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mercredi 1 janvier 2014

Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits (2)

Après avoir servi à la production d'une carte pour The Economist (voir l'article précédent "Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits" qui présente le making-of de ces cartes), les cartes "Syria disunited: Regime dans Rebels Military Positions (october 2013)" et "The Strategy of ISIL: controlling thé Northern Border (october 2013)" produites pour le site Noria (voir l'article "Mapping Competing Strategies in thé Syrian Conflict", 5 novembre 2013) ont servi (comme le rappellent les sources) pour la production d'une carte par le journal Le Monde : "Syrie : l'enlisement de l'insurrection" (27 novembre 2013). La carte produite à partir de la nôtre par The Economist tendait à offrir aux lecteurs une légende simplifiée. Cette version mettait tout de même en avant un point important de notre carte : la question des densités de peuplement dans les réalités spatiales du contrôle territorial des différents acteurs en armes en Syrie. Notre carte "tranchait" avec les précédentes produites qui représentaient les aires de nomadisme comme "hors" de la guerre, laissant des aplats vierges ou blancs, voire parfois représentaient ces zones comme "inhabitées" (voir "Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits").

La carte proposée par Le Monde, qui s'appuie sur notre carte mais propose des données actualisées au 25 novembre 2013 (nos cartes représentent la situation en octobre 2013), représente elle aussi la question des densités comme élément explicatif de la répartition des différents acteurs en guerre. Cette nouvelle utilisation de nos cartes pour Noria est l'occasion de discuter un autre aspect de la représentation de l'espace des conflits par la carte, soulevé mais non détaillé dans le précédent billet : celui de la question du "dessus des cartes" (et non seulement du "dessous des cartes" pour reprendre le nom de la célèbre émission sur Arte), c'est-à-dire de questionner brièvement la cartographie participative d'une part, et la diffusion de la production cartographique d'autre part.

dimanche 24 novembre 2013

Syrie, cartographie d'une guerre : représenter l'espace des conflits

Réaliser des cartes d'une guerre actuelle, au cours de laquelle les "lignes de front" entre les adversaires sont particulièrement mouvantes, pose tout d'abord la question de l'accessibilité et de la fiabilité des données. Mais aussi (et surtout) celle des choix cartographiques. Une carte thématique n'est pas neutre (à ce propos, voir le billet "La carte-discours. Quelques éléments de réflexion"), elle est une représentation de l'espace (et non une présentation). Les choix du cartographe et/ou de son commanditaire construisent une représentation de l'espace, mais n'en rendent qu'une partie, celle qui correspond à leur démonstration. De plus, le lecteur de la carte possède ses propres filtres de représentation : il perçoit et interprète la carte. Si la cartographie thématique francophone a été très marquée par la sémiologie graphique proposée par Jacques Bertin, la profusion de cartes sur Internet, dont on ne connaît pas toujours la source (date et auteur notamment), et encore moins les intentionnalités (quelle objectivité ?), tend à permettre une surenchère de la part d'interprétation de l'auteur et/ou commanditaire de la carte, tout en se parant des atours de l'objectivité cartographique (tout du moins d'une perception, erronée, de la carte qui dirait le "vrai", telle une présentation des réalités spatiales, alors qu'elle est et reste une représentation des réalités spatiales).

Lors de la réalisation de cartes sur l'état actuel des différents adversaires dans la guerre en Syrie pour le site Noria, ces questions d'accessibilité des données (quelle objectivité et quelle méthodologie pour les sources qui servent de référents aux cartes que l'on veut produire) et de choix cartographiques se sont révélées cruciales. Au moment de la conception et de la réalisation de ces cartes "Mapping competing strategies in Syrian conflict", le géographe Fabrice Balanche publiait son article "L'insurrection syrienne et la guerre des cartes" (Orient XXI, 24 octobre 2013), interrogeant et confrontant différentes représentations cartographiques de la guerre en Syrie. On se propose, dans ce billet, de confronter les réalisations cartographiques existantes et les difficultés de conception/réalisation qui existent dans la production cartographique sur la guerre en Syrie. Dans le cas des conflits armés, ces représentations peuvent être particulièrement empreintes de subjectivité et d'idéologies spatiales, et se révèlent non pas toujours des outils d'information et d'explication de la guerre en tant que tels, mais avant tout un matériau pour la compréhension des conflits de représentation qui se surajoutent au conflit armé.

samedi 26 octobre 2013

France : un droit d'asile à géographie variable (2)

Suite à la panne du site des Cafés géographiques (toutes les archives sont progressivement en train d'être remises en ligne), voici l'intégralité d'un texte publié en 2012, qui prend ces derniers jours une actualité forte : "France : une géographie du droit d'asile".


Références de l'article original : TRATNJEK, Bénédicte, 2012, "France : un droit d'asile à géographie variable", Cafés géographiques, rubrique Vox geographi, 14 février 2012.



France : un droit d’asile
à géographie variable




Introduction

En 2011, les institutions internationales, les instances et associations agissant pour la protection des demandeurs d’asile ont célébré le soixantième anniversaire de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés de 1951 qui assure la protection des réfugiés, des apatrides et des demandeurs d’asile. A priori, la question du droit d’asile semble dessiner une géographie « uniformisée », ou tout du moins une géographie de la sécurité/insécurité qui s’établit à l’échelle de chaque Etat qui la regarde. Mais les diverses interprétations de la Convention de Genève de 1951 peuvent être plus ou moins restrictives, et donnent à voir diverses représentations du statut de demandeur d’asile et une géographie de la discrimination et des persécutions à géométrie variable, qui construit un imaginaire spatial de la migration à destination de la France.

Le 11 mars 2011, le conseil d’administration de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) décide d’ajouter à la liste des « pays d’origine sûrs » : l’Albanie et le Kosovo. Mise en place pour la première fois en place en 2005, « la notion de pays d’origine sûr a été introduite dans le droit français par la loi n°2003-1176 du 10 décembre 2003 modifiant la loi n°52-893 du 25 juillet 1952 relative au droit d’asile. Aux termes de la loi, un pays est considéré comme sûr « s’il veille au respect des principes de liberté, de la démocratie et de l’état de droit, ainsi que des droits de l’homme et des libertés fondamentales ». C’est le conseil d’administration de l’OFPRA qui fixe la liste des pays d’origine sûrs » [1]. Le Kosovo était, en 2009 et en 2010, le principal territoire [2] d’origine des demandeurs d’asile en France [3].

Le 2 décembre 2011, cette liste s’allonge, passant de 16 à 20 Etats placés sur la liste des « pays d’origine sûrs », avec l’ajout de l’Arménie, du Bangladesh, du Monténégro et de la Moldavie. En 2011, le Bangladesh était devenu le premier pays d’origine des demandeurs d’asile en France, et la demande en provenance de l’Arménie avait doublé [4]. De nombreuses associations de protection des demandeurs d’asile dénoncent l’imbrication des enjeux socio-politiques internes (la liste des pays d’origine sûrs étant perçue comme un moyen de réguler les flux migratoires) et des enjeux socio-politiques des pays que quittent les demandeurs d’asile, au nom de la protection accordée par la Convention de Genève de 1951. C’est donc un regard multiscalaire qu’il est nécessaire de poser sur ces questions, tant l’entremêlement des échelles permet de comprendre les conflits de représentation qui se jouent entre institutions étatiques et protecteurs des demandeurs d’asile.

