war (975-1976) », Political Geography, n°28, pp. 309-318.
A noter que dans les travaux anglo-saxons, la notion d'urbicide a souvent pris un sens plus englobant que dans les travaux francophones, désignant des types de destructions de la ville plus élargies. C'est donc un réel effort de conceptualisation qu'il reste à faire pour comprendre les destructions de guerre et leurs conséquences visibles/invisibles dans l'immédiat après-guerre.


Des sources Internet sur la question de l'urbicide :


mardi 7 septembre 2010

Les paysages urbains en guerre : géosymboles, territorialités et représentations


Les transformations des paysages urbains et des territorialités dans la guerre posent la question des représentations des acteurs locaux et des observateurs extérieurs sur la ville. Quels sont les géosymboles de la destruction et de la reconstruction ? Comment « formatent »-ils les espaces vécus et les espaces perçus ? Passe-t-on de la destruction du bâti à la destruction de la ville en tant qu'espace collectif partagé par tous ? Les images des paysages urbains dans la guerre « conditionnent »-elles les représentations des habitants de la ville et les peurs sur l'urbain pour les populations qui leur sont extérieures ? Au prisme de l'analyse de quelques hauts-lieux et paysages de guerres urbaines récentes ou actuelles (dont les images ont fait le tour du monde et qui sont devenus de véritables géosymboles de tensions géopolitiques), cet article s'interrogera ainsi sur ce que nous apprend une telle iconographie à la fois sur les représentations de la ville en guerre elle-même, et plus généralement sur les peurs sur la ville, dans la ville et de la ville. Comment les destructions s'ancrent-elles dans les dynamiques territoriales qui se réinventent dans l'après-guerre ? Des villes ex-yougoslaves à Gaza-ville, des images de la « ville vulnérable » à l'intérieur comme à l'extérieur de la ville en guerre tend à s'inscrire dans les recompositions sociospatiales et les revendications territoriales.


Ce texte a été publié dans l'ouvrage Lenguajes y visiones del paisaje y del territorio (Langages et visions du paysage et du territoire, sous la direction de Nicolás Ortega Cantero, Jacobo García Álvarez y Manuel Mollá Ruiz-Gómez ; Actes du IVème Symposium du groupe d'Histoire de la Pensée géographique - UGI, des 5-8 février 2009, Miraflores de la Sierra, province de Madrid ; UAM Ediciones - Universidad Autonoma de Madrid, Madrid ; août 2010 ; pp. pp. 187-199).




vendredi 15 janvier 2010

Les Balkans sur Internet


Voici une sélection de liens vers des sites spécialisés sur les questions balkaniques. Tous les flux RSS de ces blogs ou sites sont à retrouver dans la page "Balkans" sur le Netvibes de Géographie de la ville en guerre (qui s'enrichira avec le temps d'autres liens !).



La presse spécialisée

Le site du Courrier des Balkans est incontestablement une source très riche pour tous ceux qui s'intéressent à la question des Balkans. L'équipe de journalistes traduit ainsi une grande sélection d'articles parus dans la presse locale, et produit également des articles propres sur les questions primordiales de cette aire régionale. Les thématiques couvertes sont très larges et permettent d'obtenir des informations neutres sur cet espace sous tension. De plus, le moteur de recherche interne au site permet de consulter les articles de presse par pays ou région (voir, par exemple, la page Bosnie-Herzégovine et la page Kosovo), par thème(armées et conflits, éducation, politique, santé, culture...) ou par date.



Les revues scientifiques

Deux revues sont entièrement consacrées à la question des Balkans :

* la revue Balkanologie, créée en 1997, éditée par l'Association française d'études sur les Balkans (AFEBALK, qui organise de nombreuses conférences sur les Balkans et dont le site recense les liens Internet et les études balkaniques produites en France), à raison de deux numéros par an.

* la revue Etudes balkaniques, qui se donne pour objectif de présenter les recherches interdisciplinaires sur les mondes hellénique et balkanique, éditée par l'Association Pierre Belon, à raison d'un numéro par an.

Ces deux revues sont accueillies par la plate-forme Revues.org et leurs numéros les plus anciens sont disponibles en texte intégral.

On retrouvera également une rubrique entièrement consacrée aux Balkans dans la revue en ligne Regard sur l'Est (fondée en 1996, la revue fonctionne par le biais de 4 numéros par an, auxquels s'ajoutent de nombreux articles brefs qui sont autant de réactions de chercheurs, de journalistes et d'acteurs politiques sur des situations "chaudes").



Les blogs

* Le blog d'Yves Tomic, historien spécialiste des questions balkaniques, co-fondateur de la revue Balkanologie, qui se présente comme un carnet de recherches, dans lequel l'auteur aborde les points de tension (par exemple, les discussions sur la refonte des Accords de Dayton en Bosnie-Herzégovine ou le déroulement des négociations quant au statut du Kosovo). Animé depuis novembre 2005, ce blog présente ainsi des points de tension actuels autant que des retours sur des événements passés, tout particulièrement sur les Etats issus de la décomposition de la Yougoslavie.

* Balkanium est un blog créé en août 2008 présentant de très nombreuses informations sur les Balkans, tout particulièrement géocentré sur la question de la Croatie. L'auteur se propose ainside traduire de nombreux articles sur des questions très variées et de les diffuser.

