Droits d'auteurs et citations

Tous les éléments publiés sur ce blog peuvent être utilisés avec l'accord de l'auteur du blog et A LA CONDITION de citer les sources utilisées (qu'il s'agisse du ou des billets utilisés comme des auteurs cités dans le blog). Merci de respecter les droits d'auteur (pour tous les textes et documents utilisés dans le blog, y compris pour les auteurs cités). Pour me contacter : benedicte.tratnjek[at]gmail.com
Affichage des articles dont le libellé est Toponymie/Nommer les lieux. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Toponymie/Nommer les lieux. Afficher tous les articles

lundi 1 juillet 2013

Le projet "Skopje 2014" (2) : géographie d'un conflit d'aménagement : approche par les espaces de la mobilisation et de la contestation

C'est dans la perspective présentée dans le billet introductif, où l'on appréhende la (re)construction comme destruction, que l'on se propose d'observer ici le projet "Skopje 2014" en Macédoine. La réécriture de l'histoire par l'espace participe ici d'un mémoricide, dans la mesure où il s'agit d'utiliser l'espace pour inscrire une mémoire (voir les billets sur les lieux de mémoire), et par voie de conséquence d'effacer d'autres aspects de la mémoire.

Afin d'appréhender ce conflit et ses différentes dimensions, on propose cette série de billets, autour de deux axes :
1/ Skopje 2014 : géographie d'un conflit d'aménagement
2/ La (re)construction comme violence symbolique ?

Voici un premier billet sur le premier axe : "Skopje 2014 : géographie d'un conflit d'aménagement", qui propose d'interroger les espaces de la mobilisation/contestation dans le cadre de ce projet d'aménagement conflictuel à plusieurs échelles.  Ce billet discutera d'une part quelques cadrages théoriques sur l'approche géographique des conflits (loin d'être exhaustifs !) qui permettront d'autre part de confronter les espaces de la mobilisation et les espaces de la contestation, afin de comprendre les différentes échelles de la diffusion spatiale de ce conflit d'aménagement.

lundi 5 novembre 2012

La ville-capitale, le pouvoir, la symbolique et la toponymie (2) : compléments biblio/sitographiques

Suite du billet "La ville-capitale, le pouvoir, la symbolique et la toponymie : sélection bibliographique/sitographique" du 15 novembre 2011, autour de la carte "Quand les capitales déménagent" publiée par le magazine Carto (n°4, mars/avril 2011, p. 35), qui avait amené à discuter des déplacements de capitales en Côte d'Ivoire (Abidjan -> Yamoussoukro), dans le cas-école du Brésil (création ex-nihilo de Brasilia en 1960), ainsi que les cas du Pakistan (Karachi -> Islamabad), du Nigeria (Lagos -> Abuja), de la Tanzanie (Dar-es-Salaam -> Dodoma), du Kazakhstan (Almaty -> Astana), de la Malaisie (Kuala Lumpur -> Putrajaya) et de la Birmanie (Rangoon -> Naypyidaw). Un prochain billet sera consacré à la géographie de la ville-capitale par-delà l'enjeu de son transfert.


Antoine Laporte, 2011, De Bonn à Berlin : territoires, mémoires et échelles du politique,
thèse de doctorat en géographie, p. 159.



vendredi 23 mars 2012

Des noms et des lieux : petit tour géopolitique de la toponymie

Kosovo ? Non ! Kosovo * ! Comme le titre Le Courrier des Balkans, c'est "l'astérisque de la discorde" : "le Kosovo* doit être nommé avec un astérisque renvoyant à une note de bas de page" qui ne cesse de rappeler, autour d'une dispute toponymique, que si les observateurs s'accordent pour des avancées dans le processus de dialogue entre les gouvernements de Belgrade et de Pristina, il ne faut pas pour autant en oublier que derrière la signature d'accords entre gouvernements, les enjeux identitaires ne peuvent être compris sans oublier les enjeux locaux. Le jeu d'échelle est important pour comprendre les impacts des territoires sur l'identité et les impacts de l'identité sur les territoires.

Voici un très "petit tour géopolitique de la toponymie", bien rapide, qui amène de la vallée de Preševo (en Serbie) aux départements français. Quelques pistes de réflexion, plus que des réponses, qui rappellent les liens entre identités et territorialités (à voir, notamment, les 2 tomes des actes du colloque Le territoire, lien ou frontière ? sous la direction de Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy et Laurence Quinty-Bourgeois : tome 1 : "Les territoires de l'identité", tome 2 : "La Nation et le territoire", L'Harmattan, collection Géographie & Cultures, 1999).




vendredi 9 mars 2012

Carte postale d'une signalétique au Kosovo

La "Carte postale du cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovska Mitrovica (Kosovo)" interrogeait la symbolique des lieux par le prisme d'un espace de la mort (voir sur ce blog les billets : "Les espaces de la mort à Mitrovica" du 2 mai 2009 ; "Les espaces de la mort au Kosovo : des territoires de conflit" du 24 novembre 2011) : le cas du cimetière serbe de la ville de Mitrovicë (toponyme albanais) / Kosovska Mitrovica (toponyme serbe) est l'un des exemples de la territorialisation des identités excluantes en rejet de "l'Autre" et de la production de territoires de conflits par la différenciation communautaire.

Néanmoins, ce cimetière n'est pas le seul espace interrogeant la dispute territoriale intercommunautaire : l'appartenance et l'appropriation du territoire sont contestées et deviennent des enjeux dans les lieux les plus "ordinaires", tout particulièrement dans la ville divisée de Mitrovica, devenue un symbole de cette dispute territoriale. Après avoir présenté les espaces de la mort et les ponts, cette "Carte postale d'une signalétique au Kosovo" questionne la violence symbolique (voir l'article de Vincent Veschambre : "Appropriation et marquage symbolique de l'espace : quelques éléments de réflexion", Travaux et documents de l'ESO, n°21, mars 2004, pp. 73-77) au prisme d'un lieu "ordinaire" : un panneau signalétique.

Sans connaître l'emplacement de ce panneau ni voir les alentours, il est possible, par ce marquage de l'espace, de se situer dans la ville...




Références de l'article : Bénédicte Tratnjek, 2012, "Carte postale d'une signalétique au Kosovo", Les Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 9 mars 2012, en ligne : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2395


mardi 15 novembre 2011

La ville-capitale, le pouvoir, la symbolique et la toponymie : sélection bibliographique/sitographique



A l'occasion de la mise en ligne de l'article de Julien Arnoult : "Quand les capitales déménagent", publié dans le magazine Carto (n°4, mars/avril 2011, p. 35), voici une sélection (bien évidemment subjective et non exhaustive) de ressources bibliographiques et sitographiques concernant les liens entre pouvoir et symbolique dans les villes-capitales.