La liste des « pays d’origine sûrs » ne vise pas à dessiner une géographie de la sécurité et de l’insécurité dans le monde : comme son nom l’indique, elle ne s’attache qu’à définir, parmi les différents pays d’origine des demandeurs d’asile en France (et non ceux qui ne sont pas concernés par le départ de migrants qui se déclareront dans le pays d’accueil comme relevant de la Convention de Genève de 1951), les pays dans lesquels la sécurité des habitants est garantie par les institutions étatiques. Ce sont donc les pays « producteurs » de demandeurs d’asile qui sont visés dans cette liste. En 2010, « pour la troisième année consécutive, la France enregistre une hausse de la demande d’asile sur son territoire. 52 762 demandes ont été formulées contre 47 686 en 2009, soit un écart de près de 11 % » (Forum Réfugiés, 2011, p. 129).

Cette même année 2010, les principaux pays de provenance des primo-arrivants (première demande d’asile, en opposition aux dossiers en réexamen, c’est-à-dire aux demandeurs ayant déjà fait une tentative) sont le Kosovo (avec 3 267 demandes – hors mineurs accompagnants, soit 8,8 % de la demande globale), le Bangladesh (3 061 demandes, soit 8,3 %), la République démocratique du Congo (2 616 demandes, soit 7 %), la Russie (2 424 demandes, soit 6,6 %), Sri Lanka (2 265 demandes, soit 6,1 %), la Chine (1 805 demandes, soit 4,9 %), la Guinée (1 712 demandes, soit 4,6 %), Haïti (1 500 demandes, soit 4 %), l’Arménie (1 278 demandes, soit 3,5 %) et la Turquie (1 240 demandes, soit 3,3 %) (Forum Réfugiés, 2011, p. 130).

Ce sont ces pays qui sont concernés par un examen par l’OFPRA sur l’(in)sécurité des habitants, et qui sont potentiellement inscrits sur la liste des pays d’origine sûrs. Des Etats voisins de la France comme la Belgique, l’Allemagne ou encore la Suisse n’étant pas des pays d’origine de demandeurs d’asile, ils n’apparaîtront pas sur cette liste. Pourtant, celle-ci reste une manière de concevoir, par le prisme des pays « producteurs » de demandeurs d’asile, une géographie de l’insécurité et une géographie du droit d’asile « légitime ». En quoi la proportion de la demande d’asile dessine-t-elle une géographie de l’(in)sécurité telle que perçue par les autorités françaises ?

mercredi 3 juillet 2013

Café géo : Les frontières entre ouverture et fermeture : peut-on souhaiter la disparition des frontières ?

Le 1er février 2013, François Arnal organisait une journée d'étude consacrée à la géographie des frontières, qui se clôturait le soir par le tout premier Café géographique de Saint-Etienne. Après des discussions sur "Les frontières et les espaces frontaliers : objet d'étude géographique et géopolitique" dans la journée (voir notamment les comptes rendus des conférences de Daniel Soulié : "Frontières et ennemis à travers les arts : l’image de l’autre, des « Neuf Arcs » au mur de Berlin" et de Philippe Rekacewicz : "Cartographier les frontières" et les enregistrements audio des conférences de Philippe Rekacewicz : "Cartographier la frontière et les espaces frontaliers" et Bénédicte Tratnjek : "Les territoires post-yougoslaves : ce qui fait frontière"), le café géo proposait de croiser les regards journalistiques (Luisa Pace), cartographiques (Philippe Rekacewicz) et géographiques (Bénédicte Tratnjek) autour de la question : "Les frontières, entre ouverture et fermeture : peut-on souhaiter la disparition des frontières ?".

Luisa Pace, Philippe Rekacewicz et Bénédicte Tratnjek,
lors du 1er Café géographique de Saint-Etienne, 1er février 2013.

"Si de nombreux sujets ont été abordés pendant la journée, François Arnal a proposé aux intervenants de poursuivre le débat dans une salle comble. Les débats entre les intervenants et le public, mais aussi entre les intervenants eux-mêmes ont permis de montrer des divergences d’opinion. Comme l’a énoncé plus tôt dans la journée Philippe Rekacewicz, « on peut tous aller voir une frontière, mais on n’y voit pas la même chose ». François Arnal rappelle que si les avis divergent, c’est parce que la définition même de frontière est ambiguë, et que certains espaces de conflit sont sujets à certaines tensions, autour du tracé, du statut et de la matérialisation des frontières. Tout cela complique la vision extérieure que nous portons sur les frontières. Les notions de limites, de territoires, de conflits mais aussi de gestion, d’échanges et de relations humaines sont à prendre en compte pour (re)penser les frontières et les espaces frontaliers. Cet objet géographique « classique » est au cœur de très nombreuses publications ces dernières années, tant la question est d’une actualité brûlante. C’est pourquoi, pour ce café géo, François Arnal a invité trois intervenants aux parcours différents, qui tous abordent la frontière par ses dimensions spatiales, mais en ont, par leur métier, une approche différente : Philippe Rekacewicz (cartographe au Monde diplomatique, animateur du blog Visions cartographiques), Bénédicte Tratnjek (géographe, IRSEM, animatrice du blog Géographie de la ville en guerre) et Luisa Pace (journaliste, spécialiste de géopolitique). (...)"


Les deux visages de l'espace Schengen
Source : Philippe Rekacewicz, 2012.


Pour citer le compte rendu : Luisa Pace, Philippe Rekacewicz et Bénédicte Tratnjek, 2013? "Les frontières entre ouverture et fermeture : peut-on souhaiter la disparition des frontières ?", Cafés géographiques, rubrique "Des Cafés", compte rendu du café géographique du 1er février 2013, par Léna Faury, en ligne : http://cafe-geo.net/les-frontieres-entre-ouverture-et-fermeture/


jeudi 25 avril 2013

Corée du Nord : la carte et la pomme (de la discorde ?)

"Avant les attentats de Boston, l’actualité médiatique était « monopolisée » par la Corée du Nord : les annonces du nouveau dirigeant, Kim Jong-Un, concernant l’escalade de menaces contre les Etats-Unis ont amené beaucoup d’articles de presse, plus ou moins éclairés, sur la possible attaque du territoire étatsunien. Parmi les commentaires, les photographies officielles dévoilées à la presse du monde entier ont fait couler beaucoup d’encre. Si certains médias ont eu la décence d’utiliser un point d’interrogation 1, d’autres 2 seront nettement moins prudents, et titreront, sans point d’interrogation, combien « la Corée du Nord dévoile des secrets militaires sur des photographies officielles ». Pourtant, la source commune de tous ces articles de presse, l’AFP (dont la dépêche titrait avec le point d’interrogation), avait déjà publié, deux jours plutôt, sur son blog Making-of, un décryptage des photographies nord-coréennes présentant le matériel militaire, montrant combien les dites photographies n’étaient que d’évidents montages. L’Histoire a, pourtant, montré les usages et les mésusages des montages photographiques à des fins de propagande. Leçon qui semble oublier dès lors qu’il s’agit de la menace nord-coréenne... La géographie de l’enfermement joue ici un rôle particulier : peu d’informations filtrant de Corée du Nord, où peu d’étrangers sont autorisés à entrer (et surtout sont « invités » à ne pas sortir du chemin qui leur est tracé pendant leur séjour). La fermeture du territoire nord-coréen « autorise » ici quelques approximations... Nous ne pouvons que recommander à ces journalistes la lecture de géographes pour comprendre les logiques territoriales en jeu en Corée du Nord. (...)"






