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lundi 14 décembre 2009

"Les pouvoirs dans la ville" (L'espace politique n°8)


Le dernier numéro de la revue L'espace politique (n°8, 2009/2), sous la direction de Céline Vacchiani-Marcuzzo et Catherine Fournet-Guérin, est consacré à la thématique "Les pouvoirs dans la ville".

Il s'agissait dans ce numéro de "traiter de la question des pouvoirs dans la ville dans une optique épistémologique d’une part (la ville constitue-t-elle une échelle d’action réellement pertinente dans les logiques de pouvoir, ou bien plutôt une simple échelle d’analyse ?), et à partir d’études de cas exemplaires d’autre part. Ils pourront s’intéresser aux acteurs dans la géopolitique de la ville, dans une perspective multiscalaire : pouvoirs nationaux voire supranationaux (cas de l’Union européenne), pouvoirs locaux, institutionnels ou informels, publics ou privés (rôle par exemple des grandes entreprises du BTP ou des cabinets d’architectes internationaux), réseaux d’influence (NIMBY, …). L’étude de paysages urbains du pouvoir (théâtralisation du pouvoir, modelage de l’espace urbain valorisant des espaces naturels, géopolitique des transports urbains…) fait également partie des dimensions attendues dans ce numéro". Les résumés proposés ici sont ceux des auteurs des articles.


Catherine Fournet-Guérin et Céline Vacchiani-Marcuzzo : "Les pouvoirs dans la ville"
Edito proposé par les deux coordinatrices du numéro qui présente les enjeux d'une analyse spatiale des pouvoirs dans la ville : "La ville constitue ainsi un objet essentiel dans l’approche politique de l’espace. Pourtant elle occupe une place relativement récente, mais croissante, dans la géographie politique contemporaine alors qu’elle constitue un véritable laboratoire d’expériences à travers les pouvoirs, souvent anciens, qu’elle concentre et ceux, plus récents, qu’elle génère".


"En fonction de leur poids démographique et économique, les villes jouent un rôle politique plus ou moins important, de l’échelle locale et régionale à l’échelle nationale et internationale. Cette compétition des villes n’est évidemment qu’un aspect de la géopolitique urbaine qui se développe sous de multiples formes au sein des agglomérations, en particulier dans cette dialectique des territoires et des pouvoirs entre les municipalités qui les composent.
Jeu des acteurs, rapports de force et luttes de pouvoir, enjeux et conflits de localisation et d’aménagement sont les termes de l’analyse géopolitique de l’espace urbain. Celle-ci peut se définir par quatre images : celle du théâtre et de la mise en scène, celle du champ de bataille où les acteurs déploient leurs stratégies, celle de l’entreprise de construction dans laquelle l’agglomération apparaît comme un édifice géopolitique et celle du chantier de rénovation qu’est la réforme territoriale.
En plus d’être une géographie des acteurs, des enjeux et des conflits de territoires, la géopolitique urbaine est une géographie de la représentation, c’est-à-dire de la perception et de l’image de la ville, tout comme une géographie des modes de désignation et de répartition des représentants des citoyens dans la cité.
Si la géopolitique urbaine ne dit pas toujours son nom, elle est bien présente en ordre dispersé dans les publications géographiques. D’essence éminemment critique, elle ne peut rester indifférente aux réalités vécues par les citoyens et aux luttes urbaines dans lesquelles ils sont engagés. De plus, les lieux de la contestation constituent des sources fécondes de connaissance du terrain et du rôle des acteurs. Force de remise en cause du système politique qui gère et aménage le cadre de vie dans les villes et les agglomérations, la géopolitique urbaine est aussi une force de proposition".



