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Droits d'auteurs et citations
dimanche 29 avril 2012
Sarajevo, 20 ans après le siège (RFI)
samedi 21 avril 2012
"Sarajevo: A Street Under Siege" : la rue dans la ville assiégée de Sarajevo
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| Source : Sarajevo. A Street Under Siege. |
vendredi 20 avril 2012
"Née pendant la guerre, elle raconte son histoire 20 ans après le siège de Sarajevo" (UNHCR)
mardi 17 avril 2012
"Le musée du siège de Sarajevo" (Euronews)
lundi 16 avril 2012
Emission : "Le siège de Sarajevo (1992-1995)" (France Inter)
vendredi 13 avril 2012
Dossier : "Avril 1992 - avril 2012 : il y a vingt ans commençait le siège de Sarajevo" (Le Courrier des Balkans)
lundi 26 décembre 2011
De la guerre urbaine à la ville en guerre (RDV de l'IRSEM - 10 janvier)
(attention changement d'amphithéâtre)
- Colonel Michel Goya (Directeur du domaine d'études "Nouveaux conflits" à l'IRSEM, animateur du blog La voie de l'épée).
- Bénédicte Tratnjek.
mardi 10 mai 2011
Séminaire : "Manèges - Les espaces de mise à l'écart : cloisonnements du monde ?"
Camps, ghettos, pays fermés.
Programme du cycle de séminaires
- Michel Agier, anthropologue (EHESS)
- Jean-Christophe Grosso, architecte (Noria)
- Yanick Lahens, écrivain
Elle a écrit Dans la maison du père (Le Serpent à plumes, 2000) ; La Couleur de l’aube (Sabine Wespieser éditeur, 2008) ; L’Exil : entre l’ancrage et la fuite, l’écrivain haïtien (Deschamps, 1990) ; Failles (Sabine Wespieser éditeur, 2010).
- Modératrice : Catherine Pierre, journaliste
Rédactrice en chef adjointe de la revue AMC – Le Moniteur architecture. Elle collabore à des ouvrages sur l’architecture, l’art contemporain et le paysage.
- Jean-Christophe Bardot, photographe (collectif le bar Floréal.photographie)
mercredi 1 septembre 2010
Les hauts-lieux de Sarajevo : quelques vidéos
En préparation du Café géo de Paris du 26 octobre 2010 qui aura pour sujet "Les villes dans la guerre" où la ville de Sarajevo sera au coeur du débat, avec la participation d'Henry Jacolin, ancien ambassadeur de Bosnie-Herzégovine de pendant le siège de la ville, où il a dû créé une ambassade en pleine guerre, suite à la reconnaissance de l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine par la France), voici quelques reportages revenant sur quelques hauts-lieux de cette ville assiégée, ancien symbole de la multiculturalité devenu une ville très fortement homogénéisée (voir sur le site Géographie de la ville en guerre la page : "Sarajevo : de la ville multiculturelle à la ville divisée", et sur le blog les billets consacrés à la ville de Sarajevo).
Alors que les autres officiers serbes on rejoint les rangs de l'armée yougoslave (alors aux mains des Serbes, sous la férule de Milosevic qui avait opéré une réorganisation des effectifs militaires pour favoriser les Serbes aux hautes fonctions de l'armée yougoslave, la JNA) et ainsi participé au siège de la ville, Jovan Divjak est resté aux côté des Sarajéviens pour défendre la ville. Véritable personnage dans la ville, connu et reconnu de tous, il s'occupe désormais d'une association en faveur des orphelins de guerre : "L'éducation consruit la Bosnie-Herzégovine" (voir le site de l'association et sa présentation sur le site du Courrier des Balkans). Parlant un français impeccable, il avait fait part de son témoignage à la journaliste Florence La Bruyère, dans l'ouvrage Sarajevo, mon amour (Buchet-Chastel, 2004).
lundi 14 décembre 2009
Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville
Sur la question du paysage, on retrouvera notamment, sur le site de l'encyclopédie de géographie en ligne Hypergéo, la définition du paysage et un historique du paysage proposés par Cyril Gosme. On retrouvera également une autre définition du paysage, les définitions du paysage visible (et le schéma complémentaire), de la production du paysage, de la perception des paysages, du statut spatial du paysage, des utilisations du paysage, ainsi que le schéma du système de définition du paysage proposés par le Laboratoire Théma (Université de Besançon).
Vivre la ville en guerre
jeudi 11 juin 2009
La guerre, la ville et la mer
Quoi de commun entre Abidjan, Beyrouth, Dubrovnik, Freetown, Mogadiscio ou Port-au-Prince ? Au moins trois points : leur urbanité, leur conflictualité et leur littoralité. Quels liens peut-on faire entre « la guerre, la ville et la mer » (pour détourner le titre de l’ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat, Editions Odile Jacob, 2002) ?
Les villes côtières et la guerre
« C’est par la mer qu’il convient de commencer toute Géographie » (Michelet, cité dans Jean-Pierre Paulet, Les villes et la mer, Ellipses, collection Carrefours, 2007). On parlera ici de littoralité pour aborder l’ensemble des villes côtières, qu’elles aient ou non une fonction portuaire importante. Parce que cette ouverture sur la mer a de forts impacts en termes tactiques et stratégiques dans la conduite de la guerre (comme l’a démontré d’ailleurs Stéphane Taillat sur le cas des Marines dans son billet « De l’action “au-delà de l’horizon” à la stabilisation des “littoraux chaotiques”: la doctrine des Marines » du 2 juin 2009 sur AGS). « Les villes côtières occupent un rôle majeur et la nécessité d’avoir des positions face à la mer a toujours été une réalité de l’histoire » (Jean-Pierre Paulet, op. cit., p. 3).