Quand les capitales déménagent
Source : Julien Arnoult, "Quand les capitales déménagent", Carto, n°4, mars/avril 2011, p. 35.

On peut s'étonner, sur la carte proposée par Julien Arnoult, dans son article de l'absence de certains déménagements de capitales, et notamment de l'absence de l'Afrique sur cette carte (on pense notamment à la Côte d'Ivoire avec Yamoussoukro, au Nigeria avec Abuja, ou encore à la Tanzanie avec Dodoma), mais également le Brésil (avec Brasilia). Pourtant, la carte fait état de changement de capitales plus anciens que ceux-ci (Kyoto -> Edo/Tokyo en 1868 ; Istanbul -> Angora/Ankara en 1923, et plus récemment Karachi -> Islamabad en 1967) : y aurait-il des changements de capitales plus marquants, plus "sensationnels", dans l'imaginaire collectif ? Cette absence est intéressante en termes de perceptions et de représentations, dans la mesure où elle nous donne à voir les lieux marquants de l'imaginaire spatial collectif. L'absence de Brasilia sur cette carte, souvent citée comme exemple emblématique des transferts de capitales, rappelle qu'il existe deux types d'enjeux : la symbolique des lieux comme matérialisation d'un nouveau pouvoir et l'aménagement du territoire (le premier enjeu marquant davantage l'imaginaire collectif, dans la mesure où il s'agit d'un urbanisme autoritaire).

L'idée de changement de villes-capitales est tout d'abord liée, dans l'imaginaire spatial, à l'indépendance de certains Etats : la carte montre ainsi de nouvelles capitales en Asie centrale (avec Astana au Kazakhstan), mais l'on pourrait aussi penser aux indépendances africaines. Autre logique de déplacement de la ville-capitale : la volonté d'affirmer une rupture avec l'émergence d'un nouveau pouvoir ou d'un nouveau régime (sans qu'il y ait pour autant nécessairement une redéfinition des frontières nationales) : Julien Arnoult parle ainsi du Japon avec Edo - devenant Tokyo - au détriment de Kyoto, de la Turquie avec Angora - devenant Ankara - au détriment d'Istanbul...

C'est aussi un enjeu toponymique qui se joue dans la symbolique des lieux du pouvoir : la rupture n'est pas seulement mise en visibilité par le déplacement de la capitale dans une autre ville, mais aussi par le nouveau toponyme attribué à cette nouvelle capitale. Pour d'autres nouvelles villes-capitales, le pouvoir s'installe dans des villes nouvelles, créées "sur mesure" pour accueillir le nouveau pouvoir. L'architecture et le paysage sont alors modelés et mis en scène pour montrer le poids de ce nouveau pouvoir : c'est le cas du village de Yamoussoukro devenant la capitale de la Côte d'Ivoire indépendante sous le règne de Félix Houphouët-Boigny (qui fait ainsi de son village natal une ville nouvelle dotée de tous les ministères, de palais, d'une basilique gigantesque, d'une école militaire...).

Sur la carte de Julien Arnoult, on note enfin que des projets de déplacement de capitale sont en cours, comme par exemple "annoncé en 2005, le projet de déplacer neuf ministères et plusieurs agences gouvernementales d'ici 2014 de Séoul vers la ville nouvelle de Sejong, actuellement en construction en Corée du Sud" (à ce propos voir l'excellent Atlas de Séoul de Valérie Gelezeau, Autrement, collection Atlas Mégapoles, 2011 ; ainsi que l'émission "Séoul, nouvelle ville monde ?", Planète Terre, diffusée le 16 novembre 2011), ou encore le déplacement en projet de Jakarta au profit de Palangkaraya (à propos de Jakarta, voir l'excellent ouvrage de Jérôme Tadié : Les territoires de la violence à Jakarta, Belin, collection Mappemonde, 2006).

"Ville nouvelle ou remodelée, les récents changements de capitale ont été accompagnés de projets architecturaux et urbains démesurés. telle est la marque du nouveau départ des dirigeants à poigne" (Julien Arnoult, "Quand les capitales déménagent", Carto, n°4, mars/avril 2011, p. 35). Il est intéressant de noter le rôle de l'urbanisme et de l'architecture dans ces changements de villes-capitales : le pouvoir est, le plus souvent, mis en scène par des formes géométriques, symbolisant l'ordre et le contrôle. Le transfert des capitales pose la question de la symbolique des lieux et celle des pouvoirs dans la ville.



D'Abidjan à Yamoussoukro, de Yamoussoukro à Abidjan : la ou les ville(s)-capitale(s) ivoirienne(s)


Interroger des élèves, des étudiants ou des passants dans la rue : "quelle est la capitale de la Côte d'Ivoire ?". Une grande majorité vous répondra : "Abidjan". Pourtant, la capitale ivoirienne est bien Yamoussoukro, le village natal du premier président de la Côte d'Ivoire indépendante, Félix Houphouët-Boigny. Cette réponse ne souligne pas seulement une connaissance parfois approximative d'une Afrique regardée par le prisme du regard eurocentré (voir "Comprendre l'Afrique en évitant les idées reçues", compte-rendu du café géographique du 8 octobre 2011, animé par Georges Courade) : elle témoigne aussi de la relation entre Abidjan et Yamoussoukro, cette dernière ne s'étant jamais imposée comme capitale économique de la Côte d'Ivoire. Malgré le changement de capitale, Abidjan est restée le pôle économique de la Côte d'Ivoire, et progressivement certains fonctions politiques déplacées à Yamoussoukro ont été "rapatriées" à Abidjan, ville de l'ouverture de la Côte d'Ivoire sur le monde.


Pour le géographe Roland Pourtier, "Yamoussoukro est le plus bel exemple de "ville du prince" de l'Afrique contemporaine. Sa création a été décidée par Félix Houphouët-Boigny, qui domina la vie politique de Côte d'Ivoire de la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à sa mort en 1993. Le lieu choisi est son village natal, dans les savanes du pays Baoulé. La ville a été construite grâce aux ressources provenant des exportations agricoles, principalement le cacao. L'ordre géométrique d'un schéma d'urbanisme grandiose et l'architecture monumentale gravent dans l'espace ivoirien la gloire de son fils le plus illustre. Aménagée pour accueillir 400 000 personnes, Yamoussoukro n'en compte pas encore la moitié : la crise économique ivoirienne de la fin des années 1980 a ralenti sa croissance. La ville cependant n'est plus une épure d'architecte ; elle occupe désormais une place bien réelle dans le réseau urbain ivoirien." (Roland Pourtier, "Villes africaines", Documentation photographique, n°8009, juin 1999, p. 40).