* Blog de veille sur les droits de l'homme en Serbie est également un blog d'informations géocentré sur la Serbie, animé par Dragan Grcic, qui propose un regard sur les situations juridiques et sociales en Serbie. De par ses origines serbe et croate, l'auteur entend ainsi présenter ces informations pour améliorer les connaissances du public francophone sur la question de la construction démocratique en Serbie.

* Kosovo 2009 Mission EULEX Gendarmerie est le blog tenu par l'adjudant Bruno Koeger lors de sa mission dans la ville de Mitrovica entre mi-mars et mi-décembre 2009. Dans ce blog-témoignage, quelques réflexions, sentiments, et photographies qui se présentent tels un carnet de mission au Kosovo.

Il existe par ailleurs de nombreux blogs en sommeil sur les questions balkaniques (tels que celui de la journaliste Snejana Jovanovic sur la question du Kosovo, ou le blog de Mickael Wilmart Paris-Tirana : les sciences sociales & les Balkans qui se présentaient comme le carnet de recherche d'un doctorant travaillant sur l'Albanie, qui fait encore part de ses réflexions sur son nouveau blog, plus généraliste, Les carnets de mon accin).


dimanche 13 décembre 2009

Des ponts entre les hommes


Reprenant la formule proposée par Alexandra Novosseloff et Frank Neisse dans leur ouvrage Des murs entre les hommes, ce papier se propose d'interroger les ponts, non simplement comme des infrastructures, mais au prisme de leur symbolique, de leur usage et de leur appropriation, à travers le cas des villes en guerre de l'ex-Yougoslavie (tout particulièrement les ponts de Mostar et de Mitrovica, qui suite à leur destruction relevant d'un urbicide orchestré par les belligérants pendant les guerres respectivement de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo, ont été l'objet de reconstruction tout aussi monumentale). Et si les ponts pouvaient eux aussi être davantage des frontières vécues que des hauts-lieux de l'échange ? Quelques éléments de réflexion pour intégrer une analyse géographique du pont au-delà de la simple question d'une infrastructure favorisant les flux.

"Les symboles paraissent clairs : les ponts font la liaison entre les hommes et favorisent les échanges, tandis que les murs marquent une distanciation volontaire et imposent la notion de seuil et de droit d’entrée dans un lieu approprié et privé. Pourtant, la guerre semble profondément modifier ces références au bâti. L’efficacité géographique de la guerre ne se lit pas seulement dans les paysages de destruction, et les stigmates qu’elle laisse ne sont pas comblés en même temps que la reconstruction du bâti. Les ponts deviennent alors de véritables géosymboles de l’inscription spatiale de ces stigmates par-delà le temps de la guerre. Reconstruire ne suffit pas à assurer la réconciliation. S’attarder sur les lieux de l’échange et les lieux de la séparation permet d’entrevoir la persistance des tensions dans les villes de l’immédiat après-guerre".


Lire la suite dans la rubrique "Vox geographi" des Cafés géo ->



vendredi 11 septembre 2009

Sport, violence, politique et processus de paix dans les Balkans

Sur son blog Anthropologie du présent, Alain Bertho nous apprend le déclenchement d'émeutes dans la ville de Mostar suite au match de football Angleterre-Croatie du mercredi 9 septembre 2009. Pour le contexte sportif, L'Equipe signale qu' "après la cinglante défaite de la Croatie contre l'Angleterre mercredi soir (1-5) dans les qualifications au Mondial 2010, des incidents ont eu lieu dans la partie croate de la ville de Mostar (l'autre étant à majorité musulmane), au sud de la Bosnie. Plusieurs hooligans ont blessé six policiers et trois personnes en leur lançant des bouteilles et autre projectiles, détruisant au passage les vitrines de nombreux magasins. La police a répliqué à coups de gaz lacrymogène, avant de finalement arrêter huit personnes, dont trois mineurs. Malgré ce revers, la sélection croate occupe la deuxième place du groupe 6 (17 pts), synonyme de barrage à seulement deux points de l'Ukraine (15 pts), les Anglais ayant assuré leur ticket (24 pts)" ("Hooligans croates en colère", L'Equipe, 10 septembre 2009). Passé le contexte particulier de la sélection pour le Mondial 2010, ce qui pourrait sembler n'être qu'une anecdote au sein des stades de football, marqué par des actes de violence au-delà du contexte balkanique, est en réalité révélateur de plusieurs questions quant à la violence dans le contexte de l'après-guerre et à la politisation des loisirs.

