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vendredi 18 mars 2011

Côte d'Ivoire : deux présidents pour un pays ? Retour sur la question de la partition du pays


Ce jeudi 17 mars 2011, 30 personnes sont décédées dans les combats violents qui se déroulés à Abidjan (voir le blog de l'anthropologue Alain Bertho, avec notamment un reportage de France 24). Depuis le mois de janvier 2011, les affrontements post-électoraux en Côte d'Ivoire se sont transformés en véritable guerre civile, opposant les partisans des deux candidats présidentiels, le président sortant Laurent Gbagbo et son opposant Alassane Ouattara. Ces élections, reportées pendant 5 ans, ont fait ressurgir la menace d'une partition, fragmentation politique qui s'est clairement exprimée dans les votes du second tour pour la présidentielle.

Si l'actualité médiatique a été occupée par d'autres événements (les révolutions urbaines dans le monde arabe, puis aujourd'hui le séisme au Japon), il ne faudrait pas s'y tromper : la situation en Côte d'Ivoire ne s'est pas calmée depuis les élections présidentielles, et s'est aggravée de jour en jour. Résultat d'une situation électorale qui a vu deux candidats se considérer légitimement vainqueur des élections (voir les billets "Elections en Côte d'Ivoire : les lieux de la politique et les lieux de la violence", "Côte d'Ivoire : des manifestations pour réclamer les résultats des élections aux violences d'après-résultats ?", et "Côte d'Ivoire : résultats invalidés et fermeture des frontières" : vous pouvez y retrouver des liens vers des articles scientifiques concernant le contexte sociopolitique et des articles de journaux éclairant la situation actuelle). Si les médias ne peuvent pas couvrir toute l'information partout dans le monde (voir le billet "Les médias, la violence, l'événement et le haut-lieu"), cela ne signifie pas la stabilisation de situations complexes, telles que celle que rencontre la Côte d'Ivoire aujourd'hui. Pourtant, l'amalgame entre absence d'informations sur une situation et absence d'actualité dans ce territoire est trop souvent franchi. Un rapide point sur les événements récents en Côte d'Ivoire.



Côte d'Ivoire : des espaces de la contestation électorale
aux espaces de la guerre

Le samedi 4 décembre 2010, les deux candidats du second tour aux élections présidentielles en Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo (président sortant) et Alassane Ouattara, ont tous deux prêté serment (au palais présidentiel d'Abidjan pour Laurent Gbagbo et par courrier pour Alassane Ouattara). Quelques semaines plus tard, la confusion politique règne toujours en Côte d'Ivoire, tandis que des violences éclatent à Abidjan, la principale ville du pays (attention, une fois encore, certains journaux parlent de cette ville comme de la "capitale" ivoirienne, ce qui est faux : si Abidjan est la première ville en termes démographiques et économiques et si elle possède d'importantes fonctions politiques, la capitale n'en est pas moins Yamoussoukro). Ces affrontements vont rapidement gagner l'ensemble du pays (pour exemple, à Duékoué le 3 janvier 2011 et le 5 janvier ; à Oumé le 4 janvier ; à Abengourou et Agnibilékrou le 24 janvier ; à Bondoukou le 1er février ; à Daoukro le 25 février ; ou encore à Gagnoa le 9 mars). De même, à l'échelle d'Abidjan, on observe une diffusion des affrontements entre les milices loyales aux deux candidats, depuis leurs "fiefs" (Yopougon pour Laurent Gbagbo, en périphérie ouest de l'agglomération abidjanaise ; et Abobo pour Alassane Ouattara au Nord de l'agglomération) vers des quartiers moins impliqués dans la vie politique. Pour ne donner qu'un exemple, observer dans le quartier de Treichville (voir par exemple les événements du 21 février), où le repli sur le quartier rythme le quotidien, des habitations brûlées et des violences extrêmes est particulièrement emblématique de la diffusion de la rivalité politique des "quartiers-territoires" (selon l'expression employée par la géographe Elisabeth Dorier-Apprill pour désigner les quartiers appropriés par les milices à Brazzaville lors des guerres civiles des années 1990) des deux candidats à l'ensemble de l'agglomération. Dès lors, la situation a dégénéré en véritable guerre civile, et ce dès le mois de février 2011.


L'expansion urbaine à Abidjan (1930-2000)
Source : Philippe Haeringer, Métropoles en mouvement, IRD.



Il est important de comprendre que le processus de diffusion des affrontements procède d'un changement de nature de ces derniers. Lorsque les manifestations et les violences étaient circonscrites dans des quartiers d'Abidjan ou des villes ivoiriennes qui se contruisent non seulement comme des fiefs électoraux pour tel ou tel candidat, mais surtout comme des territoires appropriés et sous contrôle des candidats et de leurs milices, les affrontements relevaient davantage de la rivalité de pouvoir entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Pour les deux candidats, il s'agissait de se voir conforter dans le poste de président, chacun s'appuyant sur des résultats "officiels" (les résultats proclamant Laurent Gbagbo vainqueur sont appuyés par une instance dont le manque total de neutralité était connu avant même les élections : voir le billet "Le conseil constitutionnel acquis à Gbagbo" sur le blog de Sonia Le Gouriellec, Good morning Afrika). Les deux candidats s'accusant mutuellement d'avoir "bourré les urnes" dans leurs fiefs électoraux respectifs, notamment par la mise en place d'un dispositif milicien empêchant l'accès aux bureaux de vote pour les individus susceptibles de voter contre le candidat auquel est affilié la milice. S'il est probable que les deux candidats est utilisé ce moyen, l'équilibre entre les "truquages" des résultats se sont certainement équilibrés. Pendant les premiers temps (décembre 2010/janvier 2011), les affrontements ont opposé les milices loyales aux deux candidats dans des espaces politiques très marqués politiquement, cherchant ainsi à obtenir la confirmation de leur candidat au poste de président. Néanmoins, cette situation politique instable ne pouvait perdurer, et a dégénéré en véritable guerre civile, les violences atteignant des espaces jusque-là calmes. Aujourd'hui, l'enjeu n'est plus tant de savoir quel candidat obtiendra ce poste, mais de savoir quelles seront les conséquences à court et moyen terme de ces affrontements. Les résultats électoraux mais aussi la géographie des combats depuis février 2011 redessinent, en effet, la partition de la Côte d'Ivoire telle qu'elle s'est construite après les avant-dernières élections présidentielles en 2000 (voir le passionnant article de Christian Bouquet sur Géoconfluences : "La crise ivoirienne en cartes"). Et la question principale qui se pose aujourd'hui est de savoir, qu'il s'agisse de Laurent Gbagbo ou d'Alassane Ouattara, si le futur président pourra contrôler l'ensemble de la Côte d'Ivoire. Et cet enjeu de souveraineté se pose à toutes les échelles : celle du pays (avec une fragmentation politique Nord/Sud) comme à l'échelle de l'agglomération abidjanaise (avec une fragmentation entre "quartiers-territoires" pro-Gbagbo et "quartiers-territoires" pro-Ouattara).

 
Deux présidents pour un pays,
ou pour deux pays ?


La partition de la Côte d'Ivoire : de quoi parle-t-on ?

Cette situation remonte à la crise de 2002, lors de la tentative de coup d'Etat contre le président Laurent Gbagbo. Mais ce coup d'Etat s'ancre lui-même dans une période de crises politiques succesives (voir une chronologie sur le site Géographie de la ville en guerre). Le 7 décembre 1993, Félix Houphouët-Boigny, président à vie de la Côte d'Ivoire depuis l'indépendance du pays, décède. Henri Konan Bédié achève son mandat et est élu président le 22 octobre 1995. Il est retourné par un coup d'Etat mené le 24 décembre 1999. Le général Gueï prend la tête provisoire du pays. De nouvelles élections présidentielles sont organisées à la fin de l'année 2000. Entre temps, le concept d'ivoirité fait son entrée dans la scène politique ivoirienne : il stipule que tout candidat à la présidentielle "doit être Ivoirien de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens et qu'il ne doit pas s'être prévalu d'une autre nationalité", ce qui élimine Alassane Ouattara. Le 22 octobre 2000, Laurent Gbagbo est élu président de la Côte d'Ivoire. Ces élections mettent déjà en scène une division politique dans le pays (voir la carte des résultats de l'élection présidentielle du 22 octobre 2000 proposée par le géographe Christian Bouquet dans le billet "Côte d'Ivoire : résultats invalidés et fermeture des frontières"). Robert Gueï refuse de reconnaître les résultats de ces élections, et des manifestations contre sa tentative de rester au pouvoir ont lieu. En décembre 2000, lors des élections législatives (boycottées par le parti d'Alassane Ouattara), de nouveaux affrontements ont lieu dans les rues d'Abidjan. Après cette crise politique, un premier processus dit de "réconciliation nationale" va être entammé en 2001. Le 5 août 2002, un gouvernement va être formé réunissant tous les partis politiques. Pourtant, la tentative de coup d'Etat des 18 et 19 septembre 2002 contre Laurent Gbagbo va plonger la Côte d'Ivoire dans une nouvelle crise politique, qui va rapidement dégénéré en soulèvement armé. La partition de la Côte d'Ivoire va être la conséquence de ce conflit interne, puisque des "rebelles" (on met les guillemets pour rappeler que cette appelation correspond à un regard, celui des personnes condamnant leurs actes, tandis que les rebelles sont les héros des autres) vont s'emparer de la moitié Nord de la Côte d'Ivoire. Rapidement, des militaires français vont être déployés en Côte d'Ivoire (les premiers renforts arrivent le 22 septembre 2002) par le biais de l'opération Licorne sous commandement français (pour comprendre les enjeux et les engagements des militaires français dans cette force, voir "Enseignements de l'opération Licorne (septembre 2002-juillet 2004)", Cahier du RETEX, CDEF / DREX, juillet 2004). Parallèlement, face à la persistance de l'instabilité politique, une mission de l'ONU (qui implique également des militaires français, sous un autre mandat), l'ONUCI, va être également déployée (l'ONUCI est une mission de maintien de la paix, créée par la résolution 1528 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, adoptée le 27 février 2004, et placée sous le chapitre VII de la Charte des Nations Unies).