La ville de Yamoussoukro illustre bien les transferts de capitales dont il est question dans l'article de Julien Arnoult, c'est-à-dire celles qui ont pour objectif d'affirmer le pouvoir d'un homme et/ou d'un régime, en le rendant visible.





Bibliographie/sitographie sur Yamoussoukro, la ville du Prince :




Autres ressources sur Yamoussoukro :

  • Sylvy Jaglin, 1993, "L'ajustement gestionnaire à Yamoussoukro (Côte d'Ivoire) : le "Vieux" et la commune au "village" ", dans Alain Dubresson et Sylvy Jaglin (dir.), 1993, Pouvoirs et cités d'Afrique Noire : la décentralisation en question, Karthala, Paris, pp. 141-173.
  • Jean-Fabien Steck, 1997, Transports par cars et dynamique spatiale en Côte d'Ivoire : le cas de Yamoussoukro, mémoire de maîtrise en géographie, Université de Paris X, Nanterre, 175 p.
  • Jean-Fabien Steck, 2004, "Requiem pour une gare routière. Succès et fragilités d'un territoire informel à Yamoussoukro", Autrepart, n°32, pp. 95-114.





Brasilia (Brésil) : le transfert d'une capitale pour le rééquilibrage d'un pays


Devenue capitale du Brésil en 1960, "créée pour rééquilibrer la distribution de population brésilienne" (Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et Laurent Vidal, 2004, Brasilia, quarante ans après, Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, p. 9) en conquérant les terres intérieures, Brasilia est souvent citée comme un exemple emblématique de la mise en scène du pouvoir dans l'architecture, l'urbanisme et la toponymie. 40 ans après sa création, Brasilia est souvent considérée comme un succès dans la mesure où "Brasília a rempli ces deux fonctions à la fois : elle est bien « un centre politique et administratif, jouissant de toutes les commodités possibles, pour elle-même et dans son voisinage », au point d’attirer des migrants fascinés par cet îlot de richesse, et même si elle n’était pas « placée dans une zone déjà très peuplée », le mouvement migratoire s’est chargé de créer cette situation. Elle a également été « un ferment, un centre de colonisation et d’irradiation », par l’intermédiaire des routes construites pour la desservir et la relier tant aux régions déjà peuplées qu’aux fronts pionniers de l’Ouest et du Nord. (...) Capitale politique incontestée, capitale pionnière dépassée par son succès même, Brasília est aussi aujourd’hui une métropole parmi les autres. On peut le regretter, parce que son projet original s’est affadi et parce qu’elle connaît désormais les mêmes tensions sociales que les autres métropoles. On peut aussi penser que, de ce fait, elle revient dans la norme et devient plus représentative de la nation brésilienne" (Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et Laurent Vidal, 2004, Brasilia, quarante ans après, Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, pp. 108-109).


L'exemple de Brasilia n'illustre pas le cas de transferts de villes-capitales pour l'affirmation du pouvoir d'un homme ou d'un régime, mais bien comme outil de l'aménagement du territoire national. Ce n'est pas la ville comme symbole du pouvoir qui est alors pensée, mais la ville comme outil de la construction nationale, autour des problématiques de rééquilibrage du peuplement et des activités.




Bibliographie/sitographie sur Brasilia :


D'autres ressources sur le Brésil à surveiller :
  • Le blog Braises du géographe Hervé Théry.
  • La revue franco-brésilienne Confins.






D'autres transferts de villes-capitales récents


La liste n'étant pas exhaustive, n'hésitez pas à me faire part des transferts de capitales récents (depuis la moitié du XXème siècle) que j'ai pu oublier. La liste sera mise à jour en fonction de votre aide, merci d'avance !




Pakistan : Karachi -> Islamabad
Nigeria : Lagos -> Abuja
Tanzanie : Dar-es-Salaam -> Dodoma
Kazakhstan : Almaty -> AstanaMalaisie : Kuala Lumpur -> Putrajaya
Birmanie : Rangoon -> Naypyidaw




La construction d’une capitale dans un lieu auparavant désert n’est pas un fait isolé dans l’histoire, bien au contraire. Plusieurs exemples de capitale de ce type peuvent, au contraire, êtres rapprochés de l’expérience brésilienne.• La construction de la ville de Washington date-t-elle de la fin du XVIIIe siècle. Un siècle plus tard, en 1800, la ville devenait la capitale des États-Unis.• Canberra, elle, a été fondée en 1913, et fut élevée au rang de capitale le 9 mai 1927. Le plan de Canberra fut choisi parmi 113 concurrents lors d’un concours international d’architecture. Le vainqueur, Walter Burlet Griffin, déclara que Canberra ne devrait ressembler à aucune autre ville du monde.• Islamabad est un peu plus récente que Brasília, puisqu’elle fut élevée comme capitale du Pakistan en 1959 et construite pendant les années 1960. Selon le journal officiel local, « Le plan directeur de cette ville, la plus moderne qui soit, a été dressé en 1960 par le cabinet grec d’architecture Constantinos Doxiades. Le chantier fut lancé en octobre 1961, et la ville fut inaugurée le 26 octobre 1966, date de la première installation d’un immeuble de bureau. ».Il faut noter que ces trois villes ont été construites à proximité d’autres grandes villes. Ainsi Canberra n’est qu’à 244 kilomètres de Sydney et Washington à 327 kilomètres de New York. Quant à Islamabad, elle est si proche de Rawalpindi qu’elles sont considérées comme une seule agglomération. Brasília, elle, se situe à 931 kilomètres de Rio de Janeiro et 870 kilomètres de São Paulo, à vol d’oiseau, la nouvelle capitale devant promouvoir la conquête de l’intérieur du pays.
Source : Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et
Laurent Vidal, 2004, Brasilia, quarante ans après, Editions de l'Institut des Hautes
Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris,  pp. 36-37.