La question du "sport" est souvent analysée au regard de l'expression de tensions sociales et/ou identitaires entre supporters d'équipes différentes. On peut s'interroger sur le sens du sport accordé par la médiatisation de certains événements, en relation avec une violence politisée, telle celle que l'on observe aujourd'hui dans le football. Il n'est pas innocent de voir ces violences arriver dans la ville hautement symbolique de Mostar. Symbolique, du fait de sa division intercommunautaire, matérialisée par son pont, détruit pendant la guerre, et reconstruit, inauguré comme symbole de la réconcialiation, mais devenu au final peu fréquenté par les habitants qui contournent le territoire de "l'Autre" dans leurs pratiques spatiales quotidiennes. "Ainsi à Mostar, ville principale de l’Herzégovine et à ce titre revendiquée à la fois par les Croates et par les Musulmans. Mostar est une ville qui de longue date était divisée en un centre historique et touristique de population musulmane et des quartiers de la rive occidentale de la Neretva, avec leur propre centre-ville de population croate. Les affrontements entre Croates et Musulmans, pour la maîtrise de la ville ont abouti à la destruction par l’artillerie d’une grande partie du centre et de son quartier ancien et du pont qui en était le symbole. Depuis, le pont aussi bien que les bâtiments du centre ancien ont été reconstruits. Mais de très vastes bâtiments de l'époque austro-hongroise, à finalité administrative ou militaire, restent détruits avec leurs façades béantes, et les ruraux ont afflué. Aujourd'hui, la ville est majoritairement croate, mais le centre historique est musulman ou si l'on préfère bosniaque. En outre, la population a totalement changé : on estime que 60 % de l'ancienne population est partie : les Serbes, entre autres, ont quitté la ville" (Michel Sivignon, 2009, Les Balkans : une géopolitique de la violence, Belin, collection Mappemonde, Paris).

Le sport peut être un théâtre pour la mise en scène de discours politiques, notamment à travers sa forte médiatisation, qui permet de diffuser ce message politisé au plus grand nombre. Le lien entre culture de masse et médias fait donc de certains sports, tels que le football en Europe, des vecteurs privilégiés de discours politiques, mis en scène à travers des scènes de violence, telles les émeutes des hooligans ce mercredi 9 septembre 2009 à Mostar. Le stade est un lieu privilégié d'expression politique, et peut être mis en scène comme une arène de conflit, tout comme une arène de réconciliation. D'autres intérêts se jouent donc au-delà des résultats sportifs, et la forte médiatisation de certains sports en font des cibles privilégiées de cette transformation du sens du sport en un message politisé.

Le football a, par ailleurs, été utilisé par l'ONG Sports sans frontière ou par les militaires français déployés dans la ville de Mitrovica (comme dans d'autres lieux des Balkans) comme moyen de réconciliation des populations, en touchant principalement des enfants qui ne se connaissaient pas, ne se côtoyaient pas (habitant chacun sur une rive, dans leur quartier-territoire fortement connuanutarisé). Certes, ces actions sont très circonscrites dans l'espace et dans le temps, ainsi que dans le nombre d'habitants touchés. Elles n'intéressent d'ailleurs que peu les médias, et tentent avant tout de transmettre un "vivre ensemble" par le biais des valeurs du sport (telles que le fair-play) et d'une passion commune (le plaisir de jouer dépassant, par exemple, les barrières linguistiques qui opposent les enfants de Mitrovica, et empêchent des rencontres entre enfants serbes et albanais de la ville, les adultes oeuvrant pour que ne soit pas enseignée la langue de "l'Autre").

Le sport comme moyen de matérialiser le processus de réconciliation dans les Balkans, c'est également le projet récent de la Commission européenne qui organise un parcours cycliste le long du danube afin de favoriser le dialogue intercommunautaire dans la région balkanique (voir "La poudrière des Balkans à vélo", Le Courrier international, 8 septembre 2009). Plus que le fair-play, le vélo apporte ici une vitesse modérée qui permet aux participants de partager leur ressenti, leurs efforts, le paysage, et de se découvrir un patrimoine commun, qu'il serait absurde de menacer par des conflits qui éloignent des gens finalement très proches.

Le sport entretient un lien très étroit avec la politique, dans la mesure où l'engoument des populations pour tel ou tel sport peut lui octroyer un puissant rôle de vecteur culturel et identitaire. Il n'est pas anecdotique que les victoires des sportifs soient ressenties avec un sentiment national, que les sportifs puissent recevoir des distinctions et des honneurs de l'Etat... Si certains jeux traduisent des enjeux géopolitiques sur leurs plateux, les sports peuvent eux devenir des plateaux de jeux pour l'expression d'enjeux politiques, sociaux et identitaires. Le terrain de sport devenant ainsi un terrain d'action pour des acteurs déstabilisateurs comme pour les acteurs de la (ré)conciliation, dans la mesure où le sport, en tant que loisir de masse, permet une mise en scène d'enjeux politiques.



A écouter : les interventions de Pascal Boniface sur France Info, qui, dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin, est revenu sur différents aspects de la géopolitique du sport actuelle et passée.


A retrouver :une bibliographie sur "Sport : jeux et enjeux", qui sert de première base pour tous ceux qui s'intéressent aux liens entre sport et politique.