Pour faire simple, les villes côtières peuvent être impliquées de deux manières dans la guerre : la ville côtière affectée par des combats, et la ville côtière qui se dresse comme un soutien pour la conduite de la guerre (on pense là aux bases militaires avancées dans un Etat étranger, qui permettent à un pays de disposer d’une force armée mobilisable et rapidement déployable dans une région éloignée de son territoire nationale). On abordera spécifiquement dans ce billet la ville côtière en guerre, dans la mesure où celle-ci cumule les difficultés pour la conduite des opérations militaires, qu’il convient de minorer, voire de transformer en avantages : l’urbain (en tant que milieu en trois dimensions) et le littoral sont des milieux contraignants pour l’action militaire. D’ailleurs, le géographe Philippe Boulanger, dans sa typologie des « espaces sensibles », laisse une grande place à la fois à la maîtrise du milieu urbain et à celle des littoraux : « tous les espaces sont considérés comme sensibles pour le militaire en opération. Pourtant, certains d’entre eux occupent une place stratégique et tactique croissante depuis la fin du XXe siècle. Les doctrines et les théories militaires sur leur exploitation se multiplient et continuent d’être élaborées. Au moins trois de ces espaces peuvent être distingués : le milieu urbain, le littoral et le milieu aérien. Quant au milieu urbain, la croissance de l’urbanisation et le développement des opérations de maintien de la paix et de coercition dans cet espace constituent des phénomènes à la fois prépondérants et préoccupants. Le militaire, surtout entraîné à combattre en milieu rural durant la guerre froide, prend conscience des contraintes de tout ordre que la maîtrise de ce milieu impose comme en témoigne les récentes expériences russes en Tchétchénie et américaines en Afrique, au Moyen-Orient ou en Amérique centrale. Quant au littoral ou au milieu aérien, la recherche de leur maîtrise n’est pas nouvelle en soi. Mais, en revanche, les doctrines et les techniques d’action dans ces milieux se sont précisées depuis 1945 et montrent l’importance croissante qu’ils occupent pour les opérations en cours et futures. » (Philippe Boulanger, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection Carrefours Les Dossiers, Paris, p. 253).
Petite précision : la littoralité de la ville côtière n’implique pas systématiquement sa maritimité. Dubrovnik, ville croate « célèbre » pour les bombardements serbes qui y ont détruit une très grande partie de ce patrimoine architectural d’une valeur inestimable pendant les guerres de décomposition de la Yougoslavie (on se reportera, pour un excellent approfondissement des enjeux et des impacts de ces destructions relevant de l’urbicide, à l’ouvrage de Clémentine Bories, 2005, Les bombardements serbes sur la vieille ville de Dubrovnik. La protection internationale des biens culturels, Editions Pedone, collection Perspectives internationales, n°27) est bien une ville côtière (située sur les bords de la mer adriatique), mais pas une ville maritime, dans le sens où l’ouverture maritime ne prédomine pas sur l’identité de la ville, ni en termes économiques, ni en termes culturels (la fonction portuaire, limitée au port de pêche et au port de plaisance, n’a pas donné à la ville une identité prédominante). Petit retour sur les définitions : le littoral forme un espace de contact entre la terre et la mer, et donc un espace particulièrement dynamique (pour une définition plus précise et une épistémologie synthétique du concept, voir le site Hypergéo). Les littoraux offrent donc des formes qui privilégient les opérations amphibies pour la conquête de la ville côtière, tandis qu’ils compliquent la défense de la ville pour celui qui la détient. Mais on ne peut réduire le lien guerre/ville/mer à ses principes généraux. A travers les cas de Beyrouth et de Mogadiscio, on verra ainsi deux exemples d’utilisation de la littoralité dans la conduite de la guerre urbaine.
La ville encerclée : la mer comme stratégie d’enclavement de la guerre urbaine
Une ouverture sur la mer ne signifie pas intrinsèquement un désenclavement constant de la ville côtière, et cette position peut être utilisée pour « assiéger » la ville, et ainsi contrecarre les effets néfastes de la guerre urbaine. L’armée israélienne a bien utilisé le principe (pas si paradoxal qu’il n’y paraît à priori !) d’enclavement par la mer contre la ville de Beyrouth. Si l’on connaît bien les conseils des plus grands stratèges de tous temps : éviter la ville, véritable piège pour les armées « classiques » (voir, à ce propos, les nombreux articles de l’AGS d’avril 2009 dont le thème du mois était consacré à « La ville sous le feu »), la réalité du phénomène planétaire d’urbanisation les rend plus que difficiles à appliquer dans les guerres récentes, en cours, et plus encore futures. Pourtant, le siège reste une stratégie séduisante (comme l’a montré le cas de la ville de Sarajevo, assiégée par les forces militaires serbes le temps de la guerre de Bosnie-Herzégovine : voir mon billet pour l’AGS sur « Vivre la ville sous le feu » consacré à cette « ville-prison »). Et si la mer appelle à un imaginaire d’ouverture, d’évasion, d’aventure et de liberté (on lira, à ce propos, le remarquable ouvrage du géographe Michel Roux, 1997, L’imaginaire marin des Français. Mythe et géographie de la mer, L’Harmattan, collection Maritimes, 220 p.), il n’en reste pas moins que la ville côtière peut être enclavée, coupée de cet espace de liberté. Sans réduire l’ensemble des opérations militaires israéliennes menées à Beyrouth à cette seule stratégie (on se reportera notamment à l’ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat, Odile Jacob, Paris, 2002, pour le chapitre 8 consacré à « Beyrouth, la ville aux guerres multiples », pp. 195-213), on s’arrêtera ici sur ce principe de l’encerclement de la ville par la mer. L’opération « Paix en Galilée » est ainsi déclenchée, dans un contexte d’internationalisation de la guerre civile libanaise (notamment depuis le début de l’intervention militaire syrienne le 1er juin 1976), le 6 juin 1982. L’avancée israélienne pénétrant par le Liban-Sud est très rapide et n’est pas réellement freinée par les quelques points de résistance tenus par les groupes palestino-progressistes, notamment au Liban-Sud. Dès le 10 juin 1982, Tsahal est aux portes de la capitale libanaise, et la bataille de Beyrouth s’engage le 14 juin. Il est intéressant de noter que les 3 jours séparant l’arrivée des troupes militaires israéliennes aux portes de la ville (« dans la nuit du 9 au 10 juin, Tsahal borde la route Beyrouth-Damas », Jean-Louis Dufour, op. cit., p. 206) et le déclenchement des combats urbains ont permis aux forces israéliennes d’encercler la ville de Beyrouth. Plus intéressante encore, la combinaison des différentes armées pour obtenir un contrôle des trois dimensions : encerclement par la mer, encerclement aérien et encerclement terrestre.
