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mardi 3 novembre 2009

Héros ou criminels de guerre ?


Le procès de Radovan Karadzic au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, criminel de guerre arrêté le 21 juillet 2008, responsable notamment du massacre de Srebrenica et accusé de "nettoyage ethnique", a été l'objet de nombreux articles dans la presse, suite au bref arrêt du procès et à sa reprise sans la présence de l'accusé. Des avants-premières du film La Révélation de Hans-Christian Schmid, qui présente les coulisses de ce procès et l'attente des familles des victimes, sont prévues les mardi 3 et vendredi 5 novembre 2009 dans différentes salles de cinéma en France (voir les salles parisiennes).

La question du procès pose celle du personnage (et non pas seulement de la personne) Karadzic, en tant que "mythe" moderne. Dans son ouvrage récemment traduit en français, Le Bordel des guerriers, Ivan Colovic, ethnologue serbe, montre l'importance de la mythification des individus dans les guerres de décomposition de la Yougoslavie. de cette sacralisation de l'idée de peuple autour de héros guerriers prêts à tout pour défendre le territoire approprié, de cette folklorisation de la politique par le biais de héros (fictifs ou réels) entre discours de l'amour du peuple et discours de la haine de "l'Autre".

Karadzic est de ces personnages mythifiés, sacralisés, folklorisés pour le peuple serbe. Il en existe d'autres, et pas seulement en Serbie (l'ouvrage de Colovic s'appuie davantage sur des exemples serbes, mais montre bien que ce folklore dépasse le cas de la Serbie et s'est développé dans les autres régions de l'ex-Yougoslavie prises à parti dans les guerres des années 1990). Le procès de Radovan Karadzic interroge donc non seulement la question de la justice internationale, mais également la question de la construction de l'identité et l'avenir de ces pays nouvellement indépendants.

De plus, on peut s'interroger sur la question de la définition du "peuple". Pour Stéphane Rosière, il s'agit de "tout groupe humain distinct d'un point de vue culturel, suivant une définition désormais proche de celle d'ethnie. [...] Il n'y a pas de définitions universellement acceptée de ce qu'est un "peuple", on peut même parler de fouillis conceptuel" (Stéphane Rosière, 2008, Dictionnaire de l'espace politique. Géographie politique & géopolitique, Armand Colin, Paris, p. 222). On pourrait ajouter que le peuple est un construit socioculturel : le peuple est un groupe humain qui se reconnaît comme tel, à savoir différent des "Autres" pour un critère social et/ou culturel et/ou territorial qu'il considère comme fondamental et fondateur de son identité.

Au regard de cette folklorisation de la politique à travers la prégnance de mythes de héros défenseurs de l'identité (ces "guerriers" dont parle Ivan Colovic), ce n'est pas tant le procès et ses coulisses qui doivent interroger, mais avant tout l'avenir des régions balkaniques, entre familles des victimes qui attendent la justice en mémoire de leurs proches, habitants désirant oublier ces années funestes pour construire un avenir stable, et habitants toujours empreints de discours nationalistes dénonçant "l'Autre" pour sa présence.


jeudi 8 octobre 2009

Guerriers et pirates : mythes et réalités


Le Festival international de géographie 2009 avait pour thème "Géographie des mers et des océans", et plusieurs conférences ont abordé le thème de la piraterie maritime. L'intérêt est venu des intervenants qui ont pris le temps de confronter la part de la mythification du pirate et la part de la réalité de la piraterie maritime. Le festival a peine terminé, l'actualité rappelait la prégnance de la piraterie maritime, avec l'attaque du navire de commandement des forces françaises dans l'Océan Indien (La Somme) dans la nuit du mardi 6 et du mercredi 7 octobre 2009. Les interventions au festival ont permis de rappeler un point essentiel : l'événement est aussi créé par les médias, dans leur construction du monde et de ses dangers, au prisme des vides (les zones, les conflits, les faits oubliés) et des pleins (les lieux, les conflits et les faits surmédiatisés) qu'ils mettent en scène. La piraterie maritime, qui connaît certes un réel renouveau, est aussi une construction médiatique. Eric Frécon a ainsi rappelé, dans sa conférence "Pavillon noir sur l'Asie du Sud-Est" (voir le power-point) tout comme dans la table-ronde "Pirates à l'horizon : une scorie des océans mondialisés ?", que la piraterie maritime représente 3796 attaques entre 1991 et 2005, mais que tous ces actes de piraterie n'ont pas été des réussites, et n'ont pas toujours abouti. On assiste à un doublement de tels actes depuis 2004-2005, mais il n'en reste pas moins que la piraterie maritime n'est pas la menace qui fait le plus grand nombre de victimes, en comparaison à d'autres formes de violences. La piraterie maritime accompagne les vagues de mondialisation, selon une équation que l'on simplifie volontairement ici :
mondialisation = multiplication des échanges = recrudescence des actes de piraterie maritime


Les hauts-lieux de la piraterie maritime s'explique à la fois par les caractéristiques maritimes (voies de passage obligées où les navires sont plus nombreux et les encerclements plus faciles à mettre en place) et par les caractéristiques terrestres (les pirates vivant et s'organisant sur terre pour mener des actions ponctuelles et rapides sur mer : les "zones grises" et les Etats défaillis sont donc des points d'ancrage particulièrement prisés, non seulement pour les facilités d'action, mais également pour les facilités de "recrutement" face à la misère de populations qui s'estiment lésées, voire volées de leurs ressources).


