Le départ des troupes irakiennes va profondément changer la géopolitique urbaine dans la capitale irakienne. En effet, la présence de militaires d'une force étrangère dans une ville affecte non seulement les rapports politiques, mais aussi la pratique spatiale de la ville et les processus de peuplement (on avait abordé ce point concernant la ville de Mitrovica : "Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (1) : quelles approches géographiques ?", "Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (2) : la démarche en géographie militaire", "Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (3) : la démarche en géopolitique urbaine"). L'armée étatsunienne s'était appropriée des espaces, avait créé un dispositif sécuritaire reposant sur la création d'une zone de sécurité et des patrouilles permettant le quadrillage de la ville, et avait ainsi des incidences tant sur les territoires des acteurs de la déstabilisation (qui se sont retrouvés dans les "niches" urbaines) que sur les points vulnérables de la ville (la forte sécurisation de certaines zones urbaines les rend aussi fortement symboliques pour des actions terroristes, les transformant ainsi en géosymboles de la présence militaire étrangère). Avec le désengagement des troupes étatsuniennes (qui pose déjà des problèmes logistiques quant au retour des troupes et matériels : voir "Quand l’armée américaine déménage", Alliance GéoStratégique), les transformations de la géopolitique urbaine vont devenir un "laboratoire" pour tous les observateurs : quel dispositif sécuritaire sera mis en place par la police irakienne ? Comment se traduira-t-il dans les pratiques spatiales des habitants ? Ce retrait ne veut pas forcément dire que la présence de l'armée étatsunienne "s'effacera" de la ville : pour exemple, la politique des murs de sécurité mise en place par l'armée étatsunienne (voir le billet "Les Etats-Unis et la frontière : les murs, urbanisme de paix ou urbanisme de guerre ?") s'est ancrée dans les pratiques spatiales des habitants (notamment en tendant à l'homogénéisation des quartiers et la diminution du nombre de quartiers mixtes dans la ville) et dans l'imaginaire spatial des habitants (la peur de "l'Autre" reste un puissant moteur de recompositions sociospatiales dans la ville), malgré le démantèlement de la plupart de ces murs.
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dimanche 22 août 2010
Géographie de Bagdad (3) : "Good Bye Bagdad !"
Le départ des troupes irakiennes va profondément changer la géopolitique urbaine dans la capitale irakienne. En effet, la présence de militaires d'une force étrangère dans une ville affecte non seulement les rapports politiques, mais aussi la pratique spatiale de la ville et les processus de peuplement (on avait abordé ce point concernant la ville de Mitrovica : "Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (1) : quelles approches géographiques ?", "Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (2) : la démarche en géographie militaire", "Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (3) : la démarche en géopolitique urbaine"). L'armée étatsunienne s'était appropriée des espaces, avait créé un dispositif sécuritaire reposant sur la création d'une zone de sécurité et des patrouilles permettant le quadrillage de la ville, et avait ainsi des incidences tant sur les territoires des acteurs de la déstabilisation (qui se sont retrouvés dans les "niches" urbaines) que sur les points vulnérables de la ville (la forte sécurisation de certaines zones urbaines les rend aussi fortement symboliques pour des actions terroristes, les transformant ainsi en géosymboles de la présence militaire étrangère). Avec le désengagement des troupes étatsuniennes (qui pose déjà des problèmes logistiques quant au retour des troupes et matériels : voir "Quand l’armée américaine déménage", Alliance GéoStratégique), les transformations de la géopolitique urbaine vont devenir un "laboratoire" pour tous les observateurs : quel dispositif sécuritaire sera mis en place par la police irakienne ? Comment se traduira-t-il dans les pratiques spatiales des habitants ? Ce retrait ne veut pas forcément dire que la présence de l'armée étatsunienne "s'effacera" de la ville : pour exemple, la politique des murs de sécurité mise en place par l'armée étatsunienne (voir le billet "Les Etats-Unis et la frontière : les murs, urbanisme de paix ou urbanisme de guerre ?") s'est ancrée dans les pratiques spatiales des habitants (notamment en tendant à l'homogénéisation des quartiers et la diminution du nombre de quartiers mixtes dans la ville) et dans l'imaginaire spatial des habitants (la peur de "l'Autre" reste un puissant moteur de recompositions sociospatiales dans la ville), malgré le démantèlement de la plupart de ces murs.