Source : Christian Bouquet, "La crise ivoirienne par les cartes",
Géoconfluences, 2007.



La guerre "en soi" n'a duré que 29 jours : "des soldats se sont soulevés dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, simultanément à Abidjan et à Bouaké, et ont attaqué des objectifs ciblés (casernes, armureries, domiciles de responsables de la sécurité d'Etat). Mais, cette fois-ci, ils ont rencontré des résistances dans la capitale économique [Abidjan] où la gendarmerie est restée loyale, et ils ont dû se replier vers le nord dès la fin de la matinée. Les combats dans la ville auraient fait au moins 80 morts parmi les soldats gouvernementaux, mais également quelques victimes de plus grande notoriété : Emile Boga Doudou, ministre de l'Intérieur et homme fort du régime, abattu à son domicile, et surtout le général Robert Gueï, qui avait cherché à se réfugier dans la cathédrale d'Abidjan parce qu'il était inquiet pour sa sécurité, mais qui y avait été débusqué avant d'être tué d'une balle dans la tête. Son corps avait été abandonné dans l'herbe qui borde la lagune Ebrié, tandis que des "hommes en treillis" étaient retournés chez lui tuer son épouse, ainsi que quelques proches et domestiques. Plus chanceux, les deux autres leaders politiques s'étaient mis à l'abri à l'ambassade du Canada pour Henri Konan Bédié, et à l'ambassade d'Allemagne pour Alassane Ouattara. Ce dernier, physiquement menacé par des blindés qui étaient venus défoncer sa maison, devait ensuite être évacué dans des conditions très périlleuses vers l'ambassade de France. Politiquement, la confusion semblait à son comble, et la démocratie au plus mal. [...] En attendant le retour de Laurent Gbagbo, qui devait le jour même être reçu en audience par le Pape à Rome, le gouvernement réagissait en ratissant et en incendiant les quartiers précaires de la ville, supposés être des caches d'armes pour les mutins. Des milliers de pauvres gens, étrangers pour la plupart, faisaient de nouveau l'objet d'une "chasse aux Dioula" devenue dans ce pays une sorte de réflexe" (Christian Bouquet, 2008, Géopolitique de la Côte d'Ivoire. Le désespoir de Kourouma, Armand Colin, coll. Perspectives géopolitiques, Paris, 2ème édition, pp. 91-92 : voir un compte-rendu de lecture de la 1ère édition).

S'en est suivie une "paix armée". Par la suite, les affrontements entre les mouvements pro-Gbagbo et les mouvements dits "rebelles" furent indirects, chacun tentant d'une part d'asseoir son contrôle sur des territoires appropriés, d'autre part de prendre le contrôle des territoires de l'adversaire, là où une faiblesse dans le dispositif sécuritaire de l'ennemi semblait exister. "Les troupes loyalistes et rebelles ne s'affrontèrent jamais frontalement, mais les première stentèrent de reprendre Bouaké, tandis que les secondes firent mouvement vers le port stratégique de San pédro" (Christian Bouquet, "La crise ivoirienne en cartes", Géoconfluences, 4 juin 2007).

Le déploiement de la force Licorne (3.000 militaires français) figea la ligne de démarcation entre le Nord rebelle et le Sud loyaliste, par la mise en place d'un dispositif sécuritaire permettant de contrôler les déplacements des troupes de chacune des parties. Une ligne de non-franchissement fut mise en place, rapidement élargie pour devenir une "zone de confliance" contrôlée par l'Armée française, et séparant le pays en deux espaces politiques.

En octobre 2005, le mandat présidentiel de Laurent Gbagbo prit officiellement fin. Mais les élections présidentielles ont été reportées pendant 5 ans, le temps d'obtenir le désarmement (du moins partiel !) des différentes milices liées à des acteurs politiques et la réunification du pays, mais aussi le temps de préparer des élections. Par exemple, la tenue l'élections en 2009 a été reportée parce que les Ivoiriens ne disposaient pas encore de leurs cartes électorales : pour beaucoup, ils n'avaient pas de papiers officiels - telle qu'une carte d'identité, puisque le renouvellement de celles-ci était bloqué depuis des années par le gouvernement - qui leur auraient permis d'aller récupérer leur carte électorale (voir le billet de Sonia Le Gouriellec sur le processus électoral en Côte d'Ivoire d'après l'analyse d'une modélisation du blog Webthemic). Pendant ce temps, Laurent Gbagbo est resté au pouvoir, non en tant que président intérimaire, mais bien en tant que président. Les élections de 2010, redessinant dans la géographie électorale de la Côte d'Ivoire la fragmentation politique du pays, ont fait réémerger un risque de partition, accentué par l'annonce de deux résultats contradictoires donnant deux présidents à la Côte d'Ivoire.


De la géographie électorale à la géographie des combats : de nouveaux risques de partition de la Côte d'Ivoire ?

Aujourd'hui, l'ensemble du pays est affecté par de violents combats. De la géographie électorale à la géographie des combats, la fragmentation politique de la Côte d'Ivoire se redessine à travers ces affrontements armés et à travers le poids des résultats de l'élection présidentielle, et ce à plusieurs échelles. A l'échelle du pays, on observe une division Nord/Sud qui replonge la Côte d'Ivoire dans l'instabilité politique de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Cette partition se confirme par le poids des milices affiliées aux deux candidats, les Patriotes de Laurent Gbagbo contrôlant majoritairement le Sud du pays, tandis que les milices nordistes sont loyales à Alassane Ouattara. A l'échelle d'Abidjan - qui, si elle n'est pas la capitale politique du pays, reste le principal pôle économique, le principal foyer de peuplement et le lieu où se prennent les décisions politiques (le transfert de la capitale vers Yamoussoukro, village du premier président de la Côte d'Ivoire indépendante, Houphouët-Boigny, étant un échec sur le plan du transfert des responsabilités politiques, beaucoup de ministères étant aujourd'hui à Abidjan, tout comme toutes les ambassades étrangères) -, la "guerre des quartiers" rend impossible le contrôle de l'ensemble de l'agglomération par l'un ou l'autre des deux candidats (Ouattara ne pourra contrôler Yopougon, tandis que Gbagbo sera dans l'incapacité d'asseoir sa souveraineté sur Abobo).

A noter que dès novembre 2010 (avant le second tour de l'élection présidentielle), la Commission Electorale Indépendante (CEI) avait distingué des "zones à risque qu'il faudra absolument couvrir" : la CEI a ainsi "fortement recommandé aux observateurs de se déployer dans certaines zones qui, après le 1er tour, ont été présentées comme des zone à forte perturbations. Il s’agit des zones forestières comme San Pédro, Tabou, Sassandra, Divo, Gagnoa, la région des Savanes, du Denguélé et le District d’Abidjan dans des quartiers comme Port Bouet, Abobo, Adjamé, Yopougon et les différentes cités universitaires". Il s'agissait alors des zones où les habitants risquaient de ne pas pouvoir se rendre librement aux bureaux de vote, en fonction de leur appartenance identitaire et politique. Cette géographie des risques électoraux correspond également à la géographie des contestations des résultats électoraux (dans la mesure où il s'agit de fiefs électoraux et miliciens de l'un ou l'autre des candidats) et aujourd'hui à la géographie des combats.

