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mercredi 1 janvier 2014

Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits (2)

Après avoir servi à la production d'une carte pour The Economist (voir l'article précédent "Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits" qui présente le making-of de ces cartes), les cartes "Syria disunited: Regime dans Rebels Military Positions (october 2013)" et "The Strategy of ISIL: controlling thé Northern Border (october 2013)" produites pour le site Noria (voir l'article "Mapping Competing Strategies in thé Syrian Conflict", 5 novembre 2013) ont servi (comme le rappellent les sources) pour la production d'une carte par le journal Le Monde : "Syrie : l'enlisement de l'insurrection" (27 novembre 2013). La carte produite à partir de la nôtre par The Economist tendait à offrir aux lecteurs une légende simplifiée. Cette version mettait tout de même en avant un point important de notre carte : la question des densités de peuplement dans les réalités spatiales du contrôle territorial des différents acteurs en armes en Syrie. Notre carte "tranchait" avec les précédentes produites qui représentaient les aires de nomadisme comme "hors" de la guerre, laissant des aplats vierges ou blancs, voire parfois représentaient ces zones comme "inhabitées" (voir "Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits").

La carte proposée par Le Monde, qui s'appuie sur notre carte mais propose des données actualisées au 25 novembre 2013 (nos cartes représentent la situation en octobre 2013), représente elle aussi la question des densités comme élément explicatif de la répartition des différents acteurs en guerre. Cette nouvelle utilisation de nos cartes pour Noria est l'occasion de discuter un autre aspect de la représentation de l'espace des conflits par la carte, soulevé mais non détaillé dans le précédent billet : celui de la question du "dessus des cartes" (et non seulement du "dessous des cartes" pour reprendre le nom de la célèbre émission sur Arte), c'est-à-dire de questionner brièvement la cartographie participative d'une part, et la diffusion de la production cartographique d'autre part.

jeudi 18 octobre 2012

Le paysage-spectacle dans la guerre : de la haine de l’espace au paysage en guerre (FIG 2012, Café cartographique)

Photos et montage : Jasmine Salachas,
Cafés cartographiques, 13 octobre 2012.
Le café cartographique du samedi 13 octobre 2012 au Festival international de géographie (FIG 2012) qui était consacré aux "Facettes du paysage" (actes à venir sur le site du CNDP) a été l'occasion d'intervenir sur "Le paysage-spectacle dans la guerre : de la haine de l'espace au paysage en guerre". En voici le diaporama présenté et discuté autour de la question de l'urbicide, de la théâtralisation des lieux de combats, de l'utilisation de l'espace médiatique pour mettre en scène des idéologies spatiales par la violence... Et si derrière les aléas de la géographie des combats se cachait une volonté de détruire des lieux choisis pour leur symbolique ? A retrouver également les documents préparatoires publiés sur la page de ce café cartographique.


jeudi 10 mai 2012

(Re)construire la ville comme lieu d’interface dans l’immédiat après-guerre : destruction de l’urbanité et symbolique des lieux dans la ville en guerre

Voici le texte de préparation pour le 9e Colloque de la Relève VRM (Réseau Villes Régions Monde) des 17 et 18 mai à Montréal : "La ville comme lieu d'interface". L'ensemble des textes de préparation est disponible sur le site du Réseau VRM et dans les liens du billet précédent consacré à ce colloque (partie "programme"). L'intervantion sera consacrée à la question de la ville en guerre comme objet géographique permettant de questionner la ville comme lieu d'interface.