Références de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Corée du Nord : la carte et la pomme (de la discorde ?)", Cafés géographiques, rubrique Brèves de comptoir, 25 avril 2013.

dimanche 27 janvier 2013

La carte-discours (2). Quelques ressources radiophoniques

Dans un ancien billet, "La carte-discours. Quelques éléments de réflexion" (13 septembre 2009), on avait proposé quelques éléments sur l'utilisation et la manipulation du langage cartographique. Contrairement à ce que l'objet-carte peut paraître (tout particulièrement parce qu'il est véhiculé, par les manuels scolaires ou la presse, comme disant la "vérité"), la carte n'est pas neutre, même quand l'objectif du cartographe et/ou de son commanditaire est de tendre à l'objectivité. S'il existe des cas évidents de manipulation de la carte et de disputes territoriales autour des tracés sur les cartes (notamment les tracés frontaliers, comme les récentes tensions autour des îles Senkaku/Diaoyu le prouvent), celle-ci reste toujours une représentation de l'espace. Le précédent billet pointait quelques éléments de réflexion : la carte comme témoignage d'une interprétation des logiques spatiales (la carte-discours), pour laquelle le choix des figurés et des couleurs n'est pas "innocent", qui est une représentation de l'espace qui est mise en scène par son auteur et/ou commanditaire, mais aussi reçue, réinterprétée par ceux à qui elle est destinée. La cartographie est donc un langage. Dans ce billet, on avait présenté une sélection de ressources sitographiques, que l'on se propose ici de poursuivre autour d'émissions de radio récentes (choisies parmi les émissions disponibles à la (ré)écoute) consacrées à la question de la cartographie. Comme habituellement, cette liste ne prétend pas à l'exhaustivité !

Au "programme" :
- Un Monde en cartes (1/4) : L'Ethos du cartographe.
- Un Monde en cartes (2/4) : Histoire de la cartographie.
- Un Monde en cartes (3/4) : La cartographie électorale.
- Un Monde en cartes (4/4) : Art, espace et cartes.
- La cartographie dans tous ses états.
- Dessiner le monde (1/4) : De l'instabilité de la carte.
- Dessiner le monde (2/4) : L'art de la carte.
- Dessiner le monde (3/4) : Cartes en colère.
- Dessiner le monde (4/4) : Les cartes 2.0.
- Le dessous des cartes numériques.
- Cartes et cartographes à l'époque moderne.
- La cartographie dans les têtes : XIXe-XXIe siècles.
- La bataille des cartes.
- Lectures de la mondialisation.

A (re)découvrir sur ce blog :
-  La vidéo : "Toutes les cartes du monde sont-elles fausses ?" (Ce soir ou jamais)

- "Nouveaux regards cartographiques sur la mondialisation : retour sur une journée d'étude"
- "La carte-discours. Quelques éléments de réflexion"
Et tous les billets marqués "Cartes/Atlas".



lundi 14 janvier 2013

"Les frontières et les espaces frontaliers : objet d’étude géographique et géopolitique" (1er février, Saint-Etienne)

L'atelier du cartographe
Dessin de Selcuk pour Philippe Rekacewicz
Organisée par François Arnal en partenariat avec l'association AK-42 (association de la Khâgne 42 du lycée Claude Fauriel), la première Journée d'études géographiques du lycée Claude Fauriel de Saint-Etienne aura pour thème "Les frontières et les espaces frontaliers : objet d'étude géographique et géopolitique". Elle se déroulera le 1er février 2013, au lycée Claude Fauriel à Saint-Etienne (28 avenue de la Libération), et sera suivie d'un café géographique à 20h30 au café Le 9 bis (9 rue François Gillet) : "Les frontières entre ouverture et fermeture : peut-on souhaiter la disparition des frontières ?".

Portant sur le programme au concours d'entrée de l'ENS-Lyon de 2013 ("Frontières et espaces frontaliers"), cette journée d'études interrogera des frontières interétatiques (notamment au prisme des exemples balkaniques et israélo-palestinien), entre construction, reconstruction, revendication, contestation. Elle abordera également la question de la représentation des frontières et espaces frontaliers à travers l'art et la cartographie (elle est également en lien avec la question "Représenter l'espace" au concours de l'Agrégation de géographie). Par-delà les questions de concours, cette journée d'études porte son intérêt sur le renouveau des frontières dans les études géographiques. Le thème de la frontière, s'il a toujours été un objet d'études majeur dans la géographie, a été replacée au coeur de la réflexion spatiale dans les années 1980, notamment autour des travaux des géographes Claude Raffestin (avec une approche de la frontière comme objet de la géographie sociale et de la géographie du pouvoir) et Michel Foucher (avec une approche géopolitique à laquelle on doit notamment le célèbre ouvrage Fronts et frontières). Depuis la chute du mur de Berlin, les travaux sur les frontières interétatiques se sont diversifiées, au vu de cette "tentation des frontières" qui s'observe de par le monde. Le retour du thème des frontières a vu l'émergence de travaux sur les murs, sur les fragmentations politiques (partition, balkanisation, autodétermination...). Cette journée d'études abordera donc quelques points autour de la question de la frontière par le prisme d'une approche spatiale, journalistique, cartographique et artistique.


mardi 8 janvier 2013

La géographie des conflits vue par "Le Dessous des cartes"

La célèbre émission Le Dessous des cartes qui propose chaque semaine de faire le tour d'une question géographique ou géopolitique par des cartes commentées par Jean-Christophe Victor, avec toujours le même langage cartographique (permettant aux téléspectateurs, puis récemment aux lecteurs avec la parution de plusieurs atlas, de se retrouver à chaque émission confrontés à des "repères" cartographiques), a proposé plusieurs émissions autour de la géographie des conflits, dont les cartes et les commentaires sont disponibles en ligne. Ce billet propose une sélection de ces émissions autour de la thématique "Géographie des conflits" :
- L'Etat de la guerre (octobre 2008),
- Les cartes de la guerre et de la paix (avril 2010),
- Conflits 2030 : Les facteurs (1/2) (janvier 2012),
- Conflits 2030 : Les lieux (2/2) (janvier 2012).



vendredi 28 décembre 2012

"Atlas géopolitique des Balkans. Un autre visage de l'Europe" (Amaël Cattaruzza et Pierre Sintès)


Amaël Cattaruzza et Pierre Sintès, 2012, Atlas géopolitique des Balkans. Un autre visage de l’Europe, Autrement, collection Atlas/Monde, Paris, 95 p.