L'instabilité politique se traduit dans les territoires du quotidien : les affrontements armés créent une géographie de la peur et redessinent les équilibres sociaux et culturels. Les déplacements de populations consécutifs aux affrontements tendent à homogénéiser certaines villes ivoiriennes ou certains quartiers d'Abidjan (voir, à ce propos, l'entretien croisé entre l'historienne Véronique Tadjo et le sociologue Michel Galy réalisé par RFI le 16 mars). En effet, les populations se retrouvant en situation de minorité dans un quartier, une ville ou un espace rural, tendent à se déplacer, par peur des représailles des miliciens qui ont pris le contrôle de leur espace de vie. Dès lors, les populations pro-Gbagbo fuient le Nord de la Côte d'Ivoire ou un quartier comme Abobo à Abidjan ; tandis que les populations pro-Ouattara fuient le Sud du pays ou un quartier abidjanais tel que Yopougon. Plus encore, ces déplacements forcés sont le résultat d'une assimilation de l'identité à l'appartenance politique : des populations qui ne se sentiraient pas concernées par les rivalités de pouvoir entre les deux candidats se retrouvent ainsi assimilées à l'un ou l'autre en fonction de leur ethnie, qui les définit comme "nordistes" ou "sudistes". De fait, la crise ivoirienne provoque des flux importants de déplacés (à l'intérieur des frontières de la Côte d'Ivoire) et de réfugiés (vers l'extérieur du pays). L'insécurité grandissante provoque également des risques alimentaires et sanitaires très graves, les habitants s'enfermant de gré ou de force dans leur habitat, du fait des combats dans la rue et de la levée d'un couvre-feu (voir, à ce propos, les vidéos du 5 à 7 du CICR du 3 mars 2010 sur l' "Action humanitaire en milieu urbain : quels défis ?", sur le blog de Frédéric Joly).


==> Si l'actualité médiatique s'est quelque peu détournée de la Côte d'Ivoire, les combats qui  déchirent actuellement le pays renforcent le risque d'une instabilité politique et d'une grave crise sociale et humanitaire sur le long terme.


mercredi 30 juin 2010

Géographie de Bagdad (1) : Bagdad, une ville morcelée

L'émission Planète Terre sera consacrée ce mercredi 30 juin 2010 à la "Géographie de Bagdad", avec pour invité Hosham Dawod (ingénieur de recherches au Centre d’études interdisciplinaires des faits religieux (CEIFR) du CNRS, il a notamment co-écrit avec Hamit Bozarslan, La société irakienne. Identité, pouvoir et violence, Karthala, 2003 ; et dirigé l'ouvrage Tribus et pouvoirs en terre d'Islam, Armand Colin, 1970). L'émission peut être podcastée, ou écoutée en ligne pendant un mois sur le site de France Culture.

A lire sur le blog de Sylvain Kahn, Globe, un passionnant billet sur "Bagdad, ville morcelée", qui revient sur les processus de fragmentations dans la ville de Bagdad, renforcées par la présence de murs, par la violence, mais surtout par la peur. Le billet est illustrée de cartes et de reportages passionnants !


Source : Le Monde, 11 avril 2007.
Publié dans "Bagdad, ville morcelée", Sylvain Kahn, Globe,30 juin 2010.



vendredi 8 janvier 2010

La guerre, la ville et les mobilités


Dans la série des billets consacrés à l'analyse d'une thématique au prisme du lien entre ville et guerre, toujours en référence à l'ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat (Odile Jacob, 2002), voici quelques éléments de réflexion sur les mobilités des habitants dans les villes en guerre. Si l'on présente souvent les mobilités des militaires d'une force intervenant dans les villes dans l'objectif d'un rétablissement de la paix, ce billet se propose de présenter quelques points sur les mobilités éprouvantes des habitants eux-mêmes qui voient leurs pratiques spatiales totalement bouleversées par la guerre au sein de leur espace de vie. Les mobilités sont éprouvantes dans le sens où elles ne recouvrent pas seulement des logiques de transport et de modalités de déplacements, elles sont aussi un vécu qui met en scène à la fois les pénibilités ordinaires (dues aux inégalités sociospatiales de la ville) et les pénibilités "extraordinaires" (dues aux recompositions spatiales dans la guerre). On postule donc pour trois types de mobilités éprouvantes dans la ville en guerre : les mobilités restreintes, les mobilités contraintes, et les mobilités forcées.



Les mobilités restreintes dans une ville en guerre

Par mobilités restreintes, on entend les mobilités "ordinaires" (celles qui définissaient les pratiques spatiales dans le contexte de l'avant-guerre) bouleversées par l'émergence de nombreuses lignes de fracture (qu'elles soient matérialisées comme les lignes de front, les barricades, les murs... ou qu'elles soient vécues comme des frontières immatérielles) qui restreignent les espaces de vie des habitants. La guerre crée ou exacerbe ainsi des frontières vécues qui se juxtaposent aux inégalités sociospatiales de l’avant-guerre : on retrouve ici les questionnements (voir les billets "Villes en guerre et fragmentations" et "Lignes de fractures et fragmentations : "l'éclatement" de la ville dans la guerre") sur le "quartier-territoire" en tant que territoire du quotidien dans lequel les habitants se replient au gré de la dangerosité réelle (celle des combats) et vécue (fruit de la peur). La fragmentation de la ville en guerre permet ainsi d’analyser les "territoires interdits" et les modalités de la privation de la liberté de déplacement, entre interdiction par les groupes armés et interdiction vécue en fonction de l’appartenance ethnique, sociale et/ou politique des individus. Une géographie de l’enfermement se dresse alors à plusieurs échelles : celle de l’habitat (qui met en scène une dialectique dedans/dehors) et celle du quartier. A l’échelle du quartier, une profonde injustice spatiale se dessine en fonction de la place de l’individu dans la société, qui "formate" ses mobilités au prisme du degré de dangerosité que représente pour lui le quartier. Certains hauts-lieux de l’enfermement paraissent "évidents" (tels que les barricades ou les murs) ; d'autres semblent être au contraire des hauts-lieux de l’échange (tels que les ponts, comme dans le cas de Mitrovica : voir le billet "Des ponts entre les hommes"). La question des mobilités restreintes permet ainsi de questionner les inégalités spatiales dans les territoires du quotidien au prisme de l’appartenance communautaire, sociale et politique : l'enfermement n'est pas le même en fonction des catégories (culturelles bien sûr, mais aussi sociales et politiques) auxquelles les individus appartiennent. La géographie du danger dans les villes en guerre met ainsi en scène des inégalités dans les pratiques spatiales quotidiennes.



Les mobilités contraintes dans une ville en guerre

Par mobilités contraintes, on entend celles qui sont nécessaires à la survie des habitants dans une ville, malgré la guerre et les risques d'être pris dans des combats. Ainsi, l'entre-soi est poussé à son extrême au point que la maison ou l'appartement devient un sanctuaire, un refuge, et que franchir le seuil de cet habitat est synonyme de mise en danger. La rupture entre espace privé et espace public ne se fait plus alors seulement en termes de discontinuité entre espace de l'intime et espace partagé, mais également entre espace-sanctuaire et espace menaçant. Bien évidemment, la maison comme espace-refuge repose à la fois sur des réalités et sur des représentations : si les murs de la maison protègent en partie, ils ne sont pas imperméables, et les intrusions dans l'espace de l'intime sont nombreuses dans les villes en guerre, que ce soit par le fait de bombardements ou par les entrées de miliciens (l'exemple du siège de Sarajevo est, à ce titre, particulièrement éloquent : voir le billet "Vivre la ville sous le feu"). Néanmoins, sortir de cet espace privé confronte l'individu à des dangers plus importants quantitativement, avec le risque d'être pris dans une fusillade. L'approvisionnement de la maison ou de l'appartement en vivres, en médicaments et en eau contraint l'individu à sortir de cet enfermement pour se positionner dans les territoires du danger. C'est pourquoi, on parle ici de mobilités contraintes, dans la mesure où l’individu ne peut se passer de telles mobilités pour sa survie. Ce type de mobilités questionne les solidarités et les rivalités qui se mettent en scène, ainsi que les trajectoires des habitants pour leur survie, dans des villes où la territorialisation par la violence fragmente les territoires du quotidien, et où la question de l’accessibilité aux besoins fondamentaux (manger, se guérir…) provoque des déplacements durables au sein du "quartier-territoire". Cette restructuration des territoires communautaires permet également de montrer l’existence d’une inégalité sociale dans les mobilités, et ce malgré une guerre qui pourrait laisser à croire que chacun est touché de manière similaire par les violences.



Les mobilités forcées dans les villes en guerre

On entend par mobilités forcées les mobilités effectuées sous la menace des combattants, ou vécues comme telles. De tels déplacements se font dans l’urgence de la menace, sans que la trajectoire ne soit préparée ou contrôlée : or, l’itinéraire dans une ville en guerre reste un enjeu de survie. Il s’agit ici de confronter les habitants dans la place qu’ils occupent au sein de leur ville, de la société urbaine et du "quartier-territoire" pour montrer en quoi les écarts de traitement par les belligérants conditionnent le ressenti vis-à-vis des mobilités. Ces mobilités forcées provoquent donc des déplacements dans la ville en guerre qui amplifient le regroupement communautaire et l’homogénéisation des "quartiers-territoires". Ces mobilités forcées dans les territoires du quotidien sont donc productrices d’une géographie de l’enfermement à l’échelle du quartier, au prisme des (im)possiblités des habitants à se trouver libres de leurs déplacements. Les mobilités forcées sont donc vécues comme éprouvantes dans la mesure où elles obligent chacun à être soumis au contrôle des belligérants s’étant appropriés le "quartier-territoire", au point que les habitants subissent des réglementations dans leurs déplacements "ordinaires", c’est-à-dire ceux relevant du quotidien malgré la guerre.



