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dimanche 12 octobre 2008

Villes en guerre et fragmentations


Stéphane Taillat (doctorant travaillant sur la contre-insurrection en Irak) livre sur son blog une analyse pertinente et soulevant de nombreuses pistes de réflexion sur "la situation à BAGDAD et un phénomène hautement symbolique: la destruction progressive des murs en béton armé qui partageaient les quartiers et les communautés de la capitale" à partir de l'article d'Alissa Rubin paru dans le New York Times. L'occasion ici de présenter quelques réflexions géographiques sur la question des "quartiers-territoires" selon les termes de la géographe Elisabeth Dorier-Apprill. En géographie militaire, le quartier n'est pas seulement une échelle tactique qui doit être pensée en termes de déploiement d'unités, d'adaptation des hommes et du matériel, de difficultés et de contraintes au niveau des transmissions... Il est avant tout un espace de vie qui prend sens pour les populations. De la même façon, le quartier n'est pas seulement une entité administrative (d'ailleurs, le quartier perçu ne correspond pas forcément aux délimitations administratives, mais relève d'une réelle appropriation de l'espace par les habitants), il est avant tout un espace vécu, un espace pratiqué et un espace identifié comme espace commun, partagé par une petite communauté urbaine qui se retrouve autour de leur proximité, et établit des relations de voisinage. Comme l'explique Paul-David Régnier dans son Dictionnaire de géographie militaire, "un quartier n'existe que parce que ses habitants se définissent par rapport à lui, en font un élément de leur identité urbaine" (CNRS Editions, Paris, 2008, p. 189).

Si l'on prend l'agglomération d'Abidjan, divisée en 10 communes, elles-mêmes subdivisées en quartiers, on constate rapidement que la classe sociale ne suffit pas à déterminer le mode d'habiter des populations abidjanaises. Par contre, le quartier détermine ce mode d'habiter : Yopougon et Treichville centre accueillent tous deux les classes populaires abidjanaises. Comme l'écrit Philippe Haeringer, l'habitat sur cour est majoritaire à Abidjan : "Huit à dix logements pour une parcelle de 400 m2, autour d'une cour partagée par le propriétaire et ses locataires. Constructions en rez-de-chaussée, un bâtiment long côté rue, un bâtiment long en fond de cour, chacun divisé en quatre ou cinq logements de 1 à 3 pièces. Les deux autres côtés de la cour sont occupés respectivement par les cuisines et les sanitaires, les unes et les autres extrêmement rudimentaires. Au centre de la cour, l'arbre à palabre. Telle était la matrice majoritaire dans les années 70". Pourtant, les 2 quartiers populaires ont des "destinées" différenciées : si l'habitat sur cour est resté "traditionnel" dans Treichville centre, avec une cour conçue comme un espace public de rencontre entre les habitants du quartier, le quartier de Yopougon n'a pas suivi la même évolution : ici, les habitations ont été marquées par une certaine modernisation de l'urbanisme. "Le principal acquis de ces dernières années est l'incorporation des cuisines et sanitaires dans les logements, ainsi que l'individualisation de l'espace cour, qui se morcelle en autant de courettes que d'appartements. Un autre sens de l'évolution est évidemment la verticalisation. Généralement limitée à un étage, elle n'abandonne pas le référent à la cour, et correspond souvent à un saut qualitatif. Mais il existe aussi un modèle de bloc massif, sur quatre parcelles réunies, qui développe six à huit étages s'ouvrant sur une cour-puits" (Philippe Haeringer). Si la question de cette transformation de l'habitat populaire dans un quartier de la ville plutôt que dans un autre peut paraître anecdotique, elle relève pourtant d'un enjeu majeur pour la compréhension de la ville et de ses habitants (fondement même de toute intervention militaire adaptée dans le cadre d'un maintien de la paix ou d'une aide à la restauration de la paix) : cette analyse géographique rapide démontre que les populations n'ont pas, dans chacun de ces quartiers, la même perception ni la même pratique de l'espace : le repli sur le quartier des habitants de Treichville centre contraste fortement avec les mobilités très poussées des habitants de Yopougon (fréquentant par exemple les maquis dans l'ensemble de la ville, ou se rendant tous les jours de la semaine au Plateau, le centre des affaires, vécu comme un véritable lieu de rencontres). La géographie des représentations et la géographie des mobilités spatiales sont ainsi d'un intérêt fondamental, et la prise en compte de l'échelle du quartier relève de 2 enjeux majeurs pour les interventions militaires :