Mais la piraterie maritime et la construction médiatique de cette menace répond également à une mythification de l'image du pirate. Alain Miossec a d'ailleurs rappelé dans la table-ronde "Pirates à l'horizon : une scorie des océans mondialisés ?" (dont la vidéo sera rapidement en ligne sur le site des Actes du FIG) la fascination autour du pirate des mers (beaucoup moins développée pour le pirate des airs, à quelques exceptions de science fiction telles que le dessin animé Albator). La mythification de ce "gentil voyou", de ce "pauvre type sympathique" est bien traduite par la place du pirate des mers dans le cinéma (Pirate des Caraïbes) et les dessins animés (même dans le monde manichéen de Peter Pan de Walt Disney, le "méchant" pirate et ses acolytes maladroits sont mis en scène avec un regard bienveillant).


Eric Frécon a également démontré combien la piraterie maritime est également surmédiatisée au vu de sa réalité tant en termes quantitatifs qu'en termes de pertes économiques. En 2008, par exemple, il y a eu 293 actes de pirateries, dont seulement 34 % ont été des "réussites" (pour les attaquants bien évidemment !). Il ne s'agit pas là de dire que la piraterie maritime est une menace qu'il ne faut pas prendre en compte, mais de montrer les intérêts à une surmédiatisation de cette menace, entre fascination face à ces guérilleros des mers (qui, avec seulement une petite embarcation, peuvent prendre d'assaut d'énormes navires) et redéfinition en cours pour les armées des objectifs prioritaires.

Power-point réalisé par Eric Frécon
présenté lors de sa conférence "Pavillon noir sur l'Asie du Sud-est"
(vendredi 2 octobre 2009 - FIG)


La table-ronde "Pirates à l'horizon : une scorie des océans mondialisés ?", notamment l'intervention du géographe Alain Miossec qui est revenu sur un historique des pirates des mers et sur les réalités de leur conditions de vie, très éloignées des images lttéraires et cinématographiques qui "formatent" notre imaginaire sur la piraterie (par exemple, le personnage de Barbe-Noire), a bien montré que la piraterie maritime, malgré la prégnance de la menace, faisait appel à un sentiment d'indulgence ou de sympathie né de cette mythification.


Mais cette imagerie n'est pas seulement utilisée pour les "guerriers des mers". On retrouve également l'utilisation de tout un folklore qui recourt à toutes formes d'arts (bande dessinée, chansons populaires, poèmes...) autour de l'image du guerrier (celui-ci terrestre) défenseur du territoire dans les pays issus de l'ex-Yougoslavie. C'est ce que montre avec pertinence l'ouvrage récemment traduit en français d'Ivan Colovic : Le Bordel des guerriers. Folklore, politique et guerre (Editions Non-Lieu, Paris, 2009, 204 p.). On est là plus dans le mythe de Robin des Bois, défenseur des opprimés, mais également dans l'utilisation de toute une imagerie du mythe du défenseur du territoire et de l'identité. Ces "guerriers des terres" sont ainsi récupérés dans la construction identitaire à des fins politiques, justifiant la mythification des criminels de guerre, comme défenseurs des "vraies" valeurs, des "bonnes gens", sur un territoire approprié et identifié comme "mon" territoire (et pas celui de "l'Autre", ce "criminel" qui usurpe "mes" terres !). De la terre à la mer, les contes pour enfants, la culture populaire, les Arts sont utilisés pour "formater" notre conception du monde.



A lire en ligne sur la piraterie maritime :



Revues à lire :



dimanche 28 juin 2009

28 juin 1389 : la bataille de Kosovo Polje


Le 28 juin 1389 est devenue une date importante pour les Serbes, et n'est pas sans incidence dans l'histoire récente du Kosovo : c'est la date de la défaite dans la bataille de Kosovo Poljé. Cette bataille qui opposa le prince serbe Lazare et le sultan ottoman Mourad 1er se solda par la mort des deux chefs. Mourad 1er, mort dans les combats, fut remplacé par son fils, qui triompha du prince serbe. Par la suite, l'empire ottoman continua son avancée dans les Balkans, dont une grande partie resta sous son contrôle pendant des siècles. Une date lointaine comme il en existe dans toutes les Histoires nationales ? Pas si sûr...

Parce que cette Histoire a été réappropriée dans la construction du nationalisme serbe dans les années 1990. De l'Histoire à une histoire (sans majuscule). Réappropriée, transformée et mythifiée. Dans les faits, aux côtés du Prince Lazare se trouvait une majorité de Serbes, mais également des Bulgares, des Valaques... et des Albanais ! Du côté du sultan ottoman, bien évidemment les soldats turcs, mais également des mercenaires balkaniques : des Albanais, tout comme des Serbes ! Dans la version mythifiée : tous les Serbes ont résisté contre l'envahisseur ottoman (cela ne vous rappelle pas une bande dessinée - à fortes connotations critiques de la société française moderne - pour qui un village gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur romain, "surfant" sur une histoire de la Gaule simplifiée), alors que les Albanais se sont rangés aux côtés de l'Empire ottoman. Dans le mythe également, la conversion des Albanais (à l'origine catholique) à l'Islam fut rapide et s'est étendu à l'ensemble des territoires habités par cette populations, les discours nationalistes serbes reprochant ainsi l'arrivisme des Albanais. Dans les faits, l'islamisation fut très longue et partielle : dans les montagnes du Kosovo (on connaît l'importance des montagnes comme zone refuge !), les populations albanaises sont encore aujourd'hui catholiques (on en parle peu, présentant souvent - avec bien trop de rapidité analytique et un simplisme s'appuyant sur des thèses telles celle du "choc des civilisations").


L'identité est un facteur crisogène très important, et la manipulation de l'Histoire par des discours politisés est un moyen bien connu pour attiser des tensions intercommunautaires, sur des fonds de rivalités de pouvoir.