"Si les Balkans, et tout particulièrement les Etats post-yougoslaves, ont été au cœur de nombreux ouvrages dans les années 1990 et 2000, un atlas de langue française manquait cruellement. Les quelques rares productions 1 qui existaient s’intéressaient davantage à l’histoire des Balkans, laissant peu de place pour les explications sur les conflits récents, et plus encore pour la situation post-conflit. Avec l’atlas d’Amaël Cattaruzza et Pierre Sintès, ce « vide » est comblé, et ce pour le plus grand bonheur de ceux pour qui les Balkans restent synonymes d’une région violente, sans plus d’éléments. Parce que, comme l’explique l’historienne étatsunienne Maria Todorova, les Balkans, comme appellation géographique, sont devenus péjorativement empreints de représentations négatives 2. Si des guerres particulièrement violentes ont marqué la décomposition de la Yougoslavie, il serait inapproprié de réduire les Balkans à la seule violence. Et, dans cet atlas, Amaël Cattaruzza et Pierre Sintès sont soucieux d’éviter des stéréotypes abusifs, et s’intéressent, dans cet atlas, aux territoires du quotidien (l’habiter, le tourisme, l’environnement, le patrimoine, le sport, la musique... sont autant de thèmes abordés dans l’atlas). Pour les lecteurs plus avertis sur cette région, la production cartographique de Romain Imbach viendra offrir un complément essentiel pour la compréhension de cette région où le « péché cartographique » montre combien la carte peut être un discours sur les réalités spatiales. Parce que les statistiques sont souvent aux mains de discours géonationalistes, mais aussi parce que les choix du cartographe (ou de son commanditaire) opèrent une sélection sur les réalités spatiales, en appuyant ou exacerbant certains phénomènes, en minimisant ou effaçant d’autres. (...)"




Source du compte-rendu de lecture : Bénédicte Tratnjek, 2012, "Atlas géopolitique des Balkans. Un autre visage de l'Europe (Amaël Cattaruzza, Pierre Sintès)", Les Cafés géographiques, rubrique Des livres, 17 décembre 2012, en ligne : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2593


mercredi 7 novembre 2012

Géographie des élections présidentielles étatsuniennes : premières cartes de l' "Amérique pourpre"

Alors que les résultats de la réélection de Barack Obama pour son second mandat de Président des Etats-Unis viennent de tomber cette nuit, la cartographie électorale est déjà bien riche en ligne. Néanmoins, les cartes électorales peuvent paraître trompeuses : la question de l'échelle des résultats et du manque de lien avec la densité de population dans les territoires représentés ont déjà été mises en avant dans des articles ou billets concernant les élections présidentielles de 2008. Voici donc un billet proposant quelques cartes autres que celle commune à tous les sites d'informations (la carte des résultats par Etat en fonction de la superficie) et des liens pour revenir sur les enjeux de cette cartographie électorale, mais aussi sur les "codes" nécessaires pour la comprendre.

lundi 6 août 2012

"Toutes les cartes du monde sont-elles fausses ?" (Ce soir ou jamais)

Voici la vidéo d'une partie de l'émission Ce soir ou jamais (France 3) du 7 février 2012, où Frédéric Taddeï à demander aux géographes Sylvie Brunel et Michel Foucher ce qui se cache derrière les cartes géographiques (voir la présentation de l'émission sur le site de France 3). Ce que les projections (Peters, Mercator...) disent de notre façon de nous représenter mais aussi de penser le monde. La première vidéo revient tout d'abord sur l'exposition La France en relief (qui présentait au Grand Palais à Paris les "Chefs-d'oeuvre de la collection des plans-reliefs de Louis XIV à Napoléon III"), puis laisse place au débat entre les deux géographes. Dans la première partie, Michel Foucher revient sur les plans-reliefs, les cartes Cassini, le rôle des ingénieurs-géographes militaires, la question des places-frontières (qu'est-ce qu'une frontière ?), le rôle de Vauban géographe... Le temps de découvrir un extrait du film A la Maison-Blanche, revenant sur les déformations de la carte de Mercator. Et Sylvie Brunel explique combien "la représentation cartographique, c'est toujours un choix !"




mercredi 20 juin 2012

"Mathieu Guidère, Atlas des pays arabes. Des révolutions à la démocratie ?"

Mathieu Guidère, Atlas des pays arabes. Des révolutions à la démocratie ?", Autrement, collection Atlas/Autrement, Paris, 2012.

"Ecrire et publier un ouvrage de synthèse sur les « printemps arabes », alors même que les révolutions sont en cours est un pari audacieux : proposant un atlas, dans la célèbre collection des éditions Autrement, Mathieu Guidère remporte ce pari, en proposant aux lecteurs à la fois un « outil » pour comprendre les événements actuels, et une synthèse efficace sur les conflictualités, les rivalités de pouvoir, les peuples, le développement et les (r)évolutions. Les cartes, les textes et les encadrés sont au service d’une approche pédagogique veillant, dans l’atlas, à préciser les grands enjeux du monde arabe, d’en donner les grandes caractéristiques politiques, mais aussi économiques et sociales."




Références de la recension : Bénédicte Tratnjek, "Mathieu Guidère, Atlas des pays arabes. Des révolutions à la démocratie ?", Lectures / Liens socio, rubrique "Les comptes rendus", 7 juin 2012.


vendredi 23 mars 2012

Géographie et cartographie électorale (1) : des sites et des cartes

Les élections ont leur géographie. On peut distinguer plusieurs approches au sein de la géographie : "les enjeux électoraux nous donnent à voir les territoires à vivre, les territoires identitaires, les territoires politiques : derrière les cartes dites "électorales", se cachent des réalités contrastées. Et sur ces questions, les géographes apportent leur contribution et tout leur savoir-faire proposant des analyses éclairant les enjeux électoraux de par le monde !" (Bénédicte Tratnjek, 2012, "Géographie électorale, géographie des élections", Les Cafés géographiques, rubrique Des Dossiers, 6 février 2012).

2012 est une année électorale majeure pour de nombreux pays : élections présidentielles en France, aux Etats-Unis, en Russie, mais aussi en Espagne, au Sénégal, au Mali, en Sierra Leone, au Ghana, au Kenya, à Madagascar, en Angola, au Mexique, au Venezuela, en République dominicaine, en Albanie, en Finalnde, en Islande, en Slovénie, à Taiwan, au Timor oriental...

Les cartes donnant à voir les résultats électoraux, particulièrement dans les médias, sont souvent contestées pour les choix de langage cartographique, le plus souvent non explicité : des discours sur la "couleur politique" d'un territoire sont produits par ce type de représentations (voir le billet "La carte-discours. Quelques éléments de réflexion" du 13 septembre 2009), notamment pour les cartes, les plus caricaturales mais aussi les plus "banales", qui représentent non la diversité des votes, mais une "uniformité" de votes à l'échelle des régions par exemple. C'est ainsi que Gilles Fumey donne un "Carton rouge pour les cartes électorales" (Les Cafés géographiques, rubrique Brèves de comptoir, 21 mars 2010) qui donnent à voir une couleur majoritaire sur un département, une région, voire un pays, oubliant par là-même les réalités sociopolitiques locales, et de fait l'existence des autres votes.

