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mercredi 10 avril 2013

Belfast, ville-mur : sélection biblio/sitographique

Reprenant ici le titre d'un article du Monde du 10 avril 2013 (merci à Florent de Saint-Victor de me l'avoir signalée !) qui revient sur le 15e anniversaire des Accords du Vendredi saint (10 avril 1998 : voir à ce propos l'article de Zouhaïr Abassi, 2011, "L'Accord du Vendredi saint de 1998 et l'approche consociationnelle", Etudes irlandaises, vol. 36, n°2/2011, pp. 73-84), ce billet propose une sélection biblio/sitographique (comme habituellement, non exhaustive).

Les peacelines construites à Belfast
Source : Florine Ballif et Stéphane Rosière, 2009, "Le défi des « teichopolitiques ». Analyser la fermeture contemporaine des territoires", L'Espace géographique, vol. 38, n°3/2009, pp. 193-206.




mercredi 25 janvier 2012

Vidéo : "Le conflit nord-irlandais et l’espace urbain. L’exemple des peacelines de Belfast" (Florine Ballif)

Voici la vidéo de la conférence "Le conflit nord-irlandais et l'espace urbain. L'exemple des peacelines de Belfast" donnée par Florine Ballif (maître de conférences à l'Institut d'urbanisme de Paris) le 29 mars 2011 dans le cadre du séminaire Conflits et territoires (organisé par Agroparistech et l'INRA).





Présentation par l'organisateur :
"Au-delà de leurs conséquences en terme de déplacement de population et de mise en place de barricades ou de systèmes défensifs, les guerres civiles ont des effets sur les espaces urbains : elles organisent les territoires de manière durable. Le cas de Belfast est marqué par la construction de murs de sécurité (appelés peacelines), édifiés par l’armée, puis par la police, pour maintenir l'ordre. Après les accords de paix de 1998 leur nombre augmente, même s'ils sont d'une ampleur moindre, mais leur signification change, parallèlement à l'installation d'un gouvernement local.

La politisation de la décision de construire des murs est la marque d'un conflit urbain qui se poursuit en termes de lutte pour les ressources publiques. Cette dimension est très importante pour le logement social, dont les gestionnaires sont contraints par les murs, qui dessinent une territorialité difficile à modifier. Les murs sont intégrés aux aménagements des ensembles d’habitat social lors des opérations de rénovation urbaine. Cela rend plus difficile leur démolition, d'autant plus que les populations souhaitent leur maintien pour des raisons de sécurité, en dépit de l'arrêt de la lutte armée."


mardi 8 novembre 2011

Géographie des "Peacelines" à Belfast (Florine Ballif)


Les travaux de Florine Ballif (maître de conférences à l'Institut d'urbanisme de Paris) concernent la question des murs, des frontières et de la sécurité/insécurité. Son approche confronte à la fois l'urbanisme et la science politique. Elle a principalement travaillé sur Belfast (voir les billets du blog "Géographie de la ville en guerre" sur Belfast), ville à laquelle elle a consacré une thèse en urbanisme intitulée Les peacelines de Belfast. Du maintien de l'ordre à l'aménagement urbain (1965-2002) (soutenue en 2006).


