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lundi 12 décembre 2011

Du "quartier-territoire" aux "nouveaux territoires" : l'inscription territoriale dans les villes en guerre

Alors que se préparent les 3èmes Rencontres du territoire sur la question de l'"Hybride, hybridation, hybridité : Les territoires et les organisations à l'épreuve de l'hybridation", voici les liens vers le texte préparatoire et la présentation proposés lors des "2èmes Rencontres du territoire : Les territoires, acteurs du changement" (TTT2010, Grenoble, 8-9 décembre 2010) lors de la session "Problèmes posés aux territorialités et à leurs devenirs" qui fut l'occasion de débattre avec Philippe Signoret ("Le territoire par la territorialisation" ainsi que le travail collectif avec Alexandre Moine et Horacio Bozzano : "Ancrages théoriques autour de la notion de territoire"), France Loubet ("La notion de capacités territoriales pour conceptualiser le rôle du territoire dans la construction des opportunités individuelles. Le cas des territoires ruraux marginaux"), Stéphanie Lima ("Territoires flous, territoires forts pour l'action"), Olivier Labussière ("Territoire, norme et changement : éléments de réflexion à partir de l'oeuvre de Jean Gottmann"), et Sophie Louargant ("Agencements post-territoriaux : arguments pour des territorialités construites"), lors d'ateliers animés par Olivier Labussière. De ces discussions (sous un format très original, puisqu'il ne s'agissait de chacun présenter son papier, mais autour du discutant d'avoir un véritable débat autour des problématiques de ces Rencontres du territoire), on retiendra de véritables éléments de débat, revenant sur les problématiques des 1ères Rencontres du territoire : "Territoires, territorialité, territorialisation : et après ?" (voir notamment l'ouvrage issu de ces journées : Martin Vanier (dir.), 2009, Territoires, territorialité, territorialisation. Controverses et perspectives, Presses Universitaires de Rennes, 232 p.) : s'entendre sur la définition du territoire, de la territorialité et de la territorialisation n'est pas simple, et rendre ces notions opératoires suppose de se retrouver sur le sens que chacun leur donne. Stéphanie Lima a également fait partager sa conception du territoire à partir de la notion élaborée par le géographe Denis Rétaillé : l'espace mobile. Des discussions particulièrement intéressantes, qui forcent à se confronter à sa propre conception des termes que l'on emploie : comment définir le territoire, comment le distinguer d'un espace borné ? Si les 2èmes Rencontres du territoire cherchaient à aborder le territoire non par le prisme de l'identité (comme ce fut notamment le cas lors du colloque Le territoire, lien ou frontière ? en 1995), mais par le prisme des acteurs, il fut également révélateur de voir combien acteurs et identité se croisaient dans cette discussion conceptuelle.


Quelques conseils de lecture :


Les sessions plénières (voir les vidéos et le programme) ont, elles aussi, permis la discussion sur le territoire agi et le territoire actant, sur le territoire comme dispositif, sur les territoires "vivants"... Des journées particulièrement riches ! En attendant que les géographes et chercheurs en sciences humaines et sociales ne se retrouvent pour discuter de l'hybride, de l'hybridation et de l'hybridité par le prisme des territoires en mars 2012 à Grenoble (autour d'un problématique centrale : "l'hybridation : nouvelle frontière, simple mélange des genres ou chimère ?), voici donc les liens vers le texte préparatoire (qui n'est pas un texte définitif, mais un texte qui visait à présenter des points concernant l'approche territoriale de la ville en guerre par le prisme de la territorialisation des quartiers par les acteurs en armes, comme l'a proposé la géographe Elisabeth Dorier-Apprill à propos de la guerre milicienne à Brazzaville au début des années 1990 : voir notamment Elisabeth Dorier-Apprill, 1999, "Brazzaville : des quartiers pour territoires ?", dans Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy et Laurence Quinty-Bourgeois (dir.), 1995, Le territoire, lien ou frontière ?, tome 2 : La Nation et le territoire, L'Harmattan, collection Géographie et cultures, Paris, pp. 37-49 : voir le texte de présentation lors du colloque Le territoire, lien ou frontière ?) et la présentation power-point qui l'accompagnait.