Résumé de l'intervention :
"Les villes en guerre sont un « laboratoire » pour la recherche sur la symbolique des lieux, sur le marquage de l’espace et sur la construction d’espaces géosymboliques. En effet, par la destruction de lieux-cibles dans la ville, certains acteurs en armes ne visent pas des avantages militaires, mais la destruction de l’urbanité, c’est-à-dire de la ville comme espace de rencontres et comme lieu d’interface pour les populations « brassées » dans un même espace de vie. Au prisme de l’urbicide (néologisme proposé par Bogdan Bogdanovic pour décrire le meurtre de la ville) et des modifications coercitives du peuplement, l’analyse de la ville en guerre interroge les espaces de rencontre dans la ville (lieux-cibles des acteurs en armes cherchant à « purifier » les villes selon des « nettoyages urbains » qui visent à produire une géographie de la différenciation par fragmentation de la ville en guerre en quartiers-territoires) : visés et détruits par les belligérants, ils permettent de mettre en exergue ce qui construit la ville comme lieu d’interface. S’appuyant sur des recherches empiriques menées dans les villes d’Abidjan, de Beyrouth, de Mitrovica et de Sarajevo, cette communication se propose d’interroger la question des échelles de la ville comme interface, au prisme de la destruction de l’urbanité. En questionnant les spatialités et les discours spatiaux produits par ces acteurs de la haine et de l’homogénéisation dans la ville, il s’agit d’interroger les lieux et les espaces géosymboliques qui, détruits, inscrivent la guerre et la disparition du vivre ensemble dans la ville par-delà le temps des combats armés, et de fait d’interroger ce qui fait lieu d’interface dans la ville. Cette approche par la médiance spatiale permet ainsi de mettre en exergue la reconstruction non comme un défi économique, mais comme un véritable enjeu social : la pacification des territoires ne peut faire l’économie de la compréhension de ce qui fait de la ville un espace de rencontres et d’échanges."


Source du texte : TRATNJEK, Bénédicte, 2012, "(Re)construire la ville comme lieu d'interface dans l'immédiat après-guerre : destruction de l'urbanité et symbolique des lieux dans la ville en guerre", La ville comme lieu d'interface, 9e Colloque de la Relève VRM, 17-18 mai 2012, Montréal, 5 p. + 2 figures, en ligne :
http://www.vrm.ca/documents/Releve9_Tratnjek.pdf

(Ne pas reproduire sans demande et citation explicite, y compris les figures)







vendredi 9 mars 2012

Carte postale d'une signalétique au Kosovo

La "Carte postale du cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovska Mitrovica (Kosovo)" interrogeait la symbolique des lieux par le prisme d'un espace de la mort (voir sur ce blog les billets : "Les espaces de la mort à Mitrovica" du 2 mai 2009 ; "Les espaces de la mort au Kosovo : des territoires de conflit" du 24 novembre 2011) : le cas du cimetière serbe de la ville de Mitrovicë (toponyme albanais) / Kosovska Mitrovica (toponyme serbe) est l'un des exemples de la territorialisation des identités excluantes en rejet de "l'Autre" et de la production de territoires de conflits par la différenciation communautaire.

Néanmoins, ce cimetière n'est pas le seul espace interrogeant la dispute territoriale intercommunautaire : l'appartenance et l'appropriation du territoire sont contestées et deviennent des enjeux dans les lieux les plus "ordinaires", tout particulièrement dans la ville divisée de Mitrovica, devenue un symbole de cette dispute territoriale. Après avoir présenté les espaces de la mort et les ponts, cette "Carte postale d'une signalétique au Kosovo" questionne la violence symbolique (voir l'article de Vincent Veschambre : "Appropriation et marquage symbolique de l'espace : quelques éléments de réflexion", Travaux et documents de l'ESO, n°21, mars 2004, pp. 73-77) au prisme d'un lieu "ordinaire" : un panneau signalétique.

Sans connaître l'emplacement de ce panneau ni voir les alentours, il est possible, par ce marquage de l'espace, de se situer dans la ville...




Références de l'article : Bénédicte Tratnjek, 2012, "Carte postale d'une signalétique au Kosovo", Les Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 9 mars 2012, en ligne : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2395


mercredi 14 décembre 2011

"La peur de « l’Autre » dessine une géographie du « vivre séparé »" (Entretien pour Globe, Planète Terre, Sylvain Kahn)

Voici le lien vers un entretien réalisé par Sylvain Kahn et Laure Birckel pour Globe, le blog de l'émission Planète Terre sur France Culture, en lien avec l'émission de ce 14 décembre 2011 (jour symbolique pour une émission portant sur un tel thème, puisqu'il s'agit de la date anniversaire de l'entérinement des Accords de Dayton, qui mirent fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine en 1995 et proposèrent le découpage territorial de cet Etat en deux entités politiques - la Fédération croato-bosniaque au Sud et la Republika Srpska au Nord de la ligne-frontière inter-entités -, auxquelles s'ajoutent le corridor de Brčko, district "neutre" ; ce découpage pose aujourd'hui de nombreux problèmes politiques - la Bosnie-Herzégovine n'a toujours pas de gouvernement depuis les législatives d'octobre 2010, et se trouve aujourd'hui au bord de la banqueroute, avec la question en suspens d'une éventuelle indépendance de la Republika Srpska qui hante la vie politique comme le quotidien : voir le billet "Bosnie-Herzégovine : d'une indépendance à l'autre ?" du 30 avril 2011 ; et le dossier "Crise politique en Bosnie-Herzégovine : plus d'un an sans gouvernement", Le Courrier des Balkans), consacrée au "nettoyage ethnique" avec le géographe Stéphane Rosière (l'émission est disponible à la ré-écoute sur le site de France Culture). Stéphane Rosière a également répondu aux questions de Sylvain Kahn et Laure Birckel, dans un entretien qui poursuit l'émission.