Quelques indications sur la topographie particulière du site de l’agglomération beyrouthine. La vieille ville s’est construite sur un promontoire, formé de deux collines peu élevées : la colline orientale est limitée à l’Est par le fleuve de Beyrouth ; et la colline occidentale se jette dans la mer Méditerranée. Entre les deux collines : la vieille ville, d’où s’est étendue l’urbanisation de l’agglomération, en direction de l’Est, et plus récemment mais de manière plus étendue vers le Sud (voir le schéma très simplifié présentant le site de la ville de Beyrouth et les deux principaux axes de développement de la périphérie). Un site maritime et une situation privilégiant la ville de Beyrouth dans les échanges entre Occident et Moyen-Orient. Néanmoins, les accès à la mer sont peu nombreux : la Méditerranée y est profonde et souvent agitée. De plus, la côte est particulièrement escarpée, tout particulièrement dans la partie Ouest du centre-ville (zone qui correspond aux premières extensions de la ville, mais qui n’a pas été choisie pour l’établissement du site originel justement pour son non-accès à la mer). Les points d’accès par la mer sont donc peu nombreux et leur accès dépend en grande partie des conditions météorologiques. Ces spécificités offraient à l’armée israélienne les conditions idéales pour couper la ville des routes maritimes qui auraient pu permettre l’arrivée d’une aide extérieure, et ce en déployant des moyens relativement limités : Beyrouth est un cas-type de ville côtière offrant peu de plages pour débarquer des troupes. L’armée israélienne a tourné en avantages cette spécificité, d’autant plus qu’elle se recoupait aux caractéristiques terrestres de la topographie de Beyrouth : tout l’Est de la ville est dominé, sur plus de 180°, par des élévations – atteignant 500 mètres de hauteur à seulement 5 km du centre-ville : contrôler l’Est de la ville se résume donc à tenir les quelques points dominants ; au Sud, la ville s’étend dans une banlieue pauvre qui s’urbanise de plus en plus au cœur de la plaine littorale. Au final, que ce soit sur mer ou sur terre, la ville de Beyrouth présente le cas-type de la ville pouvant être encerclée, en bloquant toutes les voies de communication (routes terrestres et routes maritimes). L’encerclement fut même complet avec le déploiement de l’arme aérienne, bloquant ainsi les dernières voies de communication susceptibles de désenclaver – au moins partiellement – la ville de Beyrouth. La maîtrise des milieux fut donc consolidée par le quadrillage mené par les avions de Tsahal, qui non seulement permettaient de contrôler la troisième dimension, mais également de venir un appui des autres forces. Entre le 10 et le 13 juin 1982, l’armée israélienne a mis en place un enclavement total de la ville de Beyrouth. Le 14 juin 1982, la ville – déjà en proie à la guerre civile depuis 1975, est complètement verrouillée. La « bataille de Beyrouth » est lancée.
La ville ouverte : l’ouverture maritime comme atout stratégique
Dans la nuit du 8 au 9 décembre 1992, les troupes états-uniennes ont débarqué sur le rivage de Mogadiscio (pour une analyse des enjeux de la guerre à Mogadiscio, on se reportera notamment aux articles de Roland Marchal, « La guerre à Mogadiscio », Politique africaine, n°46, juin 1992, pp. 120-125 ; et Mogadiscio dans la guerre civile : rêves d'Etat, Les Etudes du CERI, n°69, octobre 2000) : elles attaquent au même moment la plage voisine de l’aéroport et la zone portuaire, grâce à des véhicules amphibies (aéroglisseurs pour décharger le matériel et hélicoptères pour emmener les hommes). Rapidement, l’aéroport et le port sont aux mains des militaires états-uniens (barrages aux entrées avec contrôle des identités et des véhicules). Que nous apprend cette opération ? La maîtrise des zones offrant un accès privilégié à la ville (port et aéroport) est une priorité pour les militaires tentant de prendre une ville. D’une part, il s’agit d’assurer l’approvisionnement des troupes engagées dans la ville, et plus en profondeur dans la zone de belligérance. Bien évidemment, l’aéroport est privilégié. Mais, il s’agit de ne pas sous-estimer le rôle du port dans ce type d’engagement en zone urbaine : en effet, l’approvisionnement par voie maritime permet une diversification des routes et des moyens (et tout le monde connaît la prégnance de la question de la diversification des approvisionnements énergétiques tant en termes de lieux de l’approvisionnement, de routes empruntées par les énergies que de sortes d’énergie : il en est ici de même, la diversification des moyens de l’approvisionnement en matériel, nourriture, fournitures diverses, hommes… est un atout considérable, dans la mesure où il empêche à l’ennemi de pouvoir rapidement fragiliser la force armée en bloquant sa seule route ou son seul moyen de transport – par exemple, dans le cas où l’ennemi est doté de moyens sol-air efficaces fragilisant, voire bloquant, l’approvisionnement aérien). D’autre part, tenir l’espace entre terre et mer, et tout particulièrement les points d’accès privilégiés (il est évident que les ports sont implantés dans les zones les plus favorables de la ville, et non sur des côtes escarpées !), permet d’empêcher un ennemi d’encercler la ville par la mer (et pouvant déployer des moyens de lutter contre une telle stratégie depuis la ville), ou d’empêcher le débarquement d’un ennemi par la mer. La zone portuaire, pour toute armée possédant une marine de guerre, permet de contrôler la basse mer, et donc de solidifier ses positions à l’intérieur de la ville, en optant pour une stratégie de déploiement depuis la zone portuaire vers les autres quartiers, sans multiplier les lignes de front (et ainsi d’éviter l’encerclement de l’armée engagée dans la ville). Il s’agit, bien évidemment, de principes, les réalités de la guerre étant parfois plus complexes et dépendant essentiellement des moyens dont disposent les ennemis. Néanmoins, ces principes mettent en exergue l’importance de la zone littorale et tout particulièrement de la zone portuaire. Par conséquent, l’implication de l’ouverture sur la mer ne peut être entendue seulement au sens d’un débarquement amphibie, mais doit être prise en compte tout au long de l’opération militaire dans la ville côtière.