Résumé de l'intervention :
L'inscription spatiale de la guerre dans les villes ne se mesure pas seulement au prisme des ruines et des destructions, qui laissent des empruntes dans les paysages urbains. En effet, l'approche territoriale se trouve particulièrement opératoire pour comprendre les recompositions des liens sociaux et des pratiques spatiales des habitants dans les villes pendant la guerre et dans le long terme de la pacification. La géographe Elisabeth Dorier-Apprill a proposé le concept de "quartiers-territoires" pour expliquer la stratégie particulière des milices qui s'ancrent dans des quartiers contrôlés par la mise en place de check-points qui construisent une discontinuité territoriale entre un "dedans" et un "dehors", défendus contre les acteurs "intrusifs" jugés comme "indésirables" dans le territoire approprié, et identifiés par des marqueurs spatiaux et symboliques. Une telle stratégie (qui s'oppose à celle des acteurs insurrectionnels qui ne repose pas sur l'appropriation d'un territoire doté d'une identité discursive) reconstruit les pratiques spatiales des habitants dans les villes en guerre, notamment en brisant la continuité spatiale dans leurs déplacements, mais également en transformant des logiques de distanciation inhérentes à la ville de l'immédiat avant-guerre en logique de différenciation (par des processus d'enclavement des habitants dans des territoires dans lesquels ils se sentent en sécurité). Ainsi, il est nécessaire de s'interroger sur les mobilités et les représentations spatiales des acteurs syntagmatiques et des habitants pour comprendre combien le "vivre ensemble" est mis à mal le temps du conflit. En quoi ces fragmentations urbaines (culturelles, sociales et/ou politiques) s'ancrent-elles dans le paysage urbain de l'après-guerre et dans l'imaginaire spatial des différents opérateurs spatiaux qui y vivent ou y agissent ? Cette proposition s'appuie sur des travaux empiriques et des réflexions menées dans le cadre d'une thèse de géographie sur les recompositions sociospatiales dans les villes en guerre, au prisme d'une approche comparative. On postule que la guerre recompose des territorialités spécifiques et on se propose d'en interroger la durabilité et les impacts sur le "vivre ensemble" dans l'après-guerre. A travers des exemples divers (principalement Abidjan, Beyrouth, Mitrovica et Sarajevo), il s'agit d'analyser le temps de l'immédiat après-guerre comme un défi posé aux acteurs de la pacification pour décloisonner des "quartiers-territoires" et reconstruire la ville comme un espace partagé par tous les habitants, alors même que le jeu des acteurs déstabilisateurs tend à renforcer les fragmentations territoriales comme des poursuites de la guerre dans le temps de la paix.


Pour citer ce texte : Bénédicte Tratnjek, 2010, "Du "quartier-territoire" aux "nouveaux territoires" : l'inscription territoriale dans les villes en guerre", communication aux 2èmes rencontres du territoire : Les territoires, acteurs du changement, 8-9 décembre 2010, Grenoble, 11 p. (en ligne sur le site des archives ouvertes du CNRS)



Extraits : Le territoire, une entrée opératoire pour l'analyse des villes en guerre ?
Questionner les «villes en guerre» au prisme de l’entrée territoire revient à s’interroger sur la pertinence de cette approche pour les belligérants, les réseaux criminels, les acteurs de la paix et les habitants. Le territoire constitue-t-il une échelle d’action, une ressource mobilisable, et/ou un vécu pour ces différents opérateurs spatiaux ? Le territoire ne peut être considéré comme un espace neutre, dénué de symbolique et de valeurs : dès lors, entrent en compte des processus d’appropriation et des sentiments d’appartenance à l’espace, au point que la territorialisation des différents groupes sociopolitiques dans la ville en guerre se traduit par leurs stratégies de (sur)vie et leurs pratiques spatiales. Si la ville en guerre est souvent analysée comme un espace de combats (au prisme du paradigme stratégique de la « guerre urbaine »1), elle n’en est pas moins un espace de (sur)vie pour les habitants comme pour les acteurs de la guerre et de la paix, et un espace médiatique dans lequel chaque acteur procède à des opérations aux objectifs à la fois militaires et symboliques. A travers ces opérations « discursives » (c’est-à-dire de théâtralisation des espaces de combat pour agir sur les représentations de l’(in)sécurité par les habitants), il est possible de mettre en exergue la conscience territoriale des différents acteurs et les conséquences pour les habitants dans la restructuration de leurs territoires du quotidien. Par l’analyse de cette territorialisation de la violence dans la ville en guerre, ce papier se propose d’interroger les fragmentations urbaines dans le temps de la guerre, et les territorialités des différents opérateurs spatiaux comme enjeu du processus de pacification/réconciliation dans l’immédiat après-guerre.


Sarajevo : de la ville multiculturelle à la ville "bosniaquisée"
Source : Bénédicte Tratnjek, 2005, Les militaires face au milieu urbain : étude comparative de Mitrovica et de sarajevo, mémoire de DEA en géographie, Université Paris-Sorbonne, p. 98.
Voir sur le site Géographie de la ville en guerre.



Présentation power-point :
(Cliquez sur l'image pour se rendre sur le power-point)





vendredi 18 mars 2011

Côte d'Ivoire : deux présidents pour un pays ? Retour sur la question de la partition du pays


Ce jeudi 17 mars 2011, 30 personnes sont décédées dans les combats violents qui se déroulés à Abidjan (voir le blog de l'anthropologue Alain Bertho, avec notamment un reportage de France 24). Depuis le mois de janvier 2011, les affrontements post-électoraux en Côte d'Ivoire se sont transformés en véritable guerre civile, opposant les partisans des deux candidats présidentiels, le président sortant Laurent Gbagbo et son opposant Alassane Ouattara. Ces élections, reportées pendant 5 ans, ont fait ressurgir la menace d'une partition, fragmentation politique qui s'est clairement exprimée dans les votes du second tour pour la présidentielle.