=> Ces quelques remarques sur les mobilités dans les villes en guerre permettent de questionner l'approche spatiale des mobilités. S'il paraît évident que la géographie analyse avec pertinence les mobilités, on peut ainsi s'interroger sur l'impossible immobilité des individus, même lorsqu'ils vivent dans des villes en guerre où mobilités riment avec dangerosité.



dimanche 17 mai 2009

La guerre, la ville et les déplacés


La question des déplacés se pose tout autant dans la ville-refuge que dans la ville-cible. Pour la ville-refuge (c'est-à-dire la ville épargnée par les combats qui s'érige en sanctuaire, en havre de paix), le lien entre cette "sanctuarisation" de la ville et l'arrivée massive de déplacés (mais également de réfugiés, traversant les frontières, comme le montre le cas d'Abéché à l'Est du Tchad qui accueille de nombreux réfugiés du Soudan voisin) paraît relativement évident. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer le fait que ce phénomène se développe également dans la ville-cible. D'une part, la ville garde son attraction malgré la guerre. La ville peut être un relais (plus ou moins temporaire) dans le déplacement. La ville (tout particulièrement la très grande ville) peut également garder son attractivité face à un exode rural qui se poursuit ou qui se renforce pendant la guerre (surtout si la zone de combat ne se limite pas à la ville). D'autre part, des déplacements peuvent se faire à l'intérieur de la ville, renforcés par les actions miliciennes. La logique de peur provoque chez les habitants d'une ville des stratégies de survie qui les pooussent à abandonner leur domicile pour se rendre dans des lieux jugés plus sûrs. Cette recherche de la sécurité est dictée par 2 principales logiques : l'entre-soi communautaire (la peur de se retrouver en situation de minorité dans un quartier tend à reforcer l'homogénéisation communautaire dans la ville) et la fuite de la zone ou des zones de combat à l'intérieur de la ville.



Déplacés forcés / déplacés contraints

La géographe Liliane Barakat (professeur à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth) propose une typologie des plus intéressantes sur les déplacés pendant une guerre, en analysant le cas particulier des villes libanaises, dans son article "Lieux d'origine et zones d'accueil" (Annales de Géographie, année 1989-1990, volume 10-11, Université Saint-Joseph, Beyrouth, pp. 69-78). Dans cet article, elle distingue déplacés forcés et déplacés contraints dans le cas de la guerre au Liban (cliquez sur le texte pour l'agrandir). Dans les deux cas, ces déplacements répondent à des stratégies de survie, mais impliquent des lieux d'accueil différenciés. L'article de Liliane Barakat démontre bien que les conséquences pour la ville d'accueil ne dépendent pas seulement du lieu d'origine des déplacés et de leur situation socio-identitaire, mais également des conditions de leur départ. Les déplacés dans la guerre agissent donc en fonction de deux types de contraintes qui s'expliquent par des rythmes différents.



Les déplacés contraints

Ce sont des personnes qui prennent le temps de préparer leur départ. Dans le contexte de la guerre, elles ressentent leur insécurité et la fragilité de leur situation. Elles quittent leurs maisons soit parce qu'elles se situent à proximité d'une zone de combats (et donc anticipent le déplacement de la zone de combats), soit parce qu'elles sont en position de minorité dans leur lieu de vie (et donc anticipent les violences pratiquées par les milices contre "l'Autre", quelque soit la façon de définir l'identité et les minorités). Si le traumatisme de la fuite et de l'abandon de sa maison (territoire de l'intimité par excellence) n'est pas moins grand que dans le cas des déplacés forcés, les déplacés forcés peuvent néanmoins prendre des affaires, réunir leurs richesses (financières mais aussi affectives) avant leur départ. Selon les situations sociales, les déplacés contraints peuvent soit gérer eux-mêmes leurs logements dans la zone d'accueil, soit faire appel à un réseau de soidarité (le plus souvent familial). Ils peuvent donc se retrouver dans des quartiers très différents de la ville d'accueil. Néanmoins, l'important pour eux est de s'installer dans une zone où ils se sentiront en sécurité : le lieu d'accueil correspond également à leur perception de l'insécurité dans la zone d'accueil. Une fois déterminée la zone de destination (une ville, une région), les déplacés contraints prennent le temps de choisir (au moins dans leurs intentionnalités, bien que la situation sociale de certains ne puissent réellement leur permettre de réaliser ce choix) le lieu plus précis de leur installation (un quartier, voire un micro-quartier) en fonction du degré de dangerosité (réel ou perçu) que représenterait cette nouvelle installation.



Les déplacés forcés

Ce sont les personnes qui fuient leur habitation dans une situation d'urgence. Bien que le départ corresponde là aussi à des logiques de peur et à des stratégies de survie, il se fait sans que les déplacés n'aient le temps de prendre leurs affaires (abadonnant richesses financières et affectives) ou de préparer leur arrivée. Si certains de ces déplacés peuvent être accueillis dans leur famille, la plupart doivent faire face à une absence de logement. La ville-refuge est fragilisée par l'arrié massive de ces déplacés et ne peut mettre en place une politique de construction de logements face à la situation d'urgence. La ville-cible est encore plus mal lotie, dans la mesure où une partie de ses logements d'avant-guerre est détruite, et qu'elle doit parallèlement faire face à un afflux de population. Et dans tous les cas, les déplacés forcés s'installent dans des conditions trè difficiles : baraques de fortune dans les périphéries de la ville (d'où une bidonvilisation de ces périphéries), logements partiellement détruits dans des zones proches des combats (dans le cas de la ville-cible)...




=> La question des déplacés est l'un des plus grands enjeux de l'immédiat après-guerre en termes psychologiques (traumatismes), de gestion urbaine (paupérisation de certains quartiers, entassement des populations dans de petits logements, habitat illégal, problème d'accès au mrché du travail pour ces nouveaux arrivants...), de rivalités de pouvoir (le pouvoir en place dans l'immédiat après-guerre est souvent rapidement fragilisé par cette question)...


mardi 5 mai 2009

La construction identitaire au Kosovo : logiques territoriales et luttes de pouvoir dans la ville de Mitrovica


Voici le power-point présenté lors du colloque international "Identité et espace" à Reims (22-24 novembre 2006), avec une présentation des enjeux identitaires dans la ville de Mitrovica. Le power-point présente les différents aspects de la mise en scène de la différenciation entre les communautés serbe et albanaise dans la ville de Mitrovica : réappropriation de l'histoire, utilisation de "mythes" identitaires, monnaie, économie, noms de lieux... A noter que ce power-point est issu des travaux de maîtrise et de DEA (et des séjours de terrain qu'ils ont nécessité), et date d'avant l'auto-proclamation de l'indépendance par la communauté albanaise. Néanmoins, la ville de Mitrovica était déjà et reste un verrou essentiel, tout particulièrement dans cet enjeu identitaire, entre deux communautés qui s'affrontent non par les armes, mais à travers les symboles, pour rejeter "l'Autre" hors de cette ville-symbole.




Le conflit du Kosovo s'est avéré être une bataille pour la construction identitaire dans un territoire donné. La communauté internationale a affiché clairement son ambition de recréer – ou plutôt de créer – un Kosovo multiethnique, dans la résolution 1244 des Nations Unies. Mais aujourd'hui, un problème essentiel se pose : qui se reconnaît en tant que Kosovar ? Il semble que la construction identitaire dans le territoire du Kosovo se fasse totalement en décalage avec la volonté de la communauté internationale. Entre luttes de pouvoir, conquête de territoire et tentatives d'appropriation identitaires, l'espace est aujourd'hui en crise, dans la mesure où la construction identitaire est une problématique essentielle des difficultés de réconciliation des communautés du Kosovo. L'espace est devenu un objet de lutte idéologique, puisque chacun tente de le marquer par des symboles (notamment à travers la répartition et l'évolution des bâtiments religieux). Un rapport dominant/dominé s'est donc installé entre les diverses populations du Kosovo, dans une logique de hiérarchisation entre les communautés. Les discours politiques sont empreints de nationalisme, de falsification de l'histoire, et de justification de la présence et de la domination sur le sol kosovar. La ville de Mitrovica, du fait de sa position géographique et de la composition de sa population, est le symbole des divisions identitaires et territoriales, qui bloquent aujourd'hui le processus de réconciliation. Se mêlent de nombreux acteurs (les Albanais, les Serbes, les petites minorités du Kosovo, ainsi que les différents représentants de la communauté internationale, tels que l'ONU, l'OTAN, l'OSCE, les médias, les ONG…), qui ont chacun une vision propre et antonymique de l'identité du Kosovar. Mitrovica est-elle aujourd'hui une ville qui se construit, ou plutôt deux villes distinctes qui essaient d'imposer à l'Autre sa vision identitaire, par une hiérarchisation des populations et une appropriation territoriale ?