  • Les mobilités des habitants de chaque quartier reflètent en partie la représentation qu'ils ont de leur ville (l'enfermement dans le quartier reflètant un sentiment d'insécurisation vis-à-vis de ce que les habitants perçoivent comme un extérieur). De plus, l'évolution de ces mobilités permet de dresser un diagnostic sur les zones dangereuses ou perçues comme telles par les populations.
  • L'enfermement dans le quartier soulève un paradoxe pour l'action militaire : la communautarisation de la ville selon des quartiers-territoires fortement appropriés par un groupe se référant à une identité commune (qu'elle soit culturelle, sociale ou politique) permet la sécurisation de la ville. C'est en partie la logique de la construction des "murs de la paix" de Belfast à Bagdad, en passant par Nicosie. Mais, parallèlement, cette sécurisation apportée par la division physique des populations jugées comme ennemies, ne permet plus la rencontre de ces mêmes populations. Le risque de manipulation de l'identité est alors exacerbé - notamment auprès des enfants, chez qui il est "facile" de diaboliser un "Autre" qu'ils ne connaissent pas, alors même qu'ils représentent le véritable enjeu d'une "paix durable" (à l'heure où les débats géographiques se consacrent pleinement à la question du "développement durable", il est dommage de constater que cette problématique ne soit pas ou que peu abordée autour des questions sur les moyens, les acteurs, les territoires de la construction d'une paix durable après des guerres).
Paradoxe d'une action militaire qui doit tout à la fois sécuriser la ville (et donc séparer) et (ré)concilier les populations (et donc regrouper). Ce paradoxe doit être éclairé sous le prisme d'une analyse multiscalaire, en n'abordant pas seulement l'action militaire à l'échelle de la ville, mais en tenant également compte des contrastes urbains, des différentes modalités de l'urbanité et des processus de ségrégation au sein d'une même ville. La géographie urbaine ne représente pas pour le militaire qu'un simple glossaire de mots techniques, mais lui permet d'établir un véritable diagnostic des enjeux sociaux, politiques et culturels au sein de la ville, ainsi que des besoins des habitants. La question de la recomposition des liens sociaux dans l'après-guerre pose également la question des véritables défis du maintien de la paix. Comme l'écrit Stéphane Taillat, "si les murs divisent les espaces, ils reproduisent également une séparation entre les groupes sociaux et ethniques.Or, cette cartographie ethnique et urbaine, apparemment évidente, repose surtout sur des processus psychologiques et sociologiques concernant les identités". L'analyse sociologique, la psychologie et la géographie culturelle semblent se rejoindre ici : le géographe Jean-Pierre Paulet montre combien l'espace réel n'est pas perçu tel quel par l'oeil humain, mais passe à travers un filtre de représentations qui "formatent" l'analyse et la perception que chacun a de l'espace réel. Grosso modo, on ne perçoit jamais l'espace réel, mais toujours une interprétation de cet espace. Ce jeu des filtres de représentations peut être ici appréhendé comme un des critères de compréhension des enjeux de la pacification des villes, notamment à travers l'analyse des représentations des différentes communautés, mais également en fonction des critères sociaux, politiques, familiaux... Bien évidemement, il ne s''agit pas là de sous-estimer l'insécurisation exacerbée de certaines parties de la ville, mais bien de comprendre en quoi ce sentiment d'insécurité participe d'une cartographie mentale, d'une représentation de "l'Autre" et de son territoire, d'une pratique différenciée de l'espace urbain en fonction des communautés, et d'une volonté d'appropriation de territoires, exacerbant le sentiment d'une division de la ville en 2 parties distinctes : MON territoire et celui de "l'Autre". A ce propos, l'article du géographe Michael F. Davie sur "les marqueurs de territoires idéologiques à Beyrouth (1975-1990)" est éloquant quant à la stratégie de poser des géosymboles dans la ville, ancrant dans chaque quartier une identité communautaire qui exclut la présence de "l'Autre" au sein des frontières du quartier-territoire. De plus, ce sentiment d'insécurisation peut facilement être manipulé par des discours politiques prônant la haine d'un "Autre" alors identifié comme responsable de ces insécurités. A propos des insurrections en zone urbaine, Paul-David Régnier écrit d'ailleurs : "quant à la densité de population, elle permet, à moindre coût, une action concentrée de propagande, nécessaire à l'accomplissement de sa stratégie politique de conquête du pouvoir. Au surplus, les populations urbaines, du fait de leur diversité sociale et de leur influence sur de vastes portions de la société et sur des parties non négligeables du territoire peuvent laisser espérer, si cette action de propagande en milieu urbain réussit, un basculement rapide du reste du pays" (op. cit., p. 125). La densité de population est un atout lors de la propagande ; l'homogénéisation communautaire de la population urbaine, sa mobilité très réduite, sa paupérisation et son enfermement à l' échelle du quartier, ainsi que l' émergence d' espaces criminalisés échappant à la souveraineté de la ville et de l'Etat et le règne de la "débrouille" et des "violences ordinaires", sont autant de facteurs qui, combinés les uns aux autres, favorisent l'implantation de discours extrémistes, rejetant sur "l'Autre" toutes les responsabilités. La guerre affecte donc la ville à plusieurs niveaux : aux fragmentations spatiales (par exemple, avec l'érection de murs), s'ajoutent ainsi des fragmentations identitaires et politiques, sans compter "les classiques" fragmentations sociales, inhérentes au milieu urbain.


Source : Jean-Pierre PAULET, 2002, Les représentations mentales en géographie, Anthropos, collection Géographie, Paris p. 8



Pour aller plus loin :

1 commentaire:

Stéphane a dit…

Raison pour laquelle la méthode de raisonnement tactique américaine en ville (et en contre-insurrection) cherche à s'inspirer d'une cartographie complexe pour comprendre un quartier et saisir les "causes profondes" du soutien éventuel à l'insurrection. A mon sens, cette méthode pose problème car, si elle identifie les groupes sociaux et ethniques, les lieux publics majeurs (envisagés sous l'angle de leur utilité politique, comme les maisons de thé pour rencontrer des personnages influents, mais aussi les mosquées), les infrastructures et les "leaders" communautaires concentrant le pouvoir, il me semble qu'elle délaisse souvent les filtres dont parle Paulet. En effet, sur un mode classiquement positiviste, les Américains continuent de percevoir la culture comme un donné réel plutôt que comme un élément qui peut être construit et reconstruit (ce qui est paradoxal, lorsque l'on pense à l'énergie actuellement dépensée pour changer la culture organisationnelle de l'Armée de Terre).
Pour en savoir plus, je vous propose de consulter le lien suivant (c'est une présentation powerpoint):
http://usacac.army.mil/
cac2/coin/repository/
LW04-Base-IPB_Part_I(15Apr08).ppt
Cordialement
Stéphane