Si l'actualité médiatique a été occupée par d'autres événements (les révolutions urbaines dans le monde arabe, puis aujourd'hui le séisme au Japon), il ne faudrait pas s'y tromper : la situation en Côte d'Ivoire ne s'est pas calmée depuis les élections présidentielles, et s'est aggravée de jour en jour. Résultat d'une situation électorale qui a vu deux candidats se considérer légitimement vainqueur des élections (voir les billets "Elections en Côte d'Ivoire : les lieux de la politique et les lieux de la violence", "Côte d'Ivoire : des manifestations pour réclamer les résultats des élections aux violences d'après-résultats ?", et "Côte d'Ivoire : résultats invalidés et fermeture des frontières" : vous pouvez y retrouver des liens vers des articles scientifiques concernant le contexte sociopolitique et des articles de journaux éclairant la situation actuelle). Si les médias ne peuvent pas couvrir toute l'information partout dans le monde (voir le billet "Les médias, la violence, l'événement et le haut-lieu"), cela ne signifie pas la stabilisation de situations complexes, telles que celle que rencontre la Côte d'Ivoire aujourd'hui. Pourtant, l'amalgame entre absence d'informations sur une situation et absence d'actualité dans ce territoire est trop souvent franchi. Un rapide point sur les événements récents en Côte d'Ivoire.



Côte d'Ivoire : des espaces de la contestation électorale
aux espaces de la guerre

Le samedi 4 décembre 2010, les deux candidats du second tour aux élections présidentielles en Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo (président sortant) et Alassane Ouattara, ont tous deux prêté serment (au palais présidentiel d'Abidjan pour Laurent Gbagbo et par courrier pour Alassane Ouattara). Quelques semaines plus tard, la confusion politique règne toujours en Côte d'Ivoire, tandis que des violences éclatent à Abidjan, la principale ville du pays (attention, une fois encore, certains journaux parlent de cette ville comme de la "capitale" ivoirienne, ce qui est faux : si Abidjan est la première ville en termes démographiques et économiques et si elle possède d'importantes fonctions politiques, la capitale n'en est pas moins Yamoussoukro). Ces affrontements vont rapidement gagner l'ensemble du pays (pour exemple, à Duékoué le 3 janvier 2011 et le 5 janvier ; à Oumé le 4 janvier ; à Abengourou et Agnibilékrou le 24 janvier ; à Bondoukou le 1er février ; à Daoukro le 25 février ; ou encore à Gagnoa le 9 mars). De même, à l'échelle d'Abidjan, on observe une diffusion des affrontements entre les milices loyales aux deux candidats, depuis leurs "fiefs" (Yopougon pour Laurent Gbagbo, en périphérie ouest de l'agglomération abidjanaise ; et Abobo pour Alassane Ouattara au Nord de l'agglomération) vers des quartiers moins impliqués dans la vie politique. Pour ne donner qu'un exemple, observer dans le quartier de Treichville (voir par exemple les événements du 21 février), où le repli sur le quartier rythme le quotidien, des habitations brûlées et des violences extrêmes est particulièrement emblématique de la diffusion de la rivalité politique des "quartiers-territoires" (selon l'expression employée par la géographe Elisabeth Dorier-Apprill pour désigner les quartiers appropriés par les milices à Brazzaville lors des guerres civiles des années 1990) des deux candidats à l'ensemble de l'agglomération. Dès lors, la situation a dégénéré en véritable guerre civile, et ce dès le mois de février 2011.


L'expansion urbaine à Abidjan (1930-2000)
Source : Philippe Haeringer, Métropoles en mouvement, IRD.



Il est important de comprendre que le processus de diffusion des affrontements procède d'un changement de nature de ces derniers. Lorsque les manifestations et les violences étaient circonscrites dans des quartiers d'Abidjan ou des villes ivoiriennes qui se contruisent non seulement comme des fiefs électoraux pour tel ou tel candidat, mais surtout comme des territoires appropriés et sous contrôle des candidats et de leurs milices, les affrontements relevaient davantage de la rivalité de pouvoir entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Pour les deux candidats, il s'agissait de se voir conforter dans le poste de président, chacun s'appuyant sur des résultats "officiels" (les résultats proclamant Laurent Gbagbo vainqueur sont appuyés par une instance dont le manque total de neutralité était connu avant même les élections : voir le billet "Le conseil constitutionnel acquis à Gbagbo" sur le blog de Sonia Le Gouriellec, Good morning Afrika). Les deux candidats s'accusant mutuellement d'avoir "bourré les urnes" dans leurs fiefs électoraux respectifs, notamment par la mise en place d'un dispositif milicien empêchant l'accès aux bureaux de vote pour les individus susceptibles de voter contre le candidat auquel est affilié la milice. S'il est probable que les deux candidats est utilisé ce moyen, l'équilibre entre les "truquages" des résultats se sont certainement équilibrés. Pendant les premiers temps (décembre 2010/janvier 2011), les affrontements ont opposé les milices loyales aux deux candidats dans des espaces politiques très marqués politiquement, cherchant ainsi à obtenir la confirmation de leur candidat au poste de président. Néanmoins, cette situation politique instable ne pouvait perdurer, et a dégénéré en véritable guerre civile, les violences atteignant des espaces jusque-là calmes. Aujourd'hui, l'enjeu n'est plus tant de savoir quel candidat obtiendra ce poste, mais de savoir quelles seront les conséquences à court et moyen terme de ces affrontements. Les résultats électoraux mais aussi la géographie des combats depuis février 2011 redessinent, en effet, la partition de la Côte d'Ivoire telle qu'elle s'est construite après les avant-dernières élections présidentielles en 2000 (voir le passionnant article de Christian Bouquet sur Géoconfluences : "La crise ivoirienne en cartes"). Et la question principale qui se pose aujourd'hui est de savoir, qu'il s'agisse de Laurent Gbagbo ou d'Alassane Ouattara, si le futur président pourra contrôler l'ensemble de la Côte d'Ivoire. Et cet enjeu de souveraineté se pose à toutes les échelles : celle du pays (avec une fragmentation politique Nord/Sud) comme à l'échelle de l'agglomération abidjanaise (avec une fragmentation entre "quartiers-territoires" pro-Gbagbo et "quartiers-territoires" pro-Ouattara).