A l’intérieur de la ville, pour aborder le combat urbain de manière plus spécifique, la zone portuaire présente également de caractéristiques qui lui sont propres. Tout d’abord, au point de vue urbanistique : dans toutes les villes du monde, la zone portuaire se distingue par son urbanisme. Pour reprendre l’exemple de Mogadiscio, le port constitue un quartier dans lequel les routes sont larges, se croisent à angle droit et délimitent de grandes parcelles, contrairement aux quartiers populaires (dont l’urbanisation n’a pas été maîtrisée et dans lesquels les routes sont sinueuses) et aux bidonvilles (dans lesquels l’urbanisation a été illégale et anarchique, et dans lesquels on ne retrouve que des chemins dans lesquels il est impossible de circuler avec des véhicules). De plus, les maisons du quartier du port sont espacées, et sont formées par trois ou quatre étages : encore une spécificité de ce quartier, contrastant avec les autres secteurs de la ville (entassements dans des maisons ou des baraques basses, qui réduisent l’aspect « trois dimensions » de la ville) ou dans le centre du pouvoir (hauts bâtiments de cinq ou six étages en moyenne). Ces dernières informations sont extraites de l’excellente étude « Géographie et combat en zone urbaine » (Cahier de la recherche doctrinale, CDEF-DREX, janvier 2005) dont la 5ème partie est consacrée à la ville de Mogadiscio. De telles caractéristiques démontrent que le quartier portuaire doit être envisagé comme une zone spécifique dans la tactique menée dans la ville : toutes les zones portuaires (on entend ici par zone portuaire la zone industrielle construite autour d’un port de marchandises pouvant accueillir des navires de commerce importants, et non les zones de pêche ou les ports de plaisance, qui relèvent plus de la littoralité d’une ville côtière que de sa maritimité) sont agencées pour le passage de grands véhicules et pour le stockage de marchandises dans de vastes entrepôts. Une zone qui offre de nombreux avantages pour le déploiement et le positionnement d’une force militaire engagée dans une ville étrangère : les vastes routes permettent le déploiement et la circulation de véhicules militaires lourds, ainsi que le stationnement des hélicoptères (or, on connaît les difficultés à déployer des matériels tels que le char Leclerc dans les villes), et les vastes hangars permettent non seulement de stocker ce matériel, mais également d’établir une base militaire qui servira de point d’appui et de coordination pour l’ensemble des opérations menées dans la ville (les aéroports présentent d’ailleurs des avantages similaires dans l’établissement d’une base militaire au sein de la ville en guerre, comme le montre par exemple le positionnement des troupes françaises dans l’aéroport de Bangui en République Centrafricaine). Néanmoins, cette même spécificité entraîne parfois des contraintes, telles que, dans le cas de Mogadiscio, l’utilisation de ces mêmes espaces vides (le port a été fermé en novembre 1992, tenu par la milice des Murosade, puis après l’intermède états-unien il a été refermé en octobre 1995) par les milices comme point d’appui, ou par les populations civiles déplacées (soit à l’intérieur de la ville, soit en provenance des autres zones de belligérance). Dans le cas de Mogadiscio, Marc-Antoine Pérouse de Montclos a ainsi montré l’impact de l’installation des déplacés de guerre dans les espaces vides, et tout particulièrement dans les entreprises désaffectées de la zone portuaire (Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Villes en guerre en Somalie : Mogadiscio et Hargeisa, Les Dossiers du CEPED, avril 2000). Cette installation de population dans une zone non résidentielle à priori (suite à des mobilités contraintes répondant à des stratégies de survie individuelles) peut d’ailleurs se faire sous deux formes : l’installation dans des camps de déplacés ou dans des « scouats ». La ville côtière en guerre cumule donc les difficultés pour le militaire, présentant à la fois les caractéristiques du milieu urbain et celles du littoral, deux « espaces sensibles ». Et l’on retrouvera ici le concept analysé par Stéphane Taillat de « littoraux chaotiques » dans le cadre de la doctrine états-unienne (op. cit.). L’exemple de Mogadiscio n’a d’ailleurs pas été choisi par hasard, pour présenter brièvement des aspects stratégiques et tactiques de ces « littoraux chaotiques ». Si la Somalie est souvent présentée pour ses différentes phases de guerre urbaine (les combats ont d’ailleurs repris au sein de la capitale le 1er juin 2009, opposant de nouveau des milices sous le contrôle de chefs de clans) ou pour le danger d’attaques de piraterie aux bords de ses côtes (de même l’actualité récente le prouve), la proximité même entre ces deux espaces de tension, la terre et la mer, est souvent peu analysée. Si la géostratégie des mers (on pense notamment là à l’ouvrage d’André Vigarié, 1995, La mer et la géostratégie des nations, Economica, collection Bibliothèque stratégique, Paris, 432 p.) et ce que l’on pourrait appeler la « géostratégie des terres » par opposition, sont particulièrement développées, l’une comme l’autre semble laisser une place marginale à une « géostratégie des littoraux ». Face à la littoralisation de l’urbanisation, les questions de déplacements de zones de tensions parallèlement aux déplacements de population (mobilités « volontaires » ou sous la contrainte) et d’émergence de nouvelles zones de tensions dans les villes (avec un afflux constant de populations qui s’entassent dans des zones déjà précaires, d’où d’importants risques de paupérisation, de bidonvilisation, de criminalisation… des quartiers précaires et des quartiers populaires) vont particulièrement affectées les villes côtières, qui sont de plus en plus attractives. D’où d’importants défis en termes sécuritaires : la littoralisation des zones de tension et la maritimisation des insécurités. Vers une élaboration de « concepts amphibies » ?
Billet également publié sur Alliance géostratégique (AGS).
Quelques liens pour aller plus loin sur Beyrouth :
Sur le déroulement des guerres, les combats urbains et les stratégies des acteurs syntagmatiques :
- « Le cèdre et le soldat. La présence militaire française au Liban entre 1978 et 1984 », Cahier de la réflexion doctrinale, coll. Témoignages, CDEF-DREX, septembre 2006.
- Michael F. Davie, 1992, « Les marqueurs idéologiques à Beyrouth (1975-1990) », L’Affiche urbaine.
- Général Coullon, « Beyrouth : mission de Paix, la 31e Brigade (juin à septembre 1983) », dans Cahier du RETEX, n°1, pp. 1-8.
- « Le Hezbollah face aux forces armées conventionnelles. Perspective historique des modes d'action », Cahier de la recherche doctrinale, CDEF-DREX, mars 2009.
- Alexandre Guerin, « Hezbollah et combat urbain », AGS, 28 avril 2009.
- « La guerre de juillet. Analyse à chaud de la guerre israélo-Hezbollah (juillet-août 2006) », Cahier du RETEX, CDEF-DREX, octobre 2006.
Sur les problématiques urbaines et la population face à la guerre et l’après-guerre :
- Ghaleb Faour, Theodora Haddad, Sébastien Velut et Eric Verdeil, 2005, « Beyrouth : 40 quarante ans de croissance urbaine », Mappemonde, n°3-2005, n°79, 12 p.
- Myriam Ababsa, 2002, « Idéologies territoriales et pratiques urbaines des riverains de l’ancienne ligne de démarcation de Beyrouth », dans Bernard Reitel, Patricia Zander, Jean-Luc Piermay et Jean-Pierre Renard, 2002, Villes et Frontières, Editions Economica, coll. Anthropos/Villes, pp. 14-25.
- Didier Bigo et Annie Laurent, « Guerre et drogue au Liban. Entretien avec Antoine Boustany », Cultures & Conflits, n°03, automne 1991.
Quelques liens pour aller plus loin sur Mogadiscio :
Sur la situation politique et sociale en Somalie :
- Alain Gascon, « La Somalie en mauvais Etat », Echogéo, Rubrique Sur le Vif, 2008.
- Marc-Antoine Pérouse de Montclos, 2000, Villes en guerre en Somalie : Mogadiscio et Hargeisa, Les Dossiers du CEPED, n°59, Centre français sur la population et le développement, 68 p.
- Roland Marchal, 1992, « La guerre à Mogadiscio », Politique africaine, n°46, juin 1992, pp. 120-125.
- Roland Marchal, 2000, Mogadiscio dans la guerre civile : rêves d'Etat, Les Etudes du CERI, n°69, octobre 2000, Centre d'études et de recherches internationales, 36 p.