mercredi 30 juin 2010
Géographie de Bagdad (2) : Bagdad, une ville en guerre
A lire sur le blog de Planète Terre (Sylvain Kahn) -->
Géographie de Bagdad (1) : Bagdad, une ville morcelée
mercredi 9 juin 2010
Reportage "Les sirènes de Bagdad"
jeudi 4 mars 2010
"Bagdad 1920-2010 : Patrimoine urbain et mémoires collectives en question"
L'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) organise une rencontre-débat autour de la question de "Bagdad 1920-2010 : Patrimoine urbain et mémoires collectives en question" avec Caecilia PIERI (doctorante en histoire urbaine à l'EHESS, auteur de l'ouvrage Bagdad arts déco, éditrice aux Editions du Patrimoine), le vendredi 12 mars 2010, à 14h30, à la Maison méditerranéenne des sciences de l'homme (MMSH) d’Aix-en-Provence, salle Paul-Albert Février. La séance sera animée par Edouard Méténier (historien, Université de Provence). Caecilia PIERI est spécialisée dans l'édition d'architecture et de patrimoine depuis plus de 20 ans. Elle termine un doctorat sur la transformation architecturale et urbaine de Bagdad entre 1920 et 1960. Directement en lien avec les problématiques qui préoccupent ce blog, la deuxième partie de son intervention sera consacrée aux effets de la guerre sur l'urbanisme au quotidien, la segmentation des quartiers...mercredi 2 septembre 2009
Visa pour l'image 2009 : des webdocumentaires sur la guerre
Aujourd'hui est décerné le prix France 24/RFI récompensant un webdocumentaire, lors du festival Visa pour l'image 2009 à Perpignan. Parmi les webdocumentaires sélectionnés, plusieurs présentent des situations de guerre, pointant sur des situations différentes, et mettant en scène différents types d'acteurs vivant la guerre. Une sélection parmi cette sélection pour vous faire découvrir le travail de reporters dans des zones parfois oubliées de nos médias.
Bearing Witness : five years of Iraq war
Etat : critique. Les mots de la guerre dans l'est du Congo
Ce webdocumentaire, de Cédric Gerbehaye, revient sur les populations déplacées lors de la guerre du Kivu (dans l'est de la République démocratique du Congo). Proposé en plusieurs langues, il propose une analyse de ces mobilités forcées dans un contexte de guerre civile, à travers un film (dont voici un court extrait), des témoignages, des blogs tenus par des membres de Médecins sans frontières proposant un retour sur leur expérience en RDC, de nombreuses photographies, ainsi que des archives.
- Adoma, vers la maison ?
Le webdocumentaire proposé par Thierry Caron offre une visite originale d'un foyer Adoma proposant des logements (à l'origine destinés aux travailleurs migrants) pour accueillir ceux qui se trouvent dans des situations de grande précarité. La "visite" se fait en entrant directement dans le foyer, en choisissant de suivre les habitants de tel ou tel bloc.
- Le corps incarcéré
Un webdocumentaire de Philippe Janet qui propose une vision de la prison par ses "habitants", les détenus, selon un découpage en 5 chapitres, agrémentés de 3 interviews. A ce propos, on se reportera aux travaux du géographe Olivier Milhaud (qui prépare un doctorat sur l'espace carcéral envisageant la prison comme un imaginaire géographique).
- The Iron Curtain diary (1989-2009)
20 ans séparent la chute du Mur de Berlin et le début de la décomposition du rideau de fer et l'Europe d'aujourd'hui marquée par un élargissement de l'Union européenne et une redéfinition de la frontière entre les anciens ennemis. Le webdocumentaire d'Angelo Miotto propose des reportages sur différents points de cette ancienne frontière idéologique, qui entraîne dans une Europe en devenir entre permanences et mutations de la frontière.
- La Maraude : à l'écoute des sans-abris
Matthieu Mondolini et Pierre France proposent un webdocumentaire sur les sans-abris strasbourgeois, avec une immersion dans cet espace de la pauvreté que représente la rue pour ceux qui n'ont pas de toit.