Pour citer l'entretien : Bénédicte Tratnjek, 2011, "La peur de « l’Autre » dessine une géographie du « vivre séparé »", Entretien réalisé par Sylvain Kahn et Laure Birckel, Globe, France Culture, 14 décembre 2011.
En ligne : http://www.franceculture.fr/blog-globe-2011-12-14-la-peur-de-«-l’autre-»-dessine-une-geographie-du-«-vivre-separe-»-0



Sylvain Kahn et Laure Birckel m'ont proposé de parler du "nettoyage ethnique" autour de 3 questions :
  • Quelles différences peut-on établir entre nettoyage et purification ethniques ? Quand ces expressions ont-elles été employées pour la première fois ?
  • Un nettoyage ethnique est-il toujours organisé ou peut-il être spontané ? Un déplacement massif et forcé est-il forcément un nettoyage ethnique ?
  • Quelles sont les échelles du nettoyage ethnique : nationale, urbaine ?





A (re)trouver également sur Globe :


Villes et répartition ethnique au Kosovo : la ville, le lieu du nettoyage ethnique ?
Source : Bénédicte Tratnjek, "
La peur de « l’Autre » dessine une géographie du « vivre séparé »",
Entretien réalisé par Sylvain Kahn et Laure Birckel, Globe, France Culture, 14 décembre 2011.


lundi 12 décembre 2011

Du "quartier-territoire" aux "nouveaux territoires" : l'inscription territoriale dans les villes en guerre

Alors que se préparent les 3èmes Rencontres du territoire sur la question de l'"Hybride, hybridation, hybridité : Les territoires et les organisations à l'épreuve de l'hybridation", voici les liens vers le texte préparatoire et la présentation proposés lors des "2èmes Rencontres du territoire : Les territoires, acteurs du changement" (TTT2010, Grenoble, 8-9 décembre 2010) lors de la session "Problèmes posés aux territorialités et à leurs devenirs" qui fut l'occasion de débattre avec Philippe Signoret ("Le territoire par la territorialisation" ainsi que le travail collectif avec Alexandre Moine et Horacio Bozzano : "Ancrages théoriques autour de la notion de territoire"), France Loubet ("La notion de capacités territoriales pour conceptualiser le rôle du territoire dans la construction des opportunités individuelles. Le cas des territoires ruraux marginaux"), Stéphanie Lima ("Territoires flous, territoires forts pour l'action"), Olivier Labussière ("Territoire, norme et changement : éléments de réflexion à partir de l'oeuvre de Jean Gottmann"), et Sophie Louargant ("Agencements post-territoriaux : arguments pour des territorialités construites"), lors d'ateliers animés par Olivier Labussière. De ces discussions (sous un format très original, puisqu'il ne s'agissait de chacun présenter son papier, mais autour du discutant d'avoir un véritable débat autour des problématiques de ces Rencontres du territoire), on retiendra de véritables éléments de débat, revenant sur les problématiques des 1ères Rencontres du territoire : "Territoires, territorialité, territorialisation : et après ?" (voir notamment l'ouvrage issu de ces journées : Martin Vanier (dir.), 2009, Territoires, territorialité, territorialisation. Controverses et perspectives, Presses Universitaires de Rennes, 232 p.) : s'entendre sur la définition du territoire, de la territorialité et de la territorialisation n'est pas simple, et rendre ces notions opératoires suppose de se retrouver sur le sens que chacun leur donne. Stéphanie Lima a également fait partager sa conception du territoire à partir de la notion élaborée par le géographe Denis Rétaillé : l'espace mobile. Des discussions particulièrement intéressantes, qui forcent à se confronter à sa propre conception des termes que l'on emploie : comment définir le territoire, comment le distinguer d'un espace borné ? Si les 2èmes Rencontres du territoire cherchaient à aborder le territoire non par le prisme de l'identité (comme ce fut notamment le cas lors du colloque Le territoire, lien ou frontière ? en 1995), mais par le prisme des acteurs, il fut également révélateur de voir combien acteurs et identité se croisaient dans cette discussion conceptuelle.