 
Deux présidents pour un pays,
ou pour deux pays ?


La partition de la Côte d'Ivoire : de quoi parle-t-on ?

Cette situation remonte à la crise de 2002, lors de la tentative de coup d'Etat contre le président Laurent Gbagbo. Mais ce coup d'Etat s'ancre lui-même dans une période de crises politiques succesives (voir une chronologie sur le site Géographie de la ville en guerre). Le 7 décembre 1993, Félix Houphouët-Boigny, président à vie de la Côte d'Ivoire depuis l'indépendance du pays, décède. Henri Konan Bédié achève son mandat et est élu président le 22 octobre 1995. Il est retourné par un coup d'Etat mené le 24 décembre 1999. Le général Gueï prend la tête provisoire du pays. De nouvelles élections présidentielles sont organisées à la fin de l'année 2000. Entre temps, le concept d'ivoirité fait son entrée dans la scène politique ivoirienne : il stipule que tout candidat à la présidentielle "doit être Ivoirien de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens et qu'il ne doit pas s'être prévalu d'une autre nationalité", ce qui élimine Alassane Ouattara. Le 22 octobre 2000, Laurent Gbagbo est élu président de la Côte d'Ivoire. Ces élections mettent déjà en scène une division politique dans le pays (voir la carte des résultats de l'élection présidentielle du 22 octobre 2000 proposée par le géographe Christian Bouquet dans le billet "Côte d'Ivoire : résultats invalidés et fermeture des frontières"). Robert Gueï refuse de reconnaître les résultats de ces élections, et des manifestations contre sa tentative de rester au pouvoir ont lieu. En décembre 2000, lors des élections législatives (boycottées par le parti d'Alassane Ouattara), de nouveaux affrontements ont lieu dans les rues d'Abidjan. Après cette crise politique, un premier processus dit de "réconciliation nationale" va être entammé en 2001. Le 5 août 2002, un gouvernement va être formé réunissant tous les partis politiques. Pourtant, la tentative de coup d'Etat des 18 et 19 septembre 2002 contre Laurent Gbagbo va plonger la Côte d'Ivoire dans une nouvelle crise politique, qui va rapidement dégénéré en soulèvement armé. La partition de la Côte d'Ivoire va être la conséquence de ce conflit interne, puisque des "rebelles" (on met les guillemets pour rappeler que cette appelation correspond à un regard, celui des personnes condamnant leurs actes, tandis que les rebelles sont les héros des autres) vont s'emparer de la moitié Nord de la Côte d'Ivoire. Rapidement, des militaires français vont être déployés en Côte d'Ivoire (les premiers renforts arrivent le 22 septembre 2002) par le biais de l'opération Licorne sous commandement français (pour comprendre les enjeux et les engagements des militaires français dans cette force, voir "Enseignements de l'opération Licorne (septembre 2002-juillet 2004)", Cahier du RETEX, CDEF / DREX, juillet 2004). Parallèlement, face à la persistance de l'instabilité politique, une mission de l'ONU (qui implique également des militaires français, sous un autre mandat), l'ONUCI, va être également déployée (l'ONUCI est une mission de maintien de la paix, créée par la résolution 1528 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, adoptée le 27 février 2004, et placée sous le chapitre VII de la Charte des Nations Unies).


Source : Christian Bouquet, "La crise ivoirienne par les cartes",
Géoconfluences, 2007.



La guerre "en soi" n'a duré que 29 jours : "des soldats se sont soulevés dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, simultanément à Abidjan et à Bouaké, et ont attaqué des objectifs ciblés (casernes, armureries, domiciles de responsables de la sécurité d'Etat). Mais, cette fois-ci, ils ont rencontré des résistances dans la capitale économique [Abidjan] où la gendarmerie est restée loyale, et ils ont dû se replier vers le nord dès la fin de la matinée. Les combats dans la ville auraient fait au moins 80 morts parmi les soldats gouvernementaux, mais également quelques victimes de plus grande notoriété : Emile Boga Doudou, ministre de l'Intérieur et homme fort du régime, abattu à son domicile, et surtout le général Robert Gueï, qui avait cherché à se réfugier dans la cathédrale d'Abidjan parce qu'il était inquiet pour sa sécurité, mais qui y avait été débusqué avant d'être tué d'une balle dans la tête. Son corps avait été abandonné dans l'herbe qui borde la lagune Ebrié, tandis que des "hommes en treillis" étaient retournés chez lui tuer son épouse, ainsi que quelques proches et domestiques. Plus chanceux, les deux autres leaders politiques s'étaient mis à l'abri à l'ambassade du Canada pour Henri Konan Bédié, et à l'ambassade d'Allemagne pour Alassane Ouattara. Ce dernier, physiquement menacé par des blindés qui étaient venus défoncer sa maison, devait ensuite être évacué dans des conditions très périlleuses vers l'ambassade de France. Politiquement, la confusion semblait à son comble, et la démocratie au plus mal. [...] En attendant le retour de Laurent Gbagbo, qui devait le jour même être reçu en audience par le Pape à Rome, le gouvernement réagissait en ratissant et en incendiant les quartiers précaires de la ville, supposés être des caches d'armes pour les mutins. Des milliers de pauvres gens, étrangers pour la plupart, faisaient de nouveau l'objet d'une "chasse aux Dioula" devenue dans ce pays une sorte de réflexe" (Christian Bouquet, 2008, Géopolitique de la Côte d'Ivoire. Le désespoir de Kourouma, Armand Colin, coll. Perspectives géopolitiques, Paris, 2ème édition, pp. 91-92 : voir un compte-rendu de lecture de la 1ère édition).