L'histoire et les mythes ont une part importante dans la construction identitaire des différentes populations de Mitrovica. En effet, les Serbes enracinent le mythe de leur résistance contre l'envahisseur ottoman à travers la bataille de Kosovo Polje en 1389, qui pourtant a vu des mercenaires serbes du côté du sultan, et des Albanais aux côtés des Serbes. De leur côté, les Albanais se disent descendants des Illyriens, et donc estiment que leur identité repose sur une appropriation spatiale du Kosovo antérieure aux autres populations. Par-dessus ces mythes, se superposent de réels faits historiques qui ont profondément changé la répartition des populations dans l'ensemble de la région balkanique. Au cours du XXème siècle, les flux migratoires et les comportements démographiques sont les principaux facteurs de l'évolution du paysage humain dans la ville de Mitrovica, de sorte à séparer de plus en plus les populations.La guerre du Kosovo est, ainsi, l'apogée d'un siècle de tensions entre deux communautés majoritaires qui s'affrontent pour un territoire donnée. L'espace reflète leur volonté d'ancrer leur identité en opposition à "l'Autre". La ville de Mitrovica devient alors un "terrain de jeu" pour les deux communautés. D'une part, les Serbes tentent de s'approprier par une logique de nettoyage ethnique ce territoire. D'autre part, la réponse des Albanais se fait également dans la violence par l'intermédiaire de groupes paramilitaires. La guerre éclate, jusqu'à l'intervention de la communauté internationale, qui s'interpose entre les communautés et devient un nouvel acteur dans le jeu de construction identitaire dans la province du Kosovo.L'identité est aujourd'hui, encore, au cœur des débats, puisqu'elle est un des enjeux les plus complexes des négociations entre l'ONU et les différents acteurs locaux (gouvernements de Belgrade et de Pristina). Mitrovica peut-elle continuer à vivre comme une seule ville ? Il semble que la ségrégation spatiale est telle qu'il existe une Mitrovicë albanaise au sud, et une Kosovska Mitrovica serbe au nord. Pourtant, les Serbes continuent de fuir la province, tandis que les Albanais se réapproprient l'extrême nord de la ville : l'enjeu est à la fois territorial et symbolique. Il appartient donc à la communauté internationale de "trancher" au cœur de cette situation compliquée : un Kosovo albanais, un Kosovo serbe, ou un Kosovo kosovar ? L'identité reste la principale question qui se pose dans ce petit territoire.


dimanche 8 mars 2009

Les lieux de l'affrontement en Irlande du Nord


Irlande du Nord : une paix fragilisée ?


"La mort de deux soldats dans l'attaque la veille d'une caserne de l'armée britannique en Irlande du Nord, un fait sans précédent en plus de dix ans, a ravivé dimanche [le 8 mars 2009] la crainte d'un retour à la violence et d'une déstabilisation d'un processus de paix encore fragile" (AFP, "Ulster: l'attaque contre une caserne britannique fait craindre pour la paix", 8 mars 2009). L'IRA-véritable (une branche dissidente de l'Armée républicaine irlandaise - IRA) a revendiqué en fin de journée la fusillade (2 morts et 4 blessés graves). Les titres des journaux annoncent l'apparition d'un véritable malaise dans le processus de paix en Irlande du Nord, et une véritable fragilisation de la paix. Derrière le sensationnel journalistique, les enjeux de la crise en Irlande du Nord sont muliples. Voir à ce propos le billet "Géographie politique de l'Irlande du Nord" (6 octobre 2008) et une émission du Dessous des cartes qui résume l'histoire de l'Irlande du Nord.


"Irlande du Nord", Le Dessous des cartes, 5 décembre 1998.
(Retrouvez également les cartes commentées de l'émission).




Les lieux de l'affrontement en Irlande du Nord : enjeux symboliques et enjeux sécuritaires

Les frontières sont bien évidemment un espace de tensions. La géographe Jennifer Heurley a travaillé sur la problématique des effets de frontière qui délimitent l'Irlande du Nord et sur les frontières vécues à l'intérieur de ce territoire (notamment à travers une thèse intitulée Les frontières internes et externes de l'Irlande du Nord. Logiques territoriales et recomposition d'un espace conflictuel, soutenue en 2001, Université Paris-Sorbonne, 459 pages + annexes).

La frontière entre les "deux Irlande" a peu à peu laissé place à sa dimension politique, au profit d'une dimension avant tout économique, constituant ainsi une zone d'échange et non plus une barrière (notamment à travers le processus d'intégration du Royaume-Uni et de l'Irlande dans l'Union européenne). Jennifer Heurley parle ainsi de "dépassement de la frontière" par le biais du recul des entraves à la criculation (les passages sont désormais totalement ouverts). Néanmoins, certains marquages territoriaux (tels que des panneaux, mais également des "control zone") subsistent, rendant ainsi la frontière visible. Mais, d'une manière générale, la frontière entre les "deux Irlande" s'est recomposée en se transformant avant tout en discontinuité économique (notamment comme frontière monétaire). Les travaux de Jennifer Heurley montrent que les habitants les plus jeunes (moins de 30 ans) sont moins sensibles à un effet barrière, et en cela l'atténuation de l'effet barrière.

Parallèlement, les frontières vécues intérieures, qui n'ont aucune réalité juridique, se sont faites de plus en plus "oppressantes" dans les logiques territoriales, au point de recomposer les territoires et les pratiques spatiales. Dans les villes, la ségrégation spatiale entre les communautés catholiques et protestantes est toujours très forte et marquent les pratiques spatiales des habitants. Les peacelines, murs construits à des fins sécuritaires, font ainsi partie intégrante de la recomposition territoriale des villes d'Irlande du Nord, et marquent de réelles discontinuités dans le paysage urbain et dans des pratiques spatiales des habitants. Voir, à ce propos, "La guerre, la ville et le mur" (billet du 22 janvier 2009). Les tags et les peintures sur ces peacelines reflètent également une volonté forte de mise à distance de l' "Autre" et de non-partage de l'espace urbain.

Autre lieu de tensions et de symboles : les rivières. Dans le contexte de ségrégation spatiale intercommunautaire, les murs ne sont pas les seuls à matérialiser la distanciation (on retrouve cette problématique de la rivière et du pont dans de nombreuses autres villes en guerre, telles que Mostar en Bosnie-Herzégovine ou Mitrovica au Kosovo). Sans tomber dans le déterminisme spatial, la rivière peut constituer une discontinuité territoriale à partir du moment où des hommes l'instrumentalisent comme telle. L'article de Jean-Paul Haghe et de Jean-Claude Vimont, 2002, "Les rivières d'Irlande du Nord et les affrontements intercommunautaires" (Trames, n°10), montre combien les rivières peuvent devenir des frontières vécues au gré des recompositions territoriales et de l'effet d'enfermement volontaire recherché en termes de sécurisation (vivre dans MON territoire et non dans le territoire de l' "Autre" où je me sens en insécurité).

Enfin, les territoires militaires sont bien évidemment des espaces de tension. Symboles de la présence britannique en Irlande du Nord, ils sont les cibles-symboles (comme l'a montré l'attentat de ce dimanche 8 mars 2009) de l'opposition à cette présence et de la lutte séparatiste. Ce sont en effet de parfaits géosymboles de la souveraineté du Royaume-Uni sur l'Irlande du Nord.



A lire :

jeudi 29 janvier 2009

Les frontières urbaines de l'ex-Yougoslavie : Mostar, Sarajevo, Mitrovica...


Voici un extrait du livre de Michel Sivignon Les Balkans : une géopolitique de la violence (Belin, collection Mappemonde, Paris, 208 pages) sur les frontières urbaines dans les pays de l’ex-Yougoslavie, qui est particulièrement illustratif de l’inscription spatiale des lignes de fracture entre les communautés et des impacts sur les recompositions territoriales en cours. "La frontière est aussi dans les têtes".

Voir également la note de lecture publié sur le site des Cafés géo. "Aux portes de l’Europe riche, s’est jouée il y a quelques années une guerre aujourd’hui oubliée et dont il ne reste que des stigmates. Les Balkans sont devenus une sorte de « terra incognitae » dans l’imaginaire collectif de l’opinion publique européenne. Pourtant, cette aire régionale soulève de nombreux défis dans la construction européenne. Le dernier ouvrage de synthèse consacré aux Balkans datait de 1994 (Georges Prévélakis, 1994, Les Balkans, Nathan, collection Géographie d’aujourd’hui, Paris, 192 p). Depuis, des ouvrages d’histoire et de relations internationales ont été publiés sur les Balkans, les guerres qui ont déchiré cette région et les enjeux actuels de l’instabilité de cette région, mais bien peu de géographie." Lire la suite.



Les frontières urbaines

"Les guerres yougoslaves ont pris la forme de luttes urbaines. Le contrôle des villes a été un enjeu militaire et politique très important. L’exemple le plus connu et le plus violent est celui de la lutte pour Sarajevo, matérialisé par le siège mis par les Serbes d’un centre-ville habité en majorité par des Musulmans. Ce siège a duré trois ans. Mais il n’est pas le seul. Durant le conflit de Croatie, il y eut le siège de Vukovar et celui de Dubrovnik et pendant la guerre de Bosnie, la bataille de Mostar entre Croates et Bosniaques.

En outre, dans certains cas, il n’y eut pas de conflit ouvert ou déclaré mais une sorte de préparation à d’éventuels affrontements futurs : certaines villes sont ou ont été des lignes de front telles Mitrovica au Kosovo et Tetovo en Macédoine.