- Génération Tian'anmen. Avoir 20 ans en Chine
Le webdocumentaire de Patrick Zachmann se propose de présenter la jeunesse chinoise, en 3 parties : les événements de Tian'anmen, l'interview de 2 Chinois et la place Tian'anmen aujourd'hui. Abordant des thèmes tels que la famille, la mémoire, la politique, l'identité, le webdocumentaire revient sur les permanences et les mutations de la société chinoise vues par sa jeunesse.
- Chroniques de Pékin. De Mao aux JO
Après un regard sociologique, Jonas Bendiksen s'intéresse lui aussi à la Chine et ses transformations, à travers un webdocumentaire qui se présente sous la forme d'une ballade dans la ville de Pékin, et met l'accent sur les héritages historiques et les mutations de la ville à travers 18 reportages-étapes.
- The places we live
Le dernier webdocumentaire de la sélection propose de suivre la vie de 16 familles vivant dans 4 bidonvilles de Caracas, Mumbai, Nairobi et Djakarta. A travers des photographies panoramiques, Jonas Bendiksen porte un regard sur les territoires de la pauvreté des grandes métropoles du Sud.
A noter également : la participation du CICR au Visa pour l'image avec une exposition reprenant des photographies de l'ouvrage L'Humanité en guerre. Plus d'informations sur le blog de Frédéric Joli (porte-parole du CICR en France) qui propose, notamment, depuis plusieurs mois de nombreuses interviews d'acteurs et de scientifiques sur la question de l'humanitaire dans les situations de guerre.
vendredi 10 juillet 2009
Les Etats-Unis et la frontière : les murs, urbanisme de paix ou urbanisme de guerre ?
Cette question s'est posée suite à un constat relativement simple : les Etats-Unis utilisent le mur de séparation comme réponse territoriale et politique à deux enjeux sécuritaires divers : un enjeu de sécurité intérieure (la matérialisation de la frontière Etats-Unis / Mexique) et un enjeu de sécurité extérieure (la sécurisation et la pacification de l'Irak, tout particulièrement de la capitale Bagdad qui concentre les enjeux politiques, symboliques et médiatiques). Les murs, une réponse uniforme aux insécurités (au pluriel) ?
La question de la matérialisation de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, à travers la construction d'un mur, a fait coulé beaucoup d'encre parmi les journalistes. Le tracé de la frontière actuel a fait l'objet de nombreuses disputes territoriales au XIXe siècle, et ne s'est stabilisé qu'après 1853 (voir l'historique de cette frontière proposé par Fabien Guillot sur son site "Géographie sociale et politique"). Pour Michel Foucher, géographe spécialiste de la question des frontières, "Tracer une frontière est un acte géopolitique par excellence puisqu’il s’agit de délimiter des aires d’exercice de la souveraineté, d’inscrire le politique dans l’espace" (Frontières à retracer : un point de vue de géopoliticien", Frontières et limites, acte de séminaire, Centre Georges Pompidou, Paris, 1991, p. 69). De ce fait, la matérialisation de la frontière ne peut être vue comme une seule politique de sécurité : elle est aussi un symbole très fort pour les populations qui se retrouvent des deux côtés de ce mur-frontière.