Quelques conseils de lecture :


Les sessions plénières (voir les vidéos et le programme) ont, elles aussi, permis la discussion sur le territoire agi et le territoire actant, sur le territoire comme dispositif, sur les territoires "vivants"... Des journées particulièrement riches ! En attendant que les géographes et chercheurs en sciences humaines et sociales ne se retrouvent pour discuter de l'hybride, de l'hybridation et de l'hybridité par le prisme des territoires en mars 2012 à Grenoble (autour d'un problématique centrale : "l'hybridation : nouvelle frontière, simple mélange des genres ou chimère ?), voici donc les liens vers le texte préparatoire (qui n'est pas un texte définitif, mais un texte qui visait à présenter des points concernant l'approche territoriale de la ville en guerre par le prisme de la territorialisation des quartiers par les acteurs en armes, comme l'a proposé la géographe Elisabeth Dorier-Apprill à propos de la guerre milicienne à Brazzaville au début des années 1990 : voir notamment Elisabeth Dorier-Apprill, 1999, "Brazzaville : des quartiers pour territoires ?", dans Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy et Laurence Quinty-Bourgeois (dir.), 1995, Le territoire, lien ou frontière ?, tome 2 : La Nation et le territoire, L'Harmattan, collection Géographie et cultures, Paris, pp. 37-49 : voir le texte de présentation lors du colloque Le territoire, lien ou frontière ?) et la présentation power-point qui l'accompagnait.








Résumé de l'intervention :
L'inscription spatiale de la guerre dans les villes ne se mesure pas seulement au prisme des ruines et des destructions, qui laissent des empruntes dans les paysages urbains. En effet, l'approche territoriale se trouve particulièrement opératoire pour comprendre les recompositions des liens sociaux et des pratiques spatiales des habitants dans les villes pendant la guerre et dans le long terme de la pacification. La géographe Elisabeth Dorier-Apprill a proposé le concept de "quartiers-territoires" pour expliquer la stratégie particulière des milices qui s'ancrent dans des quartiers contrôlés par la mise en place de check-points qui construisent une discontinuité territoriale entre un "dedans" et un "dehors", défendus contre les acteurs "intrusifs" jugés comme "indésirables" dans le territoire approprié, et identifiés par des marqueurs spatiaux et symboliques. Une telle stratégie (qui s'oppose à celle des acteurs insurrectionnels qui ne repose pas sur l'appropriation d'un territoire doté d'une identité discursive) reconstruit les pratiques spatiales des habitants dans les villes en guerre, notamment en brisant la continuité spatiale dans leurs déplacements, mais également en transformant des logiques de distanciation inhérentes à la ville de l'immédiat avant-guerre en logique de différenciation (par des processus d'enclavement des habitants dans des territoires dans lesquels ils se sentent en sécurité). Ainsi, il est nécessaire de s'interroger sur les mobilités et les représentations spatiales des acteurs syntagmatiques et des habitants pour comprendre combien le "vivre ensemble" est mis à mal le temps du conflit. En quoi ces fragmentations urbaines (culturelles, sociales et/ou politiques) s'ancrent-elles dans le paysage urbain de l'après-guerre et dans l'imaginaire spatial des différents opérateurs spatiaux qui y vivent ou y agissent ? Cette proposition s'appuie sur des travaux empiriques et des réflexions menées dans le cadre d'une thèse de géographie sur les recompositions sociospatiales dans les villes en guerre, au prisme d'une approche comparative. On postule que la guerre recompose des territorialités spécifiques et on se propose d'en interroger la durabilité et les impacts sur le "vivre ensemble" dans l'après-guerre. A travers des exemples divers (principalement Abidjan, Beyrouth, Mitrovica et Sarajevo), il s'agit d'analyser le temps de l'immédiat après-guerre comme un défi posé aux acteurs de la pacification pour décloisonner des "quartiers-territoires" et reconstruire la ville comme un espace partagé par tous les habitants, alors même que le jeu des acteurs déstabilisateurs tend à renforcer les fragmentations territoriales comme des poursuites de la guerre dans le temps de la paix.