A noter que la revue Politique africaine prépare un numéro spécial "Football et politique en Afrique" à paraître en juin 2010 : "La Coupe du monde de football, qui se jouera en 2010 en Afrique du Sud, est annoncée comme un moment important pour l’Afrique du Sud et pour l’ensemble du continent. Elle est présentée comme une alternative audacieuse à l’afro-pessimisme, qui devrait replacer « l’Afrique » au cœur de la scène internationale. À travers cet événement, la FIFA et les organisateurs entendent célébrer explicitement « l’humanité » de l’Afrique, personnifiée par Zakumi, la mascotte de 2010 qui « symbolise les valeurs de l’Afrique du Sud et du reste du continent africain : confiance en soi, fierté, hospitalité, accueil chaleureux et sociabilité. » Au-delà de cette vision officielle, la Coupe du monde 2010 dévoile de multiples enjeux et significations politiques sur lesquels ce dossier se propose de revenir".

jeudi 26 février 2009

Les risques de la reconstruction


A travers l'exemple de l'Irak, Stéphane Taillat souligne les liens entre la reconstruction, les tensions politiques, les enjeux électoraux et les défis économiques dans l'immédiat après-guerre (voir son billet "La rente pétrolière et la reconstruction : le péril qui vient" du 26 février 2009). La reconstruction est une urgence dans l'immédiat après-guerre : il s'agit avant tout pour les populations de survivre (avoir un toit, accès à l'eau potable, accès aux soins médicaux...) et pour les autorités de pouvoir rétablir un fonctionnement "normal" du pays et de retrouver leur souveraineté sur la totalité du territoire. Les risques autour de la question de la reconstruction sont nombreux, et la reconstruction en elle-même ne suffit pas :
  • une reconstruction qui tarde
    C'est le cas actuellement en Irak, comme le souligne Stéphane Taillat : "c’est la lenteur de la reconstruction qui a probablement contribué le plus à l’essor du soutien populaire à l’insurrection entre la fin de l’hiver et le printemps 2004". Les difficultés économiques et sociales s'inscrivent durablement dans les villes de l'immédiat après-guerre et repousser la reconstruction est un catalyseur de tensions entre les communautés identitaires, entre les groupes sociaux, entre les groupes politiques... Les retards en termes de reconstruction sont des facteurs de radicalisation plitique des populations les plus démunies.
  • une reconstruction inégale
    Le cas de la ville de Beyrouth est, à ce titre, particulièrement illustratif. La reconstruction a surimposé des discriminations dans l'espace urbain. En effet, la reconstruction a été le fruit, avant tout, d'investissements privés, qui se sont concentrés sur le centre-ville (partie Nord de la ville de Beyrouth). Les périphéries (partie Sud) ont été délaissées par ce mouvement de reconstruction. Et c'est là l'un des principaux facteurs explicatifs de la montée de l'influence des milices (et tout particulièrement du Hezbollah) dans les banlieues Sud de l'agglomération beyrouthine. A la ligne de fracture identitaire Est/Ouest, s'est ajoutée une ligne de fracture sociale Nord-Sud, particulièrement ancrée dans les tensions politiques (Voir notamment les travaux du géographe Eric Verdeil sur les différents enjeux de la reconstruction à Beyrouth).
  • une reconstruction mal ciblée
    On retrouve là l'exemple de l'ex-Yougoslavie, et notamment de la reconstruction des ponts de Mitrovica et de Mostar. Les 2 ponts ont été détruits respectivement pendant les guerres du Kosovo et de la Bosnie-Herzégovine. Si les 2 guerres sont différentes quant aux populations impliquées, à la situation d'avant-guerre, au déroulement des conflits et aux conséquences de ceux-ci, les 2 ponts ont été reconstruits comme des symboles de la réconciliation des populations dans les villes de Mitrovica et de Mostar. Force est de constater dans les 2 cas que les communautés restent chacune enfermée sur leur rive et que les ponts ne sont que peu traversés... Reconstruire le bâti ne suffit pas à effacer l'efficacité géographique de la guerre et à rétablir les pratiques spatiales d'avant-guerre(Voir notamment sur ce blog "Les frontières urbaines de l'ex-Yougoslavie : Mostar, Sarajevo, Mitrovica..." et "La notion d'urbicide : exemples en ex-Yougoslavie").

jeudi 29 janvier 2009

Les frontières urbaines de l'ex-Yougoslavie : Mostar, Sarajevo, Mitrovica...


Voici un extrait du livre de Michel Sivignon Les Balkans : une géopolitique de la violence (Belin, collection Mappemonde, Paris, 208 pages) sur les frontières urbaines dans les pays de l’ex-Yougoslavie, qui est particulièrement illustratif de l’inscription spatiale des lignes de fracture entre les communautés et des impacts sur les recompositions territoriales en cours. "La frontière est aussi dans les têtes".

Voir également la note de lecture publié sur le site des Cafés géo. "Aux portes de l’Europe riche, s’est jouée il y a quelques années une guerre aujourd’hui oubliée et dont il ne reste que des stigmates. Les Balkans sont devenus une sorte de « terra incognitae » dans l’imaginaire collectif de l’opinion publique européenne. Pourtant, cette aire régionale soulève de nombreux défis dans la construction européenne. Le dernier ouvrage de synthèse consacré aux Balkans datait de 1994 (Georges Prévélakis, 1994, Les Balkans, Nathan, collection Géographie d’aujourd’hui, Paris, 192 p). Depuis, des ouvrages d’histoire et de relations internationales ont été publiés sur les Balkans, les guerres qui ont déchiré cette région et les enjeux actuels de l’instabilité de cette région, mais bien peu de géographie." Lire la suite.