"Cet article s’intéresse à Achgabat et Astana, respectivement capitales du Turkménistan et du Kazakhstan. Ces deux études de cas permettent de recenser les instruments à disposition pour analyser les rapports entre espace (objet de la géographie) et pouvoir (objet de la science politique). Dans chacune des deux villes, le chef d’Etat se fait architecte et urbaniste ; son influence sur les projets d’aménagement est considérable. Dans le même temps, l’espace urbain y sert d’outil pour mettre en scène le pouvoir présidentiel : la figure du souverain est glorifiée par nombre de monuments et le discours venant légitimer le régime s’appuie sur une architecture identitaire. Etudiant l’urbanisme autoritaire centrasiatique dans sa double dimension – production de l’espace et mise en scène du pouvoir – les auteurs proposent une grille de lecture pour analyser le pouvoir dans la ville. En incitant science politique et géographie à adopter une démarche commune et à envisager d’autres cas et échelles d’analyse, cet article plaide pour une étroite collaboration entre les deux disciplines. Par cet enrichissement mutuel, la science politique pourrait investir l’espace des sociétés, tandis que la géographie se doterait d’outils pour examiner les acteurs qui font la ville et les représentations qu’ils produisent".


"Ces dernières années, des réflexions critiques émanant d’intellectuels ont émergé sur la question du droit à la ville et sur la façon dont ce droit peut s’exprimer. Comme les discours concernant les droits prennent de plus en plus d’importance, les groupes de population, tels les migrants, déjà exclus de la participation à la vie sociale, économique et politique de la ville, s’affirment de plus en plus et deviennent très exigeants sur la question de leur intégration. Dans le processus de franchissement des frontières comme dans celui de la définition et de la revendication des droits, des luttes sociales et politiques existent sur l'appropriation des espaces par les migrants. La citoyenneté n'est pas toujours automatique et, inévitablement, des discriminations raciales, ethniques ou encore religieuses apparaissent. Cet article examine les épreuves et les tribulations de migrants internationaux dans la municipalité de eThekwini (néotoponyme de Durban). Il fait valoir qu’en raison de leur situation illégale, les migrants à Durban sont soumis à des niveaux élevés d'exploitation, subissent la xénophobie et mènent une existence précaire. A Durban, l'autorité locale ne s’est pas encore engagée de manière constructive pour résoudre les problèmes des migrants et des réfugiés, et la réponse politique est allée d'une négligence bénigne à une hostilité active. La quasi totalité des principaux textes politiques émanant de la municipalité d’eThekwini ne font aucune référence aux migrants. Ceux-ci survivent ainsi grâce au soutien des organisations religieuses, des ONG et des réseaux informels. Toute discussion sur les droits de l'homme et sur l’occupation de l'espace soulève inévitablement des questions d'éthique, de moralité et de justice sociale. L'expérience des migrants à Durban et dans d'autres lieux d'Afrique du Sud accrédite l’idée que la question des droits de l'homme n’est envisagée que d’un point de vue purement rhétorique et qu’elle révèle un manque de volonté politique pour la rendre opérationnelle en termes d’avancées réelles".


"Quelques mois après l’élargissement de l’espace Schengen à la Pologne en décembre 2007, cet article analyse l’effet de l’ouverture de la frontière germano-polonaise sur les relations transfrontalières au sein de la ville-doublon de Francfort-sur-l’Oder/Słubice. Les dernières barrières politiques tombées, il montre que d’autres obstacles entravent encore une coopération plus approfondie entre les deux rives. Notre analyse géopolitique s’appuie sur une enquête de terrain menée dans la ville-doublon, portant notamment sur les barrières culturelles et le vécu des habitants en relation avec la frontière".


"Cet article s’inscrit dans le renouveau de la littérature sur la gentrification en étudiant le rôle des politiques publiques dans le processus de gentrification à Paris intra-muros. L’approche choisie se garde d’être seulement technique pour proposer une analyse critique de cette question et dévoiler les enjeux politiques de l’action publique telle qu’elle y est menée aujourd’hui. Une fois présentés les acteurs, les facteurs et les dynamiques spatiales de la gentrification depuis les années 1980, l’article s’intéresse plus particulièrement aux politiques publiques menées depuis le passage à gauche de la municipalité en 2001. Face à l’ambiguïté plus ou moins entretenue par les pouvoirs publics quant aux objectifs et aux destinataires de leur action, il s’agit de clarifier les enjeux et les effets de différentes politiques – logement, espaces publics, culture – en mettant en évidence leur cohérence dans l’accompagnement de la gentrification. Nous verrons que le renouveau de l’action publique promu par la nouvelle municipalité n’est pas en mesure d’arrêter le processus de gentrification dans l’habitat et contribue au contraire à l’accompagner par l’aménagement des espaces publics et la politique culturelle".