Pour citer ce texte : Bénédicte Tratnjek, 2010, "Du "quartier-territoire" aux "nouveaux territoires" : l'inscription territoriale dans les villes en guerre", communication aux 2èmes rencontres du territoire : Les territoires, acteurs du changement, 8-9 décembre 2010, Grenoble, 11 p. (en ligne sur le site des archives ouvertes du CNRS)



Extraits : Le territoire, une entrée opératoire pour l'analyse des villes en guerre ?
Questionner les «villes en guerre» au prisme de l’entrée territoire revient à s’interroger sur la pertinence de cette approche pour les belligérants, les réseaux criminels, les acteurs de la paix et les habitants. Le territoire constitue-t-il une échelle d’action, une ressource mobilisable, et/ou un vécu pour ces différents opérateurs spatiaux ? Le territoire ne peut être considéré comme un espace neutre, dénué de symbolique et de valeurs : dès lors, entrent en compte des processus d’appropriation et des sentiments d’appartenance à l’espace, au point que la territorialisation des différents groupes sociopolitiques dans la ville en guerre se traduit par leurs stratégies de (sur)vie et leurs pratiques spatiales. Si la ville en guerre est souvent analysée comme un espace de combats (au prisme du paradigme stratégique de la « guerre urbaine »1), elle n’en est pas moins un espace de (sur)vie pour les habitants comme pour les acteurs de la guerre et de la paix, et un espace médiatique dans lequel chaque acteur procède à des opérations aux objectifs à la fois militaires et symboliques. A travers ces opérations « discursives » (c’est-à-dire de théâtralisation des espaces de combat pour agir sur les représentations de l’(in)sécurité par les habitants), il est possible de mettre en exergue la conscience territoriale des différents acteurs et les conséquences pour les habitants dans la restructuration de leurs territoires du quotidien. Par l’analyse de cette territorialisation de la violence dans la ville en guerre, ce papier se propose d’interroger les fragmentations urbaines dans le temps de la guerre, et les territorialités des différents opérateurs spatiaux comme enjeu du processus de pacification/réconciliation dans l’immédiat après-guerre.


Sarajevo : de la ville multiculturelle à la ville "bosniaquisée"
Source : Bénédicte Tratnjek, 2005, Les militaires face au milieu urbain : étude comparative de Mitrovica et de sarajevo, mémoire de DEA en géographie, Université Paris-Sorbonne, p. 98.
Voir sur le site Géographie de la ville en guerre.



Présentation power-point :
(Cliquez sur l'image pour se rendre sur le power-point)





jeudi 24 novembre 2011

Les espaces de la mort au Kosovo : des territoires de conflit


Le cimetière orthodoxe de Mušutište dans la municipalité
de Suharekë/Suva Reka dans le sud du Kosovo

Source : "Cimetières profanés au Kosovo :
les morts ne reposent pas en paix
", Le Courrier des Balkans,
Serbeze Haxhiaj, 21 novembre 2011.
"Au Kosovo même les cimetières reflètent les divisions et le conflit inter-ethnique. Dans presque toutes les villes, l'image de cimetières profanés, surtout orthodoxes, met en évidence les haines entre communautés albanaise et serbe" (Serbeze Haxhiaj, "Cimetières profanés au Kosovo : les morts ne reposent pas en paix", Le Courrier des Balkans, traduit par Belgzim Kamberi, 21 novembre 2011). "Après la Bosnie, le Kosovo est le pays du monde où l’on profane le plus les cimetières. À l’entrée de la ville divisée de Mitrovica, des policiers du Kosovo assurent la sécurité d’une famille serbe venue de Niš pour récupérer la dépouille d’un fils mort d’un cancer en 1995".