"Cette thèse se propose d’étudier le processus de cloisonnement urbain à l’œuvre à Belfast depuis le début des désordres civils jusqu’à la période contemporaine. En 1969, une peaceline - un « mur de paix » - est érigée par l’armée après de graves émeutes intercommunautaires. D’autres murs seront construits ultérieurement dans le but de prévenir les affrontements. Ces structures mises en place dans l’urgence se sont pérennisées et elles deviennent un élément de la politique de maintien de l’ordre. Elles divisent durablement l’espace urbain. (...)
A Belfast, (...) le mur résulte d’un conflit intra-étatique. Dans la capitale d’Irlande du Nord, deux communautés s’opposent, aux religions différentes, protestante et catholique, aux identités nationales conflictuelles, britannique et irlandaise, et aux aspirations politiques divergentes, unioniste et nationaliste1. Depuis 1969, cette opposition a pris la forme d’une guerre civile. Les « Troubles » désignent les émeutes intercommunautaires et le terrorisme des milices paramilitaires. Les émeutes, les attentats à la bombe et les assassinats, impliquant des civils ou des forces de l’ordre, ont fait plus de 3000 morts en trente ans. Ce conflit « de faible intensité » a des incidences fortes sur les espaces ruraux et urbains. Les populations en mésentente organisent leur mise à distance réciproque. Belfast est modelée par la ségrégation communautaire. Plus de la moitié de la population de Belfast vit dans des zones homogènes à plus de 90 %, même s’il existe des quartiers mixtes. La division territoriale est complexe. La partie Est de la ville, protestante, enserre quelques enclaves nationalistes, tandis qu’à l’Ouest, quartiers catholiques et quartiers protestants se font face. A cause de la violence continue, le processus de repli résidentiel s’est amplifié et l’espace urbain a été de plus en plus cloisonné. Les «Troubles» ont pris fin officiellement en août 1994, lors du cessez-le-feu de l’IRA, suivi de la trêve des factions protestantes en octobre de la même année. Des tractations officieuses entre les milices paramilitaires ont permis la tenue de pourparlers mutli-partites qui ont abouti à des accords de paix, signés en avril 1998 et ratifiés par référendum en juin suivant.
Le cas de Belfast est singulier, car la fermeture des espaces urbains en raison du conflit est partielle. Les peacelines sont situées dans les quartiers ouvriers relativement proches du centre de Belfast. J’avais eu l’occasion de me rendre à Belfast au printemps 1995, quelques mois après les cessez-le-feu des milices paramilitaires, pour un tournoi universitaire d’escrime, alors que j’étudiais à Dublin dans le cadre d’un échange Erasmus. Avec mon équipe, nous étions cantonnés à l’espace du tournoi, près de l’université : un Bed & Breakfast, un gymnase et un pub. Cependant, j’ai pu visiter le centre ville proche, espace de commerces et de bureaux, désert le dimanche. De ce voyage éclair, je n’ai vu de la ville que des espaces centraux banals, hors des signes visibles de tout conflit. Lors de ma première enquête de terrain, en décembre 1997, en cherchant les « murs de paix », je me suis promenée dans les quartiers ouvriers de Belfast. Le paysage urbain était composé de petites maisons mitoyennes en brique, alignées le long de rues en damier, ou groupées en impasses dans les lotissements rénovés. Mon premier étonnement était lié à la difficulté d’apercevoir les peacelines. Hormis la structure imposante de béton dans Cupar Way, ils n’étaient pas reconnaissables immédiatement en tant que dispositifs de sécurité. De plus, ils étaient disséminés dans les quartiers ouvriers de la ville et la séparation qu’ils opéraient était discontinue. Les murs, érigés entre les jardinets des pavillons en briques, laissent parfois les rues adjacentes libres de tout obstacle. La discontinuité du cloisonnement urbain m’a interrogée sur la signification de ces murs. 
En outre, la fin officielle des hostilités ne coïncide pas avec la démolition des peacelines. Quelques mois après les accords de paix, un nouveau mur de sécurité était construit dans Belfast- Nord. Cette situation, à première vue, est due au décalage entre le processus politique de normalisation des rapports sociaux et les soubresauts de violence sur le terrain. En effet, le processus de paix se poursuit, bien que le conflit n’ait pas entièrement cessé. Les factions les plus radicales ont rompu la trêve et les émeutes intercommunautaires sont encore fréquentes. Cela légitime la construction de murs et justifie de ne pas les détruire. Il peut exister aussi un décalage entre la paix prévue par les accords et des solutions pratiques adaptées à la situation antérieure qui constituent encore un cadre de référence pour l’action publique. Il y aurait ainsi un phénomène de routine des solutions d’ordre public qui perdureraient alors même que le contexte a changé. Enfin, on peut également postuler qu’il existe un décalage entre processus spatiaux et sociaux. Les murs de sécurité subsistent même lorsque les conditions qui ont prévalu à leur réalisation ont disparu. La durée des objets matériels peut être supérieure aux conditions sociales et politiques qui les ont créés. Mais alors, leurs fonctions et leur signification changent. L’objet peut ainsi survivre à ses conditions de production, mais il peut être transformé ou réinvesti par un usage nouveau. Les murs de sécurité à Belfast ne sont pas démolis malgré le processus de paix. Ils sont incorporés à l’espace ordinaire et souvent enjolivés. Que signifie la pérennisation des murs malgré le retour de la paix civile ? Est-ce que leur fonction change ? Sont-ils toujours destinés à séparer ? J’ai voulu étudier la logique de leur construction, les étudier en tant que processus social de constitution de la ville en conflit. Il s’agissait de comprendre le processus de cloisonnement de la ville. Quelles sont les violences en cause ? Quel est le processus de décision qui aboutit à la construction des murs et qui décide ? Comment est déterminé leur tracé ? Que signifie leur perméabilité ?"
Source : Extraits de l'introduction de la thèse de Florine Ballif, pp. 15-17.