Il s’agit de villes multiethniques, avec des quartiers ethniquement homogènes et des quartiers mixtes, et avec un centre-ville qui est toujours un enjeu de grande valeur. Ainsi à Mostar, ville principale de l’Herzégovine et à ce titre revendiquée à la fois par les Croates et par les Musulmans. Mostar est une ville qui de longue date était divisée en un centre historique et touristique de population musulmane et des quartiers de la rive occidentale de la Neretva, avec leur propre centre-ville de population croate. Les affrontements entre Croates et Musulmans, pour la maîtrise de la ville ont abouti à la destruction par l’artillerie d’une grande partie du centre et de son quartier ancien et du pont qui en était le symbole. Depuis, le pont aussi bien que les bâtiments du centre ancien ont été reconstruits. Mais de très vastes bâtiments de l'époque austro-hongroise, à finalité administrative ou militaire, restent détruits avec leurs façades béantes, et les ruraux ont afflué. Aujourd'hui, la ville est majoritairement croate, mais le centre historique est musulman ou si l'on préfère bosniaque. En outre, la population a totalement changé : on estime que 60 % de l'ancienne population est partie : les Serbes, entre autres, ont quitté la ville.

Sarajevo se place dans la même catégorie que Mostar. Elle était une ville multi-ethnique, avec une majorité relative de Musulmans (49,2 %), une forte minorité serbe (29,8 %), une population dite "yougoslave" qui témoignait des mélanges et en particulier des mariages mixtes (10,7 %). Les Croates ne représentaient que 6,6 %. Or le siège de trois ans et demi, les bombardements d'artillerie, les tirs de snipers et les violences diverses qui l'ont accompagné et qui aboutissent vraisemblablement à 10.000 morts, ont eu pour conséquence le départ de la quasi-totalité de la populaion serbe. On estime que 10.000 Serbes restent dans la ville, alors qu'on en comptait 157.000 au recensement de 1991. Sarajevo, dont on avait voulu faire un symbole d'une Bosnie multi-ethnique, est devenue très majoritairement musulmane (environ 85 %). Cette transformation est le résultat du départ des Serbes et de la disparition de la catégorie "yougoslave", mais surtout de l'afflux de musulmans venus des campagnes où ils ont été chassés par les opérations de purification ethnique ; les vieux Sarajéviens se plaignent, indépendamment de leur appartenance communautaire, de la disparition des civilités urbaines, due à l'afflux de ruraux mal dégrossis. La frontière entre entités laisse du côté de la Fédération [croato-bosniaque] la totalité du centre et la plus grande partie des faubourgs, sans compter l'aérodrome et la gare ferroviaire. Mais la ligne rase de près la ville laissant les faubourgs méridionaux tels que Lukavica ou Grlica du côté de la Republika Srpska. Même si les taxis ou voitures particulières franchissent sans encombre la ligne, les deux entités fonctionnent très largement de manière autonome. Les divers accords conclus entre les deux entités sous l'égide du Haut Représentant de l'ONU prévoient le retour des réfugiés dans leurs habitations antérieures. Dans les faits ces retours s'effectuent de façon limitée, parce que les habitations sont occupées et qu'on craint la discrimination en matière de logements, de travail, de santé, et souvent de façon provisoire, le temps de vendre ses biens.

En outre, Sarajevo est une étrange capitale. Elle est la capitale fédérale mais les affaires communes sont limitées au minimum : affaires étrangères, monnaie, transports internationaux. L'unification de la police pose de redoutables problèmes et les transports sont loin d'être coordonnés : par exemple les bus pour Belgrade partent de la partie serbe et d'elle seule. Le chemin de fer ne relie plus Sarajevo à Belgrade. Les liaisons avec Belgrade sont seulement aériennes.

D'autres villes n'ont heureusement pas eu à subir les bombardements. Mais la ségrégation ethnique est à l'oeuvre.

Mitrovica, au Kosovo est typique de cette situation [Bénédicte Tratnjek, "Le nettoyage ethnique à Mitrovica : interprétation géographique d'un double déplacement forcé", Bulletin de l'Association de géographes français, 2006-4]. Elle est située dans la vallée de l'Ibar, à la limite du Kosovo serbe au nord et du Kosovo albanais au sud. Sa population approcherait 80.000 habitants. La majorité de la population est albanaise et les Albanais dans leur majorité habitent le sud de la ville, au sud du coude de l'Ibar. Les Albanais seraient un peu plus de 60.000. Au nord et à l'ouest de l'Ibar s'étendent les quartiers serbes (20.000 personnes). La division n'exclut pas la présence d'un quartier serbe isolé au milieu des Albanais et inversement.

Un quartier albanais de quelques tours est inclus dans le quartier serbe du nord : la force d'interposition leur a construit une passerelle pour les désenclaver. Cette simple opération exprime l'état de tension entre les deux communautés. Les transports urbains sont assurés par deux compagnies différentes qui ne franchissent pas la limite. Cette limite n'a bien entendu aucun statut officiel [Bénédicte Tratnjek, "La répartition des communautés dans la ville de Mitrovica, reflet du déchirement ethnique dans le Kosovo actuel", L'ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton, Paris, L'Harmattan, 2005]. Elle est symbolique des oppositions entre Serbes et Albanais au moment où le Kosovo vient de déclarer son indépendance. Elle traduit les conséquences de deux décennies de luttes qui ont culminé en 1998-1999 au moment où Milosevic a entrepris de vider le Kosovo de sa population albanaise.

A Tetovo, en Macédoine, la situation n'est pas loin de rappeler celle de Mitrovica [François Bourvic, "La ville de Tetovo (Macédoine), entre conflit ethnique et crise économique", L'ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton, Paris, L'Harmattan, 2005]. Ici les tensions ethniques entre Albanais et Slaves macédoniens se sont en principe apaisés depuis les affrontements de 2001. Elles restent en fait fort vives. Là encore des signes paysagers qui disent les appartenances ethniques se sont de plus en plus marqués : slogans politiques, usage de l'alphabet cyrillique du côté macédonien, de l'alphabet latin du côté albanais, mais aussi manière différente de considérer l'extérieur : murets fermés autour des maisons albanaises, jardins ouverts du côté macédonien.

Mais ici (et sans doute ailleurs aussi !) la lutte ethnique se double d'une lutte économique : le centre de la ville, c'est-à-dire l'avenue Marsala Tita appartenait aux Macédoniens. Les Albanais sont en train d'en prendre le contrôle. Cette progression reflète d'abord la progression démographique, qui elle-même provient de leur natalité beaucoup plus élevée que celle des Macédoniens. Les Albanais sont 63 % dans la ville en 2002, alors qu'ils n'étaient que 59 % en 1994. La population macédonienne a même diminué en nombre absolu, à cause de l'émigration. Pourtant le taux de chômage est très élevé et les activités illégales, voire celles du crime organisé (contrebande, trafic d'armes et de drogue) constituent une importante source de revenus, mais contribuent aussi à donner à la ville une image détestable.

Devant cette permanence de divisions spatiales qui ne paraissent pas à la veille de s'effacer, on peut sans doute espérer qu'il s'agit d'une situation transitoire. Est-ce si sûr ?"



A noter que ce paragraphe est doté de nombreux encarts (sous forme de témoignages) et cartes des plus illustratifs quant à l'efficacité géographique de la guerre dans les espaces de vie et les mobilités urbaines. Un livre qui présente de nombreux aspects originaux et éclaire par la démarche géographique les enjeux actuels des Balkans !


jeudi 22 janvier 2009

La guerre, la ville et le mur


En référence à l'ouvrage La guerre, la ville et le soldat de Jean-Louis Dufour (véritable référence pour ce blog !), ce billet se propose de poser quelques réflexions sur la place des murs dans les villes dans la guerre et après la guerre. Un sujet pas si classique qu'il n'y paraît, en tout cas le plus souvent abordé sous le seul angle de l'urbanisme et de la sécurisation de la ville. Pourtant, les problématiques sur le mur dans la ville en guerre ne pose pas seulement la question des nouveaux murs, mais également celle des destructions de l'espace de vie et des inégalités spatiales dans le cadre de la reconstruction ; ainsi que celle des murs déjà existants comme objet d'une appropriation spatiale et symbolique.



Les murs : un urbanisme de guerre ou un urbanisme de paix ?

La tentation des murs semble être de plus en plus marquée dans la résolution des conflits. Deux logiques s'affrontent : le mur dans la guerre et le mur pour la paix. Dans les 2 cas, le mur est construit pour séparer des populations qui s'affrontent. Mais l'objectif est différent : les murs construits par les belligérants dans la guerre oeuvrent pour une séparation continue dans le temps, pour une différenciation spatiale matérialisée et pour le rejet volontaire de l'Autre. Les murs construits par les acteurs du rétablissement de la paix (que ce soient des acteurs locaux ou extérieurs) ont un autre objectif : séparer n'est pas l'objectif mais le moyen, il s'agit ici de sécuriser les territoires urbains. La matérialisation de la mise à distance entre les communautés est conçue comme temporaire, comme une étape dans le processus de paix. La question de la durabilité prévue par les acteurs différencie ces 2 types de construction, bien que la finalité - la séparation - soit la même. La séparation des communautés par des murs amène la ville à se fragmenter et cloisonne des territoires-quartiers. La mobilité des habitants se retrouve particulièrement réduite par l'érection de ces barrières physiques, puisque passer dans le territoire de "l'Autre" impose de franchir un seuil matérialisé. "Car l’idée de mur inclut sans exception un double sens : l’entrée et la sortie, ce qui revient au contrôle « absolu » de l’espace du soi" (Pierre Gentelle, "Le Mur, marque essentielle de l'Homme sur la Terre", Cafés géo, rubrique Les lettres de Cassandre, 20 janvier 2009). Les espaces de vie se renferment de plus en plus sur le territoire communautaire à mesure que le mur s'impose dans le paysage urbain, au point de rendre difficile l'échange entre les populations, et de ce fait leur réconciliation.