"Les pratiques néolibérales sont la nouvelle orthodoxie en matière de gestion urbaine par les autorités municipales (« gouvernance urbaine »). Elles imposent des limites à la participation citoyenne et à des formes plus démocratiques d’engagement dans la ville, en particulier lorsque ces dernières remettent en question les discours officiels selon lesquels les villes s’efforcent d’être des espaces compétitifs dans l’économie mondialisée. Cet article présente une approche théorique de ces limites suivant deux propositions connexes. La première postule l’adoption d’une configuration post-politique par la gouvernance urbaine. La deuxième, reflétant en cela une telle configuration, avance que « l’esprit d’entreprise en milieu urbain » se définit désormais par un nouveau genre de politique, le « néo-populisme urbain ». Contre l’impératif consistant à créer la ville compétitive, le néo-populisme se définit par l’élaboration d’une politique du consensus, dont l’effet est de marginaliser les contestations et les dissensions".


"Ce texte traite de la construction du pouvoir collectif en milieu urbain dans une perspective de développement durable. Celle-ci requiert l’émergence d’une capacité d’action collective à partir d’un ensemble d’entités territoriales – ici les communes – regroupées dans un espace commun - ici les territoires de projet. L’étude de la communauté de communes Volvic Sources et Volcans dans l’aire métropolitaine clermontoise met en évidence deux phases dans ce processus – l’établissement de la compatibilité entre les entités, puis l’établissement d’une interdépendance – qui se distinguent par leur mode de territorialisation : fragmentation, puis réinvention du territoire. Il ressort que ce processus engendre paradoxalement une forme de détachement territorial qui s’explique par les inégalités territoriales de pouvoir. L’efficience des territoires de projet comme outil de développement durable sera alors discutée. Nous suggérons que l’approche territoriale du développement durable s’accompagne d’une prise en compte des inégalités territoriales de pouvoir qui pourrait donner lieu à une ingénierie territoriale politique".


Le prochain numéro de la revue L'espace politique, sous la direction de Gérard Dussouy, sera consacré aux "Théories de la géopolitique" (parution en 2010).



mardi 7 octobre 2008

Achgabat, une capitale ostentatoire (Anne Fénot et Cécile Gintrac)


Comme le souligne Olivier Kempf dans son blog Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques à propos de l'Afghanistan, on entend régulièrement des phrases telles que "Il faut mettre en place un dictateur. Mais un « dictateur convenable »", et ce pas seulement à propos de l'Afghanistan. Mais une question se pose alors : qu'est-ce que la dictature et ses réalités quotidiennes aujourd'hui ? Si l'on a des images des dictatures de la Guerre froide, l'imaginaire collectif a beaucoup de mal à se représenter les dictatures d'aujourd'hui. Quel vécu pour les populations qui se retrouvent aujourd'hui sous une dictature ? C'est une des pistes de lecture de l'ouvrage de 2 géographes, Anne Fénot et Cécile Gintrac, dans leur analyse d'Achgabat, la capitale du Turkménistan sous Niazov.


L'ouvrage Achgabat, une capitale ostentatoire. Urbanisme et autocratie au Turkménistan (L'Harmattan et IFEAC, collection Centre-Asie, Paris, 228 pages) sort quelque peu du cadre conceptuel de ce blog, mais relève de 2 intérêts majeurs : être le fruit d'une réflexion géographique sur l'urbanisme conçu comme un outil de propagande (et l'on pense là à la cathédrale Saint-Pierre de Yamoussoukro, véritable réplique de celle de Rome, mais en plus grand, promue comme symbole de l'identité chrétienne du Président Houphouët-Boigny et donc des Ivoiriens, ainsi que comme symbole du transfert de la capitale vers son village ainsi transformé en ville de fonctionnaires ; mais l'on pourrait aussi rapprocher ces méthodes et moyens urbanistiques à la réflexion concernant les "murs de la paix" pensés comme moyens d'apaisement des tensions de Belfast à Bagdad), et offrir une des rares analyses scientifiques sur le Turkménistan de Niazov, permettant aux lecteurs d'entrer directement dans la réalité quotidienne des habitants de la capitale soumis aux "frasques" du dictateur et de son culte de la personnalité. Une analyse à la fois originale et riche en réflexions.