La première peaceline de Belfast dans Cupar Way
Source : Florine Ballif et Stéphane Rosière, 
"Le défi des « teichopolitiques ». Analyser la fermeture contemporaine des territoires", L'espace géographique, vol. 38, n°3, n°2009/3, 2009, p. 200.




Ces travaux analysent tout autant le processus de construction de ces "murs de la paix" (dont le nom est déjà un symbole et un paradoxe, puisqu'il présuppose que la paix ne peut se faire que dans la distance matérielle et symbolique entre deux populations), les acteurs de la décision de ces aménagements urbains de guerre, leur ancrage dans le paysage urbain et dans les pratiques spatiales, leur valeur symbolique et politique, etc. Ces travaux montrent bien combien la guerre s'inscrit dans les espaces urbains, remodèle les pratiques spatiales, les rapports sociaux et les enjeux politiques, dans un temps long. Cette territorialisation des conflictualités produit des identités excluantes, qui sont à leur tour porteuses de conflictualités.






QUELQUES RESSOURCES EN LIGNE :


Voici quelques ressources en ligne pour découvrir (par ordre chronologique) les travaux de Florine Ballif sur Belfast et sur les murs. Cette liste n'est bien évidemment pas exhaustive.




Belfast :


- ARTICLE : "Belfast : vers un urbanisme de paix ? Les recompositions spatiales au sortir de la guerre civile", Annales de la recherche urbaine, n°91, 2001, pp. 53-60.


- ARTICLE : "Les dynamiques urbaines contradictoires à Belfast : l'évolution des « interfaces »", Hommes et Terres du Nord, 2004-2005, n°2004-2005/1, pp. 35-43.


- THÈSE : Les peacelines de Belfast. Du maintien de l'ordre à l'aménagement urbain (1965-2002), thèse en aménagement et en urbanisme, Université Paris XII, 2006.


- ARTICLE : "Les peacelines de Belfast, entre maintien de l'ordre et gestion urbaine", Cultures & Conflits, 2009, n°73, n°1/2009, pp. 73-83 (voir une note de lecture de ce numéro de Cultures & Conflits).


- ARTICLE : "La construction des murs de sécurité et l'évolution de la politique de maintien de l'ordre à Belfast", Cahiers du MIMMOC, n°5, 2009.


- COMPTE-RENDU : "Belfast et l’Irlande du Nord : entre Eire et Royaume-Uni", Géorizon, n°9, 2010, pp. 16-20, compte-rendu par Marie-Lise Abidi et Laurianne Guiguet-Bologne.


- VIDÉO : "Le conflit nord-irlandais et l'espace urbain. L'exemple des peacelines de Belfast", séminaire Conflits et territoires, Agro Paris Tech, 29 mars 2011 (voir l'ensemble des vidéos du séminaire Conflits et territoires).


Le compartimentage urbain : Peaceline, Torrens
Source : Florine Ballif, 
Les peacelines de Belfast. Du maintien de l'ordre à l'aménagement urbain (1965-2002),
thèse en urbanisme et aménagement, Université Paris XII, 2006, p. 372. 






Murs et frontières :


- avec Stéphane Rosière, "Le défi des « teichopolitiques ». Analyser la fermeture contemporaine des territoires", L'espace géographique, vol. 38, n°3, n°2009/3, 2009, pp. 193-206.


Planisphère des frontières "fermées", état des lieux
Source : Florine Ballif et Stéphane Rosière, 
"Le défi des « teichopolitiques ». Analyser la fermeture contemporaine des territoires", L'espace géographique, vol. 38, n°3, n°2009/3, 2009, p. 198.





dimanche 1 août 2010

Belfast : temporality of sectorian landscapes

A écouter, la conférence du géographe Petros Petsimeris, prononcée à l'Université de Caen le 26 mars 2010 (dans le cadre de la 3ème rencontre franco-italienne : La géographie sociale, le temps, le paysage), intitulée "Belfast : temporality of sectorian landscapes", sur le site de la Maison de la recherche en Sciences Humaines de l'Université de Caen Basse-Normandie.


Résumé de la conférence :
"Belfast est une ville très importante en tant qu'objet de recherche pour la géographie sociale, la sociologie urbaine, la science politique, l'anthropologie urbaine et l'urbanisme. Cette importance dérive par les vicissitudes historiques qui ont rythmé son développement urbain, par la multiplicité et la complexité des facteurs qui ont façonné son espace et par les interprétations et les représentations contestées et contrastées qui accompagnent l'analyse des divisions sociales de son espace métropolitain. Belfast est aussi une ville laboratoire pour notre discipline, parce que c'est dans cette ville où se sont développées les premières études qui on donnée naissance à la géographie sociale britannique contemporaine (E. Jones, F. Boal etc)".