Les frontières urbaines

"Les guerres yougoslaves ont pris la forme de luttes urbaines. Le contrôle des villes a été un enjeu militaire et politique très important. L’exemple le plus connu et le plus violent est celui de la lutte pour Sarajevo, matérialisé par le siège mis par les Serbes d’un centre-ville habité en majorité par des Musulmans. Ce siège a duré trois ans. Mais il n’est pas le seul. Durant le conflit de Croatie, il y eut le siège de Vukovar et celui de Dubrovnik et pendant la guerre de Bosnie, la bataille de Mostar entre Croates et Bosniaques.

En outre, dans certains cas, il n’y eut pas de conflit ouvert ou déclaré mais une sorte de préparation à d’éventuels affrontements futurs : certaines villes sont ou ont été des lignes de front telles Mitrovica au Kosovo et Tetovo en Macédoine.

Il s’agit de villes multiethniques, avec des quartiers ethniquement homogènes et des quartiers mixtes, et avec un centre-ville qui est toujours un enjeu de grande valeur. Ainsi à Mostar, ville principale de l’Herzégovine et à ce titre revendiquée à la fois par les Croates et par les Musulmans. Mostar est une ville qui de longue date était divisée en un centre historique et touristique de population musulmane et des quartiers de la rive occidentale de la Neretva, avec leur propre centre-ville de population croate. Les affrontements entre Croates et Musulmans, pour la maîtrise de la ville ont abouti à la destruction par l’artillerie d’une grande partie du centre et de son quartier ancien et du pont qui en était le symbole. Depuis, le pont aussi bien que les bâtiments du centre ancien ont été reconstruits. Mais de très vastes bâtiments de l'époque austro-hongroise, à finalité administrative ou militaire, restent détruits avec leurs façades béantes, et les ruraux ont afflué. Aujourd'hui, la ville est majoritairement croate, mais le centre historique est musulman ou si l'on préfère bosniaque. En outre, la population a totalement changé : on estime que 60 % de l'ancienne population est partie : les Serbes, entre autres, ont quitté la ville.

Sarajevo se place dans la même catégorie que Mostar. Elle était une ville multi-ethnique, avec une majorité relative de Musulmans (49,2 %), une forte minorité serbe (29,8 %), une population dite "yougoslave" qui témoignait des mélanges et en particulier des mariages mixtes (10,7 %). Les Croates ne représentaient que 6,6 %. Or le siège de trois ans et demi, les bombardements d'artillerie, les tirs de snipers et les violences diverses qui l'ont accompagné et qui aboutissent vraisemblablement à 10.000 morts, ont eu pour conséquence le départ de la quasi-totalité de la populaion serbe. On estime que 10.000 Serbes restent dans la ville, alors qu'on en comptait 157.000 au recensement de 1991. Sarajevo, dont on avait voulu faire un symbole d'une Bosnie multi-ethnique, est devenue très majoritairement musulmane (environ 85 %). Cette transformation est le résultat du départ des Serbes et de la disparition de la catégorie "yougoslave", mais surtout de l'afflux de musulmans venus des campagnes où ils ont été chassés par les opérations de purification ethnique ; les vieux Sarajéviens se plaignent, indépendamment de leur appartenance communautaire, de la disparition des civilités urbaines, due à l'afflux de ruraux mal dégrossis. La frontière entre entités laisse du côté de la Fédération [croato-bosniaque] la totalité du centre et la plus grande partie des faubourgs, sans compter l'aérodrome et la gare ferroviaire. Mais la ligne rase de près la ville laissant les faubourgs méridionaux tels que Lukavica ou Grlica du côté de la Republika Srpska. Même si les taxis ou voitures particulières franchissent sans encombre la ligne, les deux entités fonctionnent très largement de manière autonome. Les divers accords conclus entre les deux entités sous l'égide du Haut Représentant de l'ONU prévoient le retour des réfugiés dans leurs habitations antérieures. Dans les faits ces retours s'effectuent de façon limitée, parce que les habitations sont occupées et qu'on craint la discrimination en matière de logements, de travail, de santé, et souvent de façon provisoire, le temps de vendre ses biens.

En outre, Sarajevo est une étrange capitale. Elle est la capitale fédérale mais les affaires communes sont limitées au minimum : affaires étrangères, monnaie, transports internationaux. L'unification de la police pose de redoutables problèmes et les transports sont loin d'être coordonnés : par exemple les bus pour Belgrade partent de la partie serbe et d'elle seule. Le chemin de fer ne relie plus Sarajevo à Belgrade. Les liaisons avec Belgrade sont seulement aériennes.

D'autres villes n'ont heureusement pas eu à subir les bombardements. Mais la ségrégation ethnique est à l'oeuvre.

Mitrovica, au Kosovo est typique de cette situation [Bénédicte Tratnjek, "Le nettoyage ethnique à Mitrovica : interprétation géographique d'un double déplacement forcé", Bulletin de l'Association de géographes français, 2006-4]. Elle est située dans la vallée de l'Ibar, à la limite du Kosovo serbe au nord et du Kosovo albanais au sud. Sa population approcherait 80.000 habitants. La majorité de la population est albanaise et les Albanais dans leur majorité habitent le sud de la ville, au sud du coude de l'Ibar. Les Albanais seraient un peu plus de 60.000. Au nord et à l'ouest de l'Ibar s'étendent les quartiers serbes (20.000 personnes). La division n'exclut pas la présence d'un quartier serbe isolé au milieu des Albanais et inversement.