Bibliographie/sitographie concernant Astana et le Kazakhstan :


"La mainmise présidentielle s’est illustrée de manière plus explicite encore au Kazakhstan par le changement de capitale. Le président Nazarbaev apparaît d’ailleurs comme la tête pensante de ce projet : il est souvent présenté comme l’instigateur de la réforme, un homme providentiel, le « grand architecte » de l’indépendance mais aussi du vaste chantier qu’est devenue la ville d’Astana. C’est ce qu’illustre cette phrase, que l’on peut lire dans un musée de la capitale kazakhstanaise : « Astana, la jeune capitale du Kazakhstan souverain, est devenue l’incarnation concrète de la conception eurasiatique du Président de la République du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev ». La décision unilatérale de déplacer la capitale vers Astana est symptomatique d’une structure pyramidale de l’appareil d’Etat. Le président se trouve au sommet, il règne en maître sur la « destinée » du pays et de la nation. L’impossible remise en question du projet et l’absence de concertation au sein de la classe politique témoignent d’un  processus de « présidentialisation » du pouvoir. Dans un tel contexte, on comprend mieux pourquoi opposition au projet de transfert du centre administratif était synonyme d’opposition au pouvoir en place et donc au président. Sans aller jusqu’à qualifier le projet de caprice présidentiel ou de pulsion mégalomane, le transfert de la capitale apparaît malgré tout comme le projet « fétiche » de Noursoultan Nazarbaïev"

Source : 
Adrien Fauve et Cécile Gintrac, 2009,
"Production de l'espace urbain et mise en scène du pouvoir dans deux capitales présidentielles d'Asie centrale", L'Espace politique, n°8, n°2009/2, paragraphe 10.


dimanche 10 avril 2011

Conférence "Peuple kosovar ou peuples du Kosovo ?"


Une conférence-débat autour de la question des peuples au Kosovo, le mercredi 13 avril 2011 à 20h30 à Chambéry (Amphithéâtre Decottignies, Rue Marcoz, Présidence de l'Université de Savoie-Chambéry), organisée par le département de géographie de l'Université de Savoie.




Présentation de la conférence :
"Si "l'indépendance" du Kosovo du 17 février 2008 a été montrée en France (pays qui a reconnu ce processus d'auto-proclamation par les Albanais, communauté majoritaire de ce territoire) comme l'aboutissement d'une longue période de tensions, permettant à ce territoire de se construire comme un Etat, la situation sur le terrain est bien différente, et laisse place à une conflictualité ancrée dans les espaces de vie. Ce territoire pour deux peuples, qui ne reconnaissent aujourd'hui pas la même autorité étatique, reste l'objet d'une dispute territoriale qui a créée une "géographie de la peur". Que ce soit pour les deux communautés majoritaires (albanaises et serbes) ou pour les "petites minorités" (Gorans, Roms, Ashkalis, Croates, Bosniaques, Monténégrins, Turcs, Egyptiens, etc.), les territoires du quotidien sont marqués par des (im)mobilités issues de la guerre et de la construction de catégories de peuples "indésirables" sur le territoire. Dans ce contexte identitaire très tendu, l'émergence d'un "peuple kosovar" est-elle possible ?"

mercredi 17 février 2010

Mitrovica / Mitrovicë / Kosovska Mitrovica : quelle(s) ville(s) dans Google Earth ?


Avoir entendu le géographe Thierry Joliveau (auteur de l'excellent blog Monde géonumérique) aborder la question de la "neogeography" lors de la journée d'études A quoi sert la géographie ? (qui s'est tenue à l'ENS-Lyon le 4 février 2010) a stimulé l'envie de regarder de plus près cette question, à travers l'exemple du Kosovo.


Petit point sur la neogeography

Voici quelques notes prises lors de l'intervention de Thierry Joliveau. Je vous invite à en savoir plus sur son blog Monde géonumérique (par exemple, le billet sur la cartographie participative concernant les victimes du financier Madoff), et sur le blog Géographie 2.0 de Jérémie Valentin (notamment les nombreux billets consacrés à la neogeography et sa page de définitions, particulièrement utile pour ceux qui aborderaient ces notions pour la première fois).

La "neogeography" est un concept anglo-saxon qui a été créé pour définir les nouvelles pratiques, les nouveaux outils apparus dans la cartographie, notamment par le biais d'Internet et de l'évolution de nombreux sites vers le Web 2.0 qui mettent en ligne des contenus modifiés par la participation des internautes. La neogeography regroupe donc des arrangements de logiciels tels que les widget (applications que les internautes peuvent créer eux-mêmes et mettre à disposition dans leur site/blog ou à disposition des autres bloggeurs), les GPS, les géolocalisations par téléphone, par Internet... Elle regroupe donc des outils "open sources", sur lequel le public peut directement agir. Open Street Map, Wikimapia ou DisMoiOù sont des bons exemples de ces nouvelles formes de cartographie où les internautes peuvent ajouter eux-mêmes du contenu (par le biais d'indications topographiques, par l'ajout de photographies, de notes ou de commentaires...).

Bien sûr, cet "amateurisme géographique" questionne la fiabilité des informations indiquées par les utilisateurs. Comme pour le principe de l'encyclopédie en ligne Wikipédia qui repose sur les contributions des utilisateurs, un contrôle des utilisateurs eux-mêmes est mis en place pour éviter imprécisions et abus. Il existera donc, de façon grossière, deux types de cartographie réalisée par des amateurs en ligne : d'une part, la cartographie des lieux et des zones qui feront l'objet de nombreux ajouts et corrections et qui sera ainsi très précise (comme pour les articles proposés par Wikipédia qui sont le fruit d'un très grand nombre de contributeurs) ; et d'autre part, une cartographie des lieux et des zones qui bénéficieront de peu de contributeurs et qui sera sujette à de nombreuses erreurs, voire des imprécisions volontaires. La neogeography repose sur la démocratisation de cet amateurisme géographique. Elle pose des questions sur la conception et l'usage de la cartographie.


Mitrovica sur Google Earth ou la question des toponymes

En cherchant "Mitrovica" sur Google Earth, on peut ainsi voir des photographies qui ont été insérées par des utilisateurs eux-mêmes. La question des toponymes y est particulièrement illustrative de la problématique de la division de cette ville. On a déjà abordé à plusieurs reprises sur ce blog la question de la fragmentation urbaine dans le cas de Mitrovica. Ces ajouts sont représentatifs de la perception qu'ont les contributeurs de la ville. Ou de la perception qu'ils veulent construire telle un discours.

Voici une image prise sur Google Earth le 15 février 2009, en recherchant "Mitrovica". Cette image est la première qui apparaît suite à cette requête, sans zoom. Immédiatement, on voit, sur la photographie aérienne, que les ajouts des contributeurs/utilisateurs font apparaître les deux toponymes utilisés dans la ville pour la nommer : "Mitrovicë" (nom albanais) et "Kosovska Mitrovica" (nom serbe). Sur la question, on se reportera à la page "Nommer les lieux" qui présente en détail le cas de la toponymie dans la ville de Mitrovica, sur le site Géographie de la ville en guerre. Voir également, sur ce blog, les billets "Mitrovica, synthèse des problèmes du Kosovo" et "Kosovars ou Kosoviens ? Nommer les lieux, nommer les peuples".