Expliquer les cartes que l'on nous donne à voir est un premier enjeu pour les géographes. Mais aussi produire des cartes qui sont des représentations mettant en scène la complexité des enjeux électoraux. Voici quelques sites pour vous aider à saisir les différents aspects de la géographie des élections, les impacts du territoire sur le vote et les impacts du vote sur les territoires. Bien évidemment, cette sitographie (un second billet sera consacré à la bibliographie) est très sélective, et ne recouvre pas l'ensemble des ressources existantes ! En espérant qu'elle soit un premier pas à une sensibilisation à la géographie comme décryptage d'enjeux politiques.



mercredi 15 février 2012

France : un droit d’asile à géographie variable


Aborder la géographie du droit d'asile en France au prisme de la création et des variations de la "liste des pays d'origine sûrs" permet à la fois de comprendre l'entremêlement d'enjeux politiques multiscalaires qui dépassent parfois nettement la question du droit à la protection internationale pour s'ancrer dans les réalités des politiques migratoires des pays d'accueil, de revenir sur la question de la carte-discours pour montrer que les choix cartographiques permettent de représenter des discours spatiaux "modelés" en fonction des intentions des auteurs/commanditaires des cartes. La géographie du droit d'asile en France est multiple et se traduit dans des conflits de représentations entre les différents acteurs de la protection internationale.


Références de l'article : Bénédicte Tratnjek, 2012, "France : un droit d'asile à géographie variable", Les Cafés géographiques, rubrique Vox geographi, 14 février 2012, en ligne : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2370


jeudi 19 mai 2011

Nouveaux regards cartographiques sur la mondialisation : retour sur une journée d'études


Annoncée sur ce blog, la journée d'études "Nouveaux regards cartographiques sur la mondialisation" du 18 mai 2011, organisée par Géoconfluences et l'Institut français de l'Education s'est avérée riche en enseignements et en pistes de réflexion. Les vidéos de cette journée d'études seront prochainement mises en ligne sur le site de Géoconfluences, avec les power-point des présentations. Ce billet ne se veut pas un compte-rendu de cette journée d'études, mais propose des liens pour approfondir les idées-clés qui ont été énoncées par les différents intervenants et par les deux animateurs des tables-rondes (voir le programme de la journée d'études).



Quelles représentations de la mondialisation dans les cartes ?


Manuels scolaires et atlas grand public
Sylvain Genevois a présenté l'évolution de l'utilisation des cartes de la mondialisation dans les manuels scolaires. C'est d'abord une évolution de la mondialisation comme objet de l'enseignement qu'il faut interroger : il nous a ainsi montré des cartes extraites de manuels depuis les années 1980. Dans les années 1980, le monde était représenté selon l'ordre bipolaire qui prévalait sur la géopolitique de l'époque. Bien évidemment, la situation géopolitique mondiale a beaucoup évolué. Dès les années 1990, d'autres représentations cartographiques se sont insérées dans les manuels scolaires (voir, par exemple, Jacky Fontanabona, 1993, "La construction du concept de "système-monde" en classes de terminales A, B, C, D", Mappemonde, n°3/1993, pp. 10-11), et la place de la question de la mondialisation s'est faite progressivement plus prégnante. Désormais, elle fait partie intégrante de l'enseignement, en tant que chapitre à part entière. La carte dans les manuels scolaires doit être lisible et compréhensible pour les élèves. On constate que les cartes représentant les processus et les bénéfices/désavantages de la mondialisation ont longtemps été très majoritairement des planisphères. Mais Sylvain Genevois nous a montré une évolution notable de la cartographie dans les manuels scolaires concernant ces questions : la variation des échelles est désormais plus présente. L'ensemble des intervenants de la journée d'études a d'ailleurs bien insisté sur ce point : ce n'est pas parce qu'il s'agit de mondialisation que seul le planisphère peut permettre une représentation de ces phénomènes.


Les échelles de la mondialisation
C'est d'ailleurs l'un des points forts de l'intervention du géographe Frank Tétart (rédacteur en chef du magazine Carto) : il a montré combien l'analyse de la mondialisation devait être nécessairement multiscalaire, afin de ne pas montrer une vision de la mondialisation trop tronquée. En prenant la carte des "exclus de la mondialisation" à l'échelle mondiale (carte de "La typologie des Etats dans la mondialisation en 2004" publiée dans la Documentation photographique n°8037 : "La mondialisation en débat" de Laurent Carroué), Frank Tétart montre que cette échelle est nécessaire mais non suffisante pour rendre compte de la mondialisation. Cette échelle ne rend pas compte de l'intégration à la mondialisation économique de petits territoires à l'intérieur des Etats "exclus de la mondialisation" (représentés en jaune sur cette carte) : par exemple, c'est le cas des espaces productifs en énergies dans le Golfe de Guinée. Frank Tétart nous a donné également l'exemple de la Chine : à l'échelle de l'Etat, on voit apparaître de profondes disparités entre une Chine littorale intégrée à la mondialisation et une Chine "profonde" délaissée par ces processus. Mais, il faut encore pousser l'analyse : il nous a ainsi montré qu'il ne fallait pas se contenter de cette échelle, en se penchant par exemple sur le cas du Xinjiang : une région qui ne fait pas partie de la Chine littorale, mais qui est pourtant bien intégrée à la mondialisation par les flux de ressources énergétiques générées par son potentiel. Si cette région est plus connue pour les revendications territoriales de ses habitants et la politique de sinisation imposée par le pouvoir (voir, par exemple, Guillemette Pincent, 2009, "Les empreintes spatiales de la sinisation dans les petites et moyennes villes du Xinjiang", Géocarrefour, vol. 84, n°1-2, pp. 105-112), il ne faut pas oublier que les répressions qui sont exercées par le pouvoir chinois dans cette région découlent directement d'une volonté de contrôle social de ce territoire pour sa richesse en ressources, et pour son intégration dans la mondialisation (voir Alain Cariou, 2009, "Le nouveau Xinjiang : intégration et recompositions territoriales d'une  périphérie chinoise", Echogéo, n°9, juin/août 2009). Les différents exemples donnés par Frank Tétart rappelle bien la nécessité de penser et d'enseigner la mondialisation par le prisme d'une analyse multiscalaire.

Au final, chaque représentation cartographique est tronquée, et ne montre qu'une échelle de la mondialisation. Ces "nouveaux regards cartographiques sur la mondialisation" insistent sur la pertinence, et même la nécessité, de prendre en compte des échelles diversifiées. Les lieux de la mondialisation doivent être cartographiés au même titre que les processus à l'échelle mondiale. La mondialisation et le Monde ne sont pas synonymes : les cartes du Monde ne montrent donc pas forcément la mondialisation.