A lire également :



dimanche 8 mars 2009

Les lieux de l'affrontement en Irlande du Nord


Irlande du Nord : une paix fragilisée ?


"La mort de deux soldats dans l'attaque la veille d'une caserne de l'armée britannique en Irlande du Nord, un fait sans précédent en plus de dix ans, a ravivé dimanche [le 8 mars 2009] la crainte d'un retour à la violence et d'une déstabilisation d'un processus de paix encore fragile" (AFP, "Ulster: l'attaque contre une caserne britannique fait craindre pour la paix", 8 mars 2009). L'IRA-véritable (une branche dissidente de l'Armée républicaine irlandaise - IRA) a revendiqué en fin de journée la fusillade (2 morts et 4 blessés graves). Les titres des journaux annoncent l'apparition d'un véritable malaise dans le processus de paix en Irlande du Nord, et une véritable fragilisation de la paix. Derrière le sensationnel journalistique, les enjeux de la crise en Irlande du Nord sont muliples. Voir à ce propos le billet "Géographie politique de l'Irlande du Nord" (6 octobre 2008) et une émission du Dessous des cartes qui résume l'histoire de l'Irlande du Nord.


"Irlande du Nord", Le Dessous des cartes, 5 décembre 1998.
(Retrouvez également les cartes commentées de l'émission).




Les lieux de l'affrontement en Irlande du Nord : enjeux symboliques et enjeux sécuritaires

Les frontières sont bien évidemment un espace de tensions. La géographe Jennifer Heurley a travaillé sur la problématique des effets de frontière qui délimitent l'Irlande du Nord et sur les frontières vécues à l'intérieur de ce territoire (notamment à travers une thèse intitulée Les frontières internes et externes de l'Irlande du Nord. Logiques territoriales et recomposition d'un espace conflictuel, soutenue en 2001, Université Paris-Sorbonne, 459 pages + annexes).

La frontière entre les "deux Irlande" a peu à peu laissé place à sa dimension politique, au profit d'une dimension avant tout économique, constituant ainsi une zone d'échange et non plus une barrière (notamment à travers le processus d'intégration du Royaume-Uni et de l'Irlande dans l'Union européenne). Jennifer Heurley parle ainsi de "dépassement de la frontière" par le biais du recul des entraves à la criculation (les passages sont désormais totalement ouverts). Néanmoins, certains marquages territoriaux (tels que des panneaux, mais également des "control zone") subsistent, rendant ainsi la frontière visible. Mais, d'une manière générale, la frontière entre les "deux Irlande" s'est recomposée en se transformant avant tout en discontinuité économique (notamment comme frontière monétaire). Les travaux de Jennifer Heurley montrent que les habitants les plus jeunes (moins de 30 ans) sont moins sensibles à un effet barrière, et en cela l'atténuation de l'effet barrière.

Parallèlement, les frontières vécues intérieures, qui n'ont aucune réalité juridique, se sont faites de plus en plus "oppressantes" dans les logiques territoriales, au point de recomposer les territoires et les pratiques spatiales. Dans les villes, la ségrégation spatiale entre les communautés catholiques et protestantes est toujours très forte et marquent les pratiques spatiales des habitants. Les peacelines, murs construits à des fins sécuritaires, font ainsi partie intégrante de la recomposition territoriale des villes d'Irlande du Nord, et marquent de réelles discontinuités dans le paysage urbain et dans des pratiques spatiales des habitants. Voir, à ce propos, "La guerre, la ville et le mur" (billet du 22 janvier 2009). Les tags et les peintures sur ces peacelines reflètent également une volonté forte de mise à distance de l' "Autre" et de non-partage de l'espace urbain.

Autre lieu de tensions et de symboles : les rivières. Dans le contexte de ségrégation spatiale intercommunautaire, les murs ne sont pas les seuls à matérialiser la distanciation (on retrouve cette problématique de la rivière et du pont dans de nombreuses autres villes en guerre, telles que Mostar en Bosnie-Herzégovine ou Mitrovica au Kosovo). Sans tomber dans le déterminisme spatial, la rivière peut constituer une discontinuité territoriale à partir du moment où des hommes l'instrumentalisent comme telle. L'article de Jean-Paul Haghe et de Jean-Claude Vimont, 2002, "Les rivières d'Irlande du Nord et les affrontements intercommunautaires" (Trames, n°10), montre combien les rivières peuvent devenir des frontières vécues au gré des recompositions territoriales et de l'effet d'enfermement volontaire recherché en termes de sécurisation (vivre dans MON territoire et non dans le territoire de l' "Autre" où je me sens en insécurité).