On voit que la division Mitrovicë/Kosovoska Mitrovica apparaît immédiatement dans les représentations ainsi mises en cartes par les utilisateurs de Google Earth. Il est d'ailleurs intéressant de voir que si la mention "Mitrovicë" correspond bien au Sud de la ville (partie albanaise de la ville, au Sud de la rivière Ibar qui marque dans l'espace urbain une frontière vécue entre les deux aires de peuplement majoritairement serbe au Nord et albanais au Sud), alors que la mention "Kosovoska Mitrovica" ne correspond pas au quartier Nord, mais à l'ancienne enclave serbe dans le Sud de Mitrovica, à proximité de l'usine de batteries et de l'église orthodoxe Saint-Sava (qui a été victime de nombreux pogroms, notamment lors des violences de mars 2004 et est aujourd'hui sous protection de la police, après avoir longtemps été protégée et enclavée par la KFOR). Bien sûr, il est difficile, sans la possibilité d'interroger directement les auteurs de ces localisations, de savoir si le fait de tagger le toponyme "Kosovska Mitrovica" à l'endroit de cette ancienne enclave serbe dans la ville est intentionnel ou le fruit d'une méconnaissance dans la lecture de la photographie aérienne proposée par Google Earth. Néanmoins, la présence des deux toponymes "Mitrovicë" et "Kosovoska Mitrovica" n'est assurément pas innocente.

En zoomant sur la photographie aérienne, il est possible d'obtenir plus de renseignements fournis par des internautes : d'autres toponymes (qui renvoient à des photographies) apparaissent (comme le montre ce zoom pris le 15 février 2010). Le cas de la ville de Mitrovica reste, pour l'heure, peu renseigné sur Google Earth, et parmi ces toponymes apparaissent seulement quelques quartiers, qui ne permettent pas, au vu de leur nombre, de généraliser l'analyse quant aux espaces de vie, mais tout au plus d'avoir quelques hypothèses. Néanmoins, la différenciation entre Mitrovicë et Kosovoska Mitrovica dans la toponymie utilisée par les utilisateurs est significative de la problématique de la fragmentation de cette ville en deux espaces politiques autonomisés et deux espaces de vie dans cette ville disputée (voir les différents billets consacrés à Mitrovica, notamment "Des ponts entre les hommes", "Petite Bosnie : un quartier révélateur des évolutions sociospatiales à Mitrovica", "La construction identitaire au Kosovo : logiques territoriales et luttes de pouvoir dans la ville de Mitrovica", "Le pont de Mitrovica : violences et médiatisation au Kosovo").




 

lundi 9 novembre 2009

Le Mur et ses lieux emblématiques


En ce 20ème anniversaire de la chute du Mur de Berlin, les émissions de radio et de télévision consacrées à l'événement foisonnent. Force est de constater que beaucoup appréhendent la construction et la chute du Mur par une approche historique. Pourtant, le questionnement ne peut faire l'économie de la géographie : le mur est une discontinuité spatiale qui s'ancre dans les paysages urbains et influencent les territorialités. La question du Mur de Berlin doit donc être analysée au prisme du duo points/lignes.

Les points posent à la fois la problématique du seuil et celle du géosymbole/haut-lieu. Parce que si le Mur semblait, dans l'imaginaire spatial, une construction infranchissable, de par la forte sécurisation, si les mobilités étaient effectivement restreintes et soumises à autorisation, le contrôle n'était pas absolu. Il existait dès lors plusieurs sortes de détournements du Mur comme barrière infranchissable : tout d'abord, le check-point constituait un seuil fortement identifiable et symbolique dans le paysage urbain.

D'une part, les noms de Checkpoint Charlie (Friedrichtstrasse) et de la Potsdamerplatz (voir une carte interactive) restent ancrés dans l'imaginaire collectif. Ils représentaient des géosymboles du passage contrôlé, des mobilités restreintes sous réserve d'avoir obtenu les autorisations légales. De hauts-lieux de la division (pas seulement à l'échelle de la ville mais également à l'échelle de l'organisation bipolaire du monde), ils sont devenus des hauts-lieux de la mémoire. De hauts-lieux du contrôle des mobilités et des identités, ils sont devenus des hauts-lieux commémoratifs : certaines traces du mur ont ainsi été maintenues volontairement dans la ville pour rendre le devoir de mémoire visible et l'inscrire dans le paysage. Interroger le mur au prisme de la question des mobilités permet aussi de montrer que, malgré la chute du Mur de Berlin, les pratiques spatiales des habitants ont longtemps été marquées par l'ancienne division, la ligne-frontière restant dans les esprits (voir notamment Jean-Paul Burdy, 2004, "La liberté coûte un ticket de métro... Transports et circulations dans le Berlin de la guerre froide (1949-1989)", Histoire Urbaine, n°11, n°2004/3, pp. 81-108). Et les symboles eux aussi sont restés, au point d'être déterritorialisés, comme l'exemple du "Checkpoint Charlie" de Nicosie, référence au géosymbole berlinois pour souligner par la toponymie la division actuelle de la capitale chypriote.

D'autre part, la question de l'enclavement suppose un imaginaire spatial reposant sur l'enfermement, la clôture et l'impossibilité de sortir. Les travaux récents des chercheurs en sciences humaines sur la question de l'enfermement montrent bien qu'il existe, en réponse à un enfermement vécu comme punition, des réponses passant par la construction d'un imaginaire spatial (les travaux du géographe Olivier Milhaud sur la géographie de la prison et de l'équipe TerrFerme sur les dispositifs contemporains de l'enfermement sont à ce titre particulièrement éloquents). L'imaginaire repose sur une évasion : la ville est vécue comme une prison par la privation - ressentie comme punitive pour les habitants de Berlin-Est. Du côté plus matériel, l'enfermement derrière une ligne politique matérialisée et contrôlée suppose une mise en place d'un système informel - et souvent criminel - fondé sur le franchissement de la ligne (on en voit des exemples pour le franchissement des "murs" (qu'ils soient matérialisés à Ceuta et Melilla ou non) séparant les pays africains des pays européens. Contournements moins connus également : les ouvertures mêmes qui perduraient même au temps de la division de la ville, comme l'exemple des lignes aériennes de métro reliant les stations de Berlin-Ouest aux stations "fantômes" de Berlin-Est : les lignes de transport existaient, seulement les Berlinois de l'Est ne pouvaient entrer dans de telles stations, jouant sur l'imaginaire d'une mobilité possible mais interdite. Ainsi, le Mur n'a pas, en soi, empêché les mobilités, il les a fortement restreintes tant dans les faits que dans les esprits, en les rendant "interdites".

Le Mur, une question géographique !