Dans cet article pour Le Courrier du Kosovo (une partie du Courrier des Balkans - un remarquable site de veille, de traduction et d'écriture d'articles de journalistes sur les Balkans - consacrée au Kosovo), Serbeze Haxhiaj revient sur la question des espaces de la mort au Kosovo, et tout particulièrement sur trois points :
- la profanation des cimetières comme mise en scène de la haine intercommunautaire,
- les pogroms de mars 2004 qui ont relevé de l'urbicide, par la destruction du patrimoine de "l'Autre" pour marquer dans le paysage et dans les esprits son rejet,
- l'impossible entretien et rénovation des cimetières qui deviennent ainsi des ruines marquant dans le paysage la poursuite de la guerre par d'autres moyens, c'est-à-dire par l'utilisation de la symbolique des lieux pour ancrer la haine dans les esprits et la peur de "l'Autre" dans les pratiques spatiales.
Cet article revient sur plusieurs problématiques dont il a déjà été question dans les lignes du blog "Géographie de la ville en guerre" concernant le Kosovo et les espaces de la mort, et permet d'ouvrir ce billet présentant une sélection de liens permettant de revenir sur la chronologie des (non-)reconnaissances de l'indépendance du Kosovo, et sur la question des espaces de la mort comme géosymboles de l'affrontement intercommunautaire.



Le Kosovo fin 2011 :
un contexte conflictuel

L'été et l'automne 2011 ont été marqués par des affrontements entre les Serbes et les Albanais du Kosovo à propos de l'appropriation et du contrôle des points de passage entre la Serbie centrale et le Nord du Kosovo (voir le dossier du Courrier des Balkans : "Le nord du Kosovo : une zone toujours sous haute tension"). C'est la question de la légitimité et du statut de cette ligne politique qui s'est ainsi retrouvée au coeur de ces affrontements : s'agit-il aujourd'hui d'une frontière internationale entre deux Etats ou d'une limite administrative à l'intérieur d'un même Etat ? Si, en France, la question de l'indépendance du Kosovo semble "résolue" (tout du moins n'est plus remise en question, y compris dans le non-usage des guillemets pour décrire l' "Etat" du Kosovo et ses "frontières"), il s'agit là d'une prise de position politique qui est loin de faire l'unanimité sur la scène internationale. Et aujourd'hui encore, le Kosovo tente de faire valoir son indépendance, tant sa reconnaissance est plongée dans un imbroglio diplomatique : un tiers des Etats membres des Nations unies a refusé de reconnaître l'indépendance du Kosovo, parmi lesquels des "poids lourds" de la diplomatie internationale (la Russie, la Chine), mais aussi des Etats membres de l'Union européenne (parmi lesquels l'Espagne), ne permettant pas là de dépasser le problème juridique de la reconnaissance du Kosovo par la communauté internationale en en faisant une question européenne. Si progressivement plusieurs Etats qui ne s'étaient pas prononcés sur la question du statut du Kosovo ont rejoint le groupe de ceux qui reconnaissent l'indépendance, cela ne change que peu le rapport de forces qui se joue sur la scène diplomatique. A l'intérieur du Kosovo, cela implique des tensions entre le Nord et le reste du Kosovo, y compris au sein de la communauté serbe, entre les habitants du Nord où cette communauté est nettement majoritaire, et ceux des enclaves serbes. Au sein de la communauté albanaise, la question de la présence des Serbes au Kosovo divise également, entre des partis modérés qui prônent l'intégration de cette communauté (et des petites minorités) dans un Kosovo "kosovar", et ceux qui oeuvrent pour le rejet de la communauté serbe et la construction d'un Kosovo albanais. L'imbroglio diplomatique permet aux deux positions d'exister : celle d'un Kosovo indépendant, et celle d'un Kosovo intégré à la Serbie, et tend à fragmenter ce territoire en deux.




Pour faire le point sur le Kosovo :
des dossiers du Courrier des Balkans


Pour faire le point sur l'indépendance du Kosovo :
quelques billets de Géographie de la ville en guerre

Des articles de presse :

Des analyses en ligne : avant l'indépendance

Des analyses en ligne : après l'indépendance





Les cimetières et l'urbicide :
une mise en scène du rejet de "l'Autre"



Les cimetières du Kosovo sont devenus des espaces géosymboliques de la dispute territoriale entre les deux communautés serbe et albanaise, mais aussi du rejet de "l'Autre", y compris des "petits peuples" (voir, à ce propos, "Petits peuples et minorités nationales", Cahier du Courrier des Balkans, n°6, 2008). On entend géosymbole au sens que lui donnait le géographe Joël Bonnemaison : "Le géosymbole, expression de la culture et de la mémoire d'un peuple, peut se définir comme un lieu, un itinéraire, une construction, une étendue qui, pour des raisons religieuses, culturelles ou politiques, prend aux yeux des groupes ethniques une dimension symbolique qui les ancre dans une identité « héritée »" (Joël Bonnemaison, 1996, Les fondements géographiques d'une identité : l'archipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle, Livre 1 : Gens de pirogue et gens de la terre, ORSTOM Editions, Paris, 460 p.).