Enfin, les territoires militaires sont bien évidemment des espaces de tension. Symboles de la présence britannique en Irlande du Nord, ils sont les cibles-symboles (comme l'a montré l'attentat de ce dimanche 8 mars 2009) de l'opposition à cette présence et de la lutte séparatiste. Ce sont en effet de parfaits géosymboles de la souveraineté du Royaume-Uni sur l'Irlande du Nord.



A lire :

jeudi 22 janvier 2009

La guerre, la ville et le mur


En référence à l'ouvrage La guerre, la ville et le soldat de Jean-Louis Dufour (véritable référence pour ce blog !), ce billet se propose de poser quelques réflexions sur la place des murs dans les villes dans la guerre et après la guerre. Un sujet pas si classique qu'il n'y paraît, en tout cas le plus souvent abordé sous le seul angle de l'urbanisme et de la sécurisation de la ville. Pourtant, les problématiques sur le mur dans la ville en guerre ne pose pas seulement la question des nouveaux murs, mais également celle des destructions de l'espace de vie et des inégalités spatiales dans le cadre de la reconstruction ; ainsi que celle des murs déjà existants comme objet d'une appropriation spatiale et symbolique.



Les murs : un urbanisme de guerre ou un urbanisme de paix ?

La tentation des murs semble être de plus en plus marquée dans la résolution des conflits. Deux logiques s'affrontent : le mur dans la guerre et le mur pour la paix. Dans les 2 cas, le mur est construit pour séparer des populations qui s'affrontent. Mais l'objectif est différent : les murs construits par les belligérants dans la guerre oeuvrent pour une séparation continue dans le temps, pour une différenciation spatiale matérialisée et pour le rejet volontaire de l'Autre. Les murs construits par les acteurs du rétablissement de la paix (que ce soient des acteurs locaux ou extérieurs) ont un autre objectif : séparer n'est pas l'objectif mais le moyen, il s'agit ici de sécuriser les territoires urbains. La matérialisation de la mise à distance entre les communautés est conçue comme temporaire, comme une étape dans le processus de paix. La question de la durabilité prévue par les acteurs différencie ces 2 types de construction, bien que la finalité - la séparation - soit la même. La séparation des communautés par des murs amène la ville à se fragmenter et cloisonne des territoires-quartiers. La mobilité des habitants se retrouve particulièrement réduite par l'érection de ces barrières physiques, puisque passer dans le territoire de "l'Autre" impose de franchir un seuil matérialisé. "Car l’idée de mur inclut sans exception un double sens : l’entrée et la sortie, ce qui revient au contrôle « absolu » de l’espace du soi" (Pierre Gentelle, "Le Mur, marque essentielle de l'Homme sur la Terre", Cafés géo, rubrique Les lettres de Cassandre, 20 janvier 2009). Les espaces de vie se renferment de plus en plus sur le territoire communautaire à mesure que le mur s'impose dans le paysage urbain, au point de rendre difficile l'échange entre les populations, et de ce fait leur réconciliation.

Les exemples de murs construits dans les villes en guerre ou dans les villes de l'immédiat après-guerre sont très nombreux et révèlent ces 2 types de stratégie : murs dans la guerre et murs pour la paix. A Belfast, les "murs de la paix" ont été érigés pour se protéger de "l'Autre" dès la fin des années 1960. "Les murs de la paix apparaissent en août 1969, date à laquelle la Royal Ulster Constabulary (police) perd le contrôle de la sécurité en Irlande du Nord. L’armée est envoyée dans les rues de Belfast pour protéger les catholiques d’attaques protestantes. Pour y parvenir, ils construisent des murs dans certains quartiers. Ils sont la première manifestation matérielle d’une division de la société qui prend ses racines dans l’histoire nord-irlandaise" (Estelle Epinoux, 2001, "Les murs de la paix en Irlande du Nord", Guerres mondiales et conflits contemporains, n°201, 2001-1, p. 23-33). Pourquoi parle-t-on de "murs pour la paix" dans le cas de Belfast ? (A ce propos, l'article de Florine Ballif, docteur en géographie, "Belfast : vers un urbanisme de paix ? Les recompositions spatiales au sortir de la guerre civile", Annales de la recherche urbaine, n°91, décembre 2001, dossier "Villes et guerres", pp. 53-60 ; ainsi que sa thèse : Les peacelines de Belfast. Du maintien de l'ordre à l'aménagement urbain (1965-2002) soutenue en 2006). Parce que ces murs ont été construits dans le but de pacifier la ville de Belfast : séparer les communautés pour rétablir la sécurité dans la ville. De la ligne verte à Nicosie aux barrières de sécurité à Bagdad (voir à ce propos le blog de Stéphane Taillat, doctorant travaillant sur la contre-insurrection en Irak), la guerre et l'immédiat apr-sguerre sont de plus en plus marqués par la construction de murs comme "solution" politique, soit pensée par les belligérants pour marquer leur appropriation spatiale sur un quartier, soit par les acteurs de la pacification comme moyen de sécurisation de la ville. Gilles Fumey a montré combien ces murs n'étaient que temporaires : "les frontières étanches n'ont jamais existé"("A bas les murs !", Cafés géo, 4 février 2008). Néanmoins, ces murs, une fois détruits, marquent les esprits, ont reformaté les pratiques spatiales des habitants, accentué la peur de "l'Autre" en isolant chacune des communautés et anéantissant le rôle de lieu d'échanges qui définit la vie citadine, et au final s'ancrent dans les espaces de vie durablement.