On retrouvera également des questionnements sur la place du mur dans la ville en guerre dans le billet "La guerre, la ville et le mur" du 22 janvier 2009.


mardi 22 septembre 2009

Kosovars ou Kosoviens ? Nommer les lieux, nommer les peuples


Dans son blog Etudes géopolitiques européennes et atlantiques, Olivier Kempf a publié un article très intéressant faisant un état des lieux de la région balkaniques ("Nouvelles euro-balkaniques", 15 septembre 2009) et pose la question du nom des lieux : "Le titre de ce billet fera sursauter les plus sourcilleux : les Balkans sont en Europe !". Plusieurs précisions sur le nom des lieux : nommer c'est d'abord donner une identité, et signaler une appropriation et/ou une appartenance du territoire ainsi nommé. C'est donc un fort symbole à la fois identitaire et politique. Le nom d'un lieu est un marqueur important de l'identité, qui permet à la fois de s'approprier l'espace et de construire une identité spatiale. A ce propos, Paul Claval écrit dans le sous-chapitre "Nommer les lieux, qualifier les espaces" de son ouvrage Géographie culturelle. Une nouvelle approche des sociétés et des milieux qu' "il ne suffit pas reconnaître et de s'orienter. L'explorateur veut conserver la mémoire des terres qu'ils a découvertes et les faire connaître à tous ; pour parler des lieux et des milieux, il n'est d'autre moyen que de procéder au baptême du terrain et à l'élaboration d'un vocabulaire propre à qualifier les diverses facettes de l'espace" (Armand Colin, collection U, Paris, 2003, p. 121).


Le terme "Balkans" n'est plus aujourd'hui utilisé dans le vocabulaire de la communauté internationale qui lui préfère "l'Europe du Sud-Est". Il ne s'agit pas seulement d'une anecdote, mais bien d'un symbole important (et politiquement correct !) : dans l'imaginaire collectif, le terme de "Balkans" est associé à la guerre et à la violence, aux massacres de masse et aux nettoyages ethniques. Le changement de nom pour désigner une même aire géographique permet ainsi de souligner une nouvelle ère (aire ?), et d'imposer à l'imaginaire collectif une "réalité", ou tout du moins une apparence de stabilité. L'interrogation d'Olivier Kempf sur une région euro-balkanique prend toute son importance dans ce contexte de re-nomination des lieux, puisque le mot "euro-balkanique" ne fait pas allusion à la dénomination géographique (les géographes ne s'accordant d'ailleurs pas sur les délimitations des Balkans), mais bien à un discours politique, au vu d'une région balkanique non intégrée dans l'Union européenne, pourtant bordée par celle-ci, et amenée à court terme à intégrer l'Union européenne. La région constitue d'ailleurs une étrange "zone grise" dans les mouvements d'élargissement de l'Union européenne, soulignant par là que changer le nom dans les textes officiels de la communauté internationale n'est pas suffisant pour changer l'image d'un territoire.





On pourrait faire le même constat à travers une carte du tourisme en Europe : les flux contournent les Balkans, et à l'exception de la Croatie, et plus modestement de la Slovénie, les pays de l'ex-Yougoslavie n'attirent pour l'heure qu'une poignée marginale des touristes en Europe. Pourtant, le tourisme est fortement lié à l'image d'un territoire, au fantasme territorial qu'il crée dans l'imaginaire du touriste. Analysant le lien entre tourisme et terrorisme, Philippe Kerourio, auteur du site Géotourisme, montre que "l'image devient un facteur crucial dans le choix d'une destination. En 1985, 28 millions d'Américains ont voyagé à travers le Monde. 162 ont été tué ou blessés par une activité terroriste, soit une probabilité de 0,00057 % de devenir victime du terrorisme. En dépit de cette faible probabilité, 18 millions d'Américains ont changé leur plan de voyages en regard des événements terroristes de l'année précédente, soit 6,43 % du volume de voyages à l'étranger de l'année précédente" ("Le Terrorisme et le Tourisme", Géotourisme). Bien sûr il existe un "tourisme de guerre" (voir le reportage de l'émission Envoyé spécial datant du 8 janvier 2009 sur "Irak, tourisme au front"), mais cela reste marginal. Dans les Balkans, il s'agit plutôt d'un "tourisme d'après-guerre", tel celui qui anime les cimetières militaires, les anciennes lignes de démarcation, les holocaustes... (voir "Balkans : le "tourisme de guerre" booste l'attrait pour la région", B92, 26 août 2008, traduit par Persa Aligrudic, pour Le Courrier des Balkans, le 14 septembre 2008). Pour le reste du tourisme, le "tourisme de masse", les pays de l'ex-Yougoslavie restent en majorité à l'écart des flux les plus importants.




Les pays de l'ex-Yougoslavie restent en grande partie méconnus, au-delà du contexte des guerres des années 1990. Dans ce contexte, les (con)quêtes identitaires prennent non seulement une importance à l'intérieur du territoire, mais se tournent également vers l'extérieur. Et imposer une toponymie fortement chargée en symboliques comme la toponymie reconnue internationalement est une forme de reconnaissance et de victoire sur "l'Autre". Dans ce contexte, le cas du Kosovo est particulièrement explicite. Si la presse française parle unanimement des "Kosovars" pour désigner les habitants du Kosovo, cette appelation n'est pas évidente pour les habitants eux-mêmes. Tout d'abord, le "peuple kosovar" peut-il se définir par un territoire dont le statut est aujourd'hui encore l'objet de nombreuses rivalités (l'indépendance étant l'objet de nombreuses contestations, et sa reconnaissance étant loin d'être acquise en termes de droit international) ? Mais, plus encore, la question de l'émergence d'un "peuple kosovar", qui semble être un acquis vu de l'extérieur si l'on s'en tient au fait même d'employer ce mot et à la récurrence de l'utilisation d'un tel vocabulaire dès qu'il s'agit du Kosovo, se pose au regard des constructions identitaires à l'oeuvre. S'affirmer "Kosovar" est une revendication très récente : longtemps, les habitants du Kosovo s'identifiaient eux-mêmes comme Albanais du Kosovo, Serbes du Kosovo, Ashkalis du Kosovo... Pas de littérature, de langue, d'arts dits "kosovars" (et pourtant, ce sont de forts indicateurs de l'émergence d'un peuple qui se reconnaît comme tel), mais une littérature, un cinéma, des arts serbes d'un côté, albanais de l'autre, et en marge les petites minorités possèdent elles aussi les Arts propres. Le "peuple kosovar" est une construction sociale, politique et identitaire en cours, qui symbolise avant tout le rejet de "l'Autre", et la "victoire" sur ce dernier (puisqu'il ne peut accéder au statut de peuple possédant et s'étant approprié le Kosovo).