Un quartier albanais de quelques tours est inclus dans le quartier serbe du nord : la force d'interposition leur a construit une passerelle pour les désenclaver. Cette simple opération exprime l'état de tension entre les deux communautés. Les transports urbains sont assurés par deux compagnies différentes qui ne franchissent pas la limite. Cette limite n'a bien entendu aucun statut officiel [Bénédicte Tratnjek, "La répartition des communautés dans la ville de Mitrovica, reflet du déchirement ethnique dans le Kosovo actuel", L'ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton, Paris, L'Harmattan, 2005]. Elle est symbolique des oppositions entre Serbes et Albanais au moment où le Kosovo vient de déclarer son indépendance. Elle traduit les conséquences de deux décennies de luttes qui ont culminé en 1998-1999 au moment où Milosevic a entrepris de vider le Kosovo de sa population albanaise.

A Tetovo, en Macédoine, la situation n'est pas loin de rappeler celle de Mitrovica [François Bourvic, "La ville de Tetovo (Macédoine), entre conflit ethnique et crise économique", L'ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton, Paris, L'Harmattan, 2005]. Ici les tensions ethniques entre Albanais et Slaves macédoniens se sont en principe apaisés depuis les affrontements de 2001. Elles restent en fait fort vives. Là encore des signes paysagers qui disent les appartenances ethniques se sont de plus en plus marqués : slogans politiques, usage de l'alphabet cyrillique du côté macédonien, de l'alphabet latin du côté albanais, mais aussi manière différente de considérer l'extérieur : murets fermés autour des maisons albanaises, jardins ouverts du côté macédonien.

Mais ici (et sans doute ailleurs aussi !) la lutte ethnique se double d'une lutte économique : le centre de la ville, c'est-à-dire l'avenue Marsala Tita appartenait aux Macédoniens. Les Albanais sont en train d'en prendre le contrôle. Cette progression reflète d'abord la progression démographique, qui elle-même provient de leur natalité beaucoup plus élevée que celle des Macédoniens. Les Albanais sont 63 % dans la ville en 2002, alors qu'ils n'étaient que 59 % en 1994. La population macédonienne a même diminué en nombre absolu, à cause de l'émigration. Pourtant le taux de chômage est très élevé et les activités illégales, voire celles du crime organisé (contrebande, trafic d'armes et de drogue) constituent une importante source de revenus, mais contribuent aussi à donner à la ville une image détestable.

Devant cette permanence de divisions spatiales qui ne paraissent pas à la veille de s'effacer, on peut sans doute espérer qu'il s'agit d'une situation transitoire. Est-ce si sûr ?"



A noter que ce paragraphe est doté de nombreux encarts (sous forme de témoignages) et cartes des plus illustratifs quant à l'efficacité géographique de la guerre dans les espaces de vie et les mobilités urbaines. Un livre qui présente de nombreux aspects originaux et éclaire par la démarche géographique les enjeux actuels des Balkans !


mercredi 22 octobre 2008

La notion d'urbicide : exemples en ex-Yougoslavie


L'urbicide et le spatiocide

Le concept d'urbicide a été "inventé" pendant les guerres de décomposition de l'ex-Yougoslavie, mais il s'agit en réalité d'un phénomène plus ancien. Forgé dans l'idée du terme "génocide", l'urbicide a été défini par Bogdan Bogdanovic, l'ancien marie de Belgrade, architecte et enseignant de profession, pour désigner le "meurtre rituel des villes". L'urbicide désigne alors les violences qui visent la destruction d'une ville non en tant qu'objectif stratégique , mais en tant qu'objectif identitaire, "comme si la ville était l'ennemi parce qu'elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme" (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Editions Descartes & Cie, 1997). L'identité urbaine est détestée parce que la ville est le lieu par excellence de la rencontre et de l'échange entre les populations. Cette entente entre des populations de différentes communautés qui forgent un mode d'habiter reposant sur le multiculturalisme, voire la cosmopolitisme, est alors une cible pour les belligérants qui cherchent à promouvoir la seule identité de leur communauté et à détruire les géosymboles de la rencontre des populations. Au-delà d'une grille d'analyse ne s'appuyant que sur les facteurs ethniques, religieux et linguistiques, l'urbicide démontre que les conflits sont souvent le fruit d'un affrontement entre urbains et ruraux, entre deux modes d'habiter opposés qui ne se comprennent pas. Le géographe Rémi Baudouï a, tout particulièrement, travaillé sur ces questions, notamment dans son article "De la menace atomique aux conflits de «faible intensité »" : "La ville désignée comme le lieu du cosmopolitisme et du métissage entre communautés est référée au relâchement des moeurs et à la décadence de la nation yougoslave. «Porcherie où naissent des bâtards de mariages mixtes » elle est « un lieu d’infection morale ». À ce titre, sa destruction devient un but de guerre. Plus encore que la destruction du pont de Mostar, c’est l’encerclement en avril 1992 de la capitale bosniaque de Sarajevo par les milices serbes qui a révélé les enjeux de l’« urbicide ritualisé ». Depuis les anciens sites olympiques des montagnes avoisinantes, les troupes régulières serbes et les snipers (francs-tireurs) ont procédé pendant plus de trois ans de siège à la destruction de bâtiments qui rappelaient l’héritage multiethnique d’une ville marquée à la fois par l’influence ottomane de la Sublime Porte, la sécession austro-hongroise, la modernité d’Europe centrale, et le mouvement fonctionnaliste et qui rassemblait sur un même sol des musulmans, des catholiques, des juifs, des orthodoxes et des athées… La destruction de la bibliothèque de Sarajevo a témoigné sur le plan symbolique de la rage qui animait les militaires serbes dans le dessein d’anéantir la culture de l’Autre. D’avril 1992 à août 1995, fin du siège de Sarajevo, 10 154 habitants ont péri" (Rémi Baudouï, "De la menace atomique aux conflits de «faible intensité ». L'emprise croissante de la guerre sur la ville", Annales de la recherche urbaine, n°91, dossier "Villes et guerres", 2001, pp. 31-32).