Cette monographie urbaine est divisée en 3 parties retraçant les différentes périodes urbanistiques qui ont transformé la ville en "Disneyland stalinien". La 1ère partie retrace les héritages de la domination russe sur la capitale turkmène. A la lumière de sources qu'elles sont allées chercher au Turkménistan dans des conditions d'accès très difficiles, les 2 auteurs mettent en perspective les évolution de la ville depuis sa fondation (avec la problématique du choix du site) sous le prisme des principes urbanistiques socialistes. Ce chapitre montre ainsi comment Achgabat est passée "du camp militaire turkmène à la ville soviétique". L'analyse de la ville planifiée met en oeuvre une étude de géographie urbaine originale présentant les caractéristiques de l'application des principes urbanistiques soviétiques à la ville centre-asiatique. On y découvre, par exemple, comment le pouvoir soviétique a utilisé la reconstruction suite au tremblement de terre de 1948 comme un moyen d'ériger une "fierté idéologique".


La 2ème partie "La ville d'un seul homme" nous plonge dans la démesure urbanistique du Turkmenbachy. A la lumière de la prise de pouvoir de plus en plus radicale et dictaturial de Saparmurat Niazov, les 2 auteurs montrent comment celui-ci va utiliser la capitale comme moyen de propagande, autant vis-à-vis des populations turkmènes que de l'extérieur. Achgabat devient alors une ville à l'image du dictateur. Les auteurs nous entraînent dans les modifications urbanistiques, la désertion progressive du centre-ville vidé de ces populations afin d'y construire des bâtiments gigantesques à la gloire du président, d'y instaurer une multitude de géosymbole construisant un mythe autour de son histoire familiale, de son rôle dans l'histoire du pays, de sa place dans la construction identitaire turkmène. Les populations, elles, sont refoulées aux périphéries de la ville, dans des conditions d'insalubrité et de paupérisation dramatique, tandis que le centre-ville devient de plus en plus le lieu d'un faste urbanistique démesuré.


La 3ème partie conclut sur "une capitale au fonctionnement entravé". L'analyse de l'utilisation de l'eau est particulièrement éclairante : tandis que des fontaines gigantesques fonctionnent à toutes heures et chaque jour en plein milieu désertique, le reste de la ville n'est pas approvisionné en eau. La croissance démographique de la capitale est elle aussi un défi majeur, alors que les seules constuctions nouvelles sont celles d'un centre-ville réservé au président et à son entourage proche, vidé de la population "ordinaire" et devenu un géosymbole de la dictature, de l'identité et d'une puissance que l'on cherche à afficher, ces images étant "offertes" aux quelques Occidentaux autorisés à pénétrer le pays. Bien évidemment, les visites des hommes industriels, hommes politiques et diplomates étrangers se limitent à ce centre-ville à l'urbanisme déconcertant, cherchant à faire correspondre une modernité contestable à une identité turkmène qui cherche à se construire et s'ancre dans des mythes fondateurs choisis par Niazov, transformant à son gré l'histoire nationale. Cette partie illustre parfaitement l'exacerbation de la dualité centre-ville/périphérie, du fait d'un urbanisme inégalitaire. Et l'on voyage entre un centre-ville "non-vécu", vidé de sa population et devenu un outil de propagande ; et des périphéries vécues mais sombrant dans tous les risques urbains, avec une paupérisation, un accès à l'eau potable s'affaiblissant, un manque cruel de logements, et aucun investissement, tandis que les populations continuent à s'y entasser.


Un ouvrage de géographie qui permet de comprendre les concepts de "ville insoutenable", de "ville vulnérable", à travers le prisme de l'urbanisme pensé comme outil politique diffusant un message et implantant des géosymboles politiques.


Afin de se faire une 1ère idée sur ce livre, retrouvez des articles en ligne de ces auteurs sur la ville d'Achgabat :


Retrouvez également sur le site "Géographie de la ville en guerre", une sélection d'extraits de documents sur le Turkménistan et la dictature de Niazov (utilisables dans le cadre d'une séance pédagogique sur la dictature aujourd'hui, mais également pour tout curieux), dont un extrait de cet ouvrage.