Les exemples de murs construits dans les villes en guerre ou dans les villes de l'immédiat après-guerre sont très nombreux et révèlent ces 2 types de stratégie : murs dans la guerre et murs pour la paix. A Belfast, les "murs de la paix" ont été érigés pour se protéger de "l'Autre" dès la fin des années 1960. "Les murs de la paix apparaissent en août 1969, date à laquelle la Royal Ulster Constabulary (police) perd le contrôle de la sécurité en Irlande du Nord. L’armée est envoyée dans les rues de Belfast pour protéger les catholiques d’attaques protestantes. Pour y parvenir, ils construisent des murs dans certains quartiers. Ils sont la première manifestation matérielle d’une division de la société qui prend ses racines dans l’histoire nord-irlandaise" (Estelle Epinoux, 2001, "Les murs de la paix en Irlande du Nord", Guerres mondiales et conflits contemporains, n°201, 2001-1, p. 23-33). Pourquoi parle-t-on de "murs pour la paix" dans le cas de Belfast ? (A ce propos, l'article de Florine Ballif, docteur en géographie, "Belfast : vers un urbanisme de paix ? Les recompositions spatiales au sortir de la guerre civile", Annales de la recherche urbaine, n°91, décembre 2001, dossier "Villes et guerres", pp. 53-60 ; ainsi que sa thèse : Les peacelines de Belfast. Du maintien de l'ordre à l'aménagement urbain (1965-2002) soutenue en 2006). Parce que ces murs ont été construits dans le but de pacifier la ville de Belfast : séparer les communautés pour rétablir la sécurité dans la ville. De la ligne verte à Nicosie aux barrières de sécurité à Bagdad (voir à ce propos le blog de Stéphane Taillat, doctorant travaillant sur la contre-insurrection en Irak), la guerre et l'immédiat apr-sguerre sont de plus en plus marqués par la construction de murs comme "solution" politique, soit pensée par les belligérants pour marquer leur appropriation spatiale sur un quartier, soit par les acteurs de la pacification comme moyen de sécurisation de la ville. Gilles Fumey a montré combien ces murs n'étaient que temporaires : "les frontières étanches n'ont jamais existé"("A bas les murs !", Cafés géo, 4 février 2008). Néanmoins, ces murs, une fois détruits, marquent les esprits, ont reformaté les pratiques spatiales des habitants, accentué la peur de "l'Autre" en isolant chacune des communautés et anéantissant le rôle de lieu d'échanges qui définit la vie citadine, et au final s'ancrent dans les espaces de vie durablement.




Les "murs de la paix" à Belfast (France 24 - 9 avril 2008)






Et les autres murs ?

Mais la problématique des murs dans la ville en guerre ne se pose seulement en fonction de la construction des murs de séparation. Les murs détruits sont un premier angle d'approche, bien connu, qui permet d'évaluer le coût de la reconstruction, non seulement en termes économiques, mais également en termes de drame humain. Les études sur la reconstruction du bâti sont nombreuses. L'urbanisme peut d'ailleurs être utilisé comme un moyen pour poursuivre la guerre dans la paix, non seulement à travers des barrières de séparation, mais également "la reconstruction exprime le rapport de forces issu de la guerre ; elle met en oeuvre la vision du vainqueur" (Eric Verdeil, Reconstructions manquées à Beyrouth", Annales de la recherche urbaine, n°91, dossier "Villes et guerres", décembre 2001, p. 65). Le cas de Beyrouth a particulièrement été étudié par les géographes, et montre l'efficacité géographique de la guerre par-delà le temps de la guerre. Et la problématique des murs pose également la question de la symbolisation de ceux-ci : les murs sont utilisés comme support d'une matérialisation des lignes de fractures dans la guerre. Les murs de Beyrouth ou de Belfast témoignent de cette utilisation du mur, notamment à travers l'utilisation des graffiti ou des affiches collées sur les murs, utilisés comme des messages visuels symbolisant l'appropriation d'un quartier par une communauté. Les peacelines de Belfast sont ainsi couverts de graffiti représentant des drapeaux identitaires et identifiant les quartiers comme des territoires appropriés : les limites du quartier-territoire ne sont pas seulement symbolisées par les murs, mais également par l'utilisation qui en est faite en tant que support symbolique de cette distanciation volontaire (voir notamment le mémoire de Maud Guichard-Marneur : Vie communautaire et politique culturelle à Belfast, 2003, Sciences Po Rennes). On retrouve également cette utilisation des murs comme support de messages identitaires dans les autres villes en guerre où pas ou peu de murs de séparation ont été construits. Tous les murs de la ville peuvent devenir support d'un message politique. Ainsi, à Beyrouth la prolifération des affiches collées sur des murs et des graffiti "définissait un espace idéologique particulier. Il lui était possible d'identifier, grâce aux signes extérieurs exhibés, les territoires contrôlés par chaque groupe politique et suivre dans le temps l'évolution de leurs contours. Toute modification du contenu iconographique, tout changement dans la combinatoire figurative d'éléments particuliers, tout déplacement des lieux de placardage, lui ont reflété les évolutions internes des émetteurs et la qualité de leur quadrillage du territoire, espace perpétuellement contesté par les forces en présence" (Michael F. Davie, 1992, "Les marqueurs idéologiques à Beyrouth (1975-1990)", L'Affiche Urbaine). Ainsi, l'utilisation des murs permet d'identifier les limites des quartiers identitaires et d'en signaler les seuils : attention, ici vous entrez dans un territoire communautaire approprié !

vendredi 24 octobre 2008

Lignes de fractures et fragmentations : "l'éclatement" de la ville dans la guerre


Les schémas et texte proposés ici ont été discutés, parmi d'autres, au cours du colloque "L'espace politique : concepts et échelles" tenu à l'Université de Reims du 2 au 4 avril 2008. L'objectif du colloque était de "brosser un tableau de l'ensemble des thématiques" de la géographie politique, avec des axes particuliers sur les questions de l'Etat, des frontières, du territoire, des acteurs, du pouvoir, de la démocratie, des flux, du milieu, de la villeet de l'épistémologie de la géographie politique, et ce à plusieurs échelles. A cette occasion, les discussions et remarques de quelques géographes m'ont été particulièrement précieuses : l'occasion de remercier ici Stéphane Rosière (professeur à l'Université de Reims), Marcel Bazin (pofesseur à l'Université de Reims), Liliane Barakat (professeur à l'Université Saint-Joseph à Beyrouth) et François Hulbert (professeur à l'Université de Metz).


La ville en guerre est un sujet de préoccupation prioritaire pour la géographie politique : les lignes de front, lignes de fracture et fragmentations urbaines redessinent la ville pendant une guerre, de sorte à créer non plus un espace commun aux habitants, mais une multitude de micro-territoires qui se juxtaposent et se recomposent selon une identité qui se construit en rejet d'un "Autre" identifié comme un ennemi. Les acteurs politiques se multiplient et tous luttent pour un contrôle du territoire : que ce soit le contrôle de l'ensemble de la ville pour les autorités qui tentent de rétablir leur souveraineté ou pour les forces militaires déployées dans le cadre d'un retour à la paix, ou des territoires beaucoup plus restreints que les groupes armés non conventionnels (du type milices) ou les groupes criminalisés (du type réseau criminel) tentent de s'approprier afin d'asseoir leurs trafics. Le jeu de ces différents acteurs politiques amènent les habitants d'une ville en guerre à reconsidérer leur espace de vie, à limiter leur espace pratiqué, à se déplacer pour se loger dans un quartier "sécurisé" en fonction de leur identité (le mécanisme d'une géographie de la peur entraîne un fort repli sur soi, un entre-soi communautaire, de plus en plus extrême au fur et à mesure que la guerre la guerre se prolonge). Les enjeux symboliques sont forts : des monuments, des places, des hauts-lieux de l'identité (culture, religion, ethnie, vivre ensemble...) peuvent prendre une importance démesurée : on se bat pour conserver ou pour détruire (on retrouve là l'idée de l'urbicide) ces géosymboles. C'est pourquoi, ces fragmentations sont à la fois un enjeu et une conséquence des actions des différents acteurs dans la ville en guerre. Enjeu parce que la volonté de séparer les communautés est un objectif prioritaire pour les groupes armés et les réseaux criminels. Cela maintient les divisions, galvanise les populations autour d'un discours politique extrêmiste et haineux, mais aussi maintient le chaos nécessaire à la survie de ces groupes qu'ils soient miliciens (dont l'existence se justifie par le degré de violence et de peur) ou criminels (pour qui le chaos permet de développer leurs activités). Conséquence parce qu'à travers ses stigmates laissés dans l'urbanisme, la désorganisation économique, la déstabilisation politique et la réorganisation sociopolitique dans des micro-territoires, la guerre se fixe dans l'urbanité de sorte à créer une "nouvelle" géographie politique dans chaque ville qu'elle touche.