L'ancrage spatial de la symbolique des lieux permet de comprendre la place des espaces de la mort dans cette rivalité intercommunautaire au Kosovo : en effet, si l'on prend le cas de la ville-symbole de Mitrovicë/Kosovska Mitrovica au Nord du Kosovo, "la géographie des morts et la géographie des vivants ne coïncident pas, les logiques de peuplement ayant totalement fait évoluer cette dernière, alors que les espaces de la mort sont figés" (Bénédicte Tratnjek, 2011, "Carte postale du cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovska Mitrovica (Kosovo)", Les Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 28 août 2011). Mitrovica est une ville-symbole à plusieurs titres : pour l'Ibar, comme rivière-frontière (voir Bénédicte Tratnjek, "Des ponts entre les hommes : les paradoxes de géosymboles dans les villes en guerre", Les Cafés géographiques, rubrique Vox geographi, 12 décembre 2009), pour "le" pont très médiatisé comme symbole des tensions du Kosovo, pour la répartition de sa population comme synthèse des problèmes du Kosovo. A ce titre, les espaces de la mort de cette ville sont eux aussi devenus des géosymboles de l'affrontement intercommunautaire. C'est justement la transformation, par l'utilisation de la symbolique des lieux, d'un espace "ordinaire" en haut-lieu de la dispute territoriale qui est en jeu dans les dégradations des tombes, dans le marquage spatial (notamment par des tags et des graffitis) et dans l'impossible rénovation des cimetières au Kosovo : "si le cimetière met en avant l’appartenance communautaire, il ne s’agissait pas, avant la guerre, d’un espace symbolique des revendications identitaires" (Bénédicte Tratnjek, "Les espaces de la mort à Mitrovica (Kosovo) : des géosymboles de la lutte identitaire", dans "Les espaces de la mort", Cahiers d'ADES, n°5, mars 2010, p. 108). Néanmoins, dans le contexte de l'immédiat après-guerre, "la sacralisation des cimetières repose ainsi sur un double mouvement : il s’agit à la fois de signifier son attachement à la communauté et de marquer le rejet de « l’Autre »" (op. cit., p. 110). Ainsi, "le cimetière est devenu de la sorte un marqueur spatial de l’appartenance communautaire" (op. cit., p. 111).


Cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovoska Mitrovica
Source : Bénédicte Tratnjek, "Carte postale du cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovska Mitrovica (Kosovo)",
Les Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 28 août 2011.




Par-delà la seule ville-symbole de Mitrovica, les espaces de la mort sont tous devenus des hauts-lieux de la dispute intercommunautaire. Après le temps des pogroms contre ces territoires de l'identité de "l'Autre", c'est aujourd'hui l'impossible rénovation de ces cimetières qui est en jeu. La rivalité de pouvoirs entre un Kosovo indépendant (répondant alors à la souveraineté du gouvernement de Pristina) et un Kosovo appartenant à la Serbie (répondant à la souveraineté du gouvernement de Belgrade) produit des imbroglios juridiques : à qui appartiennent aujourd'hui les cimetières à rénover ? A la communauté ethnique qui y enterre ses morts ? A l'autorité localement reconnue (le gouvernement de Belgrade au Nord du Kosovo et celui de Pristina dans le reste de ce territoire) ? Et de fait qui doit payer la rénovation et l'entretien de ces cimetières ? C'est un des problèmes que pointe l'article de Serbeze Haxhiaj : "Les administrations municipales, qui ont les compétences pour la gestion des cimetières, ne montrent, semble-t-il, aucun intérêt pour l’entretien des cimetières orthodoxes. Certaines d’entre elles n’ont même pas de budget prévu, ce qui est pourtant contraire au cadre légal prévu par la Constitution. Dans un coin du cimetière orthodoxe ravagé de Peja/Peć, des employés tondent l’herbe. Un menu entretien qui ne cache pas la situation désastreuse du lieu : les plaques de marbre endommagées et éparpillées un peu partout. 
Arianit Dema, le maire-adjoint de Peja/Peć, assure qu’une entreprise est payée par la ville pour entretenir les cimetières. Mais pour lui, la restauration des cimetières est un « luxe ». « Ce n’est pas prévu dans le budget. On les a nettoyés cette année. Les cimetières musulmans sont aussi en mauvais état », ajoute-t-il. 