Les "murs de la paix" à Belfast (France 24 - 9 avril 2008)






Et les autres murs ?

Mais la problématique des murs dans la ville en guerre ne se pose seulement en fonction de la construction des murs de séparation. Les murs détruits sont un premier angle d'approche, bien connu, qui permet d'évaluer le coût de la reconstruction, non seulement en termes économiques, mais également en termes de drame humain. Les études sur la reconstruction du bâti sont nombreuses. L'urbanisme peut d'ailleurs être utilisé comme un moyen pour poursuivre la guerre dans la paix, non seulement à travers des barrières de séparation, mais également "la reconstruction exprime le rapport de forces issu de la guerre ; elle met en oeuvre la vision du vainqueur" (Eric Verdeil, Reconstructions manquées à Beyrouth", Annales de la recherche urbaine, n°91, dossier "Villes et guerres", décembre 2001, p. 65). Le cas de Beyrouth a particulièrement été étudié par les géographes, et montre l'efficacité géographique de la guerre par-delà le temps de la guerre. Et la problématique des murs pose également la question de la symbolisation de ceux-ci : les murs sont utilisés comme support d'une matérialisation des lignes de fractures dans la guerre. Les murs de Beyrouth ou de Belfast témoignent de cette utilisation du mur, notamment à travers l'utilisation des graffiti ou des affiches collées sur les murs, utilisés comme des messages visuels symbolisant l'appropriation d'un quartier par une communauté. Les peacelines de Belfast sont ainsi couverts de graffiti représentant des drapeaux identitaires et identifiant les quartiers comme des territoires appropriés : les limites du quartier-territoire ne sont pas seulement symbolisées par les murs, mais également par l'utilisation qui en est faite en tant que support symbolique de cette distanciation volontaire (voir notamment le mémoire de Maud Guichard-Marneur : Vie communautaire et politique culturelle à Belfast, 2003, Sciences Po Rennes). On retrouve également cette utilisation des murs comme support de messages identitaires dans les autres villes en guerre où pas ou peu de murs de séparation ont été construits. Tous les murs de la ville peuvent devenir support d'un message politique. Ainsi, à Beyrouth la prolifération des affiches collées sur des murs et des graffiti "définissait un espace idéologique particulier. Il lui était possible d'identifier, grâce aux signes extérieurs exhibés, les territoires contrôlés par chaque groupe politique et suivre dans le temps l'évolution de leurs contours. Toute modification du contenu iconographique, tout changement dans la combinatoire figurative d'éléments particuliers, tout déplacement des lieux de placardage, lui ont reflété les évolutions internes des émetteurs et la qualité de leur quadrillage du territoire, espace perpétuellement contesté par les forces en présence" (Michael F. Davie, 1992, "Les marqueurs idéologiques à Beyrouth (1975-1990)", L'Affiche Urbaine). Ainsi, l'utilisation des murs permet d'identifier les limites des quartiers identitaires et d'en signaler les seuils : attention, ici vous entrez dans un territoire communautaire approprié !

lundi 6 octobre 2008

Géographie politique de l'Irlande du Nord


Aux origines du conflit : une "guerre de religion" ?


Les racines de la question nord-irlandaise remontent à la Plantation d'Ulster en 1609. Les terres des clans indigènes sont distribuées en lots, à charge pour le propriétaire d'y installer des cultivateurs et d'y construire des ouvrages de défense. L'opération se solde par l'arrivée de 100 000 petits colons écossais, imprégnés d'éthique puritaine, dans le Nord-Est de l'Irlande, où ils défrichent les forêts, drainent les marais et fondent des villes. Cette mise en valeur repose sur la spoliation et la déportation des Irlandais, catholiques. C'est avant tout une opposition intercommunautaire pour la possession d'une terre. Un engrenage de révoltes et de répressions se met en marche et le sentiment calviniste d'élection se mue en préjugé sectaire. La religion appuie la haine de "l'Autre", "voleur" de terre, quelque soit le point de vue. En 1795, est fondé l'ordre d'Orange, pour défendre le roi d'Angleterre et ses héritiers tant qu'ils maintiendront une constitution protestante en Ulster.