S'en est suivie une "paix armée". Par la suite, les affrontements entre les mouvements pro-Gbagbo et les mouvements dits "rebelles" furent indirects, chacun tentant d'une part d'asseoir son contrôle sur des territoires appropriés, d'autre part de prendre le contrôle des territoires de l'adversaire, là où une faiblesse dans le dispositif sécuritaire de l'ennemi semblait exister. "Les troupes loyalistes et rebelles ne s'affrontèrent jamais frontalement, mais les première stentèrent de reprendre Bouaké, tandis que les secondes firent mouvement vers le port stratégique de San pédro" (Christian Bouquet, "La crise ivoirienne en cartes", Géoconfluences, 4 juin 2007).

Le déploiement de la force Licorne (3.000 militaires français) figea la ligne de démarcation entre le Nord rebelle et le Sud loyaliste, par la mise en place d'un dispositif sécuritaire permettant de contrôler les déplacements des troupes de chacune des parties. Une ligne de non-franchissement fut mise en place, rapidement élargie pour devenir une "zone de confliance" contrôlée par l'Armée française, et séparant le pays en deux espaces politiques.

En octobre 2005, le mandat présidentiel de Laurent Gbagbo prit officiellement fin. Mais les élections présidentielles ont été reportées pendant 5 ans, le temps d'obtenir le désarmement (du moins partiel !) des différentes milices liées à des acteurs politiques et la réunification du pays, mais aussi le temps de préparer des élections. Par exemple, la tenue l'élections en 2009 a été reportée parce que les Ivoiriens ne disposaient pas encore de leurs cartes électorales : pour beaucoup, ils n'avaient pas de papiers officiels - telle qu'une carte d'identité, puisque le renouvellement de celles-ci était bloqué depuis des années par le gouvernement - qui leur auraient permis d'aller récupérer leur carte électorale (voir le billet de Sonia Le Gouriellec sur le processus électoral en Côte d'Ivoire d'après l'analyse d'une modélisation du blog Webthemic). Pendant ce temps, Laurent Gbagbo est resté au pouvoir, non en tant que président intérimaire, mais bien en tant que président. Les élections de 2010, redessinant dans la géographie électorale de la Côte d'Ivoire la fragmentation politique du pays, ont fait réémerger un risque de partition, accentué par l'annonce de deux résultats contradictoires donnant deux présidents à la Côte d'Ivoire.


De la géographie électorale à la géographie des combats : de nouveaux risques de partition de la Côte d'Ivoire ?

Aujourd'hui, l'ensemble du pays est affecté par de violents combats. De la géographie électorale à la géographie des combats, la fragmentation politique de la Côte d'Ivoire se redessine à travers ces affrontements armés et à travers le poids des résultats de l'élection présidentielle, et ce à plusieurs échelles. A l'échelle du pays, on observe une division Nord/Sud qui replonge la Côte d'Ivoire dans l'instabilité politique de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Cette partition se confirme par le poids des milices affiliées aux deux candidats, les Patriotes de Laurent Gbagbo contrôlant majoritairement le Sud du pays, tandis que les milices nordistes sont loyales à Alassane Ouattara. A l'échelle d'Abidjan - qui, si elle n'est pas la capitale politique du pays, reste le principal pôle économique, le principal foyer de peuplement et le lieu où se prennent les décisions politiques (le transfert de la capitale vers Yamoussoukro, village du premier président de la Côte d'Ivoire indépendante, Houphouët-Boigny, étant un échec sur le plan du transfert des responsabilités politiques, beaucoup de ministères étant aujourd'hui à Abidjan, tout comme toutes les ambassades étrangères) -, la "guerre des quartiers" rend impossible le contrôle de l'ensemble de l'agglomération par l'un ou l'autre des deux candidats (Ouattara ne pourra contrôler Yopougon, tandis que Gbagbo sera dans l'incapacité d'asseoir sa souveraineté sur Abobo).

A noter que dès novembre 2010 (avant le second tour de l'élection présidentielle), la Commission Electorale Indépendante (CEI) avait distingué des "zones à risque qu'il faudra absolument couvrir" : la CEI a ainsi "fortement recommandé aux observateurs de se déployer dans certaines zones qui, après le 1er tour, ont été présentées comme des zone à forte perturbations. Il s’agit des zones forestières comme San Pédro, Tabou, Sassandra, Divo, Gagnoa, la région des Savanes, du Denguélé et le District d’Abidjan dans des quartiers comme Port Bouet, Abobo, Adjamé, Yopougon et les différentes cités universitaires". Il s'agissait alors des zones où les habitants risquaient de ne pas pouvoir se rendre librement aux bureaux de vote, en fonction de leur appartenance identitaire et politique. Cette géographie des risques électoraux correspond également à la géographie des contestations des résultats électoraux (dans la mesure où il s'agit de fiefs électoraux et miliciens de l'un ou l'autre des candidats) et aujourd'hui à la géographie des combats.