Sur les opérations en milieu urbain :
- « Combats en zone urbanisée. Retour d'expérience des combats de Mogadiscio », Les Cahiers du RETEX, n°4, 2001, CEREX, pp. 1-5.
- Colonel Pierre de Saqui de Sannes, 2004, « Des enseignements toujours valables dix ans après... Les combats de Mogadiscio (juin 1993) », Doctrine, n°03, juin 2004, pp. 51-55.
- Le chapitre « Mogadiscio », dans « Géographie et combat en zone urbaine », Cahier de la recherche doctrinale, CDEF-DREX, janvier 2005, annexe n°V, pp. 107-126.
Sur les attaques de piraterie :
- Les cartes de l’ONUSAT sur la Somalie sont souvent consacrées aux questions de piraterie (on retrouvera également une cartes des violences et des combats à l’intérieur de la ville de Mogadiscio pour la période entre le 29 décembre 2006 et le 3 mars 2007, dont Thomas Renard avait fait une analyse particulièrement stimulante dans son blog Le Front asymétrique dans son billet « Cartes des attaques à Mogadiscio » datant du 29 avril 2008)
- Les nombreux billets de Romain Lalanne consacrés à la piraterie maritime aux abords de la Somalie, sur son blog Guérillas : voir les billets du 28 novembre, 20 décembre, 21 décembre, 22 décembre, 23 décembre, 25 décembre, 28 décembre, 31 décembre 2008, 7 janvier, 8 janvier, 9 janvier, 28 janvier, 22 février, 24 février 2009.
- La note d’analyse de Tanguy Struye de Swielande : « La piraterie maritime : un nouveau rapport de force dans l’Océan indien ? », février 2009.
- Le billet de Charles Bwele "Flottes, formes et fonctions à l'ère asymétrique", AGS / Electrosphère, 10 juin 2009.
jeudi 30 avril 2009
Vivre "la ville sous le feu"
Un thème comme « la ville sous le feu » prête bien évidemment à des réflexions sur les stratégies militaires, sur les moyens d’action employés par les belligérants, sur la dimension asymétrique des combats urbains… Mais on peut également se pencher ce que signifie « vivre la ville sous le feu ». On pense aux exemples célèbres de ville en guerre : Mogadiscio, Grozny, et pas si loin de nous : Belfast, Nicosie, Mitrovica, Sarajevo. Des images telles que « Sniper Alley » (surnom donné à une grande artère dans la ville de Sarajevo, soumise aux tirs des snipers serbes situés sur les collines surplombant la ville, empêchant ainsi les habitants assiégés de sortir de chez eux, coupant la circulation entre le centre-ville et les périphéries Ouest) ou les images de la bibliothèque de Sarajevo, incendiée puis détruite, haut-lieu de la rencontre entre les populations, symbole du « mélange » des différents peuples et héritages historiques. Mais, au final, la ville en guerre n’est pas seulement un théâtre d’opérations qui posent des questions « techniques » (asymétrie, milieu en trois dimensions, « cachette » dans les maisons, civils comme boucliers humains…), « la ville sous le feu » reste un espace de vie.
On se propose ici de présenter quelques aspects de l’action militaire dans le cadre d’une mission d’interposition ou d’imposition de la paix non pas en fonction des belligérants eux-mêmes, mais en fonction de la population civile et de ses perceptions. Parce qu’au final, l’Armée française doit comprendre les territoires des combats pour venir en aide à cette population : arrêter le conflit n’est pas une fin en soi, c’est un moyen pour protéger la population civile, véritable destinataire des interventions militaires de la France. La ville de Sarajevo peut permettre de mettre en exergue quelques dimensions du « vivre la ville en guerre » entre combats et stratégies de survie des habitants. Entre enfermement sécuritaire et nécessité de sortir de cet enfermement (ne serait-ce que pour s’approvisionner en nourriture) A l’image de cette ville assiégée (paroxysme de l’enfermement mais aussi de la volonté d’échapper dans cet enfermement), on s’interrogera sur la ville en guerre comme un espace clos et un espace d’enfermement, sur les modalités et les significations de cet enfermement : la ville sous le feu, une ville-prison ?
Territoires des combats et territoires du quotidien dans la ville assiégée
La « ville sous le feu » est donc un espace de vie. Que signifie vivre dans cette ville ? Ou plus précisément survivre. De manière non exhaustive, on peut déjà distinguer deux types de villes en guerre : la ville assiégée et la ville « ouverte » (ou tout du moins dont les habitants ont la possibilité – au moins théorique – d’aller et venir entre la ville et son environnement proche). Dans la ville assiégée, l’enfermement paraît évident : le siège est là pour empêcher l’approvisionnement de la ville, et donc obtenir sa reddition par capitulation des habitants ne pouvant survivre. L’enfermement est donc une stratégie militaire. Mais il affecte aussi profondément les modes de vie à l’intérieur de la ville à mesure qu’il se prolonge.
L’exemple célèbre de Sarajevo est particulièrement illustratif. Pourquoi une telle stratégie ? La topographie explique en grande partie ce choix pour l’armée serbe : la ville de Sarajevo est entourée au Nord, à l’Est et au Sud par des hauteurs (particulièrement hautes au Nord et à l’Est de la ville). Seule ouverture « naturelle » : l’Ouest de la ville. La sortie Ouest ne constitue pas pour autant une voie de sortie « idéale » dans la mesure où les voies d’accès sont positionnées sur un poljé, c’est-à-dire une plaine marécageuse et instable, souvent inondée. D’une part, prendre la ville de Sarajevo n’est pas aisé parce qu’il est difficile d’y faire pénétrer massivement des chars par une seule voie d’accès (l’Ouest), elle-même limitée quant à la capacité de chars qu’elle peut faire passer par jour sans risquer l’effondrement des routes. Une seule voie d’accès avec une possibilité très réduite en nombre de véhicules. D’autre part, cette topographie qui complique la prise de la ville, facilite grandement son siège. Difficile pour un allié extérieur à la ville de venir prêter main forte aux habitants assiégés. Difficile pour les habitants de contrecarrer le siège des militaires serbes positionnés sur les hauteurs de la ville de Sarajevo : il est évident qu’il est plus facile d’atteindre une cible en tirant depuis des hauteurs pour viser vers le bas que l’inverse !
Cela renvoie à l’un des points primordiaux de la guerre urbaine : la parfaite connaissance par les belligérants locaux (au moins au niveau des décideurs) de la ville, de ses atouts et de ses contraintes. Une des principales « qualités » du guérillero urbain se trouve justement dans cette connaissance, qui permet de contrecarrer la puissance numérique et technologie d’un adversaire extérieur.