Au XIXe siècle, l'Ulster, à la différence du reste de l'île irlandaise, participe à la révolution industrielle. Le prolétariat protestant voit les catholiques misérables affluant des campagnes comme des concurrents et la bourgeoisie, dépendante de la Grande-Bretagne, s'oppose à toute autonomie irlandaise, alors que les élites protestantes libérales dublinoises contribuent à l'émancipation nationale. Le 1er président de la République d'Irlande (dont le drapeau symbolise le vert des catholiques et l'orange des protestants réunis par le blanc de la concorde) sera un protestant (Douglas Hyde).

Quand Londres accorde à l'Irlande une indépendance conditionnelle en 1921, la géographie confessionnelle sert à justifier la partition de l'île, où les catholiques sont largement majoritaires, les protestants l'emportant légèrement en Ulster. Mais la frontière de l'Irlande du Nord ne coïncide pas avec celle de l'Ulster. Amputer l'Irlande du Nord de 3 comtés à écrasante majorité catholique permettait d'assurer le maintien de la suprématie protestante (mais si l'on enlevait également 2 autres comtés à légère majorité catholique, l'Irlande du Nord n'était plus viable).

Au fil des recensements, la proportion de catholiques et le nombre de districts où ils sont majoritaires progressent. Les Eglises protestantes établies (presbytériens, Eglise d'Irlande) déclinent au profit des Eglises dissidentes (évangélistes, baptistes), tandis que les personnes se déclarant sans religion sont de plus en plus nombreuses.




Quelques chiffres

1911
74 % de catholiques en Irlande
56 % de protestants en Ulster

1991
96 % de catholiques en République d'Irlande
62 % de protestants en Irlande du Nord






Le contexte historique du conflit

L'Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni depuis la conquête effectuée entre 1534 et 1691 par des colons protestants anglais et écossais. Les protestants ont imposé un système d'assujettissement de la population catholique jusqu'à la guerre d'indépendance. La guerre d'indépendance oppose entre 1916 et 1920 l'Armée britannique et l'IRA historique. Face aux demandes de la majorité catholique du Sud et de l'Ouest, et de la majorité protestante du Nord-Est, une loi en 1920 établit 2 administrations autonomes : l'Irlande du Nord (Ulster), et l'Irlande du Sud (Eire). Seule l'administration de l'Irlande du Nord a vu le jour (l'administration du Sud de l'île étant remplacée par l'Etat libre d'Irlande en 1922). En 1956, l'IRA tenta, par une série d'attentats à l'explosif, mal préparer, de forcer la Grande-Bretagne à reconsidérer sa position vis-à-vis de l'Ulster. C'est un échec total. De 1967 à 1969, les émeutes se multiplient (malgré les tentatives de retour au calme). D'où des manifestations de masse contre les manipulations électorales favorisant les candidats protestants dans des zones majoritairement catholiques (Londonderry, Armagh). Dès 1968, les tensions intercommunautaires s'engagent sur la voie du conflit armé. Les activistes catholiques décidés de prendre en main la sécurité de leurs quartiers créent une "zone de non-droit" connue sous le nom de "Free Derry" ("Derry libre"). Les manifestations étaient contrecarrées par des actions de groupes paramilitaires protestants (incendies de maisons appartenant à des catholiques). Des barricades catholiques ont été érigées en réponse aux barricades protestantes. Les émeutes finirent par attirer l'attention des médias du monde entier dès 1969 è l'indignation d'une bonne partie de la population britannique, l'émotion causée par les images de familles fuyant leurs maisons dévastées par les incendiaires protestants, le fracas des tirs automatiques au cœur d'une ville européenne, la radicalisation grandissante de la communauté catholique, braquèrent l'attention sur l'Irlande du Nord.