L'instabilité politique se traduit dans les territoires du quotidien : les affrontements armés créent une géographie de la peur et redessinent les équilibres sociaux et culturels. Les déplacements de populations consécutifs aux affrontements tendent à homogénéiser certaines villes ivoiriennes ou certains quartiers d'Abidjan (voir, à ce propos, l'entretien croisé entre l'historienne Véronique Tadjo et le sociologue Michel Galy réalisé par RFI le 16 mars). En effet, les populations se retrouvant en situation de minorité dans un quartier, une ville ou un espace rural, tendent à se déplacer, par peur des représailles des miliciens qui ont pris le contrôle de leur espace de vie. Dès lors, les populations pro-Gbagbo fuient le Nord de la Côte d'Ivoire ou un quartier comme Abobo à Abidjan ; tandis que les populations pro-Ouattara fuient le Sud du pays ou un quartier abidjanais tel que Yopougon. Plus encore, ces déplacements forcés sont le résultat d'une assimilation de l'identité à l'appartenance politique : des populations qui ne se sentiraient pas concernées par les rivalités de pouvoir entre les deux candidats se retrouvent ainsi assimilées à l'un ou l'autre en fonction de leur ethnie, qui les définit comme "nordistes" ou "sudistes". De fait, la crise ivoirienne provoque des flux importants de déplacés (à l'intérieur des frontières de la Côte d'Ivoire) et de réfugiés (vers l'extérieur du pays). L'insécurité grandissante provoque également des risques alimentaires et sanitaires très graves, les habitants s'enfermant de gré ou de force dans leur habitat, du fait des combats dans la rue et de la levée d'un couvre-feu (voir, à ce propos, les vidéos du 5 à 7 du CICR du 3 mars 2010 sur l' "Action humanitaire en milieu urbain : quels défis ?", sur le blog de Frédéric Joly).


==> Si l'actualité médiatique s'est quelque peu détournée de la Côte d'Ivoire, les combats qui  déchirent actuellement le pays renforcent le risque d'une instabilité politique et d'une grave crise sociale et humanitaire sur le long terme.


mercredi 30 juin 2010

Géographie de Bagdad (2) : Bagdad, une ville en guerre



Voici un entretien réalisé par Sylvain Kahn pour le blog Globe, en complément de l'émission Planète Terre sur France Culture. L'entretien a été réalisé à la veille de l'émission consacrée à "Géographie de Bagdad" le mercredi 30 juin 2010 avec pour invité Hosham Dawod (à réécouter en ligne).


Sylvain Kahn m'a proposé de parler de "Bagdad, ville en guerre", autour de 4 questions :


1/ Quelles sont les caractéristiques géographiques d’une « ville en guerre » ? Les retrouve-t-on à Bagdad ?

2/ La comparaison avec Mitrovica, Sarajevo et Beyrouth, vos terrains d’étude, est-elle pertinente pour comprendre Bagdad ?

3/ Les attentats terroristes, depuis sept ans, redessinent-ils la morphologie urbaine de Bagdad ?

4/ Comment voyez-vous l’avenir de Bagdad ?


A lire sur le blog de Planète Terre (Sylvain Kahn) -->


mardi 1 décembre 2009

"L'Afghanistan et nous (2001-2009)" (exposition temporaire aux Invalides)


Première exposition photographique pour les Invalides, autour de la question de la guerre menée en Afghanistan depuis 2001. Une exposition particulièrement réussie, qui montre des photographies d'une très grande qualité esthétique, qui nous pousse à réfléchir. Chacun y verra des sujets de préoccupations différentes en fonction de ses propres centres d'intérêt. En voici une lecture géographique. Toujours est-il que l'exposition interroge sur le sens de l'action militaire particulièrement ambiguë menée actuellement en Afghanistan, alors même que Barack Obama demande à la France l'envoi de 1.500 militaires supplémentaires, et que la question de l'engagement se pose au Sénat sans pour autant motiver des foules d'élus. Comme l'écrit Jean-Dominique Merchet : Mourir pour l’Afghanistan. Pourquoi nos soldats tombent-ils là-bas ? (Editions Jacob-Duvernet, Paris, 2008). On pourrait proposer de très nombreuses lectures de cette exposition, mais celle-ci entraîne d'abord dans les territoires du quotidien des combattants (militaires de la coalition internationale ou belligérants locaux divisés en factions rivales) et de la population civile, entre mobilités et immobilités.