En quoi consiste, dans cet exemple, précis cette connaissance de la ville ? Tout d’abord, la maîtrise de la ville repose sur la connaissance géographique en termes d’urbanisme. L’urbanisation de la ville Sarajevo s’est effectuée en plusieurs temps, ce qui affecte les formes urbanistiques (hauteurs des bâtiments) et le type de voierie (aération ou non du tissu urbain), deux éléments qui conditionnent l’utilisation de tels ou tels matériels militaires dans la ville en guerre. On distingue, grossièrement, trois types de quartiers, qui correspondent à trois temps dans l’histoire de l’urbanisation : le centre historique, les extensions du centre sur les hauteurs Nord (et dans une moindre mesure Est et Sud) et les quartiers « récents » (mouvement massif d’urbanisation dans la périphérie Ouest lors de la période titiste).
Le centre historique, autour du quartier de Bascarsija, quartier commerçant (carsi en turc signifie marché), aux ruelles entremêlées, dallées, souvent fermées à la circulation (souvent trop étroites pour y accéder en voiture), se terminant parfois en impasses, qui accueillent des échoppes de plein pied aux toits débordant sur la rue. Dans ce quartier, impossible pour les belligérants ou pour la force d’interposition de se déplacer autrement qu’à pied : la supériorité technologique n’est donc pas une aide. De plus, s’y repérer n’est pas toujours chose aisée pour celui qui ne connaît pas la ville (tout au moins, il part nettement désavantagé vis-à-vis du combattant qui la connaît parfaitement) ; la visibilité y est fortement réduite (c’est donc un piège certain pour les militaires qui s’y aventurent, en proie à des tirs de snipers cachés dans les échoppes) ; et les communications s’en trouvent fortement réduites (le manque d’aération du tissu urbain est une forte contrainte pour les transmissions, ce qui isole très fortement les équipes en patrouille dans ce quartier). Un quartier qui assurément assure aux belligérants locaux de nombreux avantages : « planques » dans les maisons ou magasins, facilité de « disparaître » (tant au niveau des Serbes positionnés sur les hauteurs, dont l’avantage stratégique se trouve fortement réduit ; qu’au niveau des ennemis positionnés dans la ville)…
À côté de Bascarsija, se trouve l’ancien quartier austro-hongrois, dans lequel se concentrent les anciens lieux du pouvoir impérial, grandes édifices donnant sur des rues quelque peu plus aérées, mais issues d’un urbanisme datant de l’aire avant l’automobile. La circulation y est plus facile, le tissu urbain quelque peu plus aéré que dans Bascarsija, mais on reste là dans un quartier très dense, dont la visibilité reste assez limitée. Les deux quartiers (ottoman et austro-hongrois) forment le centre historique de Sarajevo, et constitue le cœur de la ville. Mais qu’en est-il pour la population vivant dans ce centre lors du siège ? Au-delà des problèmes généraux affectant l’ensemble de la ville de Sarajevo (coupures d’électricité, manque de fuel pour le chauffage, ravitaillement alimentaire très restreint…), le centre historique se distingue par un enfermement total, ainsi que par la mise en place d’une guerre de milices à l’intérieur du quartier. C’est un quartier symbolique : il symbolise à la fois la rencontre et l’échange des populations : mariages mixtes, présence des hauts-lieux religieux des quatre communautés de la ville (église orthodoxe, cathédrale catholique, mosquée principale, temple juif), géosymboles de la mixité communautaire (bibliothèque de Sarajevo dans laquelle on trouve des documents symbolisant la diversité des héritages – austro-hongrois, ottomans, serbes, bosniaques, croates, juifs… – qui, réunis, symbolisent l’entente, et plus encore le multiculturalisme qui forme l’essence même de l’identité sarajévienne)…
C’est donc un quartier-verrou dans la guerre psychologique que se mènent les milices : s’approprier le centre historique devient un enjeu fondamental. À la fois pour la forme urbanistique qui prête à la mise en place d’une guérilla urbaine et pour les symboles que représente ce quartier, le centre historique est donc disputé par des milices qui mettent en place des « opérations » de terreur. Le quartier, tout comme l’ensemble de la ville de Sarajevo, était avant le déclenchement de la guerre un quartier mixte : toutes les populations vivant dans Sarajevo (et plus généralement en Bosnie-Herzégovine) y étaient représentées. Et plus encore, y étaient mélangées : pas de discrimination communautaire dans le paysage socioculturel de la ville de Sarajevo. La répartition des habitants s’effectuait selon un gradient descendant de richesses en partant du centre-ville vers les banlieues Est, ainsi qu’en fonction de l’ancienneté de l’installation dans la ville (des classes moyennes pouvaient ainsi se retrouver près du centre historique, leur famille étant installée depuis très longtemps dans la ville). Et plus encore, de nombreux mariages mixtes, ainsi que des habitants se déclarant « yougoslaves » (les habitants de l’ex-Yougoslavie devaient déclarer eux-mêmes leur nationalité : Tito avait créé une nouvelle catégorie « yougoslave », identité mettant en exergue le sentiment d’appartenir à un peuple national, au-delà de l’appartenance ethnique).
La guerre des milices s’est appuyée sur la haine de cette identité multiculturelle (voir la question de l’urbicide) : l’un des objectifs était de séparer les populations, de « briser » ce vivre ensemble caractéristique des villes, tout particulièrement de la ville de Sarajevo, et ainsi de forcer les habitants à choisir un camp, de s’identifier à une communauté, et donc à une milice qui les protégeraient. Les exactions des milices (serbe, bosniaque et croate) visaient non seulement à créer la peur dans le camp de « l’Autre », mais aussi dans son propre camp, et ainsi à rendre la protection par la milice indispensable, protection accordée à la seule condition de se déclarer ouvertement d’une ethnie). La peur des représailles de la milice de « l’Autre » a ainsi créé une géographie de la peur qui a contribué à séparer les espaces de vie des différentes communautés, par un repli sur soi, un entre-soi communautaire vécu comme une stratégie de protection, une stratégie de survie.
Pendant la guerre, on est alors passé d’un « vivre ensemble » qui caractérisait l’identité sarajévienne, à un « vivre entre-soi » avec l’émergence de micro-territoires au sein de la ville caractérisés par leur homogénéité ethnique. Cela n’a pas eu seulement lieu dans le centre historique, mais également dans l’ensemble de la ville (les extensions de la ville sur les hauteurs étaient aussi le théâtre de guerres de milices, notamment du fait de leur proximité avec les positions de l’armée serbe).
Source : Extrait de Bénédicte TRATNJEK, 2005, Les militaires face au milieu urbain : étude comparative de Mitrovica et de Sarajevo, mémoire de DEA, Université Paris-Sorbonne, p. 169.