À Mitrovica, où les tensions inter-ethniques sont toujours très fortes, le représentant de la mairie, Rasim Veseli explique que 30.000 euros ont été alloués à l’entretien des cimetières. Mais seulement pour les cimetières musulmans des Albanais et des Bosniaques, précise-t-il. 
La seule mairie du Kosovo qui a programmé un financement pour les cimetières orthodoxes est la commune d’Obiliq/Obilić. 10.000 euros ont été budgétés pour leur entretien cette année. Le représentant de la commune, Nazif Shala explique qu’il était impossible d’entrer dans les cimetières à cause de l’herbe. 
Plus d’une décennie s’est écoulée depuis la guerre au Kosovo, qui a laissé derrière elle beaucoup de crimes et de haines. La propagande à des fins politiques et la haine de l’autre n’auront pas épargné les morts" (
Serbeze Haxhiaj, "Cimetières profanés au Kosovo : les morts ne reposent pas en paix", Le Courrier des Balkans, traduit par Belgzim Kamberi, 21 novembre 2011).


L'article est focalisé sur la question des cimetières serbes orthodoxes au Kosovo : mais il faut rappeler qu'ils ne sont pas les seuls à avoir été l'objet de pogroms intercommunautaires. C'est, par exemple, le cas des cimetières roms ou juifs du Kosovo, ce qui souligne "l'oubli" des "petits peuples" dans le traitement médiatique des Balkans, mais aussi dans le traitement politique de la gestion de crise (à ce propos, voir les écrits de Jean-Arnault Dérens : "Les 
 » oubliés des Balkans", Le Monde diplomatique, juillet 2003 ; "Temps amers pour les 
 »", Le Courrier des pays de l'Est, n°1052, n°2005/6, pp. 30-41 ; avec Laurent Geslin, Voyage au pays des Gorani, Editions Cartouche, collection Voyage au pays des..., 2010).


L'instrumentalisation des espaces de la mort s'est donc jouée en deux temps :
- l'utilisation symbolique des cimetières, transformés en hauts-lieux de l'identité, par leur dégradation et leur destruction, afin d'inscrire dans les paysages l'impossible vivre-ensemble : cette matérialisation de la dispute territoriale ne se joue pas seulement dans les espaces de la mort, mais elle s'ancre dans l'ensemble des lieux symboliques du quotidien, comme en témoigne l'utilisation des lieux de mémoire (Bénédicte Tratnjek, "Les lieux de mémoire dans la ville en guerre : un enjeu de la pacification des territoires", Diploweb, 31 octobre 2011).
- l'impossible processus de négociation autour de la rénovation des cimetières (pour les tombes détruites), mais aussi les difficultés (politiques et financières) inhérentes à l'entretien qui participent du marquage spatial de ces espaces de la mort, par les tags et les graffitis, qui en font des territoires identitaires : en bornant par des tags et des graffitis les seuils de ces espaces de la mort, et en les parsemant des symboles à l'intérieur, les acteurs de ces géonationalismes (que le géographe Amaël Cattaruzza définit comme "l'ancrage spatial et/ou territorial du nationalisme concrétisé dans l'espace politique ou projeté dans les représentations territoriales" : "Comprendre le référendum d'autodétermination monténégrin de 2006", Mappemonde, n°87, n°3-2007) produisent des territoires de la dispute intercommunautaire et du rejet de "l'Autre" dans les espaces du quotidien.
Ainsi, au Kosovo, "la guerre contre le patrimoine se poursuit" (Sava Janjic, "Kosovo : la guerre contre le patrimoine se poursuit", Le Courrier des Balkans, 14 octobre 2003, traduit par Persa Aligrudic), se surajoutant à d'autres enjeux symboliques tels que la dispute toponymique ou les tensions foncières.




Pour aller plus loin sur les espaces de la mort de Mitrovica :




Pour aller plus loin sur les cimetières du Kosovo :