Ainsi, la matérialisation de la frontière est un important marqueur spatial de la souveraineté d'un Etat sur son territoire. L'enjeu n'est pas seulement migratoire, il est également symbolique et politique. D'une part, contrôler son propre territoire estun des enjeux de la puissance d'un Etat, d'autant plus fondamental à l'heure d'une forte médiatisation de tous les recoins de la planète, pour un pays comme les Etats-Unis confronté à la recherche du maintien de leur puissance hégémonique. D'autre part, contrôler son propre territoire est également un enjeu politique intérieur, tout particulièrement dans les périodes électorales. Le thème de la sécurité est plus que jamais ancré dans les discours politiques : d'une part, la part de "l'Autre" a toujours marqué l'histoire des hommes, à la fois pour des thèses culturalistes (cet "Autre" aux moeurs et à la culture différentes) et pour des thèses malthusiennes (un afflux massif de populations ne pourra être absorbé, notamment face au manque de ressources qu'il engendrera). Il ne s'agit pas de discuter les bien-fondés et les fantasmes qui formatent ces peurs, mais de constater qu'elles engendrent des représentations particulières (avec un rejet marqué d'un "Autre" mal défini), qui elles-mêmes apppelent des réponses politiques (notamment au gré des enjeux électoraux). Force est de constater que la matérialisation de la frontière Etats-Unis/Mexique correspond à une "demande" en termes de sécurisation du territoire. Demande d'ailleurs précédée d'actions "associatives" (du fait de l'omniprésence de milices privées qui se sont auto-désignées pour assurer la surveillance de la frontière), qui montrent combien la peur d'une perte de souveraineté étatique et de contrôle territorial influence les représentations, et même les actions des habitants proches de la frontière Etats-Unis/Mexique. La matérialisation de la frontière a donc été précédée par une construction mentale (celle d'un "mur perçu", si l'on se réfère au concept de "frontière perçue" et de "frontière vécue") qui s'ancrait dans la société du Sud des Etats-Unis et s'inscrivait dans les pratiques spatiales. Du côté états-unien, le mur a donc été dans les têtes, avant d'être matérialisé. Du côté mexicain, la présence de milices privées a également marqué de longue date (bien avant la construction d'un mur) l'impossibilité ou du moins l'interdiction de passer la frontière illégalement : la frontière était déjà un territoire du danger pour tous les immigrés clandestins. Par conséquent, avant la matérialisation du mur, la frontière Etats-Unis se construisait déjà comme un mur-frontière, tant dans les représentations, dans les discours politiques que dans les pratiques spatiales.
A lire sur le mur-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique :
- "Mexique / Etats-Unis : frontière, immigrations et inégalités sociales...", sur le site de Fabien Guillot Géographie sociale et politique.
- Des documents pédagogiques sur les sites et blogs de différents professeurs d'histoire-géographie : le blog du Lycée Molière de Villanueva de la Cañada ; le blog de M. Augris ; le site de l'académie de Nantes.
Les murs de séparation à Bagdad
Autre forme d'insécurité à laquelle sont confrontés les Etats-Unis, par le biais de leur intervention militaire menée en Irak : le maintien de l'ordre dans une opération militaire. Les murs de séparation sont dotés de plusieurs objectifs : stabiliser la situation entre les communautés qui s'opposent ; empêcher les acteurs déstabilisateurs d'opérer des exactions dans les territoires appropriés par l'autre groupe (quelque soit la façon dont les groupes se définissent en tant qu'ennemi dans une guerre larvée : différenciation politique, sociale, identitaire...) ; permettre aux militaires déployés à Bagdad d'établir des points de contrôle pour canaliser les déplacements urbains... Il s'agit là de la matérialisation de lignes de fracture intraurbaines, c'est-à-dire de frontières mentales qui marquent de fortes ségrégations dans l'organisation structurelle de la ville (et ce bien avant la guerre, qui a été un accélérateur de ces processus de différenciation et de regroupement communautaires).
Pourtant, les murs à Bagdad, comme tant d'autres, sont éphémères : "les frontières étanches n'ont jamais existé"("A bas les murs !", Cafés géo, 4 février 2008). Et les murs appelent également à de nouvelles territorialités entre enfermement (symbolisé par le seuil qu'il faut franchir, avec autorisation, pour pénétrer dans l'autre territoire) et transgression de l'interdit. Que ce soit par l'enclavement du territoire approprié ou par les flux transgressant cet enclavement, le mur laisse des stigmates dans les pratiques spatiales et la configuartion de l'espace socioculturel (voir le billet "La guerre, la ville et le mur" du 22 janvier 2009).
A lire sur le cas des murs de séparation à Bagdad :
- Le blog de Stéphane Taillat "En vérité", tout particulièrement les billets "Murs et mandats : maintien de l'ordre et sécurité à Bagdad" (31 décembre 2008) et "Retour à Sadr City" (15 mai 2008).
- Certains articles du Centre de recherche sur la mondialisation (Mondialisation.ca en français et GlobalResearch.ca en anglais), notamment "Les barrières de sécurité à Bagdad : consécration d'un nouvel apartheid intensifié par la guerre" (Jules Dufour, 26 avril 2007) et "Walls of Apartheid: Ghettoizing Baghdad" (Felicity Arbuhnot, 25 avril 2007).