La typologie des Etats dans la mondialisation en 2004
Source : Laurent Carroué, "La mondialisation en débats", Documentation photographique, n°8037, p. 63.


Les cartes de la mondialisation : une représentation subjective
Bien évidemment, tous les intervenants ont insisté sur l'idée d'une subjectivité assumée de la carte : elle est toujours une représentation construite par son auteur ou celui qui la commande. La géographe Delphine Papin (journaliste-cartographe au Monde) a d'ailleurs montré les difficultés de réalisation de cartes dans des contraintes de temps qui sont imposés par les rythmes éditoriaux. Dans un quotidien, les journalistes-cartographes n'ont que 6h chaque jour pour produire leurs cartes. Le temps de trouver les données correspondantes, de réfléchir à la sémiologie graphique, de penser aux attentes du public destinataire de ces cartes est donc des plus restreints ! Même dans le travail effectué pour la série des atlas co-édités par La Vie/Le Monde (voir une note de lecture de l'Atlas des mondialisations pour les Cafés géographiques), destinés volontairement à un public très large, le temps de conception des cartes (environ 200 cartes par atlas) est très restreint (seulement 2 mois pour penser les cartes, trouver les données correspondantes, les faire valider par les journalistes/chercheurs qui rédigent les articles, et les concevoir). Delphine Papin est revenue sur les choix effectués sur certaines cartes dans ces atlas (elle a conçu l'ensemble des cartes des deux derniers hors-série de cette collection : l'Atlas des civilisations et l'Atlas des mondialisations). C'est également un des points de l'intervention de Pascal Orcier (géographe et cartographe) qui a réalisé toutes les cartes du dernier ouvrage du géographe Michel Foucher : La bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde (voir une note de lecture de Gilles Fumey pour les Cafés géographiques). Plusieurs questions ont été soulevés par les différents intervenants : la carte se lit-elle seule ? Est-elle un "accompagnement" au texte, un "complément", un "texte" en elle-même ? Le géographe Laurent Carroué (professeur des Universités, inspecteur général et spécialiste de la géographie de la mondialisation : voir notamment son ouvrage ) a énoncé des questionnements majeurs sur la cartographie, qui doivent être posés non seulement par ceux qui conçoivent les cartes, mais aussi par ceux qui les enseignent, par ceux qui les perçoivent et qui les décryptent : jusqu'où peut-on aller dans la représentation de la complexité, en restant lisible, sans tomber dans la bande dessinée ?


La carte, un outil de l'enseignement : de quel enseignement parle-t-on ?
La carte est un outil de l'enseignement. Mais elle peut aussi devenir un outil de propagande via l'éducation. C'est ainsi que le géographe Michel Sivignon a analysé, dans son ouvrage Les Balkans, une géopolitique de la violence (voir une note de lecture pour les Cafés géographiques), des cartes extraites de manuels scolaires de Bosnie-Herzégovine (voir également le compte-rendu du café géographique "Le péché cartographique : le cas des Balkans" avec Michel Sivignon). Deux manuels scolaires ont été utilisés : l'un diffusé dans les écoles de la Fédération croato-bosniaque ; l'autre dans les écoles de la Republika Srpska ou de Serbie (voir une mise en contextualisation de la question de la partition de la Bosnie-Herzégovine en deux entités politiques depuis les Accords de paix de Dayton qui ont mis fin à la guerre le 14 décembre 1995). De part et d'autre de la Ligne-Frontière inter-entités (IEBL), les cartes utilisées dans ces manuels donnent à voir et à penser aux élèves des visions de leur pays très différentes : "Les atlas nationaux et plus encore les atlas à usage scolaire restent aujourd'hui des instruments de propagande. Rien de plus révélateur que la comparaison entre un atlas scolaire de Bosnie-Herzégovine et un atlas scolaire de Serbie et, en Bosnie-Herzégovine, entre les atlas scolaires bosniaques, serbes et croates. Dans le premier, toutes les cartes thématiques sont muettes sur la division du pays en deux entités. On voit cependant apparaître comme à regret un cartouche qui fournit la limite entre la Republika Srpska et la Fédération Bosno-Croate et la division entre cantons de cette dernière, sans fournir aucun renseignement sur la Republika Srpska. Inversement, dans l'atlas scolaire de Serbie, plusieurs cartes sont consacrées à la description de la Bosnie-Herzégovine. Elles se limitent à la Republika Srpska et la Fédération Bosno-croate apparaît en blanc, telle une terra icognita" (voir les cartes de Michel Sivignon : Les Balkans, une géopolitique de la violence, Belin, coll. Mappemonde, 2009, pp. 139-140 ; voir également le billet "La paix par l'éducation ? De la carte au discours" ; plus spécifiquement sur le cas des Balkans, voir le dossier du Courrier des Balkans "Education : des manuels scolaires qui sèment la haine ?").

Mais le cas des Balkans est loin d'être une exception, comme le montre par exemple la décision, très controversée, du Ministre de l'Education d'Israël en 2006 de donner aux cartes les frontières de 1967 (voir un article publié par L'Orient Le Jour présentant les enjeux de cette polémique ; pour comprendre la question frontalière en Israël/Palestine, on se reportera notamment au site du géographe Fabien Guillot : "Palestiniens et Israéliens : à la recherche de la paix" ; et l'article de David Newman, "La frontière Israël-Palestine. Changements et continuité", Outre-terre, n°9, n°2004/4, pp. 131-144 ; et celui d'Alain Dieckhoff, "Quelles frontières pour l'Etat d'Israël ?", Ceriscope, 2011).

Laurent Carroué a rappelé combien la production cartographique est toujours liée à la situation politique et géopolitique. Et a posé une question majeure sur la cartographie de la mondialisation, et même sur la cartographie en général : comment faire aujourd'hui une carte à la fois comme outil et comme objet ? Un outil de diffusion de l'information, d'enseignement, d'explication, etc. Un objet de réflexion, parce que quelque soit la carte, elle est toujours liée à un contexte éditorial (des choix faits en fonction du public visé, du temps dont dispose le cartographe, des données disponibles et de leur fiabilité, de contraintes techniques ou financières...), et à un contexte politique et géopolitique (est-on toujours libre de cartographier ce que l'on veut ? est-on toujours libre d'utiliser les cartes que l'on veut en classe ?).