Autre quartier : la périphérie Ouest. Elle s’est étendue brutalement et massivement lors de l’aire titiste, et reflète un développement économique de la Bosnie-Herzégovine, ainsi que la place centrale de la ville de Sarajevo dans l’organisation politico-économique de cette République, au cœur de la Yougoslavie. Les populations néo-citadines s’y sont installées à partir des années 1960, et surtout 1970. L’urbanisme y est très différent des autres quartiers de la ville, contrastant tout particulièrement avec les petites ruelles entremêlées de Bascarsija. On y retrouve les principes hygiénistes appliqués à la ville communiste : grandes artères très aérées, très étendues, selon un plan géométrique, avec de grands immeubles gris, tous semblables, dans lesquels on retrouve des appartements strictement similaires. Le tissu urbain est très aéré, mais cette aération n’empêche pas une forte densité de population (la hauteur des immeubles permettant de loger de nombreux habitants dans ces quartiers).
Principes hygiénistes qui répondent à deux objectifs principaux : d’une part l’aération du tissu urbain permet de maintenir la propreté des rues et de garantir des conditions sanitaires optimales ; d’autre part, cette même aération permet le contrôle de la ville : contrôle contre les menaces extérieures (l’entrée Ouest de la ville ouvre sur une vaste étendue, qui empêche tout adversaire de s’introduire dans la vile par effet de surprise) et contre les menaces intérieures, contre tout soulèvement populaire dans la ville elle-même (on retrouve là les principes du baron Haussmann lors des percées des grandes avenues parisiennes au XIXe siècle : il est plus simple de canaliser une foule dans de grandes artères que dans un dédale de petites ruelles).
De ce fait, cette partie de la ville de Sarajevo amène d’autres stratégies pour les belligérants, qui elles-mêmes conditionnent les stratégies individuelles de survie pour les habitants. Le cas de « Sniper Alley » illustre parfaitement ces autres stratégies : le boulevard Selimovic est une grande artère de 10 kilomètres de long qui, pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine, subissait les tirs de snipers cachés dans les plus hauts étages des immeubles désertés par leurs habitants pour tirer sur les habitants s’aventurant dans la rue. L’enfermement des habitants ne se construit pas autour des représailles des milices, mais de la peur des tirs de snipers.
Anecdotique ? Pas si sûr. Deux rythmes vont donc s’imposer dans la ville : dans le centre historique et les quartiers jonchant les hauteurs de Sarajevo, la nuit est la période de la journée la plus dangereuse, les milices se faufilant encore plus facilement pour commettre toutes sortes d’exactions (non que la journée ne soit pas dépourvue de dangers!) : les habitants peuvent, en prenant de grands risques, sortir de leurs habitations et tenter de se faufiler (à l’abri des toits des échoppes ou cachés dans les ruelles) jusqu’aux points de ravitaillement les plus proches. Bien évidemment, les dangers sont grands (l’exemple des attentats du marché de Markale, le 5 février 1994 et le 28 août 1995, est là pour en témoigner!).
Dans la périphérie Est, le rythme de la vie urbaine (ou plutôt de la survie urbaine !) est différente : la journée est beaucoup plus dangereuse, laissant aux snipers de meilleures conditions pour viser tout habitant qui tenterait de sortir : la nuit constitue donc un temps-refuge dans ces quartiers (bien que, là encore, le « refuge » ne soit pas dépourvu de dangers !) : on vit, on commerce, on trafique la nuit. Deux types de stratégies utilisées par les belligérants (qui sont elles-mêmes fonction des différenciations dans l’organisation sociospatiale de la ville), deux modes de survie pour les habitants, tous deux conditionnés par la peur.

Source : Extrait de Bénédicte TRATNJEK, 2005, Les militaires face au milieu urbain : étude comparative de Mitrovica et de Sarajevo, mémoire de DEA, Université Paris-Sorbonne, p. 177.
La ville assiégée comme « prison urbaine » ?
L’enfermement est donc un élément fondateur de la condition urbaine dans la ville en guerre, et ce à plusieurs échelles : celle de la ville (privation de liberté de déplacement entre intérieur et extérieur de la ville) comme celle du quartier (déplacements contraints par les actions miliciennes, qui conditionnent le micro-quartier comme un espace de repli collectif en voie d’homogénéisation communautaire, homogénéisation qui se construit autour des stratégies d’entre-soi répondant aux logiques de peur) et de la maison (comme espace de repli individuel). Cela renvoie aux différents travaux sur les prisons et la vie des prisonniers entre espace vécu et espace imaginé, notamment ceux du géographe Olivier Milhaud pour qui « la clôture ne suffit pas à produire de l’enfermement, la clôture n’est pas totale, bien qu’elle se situe à l’articulation d’une discontinuité radicale entre le dedans et le dehors» (Olivier MILHAUD, 2009, « La clôture suffit-elle à faire un espace d’enfermement ? Spatialités contradictoires et poreuses des prisons françaises contemporaines », Cahiers de l’ADES, n°4, pp. 45-58). Une résistance peut se mettre en place dans les villes assiégées, pour tenter de dépasser cet enfermement. La ville assiégée se construit comme une « prison urbaine », dans laquelle on retrouvera les mêmes contradictions entre espace vécu (enfermement absolu que défendent les assiégeurs) et espace représenté (imaginaire de liberté que défendent les assiégés).
L’exemple du tunnel de Sarajevo illustre parfaitement les contournements de l’enfermement dans la ville assiégée. Ce contournement est possible grâce à deux facteurs notamment : d’une part, la résistance d’une proximité et d’une entraide entre les populations à l’intérieur de la ville de Sarajevo, et ce malgré les représailles des milices ; d’autre part, par la persistance dans l’espace imaginé des habitants d’une représentation de l’ailleurs, du dehors, de l’ouverture de la ville. La construction du tunnel a permis aux Sarajéviens de se ravitailler en nourriture, mais aussi en médicaments, en fuel, en armes, en marchandises permettant l’élaboration d’un marché noir entre vente de produits à des prix prohibitifs et trocs en tous genres, tout en évitant les tirs des Serbes installés sur les collines entourant de Sarajevo. Ainsi, en évacuant 2800 m3 de terre et en amenant 170 m3 de bois pour étayer, est né un tunnel de 800 mètres de long, d’une largeur d’environ un mètre, une hauteur moyenne d’1,5 mètre. La difficulté de cette construction a été de se retrouver confrontée aux caractéristiques souterraines de la ville de Sarajevo : « le sous-sol de la piste était truffé d’installations techniques, et à plus de trois mètres de profondeur, on tombait sur des nappes d’eau » (Jovan DIVJAK, 2004, Sarajevo, mon amour, Entretiens avec Florence La Bruyère, Buchet/Chastel, Paris, p. 168.). Cette construction souterraine était tellement utile pour organiser la résistance de la ville de Sarajevo et le désenclavement de la ville, malgré le siège des Serbes qu’un deuxième tunnel (la construction de ce second édifice a pu être plus longue et peaufinée, dans la mesure où les Sarajéviens n’étaient plus contraints à l’urgence, disposant déjà d’un tunnel) a été construit : « en 1995, on a construit un deuxième tunnel, si large qu’il me rappelait le métro de Paris. Des véhicules l’ont emprunté mais il n’a servi que quatre ou cinq mois avant la fin de la guerre » (Jovan DIVJAK, op. cit., p. 171).