Lire le compte-rendu de l'exposition sur le site des Cafés géo -->


dimanche 26 octobre 2008

Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (2) : la démarche en géographie militaire


La démarche en géographie militaire


La géographie militaire analyse les espaces militaires et les espaces du militaire. Comme l'écrit Philippe Boulanger, "reposant sur des critères physiques et humains, la géographie à des fins militaires se veut à la fois théorique et appliquée. Elle est théorique en contribuant à l'élaboration des doctrines tactiques et stratégiques. Elle participe à mieux maîtriser les milieux naturels, à appréhender les mutations du monde contemporain, à optimiser les actions défensives ou offensives. En outre, sa finalité consiste aussi à une application directe car l'influence de la géographie sur le terrain ou le théâtre d'opérations se vérifie à chaque instant. La géographie militaire tend à favoriser le soutien des forces et l'action militaire sous toutes ses formes" (Philippe Boulanger, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection Carrefours Les Dossiers, Paris, p. 371). On peut alors relier les différentes modalités de la pensée militaire à différentes échelles prises en compte dans l'analyse géographique. Pour faire simple, la géostratégie analyse les "grands" espaces, les mutations de l'espace mondial et les relations entre les pays. Une "géo-opérationnelle" (si vous me permettez ce néologisme) consisterait, elle, en l'analyse des théâtres d'opérations, à l'échelle du pays ou de la zone d'intervention : "le théâtre d'opérations renvoie à une mission stratégique unique visant la destruction des forces adverses" (Philippe Boulanger, op. cit., p. 213). Enfin, une "géo-tactique" analyserait les divers atouts et contraintes pour l'intervention à l'échelle locale, impliquant directement les unités déployées. On se situe là à l'échelle du terrain, c'est-à-dire dans l'espace du combattant.




Opérations aériennes et géographie militaire

Les espaces du militaire évoluent en fonction des temporalités de l'action, des modalités de l'intervention, et des transformations de l'espace des combattant. En effet, le déploiement et l'appropriation de l'espace urbain ne se pensent pas de la même manière en fonction du type de mandat et de ses objectifs. Dans la ville de Mitrovica, on distingue ainsi plusieurs temporalités dans l'action militaire : le temps des bombardements aériens et du renseignement, le temps du déploiement terrestre et de la sécurisation de la ville, et le temps du maintien de la paix et du retrait progressif des troupes. La stratégie du tout-aèrien qui a prévalu dans l'opération "Force alliée" en 1999 a nécessité une cartographie particulière de la ville, divisée en zones protégées et zones-cibles. La ville de Mitrovica était ainsi un verrou, au coeur des voies de communications reliant la Serbie et l'aire de peuplement serbe au Nord du Kosovo, à l'aire de peuplement albanais au Sud du Kosovo. De plus, il existait au Nord de la ville une caserne militaire serbe, point central du déploiement des forces serbes dans la province (le Kosovo était alors une province de la Serbie, qui avait perdu son statut d'autonomie, suite à l'état d'urgence décrété par le Président de la Serbie Slobodan Milosevic). Néanmoins, la ville abritait des zones résidentielles, notamment autour de la caserne serbe. De plus, le complexe industrialo-minier de Trepca était obsolète et contenait des substances dangereuses. Le zonage d'une ville lors d'opérations militaires aériennes se pense donc selon des zones de priorité stratégique et des zones à risque. De même, les axes de communication reliant la Serbie à la ville de Mitrovica et ainsi au reste du Kosovo, ont été, bien évidemment, déterminés comme des objectifs stratégiques. Seulement, sur ces axes, des flux massifs de déplacés se croisaient : les Albanais du Nord du Kosovo rejoignaient ainsi l'aire de peuplement majoritairement albanaise, au Sud de la rivière Ibar ; tandis que les Serbes quittaient la ville de Mitrovica pour les zones rurales de l'extrême-Nord, ou plus majoritairement pour trouver refuge en Serbie. Les forces militaires serbes se mêlaient à ces mouvements de foule, et ainsi contrecarraient tout bombardement aérien lors de leurs déplacements. En définitive, l'opération "Force alliée" est considérée comme une réussite politique (avec la signature des Accords de Rambouillet mettant fin à la guerre du Kosovo), mais un échec militaire (les forces militaires serbes ayant été "libres" de leurs mouvements, et le "nettoyage ethnique" suspecté s'étant amplifié).




Interventions terrestres et géographie militaire

L'intervention terrestre se divise en 3 temporalités, en fonction des objectifs des différentes missions. 1er temps : le renseignement. Quelques unités spécialisées (forces spéciales principalement) ont été déployées à Mitrovica avant le déploiement plus massif lié à l'opération d'imposition et de maintien de la paix. Les renseignements ne cherchent pas à contrôler les espaces, mais à fournir des informations géographiques (tan d'un point de vue urbanistique et physique, mais surtout et avant tout humain) pour préparer au mieux ce futur déploiement. Il s'agit tout à la fois de comprendre les espaces des combattants et les représentations qu'en ont les populations civiles, afin d'établir un diagnostic permettant d'adapter l'outil militaire aux spécificités de la ville en guerre. Paul-David Régnier fait ainsi remarquer les bienfaits du rapporchement entre géographie militaire et renseignement militaire : "la menace, qu'elle que soit la forme qu'elle prend, s'inscrit d'abord dans un espace multidimensionnel (physique mais aussi social, économique, culturel, symbolique, politique) et qui doit être envisagé à différentes échelles (approche multiscalaire) d'où elle tire une grande partie de sa force, de sa forme, de son potentiel, de sa logique vitale. Analyser ces rapports complexes et incroyablement enchevêtrées relève de la géographie militaire mais fait appel à l'ensemble des connaissances et des informations issues du renseignement, sans quoi la géographie militaire ne serait qu'une description de cartes topographiques, description bien inutile puisque le discours cartographique la livre à qui sait le décrypter. La géographie militaire, en combinant l'étude des espaces et des lieux et la façon dont les hommes les utilisent, participe à l'effort de renseignement dont la finalité est avant tout de comprendre, d'interpréter et, parfois, d'anticiper" (Paul-David Régnier, 2008, Dictionnaire de géographie militaire, CNRS Editions, Paris, p. 197). Les hommes du COS (Commandement des Opérations Spéciales) ont ainsi eu pour mission d'identifier les territoires de la violence et les territoires miliciens au Kosovo, ainsi que de recueillir des informations sur les divisions existant dans la population civile, les tensions entre les communautés et les "récupérations" politiques qui peuvent être faites auprès des plus démunis, dans des discours attisant la haine. Le territoire urbain est alors conçu comme un ensemble de micro-territoires différenciés dont il faut identifier le besoin tactique : les points de tension, les hauts-lieux identitaires et/ou politiques, les "zones grises" sont alors identifiées. La cartographie de la ville selon les nouvelles territorialisations par la violence permet ainsi, à un niveau stratégique, d'envisager le déploiement adapté des troupes terrestres. Celles-ci ont un objectif autre : il ne s'agit plus de "repérage", mais de contrôle territorial.