En détournant le titre de l'ouvrage du géographe Michel Foucher L'obsession des frontières, on peut revenir au questionnement à l'origine de ce billet : aux Etats-Unis, y a-t-il une obsession des murs comme réponse aux insécurités sous des formes diverses ? Bien évidemment, on ne retrouve pas cette utilisation du mur et du barbelé comme outil sécuritaire aux seuls Etats-Unis (les murs en Israël-Palestine, les peacelines de Belfast, la ligne verte de Chypre, la frontière Liban/Israël...) : il s'agit ici de discuter un cas, mais l'étude mériterait d'être approfondie. Que ce soit dans le cas d'une séparation interétatique ou d'une séparation intra-urbaine, le mur a pour fonction de matérialiser la séparation, d'inscrire dans les paysages le cloisonnement des territoires, et de restreindre les pratiques spatiales en imposant un seuil entre deux territoires, qui ne peut être franchi sans autorisation. A l'heure de la globalisation, on assiste à un "retour" de la frontière, et tout particulièrement de la frontière matérialisée. Dans ce cas, le barbelé et le mur sont fortement chargés de symboles : celui d'un entre-soi extrême et d'un enfermement recherché ou imposé. Ainsi, par la barrière, il y a appropriation de la discontinuité entre deux territoires (que ce soient deux Etats, deux quartiers...).
Il est intéressant également de s'arrêter sur les discours qui entourent la construction des murs, et qui dépendent avant tout de l'utilisateur : concerné directement ou non ? D'une part, les murs semblent répondre à des demandes en termes de sécurisation de la part de certains habitants : la zone qui correspond à la juxtaposition entre deux territoires identifiés comme différents (deux Etats, deux territoires communautaires) est représentée comme une zone floue et dangereuse par les habitants. La proximité entre deux populations qui s'identifient nettement comme différentes n'est donc pas recherchée, voire même le plus brutalement rejetée, parce qu'elle est assimilée à une forte insécurité. C'est le cas de la frontière Etats-Unis/Mexique du point de vue des habitants états-uniens. Le point de vue des Mexicains est différent, puisqu'il s'agit pour eux de contrer l'effet positif de la frontière (avec le système de maquiladoras, qui apportent de nombreux emplois dans le Nord du Mexique) en le transformant en grande partie en effet-barrière. D'autre part, les discours des "observateurs", c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas concernés par ces murs dans leurs territoires du quotidien et portent un regard extérieur. Il n'est pas rare de voir des commentaires sur les "murs de la honte" que ce soit pour parler de la frontière Etats-Unis/Mexique, des murs de séparation à Bagdad ou de tout autre mur dans le monde. Ce regard condamne la fin de la proximité, et ainsi l'impossibilité d'un multiculturalisme dans toutes les zones concernées par les murs. Ces observateurs s'interrogent sur la légitimité à matérialiser la séparation, la division, les discordes intercommunautaires.
De ce fait, le regard porter sur les murs-frontières dépend de qui pose ce regard, des intentionnalités des acteurs, de la situation politico-économique... mais également de leur vision du monde et du rôle même de la frontière dans leur espace socioculturel : la frontière est-elle un blocage ou une sécurité ? Se construit-elle en opposition aux modes d'habiter l'espace ou est-elle une légitimation de l'espace approprié ? Dans leur ouvrage Les frontières mondiales. Origines et dynamiques, Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard donnent des exemples particulièrement illustratifs de cette représentation différenciée de la frontière en fonction du rôle que les hommes lui attribuent : "si elle est très visible sur la carte, remarquable par sa linéarité et régularité, la frontière est en revanche, parfois beaucoup plus floue dans l'espace vécu des populations. S. Lima [Stéphanie Lima, 2003, Découpage entre espace et territoire : la fin des limites ? La fin des territoires communaux dans la région de Kayes, Mali, thèse, Université de Poitiers, 532 p. + annexes] démontre que les sociétés rurales africaines continuent de fonctionner en réseau plutôt qu'à l'intérieur de territoires finement délimités. Alors qu'un nouveau maillage communal intérieur est en cours d'élaboration dans la région de Kayes (Mali), les sociétés rurales considèrent ces nouvelles lignes-frontières comme des contraintes, des limites "appauvrissantes". Fondamentalement, l'espace vécu des populations s'inscrit dans la mobilité et les échanges ; une limite nette, tranchée, divise, sépare et appauvrit les sociétés. Telle est la représentation de ces sociétés, non imprégnées historiquement, d'une organisation socio-spatiale aussi cloisonnée et rigide que la nôtre. En France, culturellement, le territoire se conçoit à partir d'un espace approprié et délimité ; au Mali, le territoire est un espace de mobilité, d'échanges, de négociations aux limites souvent floues." (Editions du Temps, collection Une géographie, Paris, pp. 72-73). On peut se demander si le fait d'envisager le mur comme moyen de sécurisation d'un territoire ne provient pas seulement de moyens techniques, mais également de la vision qu'entretiennent les acteurs de la construction du mur vis-à-vis du rôle de la frontière.