Le tunnel montre combien la vie dans « la ville sous le feu » est le fait de stratégies de survie à la fois individuelles et collectives, entre individualismes et solidarités, le tout plongé dans le règne de la « débrouille ». De plus, l’exemple démontre à la fois les limites du siège qui crée bien un espace clos mais n’aboutit pas à l’enfermement le plus total. C’est en cela que la ville assiégée peut être interrogée comme une « ville prison », dans toutes ses contradictions, entre enfermement et porosité.

Source : Extrait de Bénédicte TRATNJEK, 2005, Les militaires face au milieu urbain : étude comparative de Mitrovica et de Sarajevo, mémoire de DEA, Université Paris-Sorbonne, p. 147.
L’enfermement ne se vit pas seulement dans les villes assiégées. Si « la clôture ne suffit pas à faire l’enfermement » (Olivier MILHAUD, op. cit., p. 45), l’absence de clôture ne suffit pas non plus à créer la liberté de déplacement dans la ville en guerre. D’une part, des logiques de peur s’ancrent dans les esprits, et de ce fait dans les pratiques spatiales, créant autant de clôtures mentales. D’autre part, d’autres clôtures peuvent s’ériger, à l’intérieur de « la ville sous le feu » elle-même. On en revient à la question des murs dans la ville en guerre, entre urbanisme de paix (« murs de sécurité » : séparer n’est pas un but, mais un moyen déployé pour garantir la sécurité des populations, comme dans le cas bien connu des peacelines à Belfast) et urbanisme de guerre (les murs sont construits pour marquer physiquement les limites du quartier-territoire, c’est-à-dire le quartier communautaire approprié et défendu par une milice, dans lequel « l’Autre » n’est pas le bienvenu). La question de l’enfermement se pose dans toutes les villes en guerre, qui tendent à une fragmentation : la ville n’est plus un espace de vie collectif, mais se divise en de multiples micro-quartiers dans lesquels se réorganise une société dictée par l’homogénéisation communautaire recherchée par les milices. La question de l’enfermement se pose donc à différentes échelles à l’intérieur même de « la ville sous le feu » : celle des quartiers et celle de la maison. Dans le quartier (entendu non au sens d’une délimitation administration et juridique dans le découpage de la ville, mais bien de l’espace de vie, ou plutôt des espaces de vie qui se construisent en rejet de « l’Autre »), l’enfermement pose la question du statut de l’habitant : appartient-il à la communauté majoritaire dans le quartier (et dans ce cas, le quartier constitue un territoire-refuge) ou à une minorité (dans ce cas, le quartier constitue un territoire du danger) ? La peur conditionne l’enfermement, ainsi que les pratiques spatiales et les déplacements intraurbains : dans le quartier-territoire (pour reprendre l’expression très juste de la géographe Elisabeth DORIER-APPRILL), la population majoritaire peut se déplacer, du moins se trouve sous la protection de la milice. Le quartier constitue l’espace clos, et le seuil du quartier est une limite à ne pas franchir sous peine de pénétrer dans le quartier de « l’Autre », c’est-à-dire dans un territoire du danger. A l’opposé, la population minoritaire y vit sous la menace des représailles de la milice, ce qui explique des déplacements de populations, malgré la menace des tirs. Par exemple, dans la ville de Mitrovica, déjà fortement divisée avant la guerre du Kosovo entre mars et juin 1999 entre un Nord majoritairement serbe au Nord de la rivière Ibar et un Sud très majoritairement albanais, les « poches de minorités » (serbes au Sud de l’Ibar et albanaises au Nord) se sont vidées en très grande partie de leurs populations, chacun préférant traverser la rivière pour s’installer dans le quartier où sa communauté était protégée. La guerre a donc fortement renforcé les logiques d’entre-soi communautaire et d’enfermement dans le quartier-territoire, jusqu’à créer deux villes qui s’opposent en tous points l’une à l’autre (voir Bénédicte TRATNJEK, 2006, « Le nettoyage ethnique à Mitrovica : interprétation géographique d’un double mouvement forcé », Le Bulletin de l’Association de Géographes Français, décembre 2006, volume 83, n°2006-4, pp. 433-447).

Source : Extrait de Bénédicte TRATNJEK, 2004, Les opérations militaires en milieu urbain : le cas de Mitrovica, mémoire de maîtrise, Université Paris-Sorbonne, p. 70.
L’enfermement à l’échelle du quartier se vit alors comme une stratégie de survie. Mais l’on peut également analyser la question de l’enfermement comme condition urbaine dans la « ville sous le feu » à l’échelle de la maison. Lieu-refuge par excellence, la maison constitue l’essentiel de l’espace de vie lors de la guerre dans une ville. Les solidarités familiales sont d’autant plus renforcées. Sortir de la maison constitue un acte de mise en danger, même au sein du quartier-territoire. C’est là une des principales conséquences des tirs, des feux dans la ville : le rétrécissement à outrance des espaces pratiqués. Pourtant, franchir le seuil de la maison est un mal nécessaire : pour se ravitailler en vivres en premier lieu. De plus, les actions des belligérants atteignent souvent cet espace-refuge : d’une part par les tirs d’obus, de rafales… qui menacent cet espace de sécurité ; d’autre part, par les exactions commises par les milices qui pénètrent dans cet espace-refuge pour menacer les habitants (soit pour s’assurer de leur allégeance à la milice, soit pour menacer des minorités et leur signaler que leur présence n’est pas acceptée). Vivre dans « la ville sous le feu » relève donc une perpétuelle mise en danger. D’où la prégnance de la peur qui affecte les liens sociaux. Et le plus souvent la radicalisation des populations, même les plus modérées, et le rejet de « l’Autre ». C’est ainsi que le paysage socioculturel des villes de Sarajevo (de la ville multiculturelle à la ville « bosniaquisée ») et de Mitrovica (avec un renforcement des logiques d’enfermement communautaire), comme de tant d’autres (on peut citer la disparition des espaces de rencontre dans la ville de Beyrouth, la Ligne verte dans la ville de Nicosie, les peacelines qui délimitent les quartiers-territoires à Belfast, la construction de murs de séparation dans la ville de Bagdad…) se trouve marqué par l’enfermement et la peur, et ce bien au-delà des limites temporelles de la guerre à proprement parlé.

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