A l'image de la Bosnie-Herzégovine, où l'on identifie distinctement les Bosniaques (peuple) et les Bosniens (tous les habitants de Bosnie-Herzégovine quelque soit leur identité), on apprécie tout particulièrement le choix d'Olivier Kempf de parler des "Kosoviens" (ou Kossoviens, pour ceux qui poussent la logique de neutralité en parlant du Kossovo) pour désigner l'ensemble des habitants du Kosovo. Tous les Kosoviens ne sont donc pas les Kosovars. Et tous les Kosovars ne résidant plus sur ce territoire (notamment les réfugiés qui ont fui la guerre et ne sont pas retournés chez eux après celle-ci) ne sont donc pas Kosoviens. Il n'existe pas une symétrie entre les deux termes dans ce territoire à l'identité en construction.



A lire :

  • Nommer les lieux au Kosovo (étude de cas sur les noms pour le Kosovo et pour la ville de Mitrovica) sur le site Géographie de la ville en guerre.

  • Le numéro de la revue L'Espace politique sur les "Néotoponymie", qui (principalement à travers des études de cas) montre combien les appelations influencent l'identité d'un territoire (n°5, 2008/2). L'édito de Frédéric Giraut et de Myriam Houssay-Holzschuch, "Néotoponymie : formes et enjeux de la dénomination des territoires émergents", montre bien que "la toponymie est ici considérée dans ses rapports avec le nouveau régionalisme qui fait émerger de nouveaux territoires avec notamment la création de nouvelles municipalités, de nouvelles régions et de territoires de projet issus de la coopération entre territoires existants".

  • Le numéro de la revue Mots. Les langages du politique consacré aux "Toponymes. Instruments et enjeux" (n°86, mars 2008, en accès libre en mars 2010) qui permet de confronter différentes utilisations politiques des toponymes dans la construction de l'identité, de la mémoire, de l'imaginaire collectif...

  • Le dossier sur la "Toponymie" dans la revue L'Espace géographique (tome 37, 2008/2) qui analyse des pratiques-types des recompositions territoriales et toponymiques, et propose des études de cas sur le lien entre territoire/toponyme/identité à différentes échelles.



mardi 5 mai 2009

La construction identitaire au Kosovo : logiques territoriales et luttes de pouvoir dans la ville de Mitrovica


Voici le power-point présenté lors du colloque international "Identité et espace" à Reims (22-24 novembre 2006), avec une présentation des enjeux identitaires dans la ville de Mitrovica. Le power-point présente les différents aspects de la mise en scène de la différenciation entre les communautés serbe et albanaise dans la ville de Mitrovica : réappropriation de l'histoire, utilisation de "mythes" identitaires, monnaie, économie, noms de lieux... A noter que ce power-point est issu des travaux de maîtrise et de DEA (et des séjours de terrain qu'ils ont nécessité), et date d'avant l'auto-proclamation de l'indépendance par la communauté albanaise. Néanmoins, la ville de Mitrovica était déjà et reste un verrou essentiel, tout particulièrement dans cet enjeu identitaire, entre deux communautés qui s'affrontent non par les armes, mais à travers les symboles, pour rejeter "l'Autre" hors de cette ville-symbole.




Le conflit du Kosovo s'est avéré être une bataille pour la construction identitaire dans un territoire donné. La communauté internationale a affiché clairement son ambition de recréer – ou plutôt de créer – un Kosovo multiethnique, dans la résolution 1244 des Nations Unies. Mais aujourd'hui, un problème essentiel se pose : qui se reconnaît en tant que Kosovar ? Il semble que la construction identitaire dans le territoire du Kosovo se fasse totalement en décalage avec la volonté de la communauté internationale. Entre luttes de pouvoir, conquête de territoire et tentatives d'appropriation identitaires, l'espace est aujourd'hui en crise, dans la mesure où la construction identitaire est une problématique essentielle des difficultés de réconciliation des communautés du Kosovo. L'espace est devenu un objet de lutte idéologique, puisque chacun tente de le marquer par des symboles (notamment à travers la répartition et l'évolution des bâtiments religieux). Un rapport dominant/dominé s'est donc installé entre les diverses populations du Kosovo, dans une logique de hiérarchisation entre les communautés. Les discours politiques sont empreints de nationalisme, de falsification de l'histoire, et de justification de la présence et de la domination sur le sol kosovar. La ville de Mitrovica, du fait de sa position géographique et de la composition de sa population, est le symbole des divisions identitaires et territoriales, qui bloquent aujourd'hui le processus de réconciliation. Se mêlent de nombreux acteurs (les Albanais, les Serbes, les petites minorités du Kosovo, ainsi que les différents représentants de la communauté internationale, tels que l'ONU, l'OTAN, l'OSCE, les médias, les ONG…), qui ont chacun une vision propre et antonymique de l'identité du Kosovar. Mitrovica est-elle aujourd'hui une ville qui se construit, ou plutôt deux villes distinctes qui essaient d'imposer à l'Autre sa vision identitaire, par une hiérarchisation des populations et une appropriation territoriale ?

L'histoire et les mythes ont une part importante dans la construction identitaire des différentes populations de Mitrovica. En effet, les Serbes enracinent le mythe de leur résistance contre l'envahisseur ottoman à travers la bataille de Kosovo Polje en 1389, qui pourtant a vu des mercenaires serbes du côté du sultan, et des Albanais aux côtés des Serbes. De leur côté, les Albanais se disent descendants des Illyriens, et donc estiment que leur identité repose sur une appropriation spatiale du Kosovo antérieure aux autres populations. Par-dessus ces mythes, se superposent de réels faits historiques qui ont profondément changé la répartition des populations dans l'ensemble de la région balkanique. Au cours du XXème siècle, les flux migratoires et les comportements démographiques sont les principaux facteurs de l'évolution du paysage humain dans la ville de Mitrovica, de sorte à séparer de plus en plus les populations.La guerre du Kosovo est, ainsi, l'apogée d'un siècle de tensions entre deux communautés majoritaires qui s'affrontent pour un territoire donnée. L'espace reflète leur volonté d'ancrer leur identité en opposition à "l'Autre". La ville de Mitrovica devient alors un "terrain de jeu" pour les deux communautés. D'une part, les Serbes tentent de s'approprier par une logique de nettoyage ethnique ce territoire. D'autre part, la réponse des Albanais se fait également dans la violence par l'intermédiaire de groupes paramilitaires. La guerre éclate, jusqu'à l'intervention de la communauté internationale, qui s'interpose entre les communautés et devient un nouvel acteur dans le jeu de construction identitaire dans la province du Kosovo.L'identité est aujourd'hui, encore, au cœur des débats, puisqu'elle est un des enjeux les plus complexes des négociations entre l'ONU et les différents acteurs locaux (gouvernements de Belgrade et de Pristina). Mitrovica peut-elle continuer à vivre comme une seule ville ? Il semble que la ségrégation spatiale est telle qu'il existe une Mitrovicë albanaise au sud, et une Kosovska Mitrovica serbe au nord. Pourtant, les Serbes continuent de fuir la province, tandis que les Albanais se réapproprient l'extrême nord de la ville : l'enjeu est à la fois territorial et symbolique. Il appartient donc à la communauté internationale de "trancher" au cœur de cette situation compliquée : un Kosovo albanais, un Kosovo serbe, ou un Kosovo kosovar ? L'identité reste la principale question qui se pose dans ce petit territoire.