Le mur se construit comme une réponse à un "ennemi" perçu, qu'il soit n "ennemi" extérieur (à travers le bétonnage des frontières interétatiques, que ce soit entre les Etats-Unis et le Mexique, ou dans les enclaves européennes de Ceuta et Melilla) ou un "ennemi" intérieur. En ce sens, le mur n'est pas seulement un outil sécuritaire (dans le sens où il n'a pas pour seul but une efficacité vis-à-vis des objectifs sécuritaires qu'on lui attribue), il est également (et avant tout ?) la matérialisation d'un discours politique centré sur les enjeux sécuritaires. "Urbanisme de paix" ou "urbanisme de guerre" : la différence entre les deux conceptions accordées aux mêmes murs par des acteurs différents ne vient-elle pas de la représentation du mur comme outil sécuritaire ou outil de division ? Et derrière, se pose la question de la séparation des groupes d'hommes comme moyen de pacifier une ville, un Etat, une région... Derrière les représentations, se posent de multiples questions quant aux modalités d'intervention d'une force militaire avec ses propres représentations dans une zone où elle doit d'abord apprendre à connaître et comprendre les représentations des habitants.
A lire et à voir :
- "La guerre, la ville et le mur", billet de ce blog du 22 janvier 2009.
- Quelques cartes sur "Frontières et murs" réunies sur le site "Géographie de la ville en guerre" (dont toutes les cartes de l'émission Le dessous des cartes proposées ci-dessous).
- "Pourquoi le retour du thème des frontières ?", Café géo avec Michel Foucher, Daniel Nordmann et Philippe Rekacewicz, 6 octobre 2006.
- Le dossier "La frontière, discontinuités et dynamiques", sur le site Géoconfluences (avec notamment un article d'Olivier Clochard sur les "Jeux de frontières à Chypre").
- Pierre Renno, "Au-delà du mur : Israël face à sa frontière", EchoGéo, Sur le vif 2008, 2008.
- "La frontière, zone de contacts ou zone de ruptures ?", Café géo avec Henri Chamussy, 28 septembre 2001.
Quelques livres récents :
- Michel Foucher, 2007, L'obsession des frontières, Editions Perrin, 250 p.
- Alexandra Novosseloff et Frank Neisse, 2007, Des murs entre les hommes, La documentation française, Paris, 212 p.
- Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard, 2007, Les frontières mondiales. Origines et dynamiques, Editions du Temps, collection Une géographie, Paris, 160 p.
Nouveaux murs
Emission du Dessous des cartes du 8 mars 2007
vendredi 16 janvier 2009
Deux émissions de radio sur Bagdad
France Culture consacre 2 émissions de radio à la ville de Bagdad. L'émission "Métropolitains" du mercredi 7 janvier 2009 (à réécouter en ligne) était consacrée à "L'architecture électique de Bagdad" avec pour invitée Caecilia Pieri (auteur de Bagdad arts déco) qui présente de l'architecture de Bagdad entre 1920 et 1950. L'autre émission sera diffusée le dimanche 25 janvier 2009 (puis il sera possible de la réécouter en ligne) dans le cadre de l'émission "Vivre sa ville", avec pour invités également Caecilia Pieri, et également Yves Aubin de la Messuzière (ancien ambassadeur de France, en poste à Bagdad en 1997 et 1998, spécialiste du Proche-Orient) et Naim Kattan (écrivain québecois né à Bagdad).