Le spatiocide est également un concept récent, qui désigne une réalité bien plus ancienne. On le retrouve notamment dans les traveux du sociologue Sari Hanafi et du géographe Jacques Lévy, notamment dans le cas d'Israël et des territoires palestiniens. Dans leurs articles respectifs "Spatio-cide, réfugiés, crise de l'Etat-nation" (Sari Hannafi, Multitudes, 2004-4, n°18, pp. 187-196) et "Topolgie furtive" (Jacques Lévy, EspacesTemps.net, 28 février 2008, catégories Mensuelles), ils montrent que l'espace est une ressource utilisée par l'Etat isarélien pour casser toute construction étatique palestienne en rompant toute continuité territoriale. Le concept est ainsi opposé au génocide, pour montrer combien ces processus politiques d'annexion territoriale visent la terre en tant qu'enjeu. "En quoi ce mode de contrôle de l’espace diffère-t-il d’un quadrillage habituel d’une armée d’occupation ? La mise en place d’un réseau dense permettant de contrôler les Palestiniens est une incontestable composante de l’action israélienne. Mais ce n’est qu’un aspect de cette politique. L’autre aspect consiste à détruire progressivement et systématiquement toute possibilité de consistance autonome pour un espace palestinien, mais en évitant les mesures les plus radicales et les plus visibles (expropriation générale des terres, déplacement ou expulsion massive des habitants ; peuplement consistant, exhaustif et définitif par des colons)" (Jacques Lévy, "Topologie furtive", op. cit.).


Des exemples d'urbicides en ex-Yougoslavie

Souvent présentées comme des "guerres de religions" (expression abusive à manier avec précaution, les conflits ne résultant jamais que d'un seul facteur, et la religion étant souvent un facteur manipulé plus que déclencheur), les guerres de Bosnie-Herzégovine et de Croatie doivent être analysées selon le rapport villes-campagnes. En effet,les villes d'ex-Yougoslavie, tout particulièrement les grandes villes, à l'exception de celles du Kosovo, étaient réellement un lieu de rencontres, selon l'idéal titiste Jedinstvo, Bratstvo ("Unité, Fraternité"). La ville de Sarajevo en était l'exemple le plus abouti. Mais, cette rencontre des populations se limitait au milieu urbain : les campagnes, elles, étaient constituées de villages monoethniques. Les communautés s'y rencontraient peu : on est très loin des mariages mixtes, des rencontres autour des cafés, du komsiluk ("bon voisinage") qui régnait alors à Sarajevo ! De plus, les populations urbaines et rurales ne possédaient absolument pas le même mode d'habiter, la même manière de percevoir le territoire, le même espace pratiqué, le même accès à l'éducation et à la rencontre de "l'Autre"... Ainsi, "dans toute l'ancienne Yougoslavie, les villes, peuplées de citoyens éduqués et modernes, représenteraient le lieu de la coexistence pacifique entre différentes confessions et différents groupes nationaux. A l'inverse, les campagnes, espace menaçantn seraient le domaine d'individus frustres, incultes et violents, masse de manoeuvre obligé de tous les nationalismes" (Jean-Arnault Dérens et Catherine Samary, Les conflits yougoslaves de A à Z, Les éditions de l'atelier, Paris, 2000, p. 386). Avant tout, ces percpetions étaient fortement ancrées dans les esprits des habitants de l'ex-Yougoslavie : les urbains considéraient les ruraux comme des rustres, les ruraux rejettaient la mixité culturelle existant dans les villes. A noter : le Kosovo reste un cas à part, où la rencontre entre les populations n'eu pas lieu dans les villes (ni dans les campagnes !) : la ville n'y a pas rempli son premier rôle politique et social, à savoir la gestion de la diversité.