Le cas des Balkans est particulièrement éloquent : actuellement, des recensements ont lieu dans de nombreux pays issus de la décomposition de la Yougoslavie (voir, à ce propos, le dossier du Courrier des Balkans sur les recensements en cours). Ces recensements sont nécessaires : les derniers ont eu lieu en 1991 (du temps de la Yougoslavie, exception faite pour le Kosovo, où le recensement de 1991 ayant été boycotté par la majorité albanaise, le dernier recensement effectif date de 1981). Comme le titre le Courrier des Balkans pour le cas du Monténégro "un recensement, ce n'est pas de la statistique, c'est de la politique !" : si on élargit au cas des pays issus de la décomposition de la Yougoslavie en général, le Courrier des Balkans rappelle que "dans les Balkans, un recensement c'est la guerre !". C'est encore plus vrai de la cartographie : mettre en cartes la répartition des populations, c'est appuyer les discours géonationalistes (voir, à ce propos, Amaël Cattaruzza, 2007, "Comprendre le référendum d'autodétermination monténégrin de 2006", Mappemonde, n°87, n°3/2007, qui définit le géonationalisme comme "l’ancrage spatial et/ou territorial du nationalisme concrétisé dans l’espace politique ou projeté dans les représentations territoriales. Si le nationalisme est un discours fondant et légitimant un groupe national, sa matérialisation dans l’espace — par des monuments, des frontières — et dans les représentations collectives et individuelles — sous forme de cartes politiques, historiques et de cartes mentales — donne corps à ce discours et lui permet de se massifier et de se diffuser sur un territoire"), c'est-à-dire qu'il est possible d'entériner, par la carte, l'homogénéisation communautaire des territoires, de lui donner corps, et d'appuyer les discours séparatistes, que ce soit dans le cas de la Republika Srpska (voir le billet "Bosnie-Herzégovine : d'une indépendance à l'autre ?") ou dans le cas du Kosovo où les projets d'une partition hantent la scène politique au Kosovo comme en Serbie (voir, par exemple, les récentes déclarations d'Ivica Dacic, ministre de l'Intérieur en Serbie, pour qui, au Kosovo, la partition est "la seule solution réaliste" : voir l'article du Courrier des Balkans à ce propos). Les recensements et les cartes sont des "armes" politiques, permettant à des acteurs belliqueux ou séparatistes de justifier la différenciation communautaire, voire le rejet de "l'Autre", dans les espaces de vie comme "légitimes". On en revient aux cartes dans les manuels scolaires utilisées par Michel Sivignon dans son ouvrage Les Balkans : géopolitique de la violence : la carte n'est pas seulement un outil dans l'enseignement, elle permet aussi de "formater" les visions du monde. Frank Tétart a, à ce propos, rappelé les difficultés des cartographes concernant les toponymes : comment doit-on nommer le Golfe arabo-persique/arabique/persique ? La mer de Chine méridionale ? Pascal Orcier a donné une anecdote de la conception de son ouvrage La Lettonie en Europe. Atlas de la Lettonie (voir une note de lecture de Yann Calbérac pour les Cafés géographiques) : fallait-il inscrire sur les cartes "territoire délivré" ou "territoire occupé" par l'URSS ? Chaque toponyme découle d'une représentation, d'une vision du monde, et donc d'une interprétation, d'un discours, d'une politique (voir, à ce propos, le billet "Nommer les lieux : une problématique en géographie culturelle et politique", la page "Nommer les lieux au Kosovo" sur le site Géographie de la ville en guerre, et l'excellent Atlas des Atlas réalisé par le Courrier international).




Qui cartographie ? Que cartographie-t-on ?


Les outils cartographiques sur Internet : une cartographie "participative" ?
Le géographe Thierry Joliveau, qui anime l'excellent blog Monde géonumérique, est revenu sur plusieurs de ces billets : en posant notamment la question de la multiplication des cartes "participatives", c'est-à-dire des cartes qui sont construites à partir de données géolocalisées qu'entrent les utilisateurs d'Internet eux-mêmes (à ce propos, on consultera les blogs des géographes Thierry Joliveau : Monde géonumérique, et Jérémie Valentin : Géographie 2.0). Comme le montre Thierry Joliveau, il ne faut pas surestimer la participation des utilisateurs à la construction de ces cartes : d'une part, l'excès de données géolocalisées peut être contre-productif et créer des cartes illisibles (voir son billet "Ces cartes pas si participatives") ; d'autre part, la plupart des cartes produites par ce type de données sont retravaillées par ailleurs, les cartographes amateurs choisissant certains figurés, certaines données, etc. Dans son intervention, Thierry Joliveau a donné des exemples qu'il a analysé en détail sur son blog : le cas de la grippe A(H1N1) ("Fièvre cartographique pour la grippe A(H1N1)", "Cartes de la grippe A(H1N1) (suite)") ou encore celui de l'affaire Madoff ("« Néogéographie » des victimes de Madoff"). Cette utilisation massive des cartes sur le Web a été analysée par Thierry Joliveau dans son billet "La carte, un truc de maniaques ?" : "De plus en plus de gens vont être conduits à saisir des données géolocalisées et à s'exprimer spatialement au moyen de dispositifs de type "néogéographique". Il faut apprendre tôt, dès l'école, aux citoyens à décrypter les images et les cartes et à percevoir leur pouvoir rhétorique. La diffusion des outils cartographiques sur le Web est un excellent moyen pour développer cette sensibilisation. Peut-on espérer pour autant former toute la population à une maîtrise élaborée du langage de la carte ? Il me semble que non. La maîtrise du langage cartographique n'est vraiment utile que pour des spécialistes : ceux qui concevront les dispositifs cartographiques du Web mis à la disposition du grand public. Ce sot des professionnels qui programmeront ces interfaces pour qu'elles soient sémiologiquement satisfaisantes. Un outil comme Géocommons, par exemple, est bien adapté à un utilisateur qui veut faire lui-même des cartes plus élaborées, chorographiques ou choroplètes. L'outil aide à éviter les erreurs les plus graves, sans les prévenir complètement, car cela n'est pas possible. C'est donc un outil intermédiaire entre les outils grand-public et professinnels. Des usages sauvages et individuels de la cartographie, plus créatifs et artistiques, sont dependant nécessaires pour renouveler les cartes et faire évoluer leur langage". Les différents intervenants (et les auditeurs !) ont donc insisté sur l'importance de l'enseignement dans la compréhension de la carte, non comme une donnée réelle, une photographie de la mondialisation ou de l'un de ses aspects, mais comme une représentation pour laquelle il est nécessaire de connaître le langage pour la comprendre. Thierry Joliveau a, par ailleurs, dénoncé les risques d'une telle expansion des supports cartographiques, entre infographie esthétique et réelle information. L'exemple du débat suscité par la publication par les journalistes d'OWNI d'une représentation de la "cuisine de la guerre" permet de montrer les dérives possibles entre information et image (voir la représentation de la mortalité des guerres au cours du XXe siècle proposée par le projet "100 years of world cuisine" et quelques éléments du débat autour d'une telle imagerie dans Arrêt sur image). Pour ne donner que cet exemple, il faudrait rapporter le nombre de morts au nombre d'habitants des pays en guerre et à la durée du conflit pour prétendre à une représentation comparative. Parfois des éléments de langage de la cartographie sont repris par l'infographie, en "surfant" sur la perception de la carte comme une donnée "réelle".

La mondialisation de la grippe A(H1N1) vue par la néogéographie
Source : Thierry Joliveau, "Cartes de la grippe A(H1N1) (suite)", Monde géonumérique, 18 juin 2009.