dimanche 28 décembre 2008

Nommer les lieux : une problématique en géographie culturelle et politique


Plusieurs manifestations récentes posent la question de "nommer les lieux". Au FIG 2008, Pierre Jaillard (Président de la Commission Nationale de Toponymie) s'est interrogé sur le sujet "Toponymes : une source de conflits ?". Au mois de novembre, le Café géo du Flore à Paris amènera un débat sur "Dire le monde en plusieurs langues". Et en juillet, une émission du Dessous des cartes a été consacrée à la question "Nommer le monde". La diversité de ces manifestations montrent combien la question se pose à plusieurs échelles.


Comme le montre Jean-Victor dans l'émission Le dessous des cartes : "Choisir un nom géographique n’est pas neutre mais traduit bien souvent une vision, une représentation d’un espace, voire sa domination. Les dénominations géographiques, loin d’être symboliques, sont aussi sources de contentieux". Une réflexion qui rejoint les travaux du géographe Paul Claval, spécialiste de géographie culturelle et de géographie politique. Mêlant cette double analyse, le sous-chapitre "Nommer les lieux, qualifier les espaces" dans son ouvrage Géographie culturelle. Une nouvelle approche des sociétés et des milieux commence ainsi : "Il ne suffit pas de reconnaître et de s'orienter. L'explorateur veut conserver la mémoire des terres qu'il a découvertes et les faire connaître à tous ; pour parler des lieux et des milieux, il n'est d'autre moyen que de procéder au baptême du terrain et à l'élaboration d'un vocabulaire propre à qualifier les diverses facettes de l'espace" (Armand Colin, collection U, Paris, 2003, p. 121). C'est ainsi, pour citer un exemple bien connu, que les grands découvreurs ont baptisé les terres qu'ils exploraient transformant ces "terra incognitae" en terres connues. Et l'on pense à la contribution de Jacques Cartier sur la toponymie canadienne. Aujourd'hui, toutes les terres de la planètes sont connues et on ne trouve plus de "terra icognitae". La question de "nommer les lieux" reste pourtant d'une très grande actualité. Comme le montre Paul Claval, "la toponymie est un trait de culture et un héritage culturel. [...] Il arrive aussi que les noms changent brutalement dans tout un espace à la suite de l'instauration d'un nouveau pouvoir, d'une invasion, ou du triomphe de nouvelles modes. Nommer les lieux, c'est les imprégner de culture et de pouvoir" (op. cit., p. 121). Et l'on pense aux exemples des indépendances des pays d'Asie centrale. ici, changer les noms des lieux (tout particulièrement des villes) reflète une volonté d'imposer les symboles du nouveau pouvoir. Si l'on prend l'exemple du Kazakhstan, on constate qu'aux lendemains de l'indépendance, les proches du pouvoir n'ont pas forcément changé : en 1991, l'équipe dirigeante est restée au pouvoir, et le Kazakhstan a conservé sa bourgeoisie d'Etat. Néanmoins, la volonté de changer le Kazakhstan a été marquée dans le territoire, par les nombreux changements de noms, surtout ceux des villes les plus connues. Bien évidemment, le changement radical du nom de la capitale est un symbole fort de l'affirmation d'un nouveau pouvoir : Tselinograd est devenue Akmola avant de se transformer définitivement en Astana. Autres changements à noter : le passage du nom de Djamboul à celui de Taraz, de Gouriev à Atyraou, de Chevtchenko à Aktaou, de Léninsk à Baïkonour, de Kzyl-Orda à Ak-Métchet à Kzylorda... Plus que le nombre de ces changements, c'est leur sens qu'il faut interroger : dans la plupart des cas, il s'agit avant tout d'une adaptation des noms au kazakh, devenu langue nationale. Mais, dans le cas des villes les plus connues, considérées comme des géosymboles pour la population locale comme pour l'opinion publique extérieure, les changements de noms sont plus radicaux, et le sens de tels changements est à rechercher dans une volonté de rupture avec l'identité précédente, ici soviétique. Comme dans les autres pays d'Asie centrale, il s'agit avant tout de marquer l'espace par des noms symbolisant l'indépendance avec une signification double : se libérer des marqueurs territoriaux de l'ère soviétique et ancrer l'identité nationale nouvellement acquise à travers des géosymboles et des noms. Cette démonstration de l'utilisation des hauts-lieux et des noms se lit également dans le cas du Turkménistan (voir à ce propos l'ouvrage de Cécile Gintrac et Anne Fénot Achgabat, une capitale ostentatoire. Urbanisme et autocratie au Turkménistan). Dans toute l'Asie centrale, les noms des villes, et tout particulièrement des villes-capitales (véritables vitrines vers l'extérieur), ne pouvaient plus être des symboles du passé soviétique, mais deviennent des symboles de l'identité nationale, pour marquer l'appropriation spatiale du nouveau pouvoir sur un territoire uni par une identité (avec toutes les contradictions qu'imposent la recherche d'une identité nationale forte mais acquise depuis peu).


Nommer les lieux permet de s'approprier l'espace et donc de construire une identité spatiale. Aujourd'hui, il n'y a plus de terres inconnues ; pourtant, la problématique autour des noms de lieux est toujours aussi présente . Peut-être même encore plus, car, sur fond de géographie politique, les noms donnés aux lieux sont l'objet, pour certains, de rivalités dans le choix symbolique des noms des espaces. Le nom est un marqueur important de l'identité de la même façon que l'enfant ne peut se reconnaître dans la société si on ne lui donne pas de prénom, la place des lieux est traduite par le nom qu'on leur donne. Des cas comme la ville de Mitrovica, appelée Mitrovicë par les Albanais, Kosovska Mitrovica par les Serbes, Mitrovica ou Mitrovitsa par la communauté internationale (tout comme le nom du Kosovo lui-même : Kosovë pour les Albanais, Kosovo-Metohija pour les Serbes, Kosovo ou Kossovo pour la communauté internationale) montrent combien la question des noms est un enjeu, en tant que symbole des rivalités de pouvoir et des affrontements pour l'appropriation d'un territoire entre plusieurs communautés (qu'elles soient culturelles, mais aussi sociales et/ou politiques).



"Nommer le monde" - Le dessous des cartes - 12 juillet 2008