  • La bibliothèque de Sarajevo :

    L'exemple a fait couler beaucoup d'encre parmi les journalistes du monde entier. Il faut dire que la force du symbole a fortement choqué l'opinion publique locale et internationale. Avant la guerre, Sarajevo est une ville multiculturelle. Les habitants ont une identité commune, se perçoivent avant tout comme Sarajéviens. L'identité communautaire (bosniaque, croate ou serbe) appartient à la sphère privée. Les mariages mixtes sont très nombreux, et l'identité n'est pas vécue comme un problème pour les enfants issus de ces mariages. Sarajevo est un géosymbole de la rencontre des populations en ex-Yougoslavie, de l'entente multicommunautaire. La Bibliothèque de Sarajevo était un haut-lieu de ce mode d'habiter, de ce bon voisinage (komsiluk), de cette fraternité. L'incendie de la bibliothèque du 25 au 28 août 1992 vise cette entente des populations, cet accès à une éducation et une culture "yougoslaviste" (à savoir commune à toutes les communautés), ce mode d'habiter urbain. La bibliothèque de Sarajevo n'est pas incendiée par hasard, mais bien en tant que haut-lieu d'un patrimoine culturel commun. La photographie montre le violoncelliste Vedran Smajlovic dans les ruines de la bibliothèque, donnant des concerts gratuits pour les enterrements de Sarajéviens lors du siège de la ville. Un symbole de la résistance de la culture sarajévienne.



  • Le Pont de Mostar :

    Le Vieux Pont de Mostar représentait avant la guerre la bonne entente entre les Bosniaques et les Croates qui se côtoyaient depuis longtemps dans la ville. La guerre a profondément transformé cet équilibre dans la ville, à tel point que les communautés vivent aujourd'hui de leur côté : l'Est est devenu presque exclusivement bosniaque, tandis que l'Ouest est devenu presque exclusivement croate. Le pont était un géosymbole de ce lien entre les communautés, de cette urbanité commune. Le bombarder n'était pas seulement un objectif stratégique, mais également un symbole : le pont est une voie de communications artificielle, construite par les hommes pour se relier les uns aux autres, favoriser la rencontre, multiplier les échanges. Ce pont était un haut-lieu de l'entente et de la tolérance existant entre les communautés avant la guerre. Couper ainsi la ville rendait matérielle, palpable, la division entre les communautés. L'objectif était d'imposer une frontière dans la ville, de limiter les espaces pratiqués de chaque communauté, d'empêcher la rencontre. "La partition de Mostar illustre la construction quotidienne, par une accumulation de divisions matérielles ou symboliques, de la frontière. Elle reflète également la redéfinition permanente des identités et des représentations de par et d'autres de celle-ci" (Marion Avrillier, "La destruction des ponts de Mostar. Partition, construction d'entités et d'identités en Bosnie-Herzégovine", Cemoti (Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien), n° 34, dossier "Russie-Asie centrale : regards réciproques"). La reconstruction du pont à l'identique n'a pas résolu le problème : la ligne de fracture entre les 2 parties de la ville, entre les 2 communautés est restée ancrée dans les esprits, dans les espaces pratiqués et dans les peurs de chacun. Une frontière vécue s'est ainsi installée durablement suite à cet urbicide.






Ce ne sont que quelques exemples : "le conflit de l'ex-Yougoslavie exprime une haine du monument, une volonté de détruire tout ce qui participe à une histoire commune" (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Editions Descartes & Cie, 1997). On pense également aux bombardements sur la vieille ville de Dubrovnik, aux destructions dans la vieille ville de Vukovar...



Une haine monumentale

L'ouvrage Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie de François Chaslin (Editions Descartes & Cie, 1997, 120 pages), critique d'architecture et professeur à l'Ecole d'architecture de Lille. Si l'ouvrage date (1997), il offre une lecture très actuelle des destructions de bâtiments conçus comme des symboles d'une identité rejetée par les groupes armés. L'auteur y propose un recueil de 5 courts articles préalablement publiés, et un article plus long inédit. Il nous amène ainsi au coeur des villes ex-yougoslaves (tout particulièrement Sarajevo qui est l'objet de la plupart des articles), offre un récit des ravages, des saccages, des vandalismes qui sont le fruit d'une destruction voulue de l'identité urbaine. Il propose une lecture des symbole de ces destructions dans des villes perçues comme "impures" par leurs assaillants, impures parce que haut-lieu de la rencontre entre des populations qui se font la guerre. "Ces actions de purification ont concerné les architectures civiles (dans certaines régions quasiment toutes les maisons ont été détruites, par les groupes armés d'une ethnie d'abord, puis par ceux d'une autre quelques mois plus tard), les équipements industriels (car il y a aussi une haine de l'indsutrie dans cette fureur des milices), les lieux de culte bien sûr, et les édifices qui témoignent d'un passé commun : monuments aux morts ou aux partisans, plaques et statues commémoratives des divers héros yougoslaves et communistes, monuments funéraires et maison des écrivains, ossuaires de la dernière guerre, musée de l'Attentat de Sarajevo, plaque à la mémoire de Gavrilo princip, l'assassin de François-Ferdinand, etc." (op. cit., pp. 66-67). Un court essai à (re)lire pour comprendre l'utilisation symbolique de la destruction des monuments qui constituent des hauts-lieux de l'identité de l' "Autre", du mode de vie urbain, et de la rencontre des populations. Un essai focalisé sur l'ex-Yougoslavie, mais qui éclaire également des urbacides plus récents.



A noter :
Le géographe Michel Sivignon (professeur émérite de l'Université Paris 10, spécialiste de la Grèce et des Balkans) va publier un ouvrage sur la géographie des Balkans aux éditions Belin, très prochainement (ces mois-ci).



Quelques liens à consulter :



A retrouver sur le site "Géographie de la ville en guerre" :