Un conflit intercommunautaire

En 1969-1970, la British Army est déployée à Belfast pour établir une séparation physique entre les 2 communautés. Les militaires britanniques ont été initialement accueillis en sauveurs par la communauté catholique (contrairement aux idées reçues). La mission des militaires britanniques était de protéger la communauté catholique des agressions des activistes protestants è la confession des soldats déployés ne compta pas tant que la mission de protection était remplie, à la satisfaction de tous. L'emploi des armes à feu aux mains de tireurs isolés a commencé à se banaliser. A cause du manque de connaissance du terrain et de la sous-estimation du degré d'exaspération des catholiques, des erreurs majeures ont été commises, comme des fouilles de l'Armée britannique dans les quartiers catholiques en 1970 et l'imposition d'un couvre-feu è mesures impopulaires qui ont brisé toute coopération entre la communauté catholique et les militaires britanniques (plus désormais considérés comme des protecteurs impartiaux). En 1970, l'IRA entra alors en action directe contre l'armée britannique (organisée en PIRA = IRA provisoire). Ces actions ont pour but d'isoler l'Armée britannique et briser le facteur sympathie qu'elle procurait à la communauté catholique (attentats à l'explosif, assassinats…). Ces actions terroristes ont pour objectif d'affirmer sa mainmise sur la population catholique, et d'écarter tout meneur d'opinion hostile à son action. L'appartenance religieuse est ainsi manipulée par l'IRA. Entre 1972 et 1976, les belligérants se professionnalisent. 1972 est l'année la plus meurtrière avec 467 morts (dont 223 civils, 103 soldats britanniques). Le 30 janvier 1972, surnommé Bloody Sunday, une manifestation se déroule durant laquelle 13 civils furent tués par les militaires britanniques. Le 21 juillet 1972, surnommé Bloody Friday, 1853 bombes tombent en moins d'1h30. Par la suite, la guerre civile ne cesse de faire des morts (3 100 entre 1972 et 1994), les attentats se succèdent. Le conflit est une guerre de libération coloniale è comme l'opposition pour le territoire entre les 2 peuples recoupe le clivage religieux, la religion est devenue un élément d'identification, et même de différenciation. Par exemple, en Irlande du Nord, on se dit "athée catholique" ou "athée protestant". Seulement, seulement 5 % des établissements d'enseignement sont mixtes (c'est-à-dire qu'ils accueillent les élèves sans distinction de religion).




Les premiers pas vers la paix

Epuisée par ces années de luttes violentes, l'Irlande du Nord cherche des solutions, aidée de l'Angleterre (elle aussi victime des troubles agitant l'Irlande du Nord) et de l'Irlande. Mais les 1ers accords (ceux de Sunningdale de 1973 et ceux de Hillsborough de 1985) échouent tous 2. En 1993, John Major (1er ministre britannique) franchit un pas décisif en proposant non plus seulement au SDLP (Social Democratic and Labour Party : parti catholique modéré prônant la non-violence) mais aussi au Sinn Féin (aile politique de l'IRA au poids électoral considérable) de participer aux pourparlers de paix. Les négociations débouchent sur un accord en 1995. Les paramilitaires des 2 camps cessent les hostilités. Mais les protestants extrémistes, comme ceux du DUP (Democratic Unionist Part) menés par le pasteur Ian Paisley, ralentissent consciemment le processus de paix, craignant une perte de pouvoir face à une démographie catholique croissante et craignant qu'un 1er pas vers la réunification ne soit franchi. En 1996, l'IRA reprend les armes.







Il faut attendre 1998 pour qu'un nouvel espoir de paix, fragile, naisse. C'est l'accord du Vendredi Saint, signé par 8 partis politiques (dont le DUP et le Sinn Féin), qui sont les partis les plus populaires des 2 communautés. Cet accord porte sur l'élection d'une assembnlée locale, un cessez-le-feu et le désarmement progressif des organisations paramilitaires. Plusieurs de ces organisations refusent. En 2002, le DUP se retire du processus de paix, accusant le Sinn Féin d'espionnage pour le compte de l'IRA. Mais de nouveaux espoirs se fondent le 28 juillet 2005 et le souhait de perspectives plus optimistes est alors permis. L'IRA dépose officiellement les armes et demande à ses membres de lutter désormais pour la réunification de l'Irlande par des moyens politiques. Depuis 2005, l'Irlande du Nord connaît un calme relatif et de nouveaux accords entre Irlande du Nord, Angleterre et Irlande se mettent en place. Néanmoins, les peacelines dans la ville de Belfast n'ont pas disparu du paysage urbain, et sont même devenues des projets urbanistiques en faveur de la paix : diviser pour mieux réconcilier ? L'avenir repose aujourd'hui sur des enfants qui n'apprennent pas à se connaître les uns et les autres et entretiennent la peur de leurs aînés.






Sources :

  • Raids, hors-série n°21, "Guerre au coeur de l'Europe : Irlande du Nord", 2007

  • Jennifer Heurley, 2001, Les frontières internes et externes de l'Irlande du Nord (Logiques territoriales et recomposition d'un espace conflictuel), thèse de géographie, université Paris-Sorbonne, 459 pages + annexes)