Les militaires se déployant dans la ville de Mitrovica se sont ainsi appropriés certaines parties de la ville. Le double centre-ville a été ainsi identifé comme le principal noyau des tensions, centralisées sur le pont ouest. L'appropriation militaire est à la fois spatiale (par l'installation de check-points aux entrées des 2 ponts, par exemple), juridique (par l'installation dans des maisons, des bâtiments officiels...), économique (par l'emploi de personnels locaux comme interprètes, ou pour le fonctionnement de l'Economat des Armées - sorte de "cantine", tout comme par la consommation - en nourriture et en boissons - lors des quartiers libres, qui crée une économie temporaire et fragile dans la ville : on a vu ainsi la multiplication des cafés à Mitrovica au moment où les militaires français étaient nombreux à être postés dans la ville même de Mitrovica ; mais cette économie ne fut pas durable, beaucoup de cafés devant fermer lors des procédures de retrait progressif des troupes vers l'extérieur de la ville, notamment pour le camp de Novo Selo, à mi-chemin entre Mitrovica et Pristina) et psychologique (la sécurisation de la ville appartenant à des militaires de la communauté internationale, cette appropriation est donc celle d'acteurs extérieurs à la ville). La mise en place du dispositif sécuritaire correspond donc à l'identification préalable des particularités géographiques de la ville de Mitrovica, avec l'installation de check-points et le positionnement d'unités aux points de tension, une installation massive des unités en périphérie (afin de ne pas faire ressentir la force armée comme une force occupante mais une force "stabilisatrice") et le déploiement d'un maillage sécuritaire mouvant (avec le quadrillage de la ville par les troupes à pied).


Ce déploiement a ensuite été "allégé" pour que l'imposition de la paix laisse place au maintien de la paix. Ainsi, le retrait progressif des troupes terrestres dans la ville de Mitrovica correspond à un objectif stratégique différent de celui de l'imposition de la paix. L'appropriation spatiale se fait plus "discrète" dans la ville de Mitrovica. Nénamoins, les espaces du militaire ont une géographie mouvante, démontrant ainsi l'adaptation de l'outil militaire aux différentes périodes de tension. Les violences de mars 2001 ou celles de mars 2004 dans la ville de Mitrovica montrent que le dispositif militaire s'adapte : la réappropriation du pont ouest est ainsi une priorité à la fois tactique et stratégique pour le rétablissement de l'ordre. La prise en compte des représentations que les habitants se font des territoires de l' "Autre", des territoires miliciens et des territoires de la violence est une nécessité pour adapter l'outil militaire aux besoins réels de la population, afin d'éviter sa manipulation et sa "galvanisation" autour de discours politiques extrêmistes. Mais ces éléments ne sont pas statiques : par exemple, les implantations des groupes armés dans la ville de Mitrovica se sont adpatées au dispositif militaire de la KFOR. L'appropriation par les militaires français des alentours du pont ouest n'a pas aboli les logiques d'appropriation territoriale des groupes armés, mais les a diffusé dans un espace moins "perceptible". En effet, les milices - qu'elles soient serbes au Nord de l'Ibar ou albanaises au Sud - optent ainsi pour des opérations de guérilla urbaine, que le géographe Michel Lussault définit comme "un processus à la fois formalisé, et en même temps durable, de harcèlement d’un ennemi territorial, mais qui pour être guérilla doit avoir un aspect de clandestinité relative" ("Guérillas urbaines", compte-rendu du Café géo du 3 octobre 2008). Cette clandestinité dans la préparation des opérations de guérilla urbaine est un frein et une contrainte forte au bon accomplissement de l'imposition et du maintien de la paix. Les espaces des groupes armés et les espaces du militaire interagissent donc les uns sur les autres. La brutalité et l'extrême violence de la guerre et de la guérilla urbaines peuvent ainsi être analysées à travers la géographie militaire, et l'appropriation spatiale par les différents acteurs.



Nota bene : Ces commentaires sont issus des réflexions menées dans mes 2 mémoires de maîtrise et de DEA qui analysaient les interactions entre les opérations militaires (et leurs diverses temporalités) et les particularités des villes ex-yougoslaves (Mitrovica dans le cas du mémoire de maîtrise, et la comparaison entre Mitrovica et Sarajevo dans le cadre du DEA). Les documents (cartes et schémas) ici présentés sont extraits de ces mémoires.