Un enseignement à la cartographie pour donner les outils de lecture des cartes
La question de la place des cartes dans les programmes scolaires a été abordée à de nombreuses reprises dans la journée d'études : la carte et l'atlas se vendent très bien en France, ce qui est assez rare. Un auditeur étatsunien a ainsi montré qu'il trouvait étonnant que le marché de l'édition puisse accepter de voir émerger tant d'atlas de la mondialisation (tout comme pour les autres thématiques : religions, minorités, énergies, etc.) sans avoir peur de ne pas vendre ces atlas. Au contraire, les atlas en kiosque et les magazines tels que Diplomatie ou Carto qui mettent en avant les cartes, sont de véritables succès. A défaut parfois d'avoir tous les outils pour pouvoir lire les cartes, les Français aiment les cartes, ont conscience de l'importance de la carte comme outil d'explication et d'enseignement. La place de la carte dans les manuels scolaires est, en ce sens, très formatrice. Mais Sylvain Genevois a rappelé un risque quant à ces manuels scolaires : la plupart des cartes de la mondialisation qui y sont présentées (ou plutôt représentées, dans la mesure où il s'agit bien de représentations de la mondialisation, et non d'une "photographie" de la réalité de la mondialisation) se ressemblent : cartes des flux économiques mondiaux avec des figurés semblables (des échanges symbolisés par des flèches de tailles diverses), cartes de la Triade économique, carte des flux de migrations mondiaux, etc. Le risque est de donner l'impression que la mondialisation est uniformisée, qu'elle peut (doit ?) toujours être représentée de la même manière, qu'il n'y a qu'une forme de mondialisation. Or, les différents exemples donnés par Delphine Papin et Frank Tétart ont montré que de telles représentations cartographiques donnaient à voir une vision tronquée de la réalité. Pour exemple, Delphine Papin a montré une carte de "la route de l'exil", dans laquelle les auteurs de l'Atlas des mondialisations ont cherché à mettre en avant la difficulté de ces migrations, par le biais de la mise en carte de deux récits de migrants : derrière les flèches continues présentées dans les cartes des flux de migrants à l'échelle mondiale, se cachent en réalité des discontinuités dans les parcours des migrants (à ce propos, on se reportera à l'excellent Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires - voir une note de lecture pour les Cafés géographiques - et au compte-rendu du café géographique "L'Europe et la misère du monde : mobilités, politiques migratoires en débats" avec Olivier Clochard et Alain Morice, deux des auteurs de cet atlas).

Ces questionnements ont permis de mettre en exergue un autre risque de la carte et de son usage : la carte est souvent perçue comme une "photographie" de la réalité. Or, la carte est toujours une interprétation (voir le billet sur la carte-discours), elle n'est jamais qu'une représentation d'une certaine réalité, celle que l'on nous donne à voir. Le cartographe fait des choix (ou se voit imposer des choix !) : tout n'est pas cartographié, certains thèmes sont mis en avant dans la carte, d'autres peuvent être volontairement mis de côté. Le choix des figurés, des couleurs, des aplats (voir, à ce propos, les Actes du colloque "30 ans de sémiologie graphique" publiés dans Cybergéo, et tout particulièrement l'article de Jean-Paul Bord, 2000, "Géographie et sémiologie graphique : deux regards différents sur l’espace") n'est pas seulement une question d'esthétique : il donne à voir des phénomènes qui sont mis en avant, contre d'autres qui sont plus "effacés" dans cette représentation par la carte. Comme le montre Olivier Milhaud dans l'introduction du compte-rendu du café géographique "Le péché cartographique : le cas des Balkans" avec Michel Sivignon : "Toute carte est interprétation. Or lire une carte, c’est l’interpréter. Donc lire une carte, c’est interpréter une interprétation". Comme l'a montré Sylvain Genevois, l'enseignant doit alors insister sur la déconstruction des cartes pour faire comprendre les discours sous-jacents dans une carte, et ne pas la considérée comme une donnée, mais bien comme une représentation à partir de données.


Que cartographie-t-on ?
La cartographie de la mondialisation met très souvent en avant les désavantages de celle-ci. Sylvain Genevois a montré combien la mondialisation elle-même posait des questions : il n'y a pas de consensus sur cette notion, même chez les géographes. De plus, les outils conceptuels utilisés dans la géographie et les représentations cartographiques de la mondialisation ne sont pas toujours éclairants parce qu'ancrés dans un jargon disciplinaire : son regard sur l'utilisation des cartes dans l'enseignement scolaire a montré la difficulté de faire comprendre des concepts cartographiés tels que les pôles, les centres, les flux, etc. Au-delà du seul exemple de la cartographie de la mondialisation, l'ensemble des interventions invite à réfléchir à la manière dont nous concevons nos cartes, mais aussi dont nous interprétons les très nombreuses cartes qui nous sont données à voir.


Pour aller plus loin : quelques ressources choisies
En plus des liens déjà cités dans ce billet, voici une sitographie (loin d'être exhaustive !) qui permet d'approfondir quelques-uns des questionnements de la journée "Nouveaux regards cartographiques sur la mondialisation".

De très nombreux ouvrages ont été écrits sur la mondialisation. Voici une sélection subjective d'ouvrages incontournables sur la mondialisation :
  • Jacques Lévy (dir.), 2008, L'invention du Monde. Une géographie de la mondialisation, Presses de Sciences Po, Paris, 403 p. (voir une note de lecture de Gilles Fumey pour les Cafés géographiques).
  • Laurent Carroué, Didier Collet et Claude Ruiz, 2006, La Mondialisation, Editions Bréal, coll. Capes/Agrégation, Paris, 352 p. (voir une note de lecture de Yann Calbérac pour les Cafés géographiques).
  • Laurent Carroué, 2004, La mondialisation en débat, La Documentation française, coll. Documentation photographique, n°8037, 64 p. (voir le compte-rendu d'un café géographique avec Laurent Carroué autour de la parution de cette Documentation photographique).
  • Christian Grataloup, 2007, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Armand Colin, coll. U, Paris, 256 p. (voir une note de lecture de Gilles Fumey pour les Cafés géographiques).
  • Olivier Dolfus, 2007, La mondialisation, Presses de Sciences Po, Paris, 3ème édition (1ère édition en 1997).

Des numéros de revues en ligne sur la mondialisation :

Des atlas sur la mondialisation :
  • L'Atlas des mondialisations, La Vie/Le Monde, hors-série n°4, 2010 (voir une note de lecture pour les Cafés géographiques).
  • L'Atlas du Monde diplomatique. Un monde à l'envers, Le Monde diplomatique, Armand Colin, 2009 (voir un article de Philippe Rekacewicz : "La cartographie, entre science, art et manipulation", concernant la parution de l'édition 2006 de cet atlas ; voir également son blog Visions cartographiques).
  • L'Atlas de la mondialisation. Comprendre l'espace mondial contemporain, Presses de Sciences Po, 2010.

Des émissions de radio disponibles à l'écoute :

Pour une bibliographie/sitographie sélective sur la cartographie et les usages de la carte, voir le billet sur la carte-discours.

Voir aussi l'ensemble des billets sur les cartes, les atlas et la cartographie dans le blog Géographie de la ville en guerre.


Structure du nouveau monde du diamant
Source : Roger Brunet, 2005, "Aspects de la mondialisation: la révolution du diamant", Mappemonde, n°78, n°2/2005.