Les territoires des combats : sacralisation de hauts-lieux et territoires de la violence

La géographie politique met en exergue une compréhension de l'organisation de l'espace de la guerre à travers le prisme d'une analyse point/ligne/zone/réseau. Les territoires de la violence, dans une guerre, ne sont pas seulement le fruit du hasard, de la confrontation entre deux groupes sur une ligne donnée. Ils se concentrent autour de points auxquels les combattants donnent une valeur particulière. Ces "hauts-lieux" ne sont pas seulement religieux, ils peuvent également être d'ordre politiques, idéologiques, ethniques, urbains (dans le sens d'une identité urbaine vécue par l'ensemble des habitants d'une ville)… mais ils représentent aux yeux des combattants un symbole de leur lutte, ce qui leur confèrent une haute valeur qui tend à les sacraliser. La lutte se fera plus acharnée pour la défense ou la destruction (on parle dès lors d'urbicide) de ses points, symboles de la division entre plusieurs groupes dans la ville en guerre. Autour de ces points, se "dressent" des lignes de front, véritables lignes de fractures entre deux ou plusieurs positions radicales prêtes à s'affronter par les armes. Ces lignes coupent la ville et la fragmentent en multiples micro-territoires contrôlés par les différents groupes armés en jeu dans la guerre. Ces micro-territoires sont néanmoins reliés en réseau : d'une part, un réseau se met en place entre les différents territoires aux mains d'un même groupe armé ; d'autre part, des réseaux temporaires et instables se dessinent au fur et à mesure des alliances qui se forment au cours du conflit. Ainsi, l'espace politique se divise en de nombreux micro-territoires aux relations complexes et mouvantes, de sorte que la ville se fragmente au fur et à mesure de la guerre.






Les territoires communautaires : un entre-soi extrême à l'échelle du quartier

Aujourd'hui, les groupes qui s'affrontent dans une ville sont de plus en plus intimement reliés à la recherche identitaire. Les lignes de fractures peuvent également être d'ordre idéologique et social. Néanmoins, il s'avère que les discours politiques utilisent de plus en plus la crise identitaire (ou même parfois ils la créent) de sorte à créer dans la ville une géographie de la peur. L'appropriation territoriale devient un objectif prioritaire afin de marginaliser "l'Autre" dans la ville ou dans un quartier. Créer des marges sociales et identitaires devient un objectif des combattants. On entre dans la logique de ce que Stéphane Rosière appelle la "géographie inhumaine, c'est-à-dire d'une géographie qui prenne en compte la face négative de l' « aménagement » du territoire" (Stéphane Rosière, 2006, Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement, Ellipses, collection Carrefours, Les Dossiers, Paris, p. 459). Cette théorie, développée dans le cadre du nettoyage ethnique, peut être élargie à de nombreuses problématiques de la ville en guerre : les actions miliciennes cherchent à fragmenter la ville afin d'obtenir le contrôle d'un territoire-cible et de marginaliser, voire de "nettoyer" le micro-territoire approprié par tous les moyens. Par conséquent, la répartition de la population se modifie rapidement pendant la guerre : suivant la logique de la peur, les communautés (ou les groupes identifiés comme tels par les discours politiques attisant la haine) tendent à se regrouper dans de micro-territoires sous le contrôle d'un groupe armé défendant leurs intérêts. La géographie de la peur crée de nombreux flux au sein de la ville de sorte qu'une homogénéisation se crée à l'échelle des quartiers, selon la logique de l'entre-soi. L'exemple de Sarajevo est, à ce titre, très démonstratif d'une ville multiculturelle se divisant au cours de la guerre jusqu'à s'homogénéiser depuis la fin de la guerre.




Les micro-territoires : l'émergence de lignes de fractures à l'intérieur des quartiers-territoires

L'analyse se complique lorsque l'on fixe son regard sur l'intérieur de ces quartiers communautaires, que la géographe Elisabeth Dorier-Apprill nomme, à juste titre, "quartiers-territoires", montrant ainsi combien l'appropriation spatiale et identitaire du quartier est au coeur de la lutte entre les groupes armés. "Pour le milicien, la ville s'arrête à la frontière de son quartier" (Elisabeth Dorier-Apprill, dans Vies citadines, sous la direction d'Elisabeth Dorier-Apprill et de Philippe Gervais-Lambony, Belin, collection Mappemonde, Paris, 2007, p. 113). Mais ce quartier constitue également un intérieur qu'il faut analyser. Si la ville dans son ensemble voit la remise en cause du concept de centralité avec la destruction de nombreux centres-villes, objectifs stratégiques (centre de décision et de commandement) et symboliques (hauts-lieux du pouvoir et de l'identité) dans la guerre, les quartiers-territoires se réorganisent en des sortes de "micro-villes" avec une centralité et une périphérie. A l'intérieur du quartier, des logiques de déplacement et des stratégies de survie réorganisent le fonctionnement social et politique : les périphéries du quartier communautaire tenu par les miliciens constituent des lignes de front tenues et protégées contre les volontés expansionnistes des miliciens des autres quartiers-territoires. Ce sont donc des zones dangereuses où s'installent les déplacés, ceux qui appartiennent à la comunauté et ont, par un processus de peur et une volonté de sécurisation, quitté leurs lieux d'habitation pour venir se réfugier dans un quartier où ils seraient non plus la minorité persécutée, mais appartiendraient à la majorité sous protection de la milice. Ces périphéries étant vidées de leurs populations les plus riches, qui s'installent dans le centre du quartier-territoire, à distance des lignes de front, se paupérisent ainsi. Une nouvelle géographie sociale s'installe ansi dans le quartier communautaire selon une logique riches/pauvres, pour faire simple. De même, à l'intérieur de ce quartier, la logique de peur instaure des lignes de fractures politiques : appartenir à la communauté majoritaire ne signifie pas pour autant être totalement sous la protection des milices. Les habitants les plus modérés, prônant pour une réconciliation des populations, se voient ainsi marginalisés, face aux militants les plus actifs qui bénéficient de privilèges (notamment en termes de protection, mais également en termes d'accès à l'alimentation, aux soins médicaux...) de la part de la milice. Ainsi, le quartier-territoire n'est pas un espace totalement homogène : à l'intérieur des territoires communautaires homogénéisés, se dessinent, au fur et à mesure que la guerre se prolonge, des lignes de fractures sociales et politiques.





Ce ne sont là que quelques pistes de réflexion, mais qui montrent, je l'espère, la complexité des conséquences de la territorialisation par la violence dans la ville :

  • Les territoires des combats : sacralisation de hauts-lieux et territorialisation de la violence
  • Les quartiers-territoires : un entre-soi communautaire poussé à l'extrême, un repli sur soi à l'échelle du quartier
  • A l'intérieur des quartiers-territoires : des inégalités socio-spatiales et des divisions politiques qui réorganisent le quartier selon un schéma centre/périphérie qui est le reflet des stratégies de survie et d'une géographie du danger au coeur du quartier

Pour conclure, je citerai (une fois de plus !) les travaux de Michel Lussault sur les représentations de l'assurance de la catastrophe dans les villes, les représentations d'une "ville-monstre" fatalement porteuse de problèmes insolubles et de violences, et son idée de "ville vulnérable" : "Toutes ces images catastrophiques installent une manière de voir la ville qui devient de plus en plus légitime. Mais ces vues sombres portées sur l'urbain, les alertes constantes de mise en péril, les pronostics de ruine et de destruction, les métaphores guerrières, tout cela se lit dans les controverses sur l'urbain. L'urbain mondial accumule une grande puissance et une plus grande fragilité qui se marque par une plus grande vulnérabilité, autrement dit la probabilité de connaître un dysfonctionnement majeur. A mesure que l'urbanisation progresse, la vulnérabilité des organisations urbaines s'accroît. Cette vulnérabilité est protéiforme : économique, sociale, environnementale. Elle se manifeste particulièrement lors des grands épisodes de crise. [...] La guerre urbaine, les émeutes, les violences intercommunautaires, les pathologies infectieuses, la pollution, la malnutrition, tout cela procède de cette même fragilité." (Michel Lussault, "L'assurance de la catastrophe", La GéoGraphie, n°4, automne 2008, p. 23). On pourrait ajouter que ces images, ces représentations sont manipulées par les acteurs en jeu dans la guerre urbaine, afin d'accroître le sentiment d'insécurité et de peur, et ainsi galvaniser les foules pour des discours extrêmistes rejetant la responsabilité de la vulnérabilité urbaine sur la présence de l' "Autre", que cet "Autre" soit défini sur des critères identitaires, politiques et/ou sociaux. Les réalités et les images ont donc un poids respectif très lourd dans cette efficacité géographique de la guerre.