Droits d'auteurs et citations

Tous les éléments publiés sur ce blog peuvent être utilisés avec l'accord de l'auteur du blog et A LA CONDITION de citer les sources utilisées (qu'il s'agisse du ou des billets utilisés comme des auteurs cités dans le blog). Merci de respecter les droits d'auteur (pour tous les textes et documents utilisés dans le blog, y compris pour les auteurs cités). Pour me contacter : benedicte.tratnjek[at]gmail.com
Affichage des articles dont le libellé est La guerre la ville et.... Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La guerre la ville et.... Afficher tous les articles

jeudi 10 mars 2016

La ville et la guerre dans la bande dessinée

Ce texte est un extrait du compte-rendu du Café géographique de Paris du 28 janvier 2014, sur le sujet  « Représenter l’espace urbain dans la bande dessinée  » (avec Aymeric Landot) suite à la journée d’études du Laboratoire junior Sciences Dessinées du 18 septembre 2013 : Ville et bande dessinée, avec Benoît Peeters comme invité du grand entretien. L’intégralité du compte-rendu a été publiée sur le site des Cafés géographiques que nous remercions de cette invitation. Ce texte a été préalablement publié sur le carnet de recherche du Laboratoire junior Sciences dessinées (ENS de Lyon).
Voir également le billet « La ville dans le manga, entre urbaphilie et urbaphobie ».  Voir tous les billets de la série “Café géo Ville et BD”.

La ville et la guerre dans la bande dessinée
Qu’il s’agisse des comics ou des mangas, de nombreuses bandes dessinées explorent la ville comme un territoire de violences, mais aussi comme l’espace où émergent des héros urbains. Les superhéros des comics, ou Ryo Saeba qui, dans Angel Heart (la suite alternative de City Hunter) déclare : « On n’est pas dans la jungle ici ! La ville a sa propre façon de combaaaattre ! » (Tsukasa Hōjō, Angel Heart, tome 2 saison 1, Générations Comics, p. 214). Bénédicte Tratnjek propose donc de poursuivre sur des représentations plus ancrées sur les espaces du « réel » autour de la figure de la ville en guerre. C’est à la fois en tant que lectrice de bandes dessinées et par ses recherches en doctorat qu’elle a abordé la BD par l’approche spatiale : cette réflexion sur la représentation de la ville en guerre dans la bande dessinée provient donc d’un questionnement méthodologique sur le poids de ses propres imaginaires dans la manière dont elle pense son objet d’études, la ville en guerre.
La ville et le combat « urbain » dans City Hunter / Angel Heart Source : Tsukasa Hōjō, Angel Heart, tome 2, saison 1, p. 114.
La ville et le combat « urbain » dans City Hunter / Angel Heart
Source : Tsukasa Hōjō, Angel Heart, tome 2, saison 1, p. 114.
Nombreuses sont les bandes dessinées qui prennent la ville en guerre ou la ville de l’immédiat après-guerre comme espace-cadre de la fiction ou de la non-fiction. Certains hauts-lieux médiatiques de la guerre, de la destruction et de la reconstruction sont très présents dans la BD. C’est le cas du pont de Mostar, que l’on retrouve autant dans les carnets de voyage dessiné de Jacques Ferrandez, Le tramway de Sarajevo (Casterman, 2005) ou dans la BD autobiographique du croate Frano Petruša, Meilleurs vœux de Mostar (Casterman, 2012). Comme le rappelait Fabien Nury lors d’une table-ronde aux Rendez-vous de l’histoire de Blois de 2013, intitulée « Pourquoi la BD est-elle « partie en guerre » ? », « à moins d’être fou-furieux, aucun d’entre nous [les auteurs de bande dessinée], la guerre, n’a envie de la vivre. Ou de la voir. Je parle de la vraie. C’est l’horreur, et on détourne le regard. Qui d’entre nous a envie d’aller se promener en Syrie ? Pour autant, la guerre nous passionne et nous fascine tellement qu’elle est un genre littéraire, cinématographique et de BD à part entière, à œuvres qui se comptent par milliers ». Qu’il s’agisse de la Première Guerre mondiale [1] – depuis l’incontournable travail de Jacques Tardi (avec C’était la guerre des tranchées, 1914-1918, Le Der des Ders, Putain de guerre !, Adieu Brindavoine, etc.), jusqu’à des bandes dessinées plus récentes : Notre mère la Guerre (Maël et Kris), les deux premiers tomes de Mattéo (Jean-Pierre Gibrat), L’Ambulance 13 (Patrick Cothias, Patrice Ordas et Alain Mounier), Cicatrices de guerre(s) (collectif), Vies tranchées. Les soldats fous de la Grande Guerre (collectif), Svoboda ! (Jean-Denis Pendanx et Kris), Le Décalogue(Frank Giroud)… – ou de guerres très récentes – depuis la guerre de Bosnie-Herzégovine aux guerres d’Afghanistan (dont le célèbre kaboul Disco où Nicolas Wild nous raconte les territoires du quotidien dans un Kaboul très éloigné des espaces du sensationnel médiatique) et d’Irak –, les espaces de guerre sont particulièrement présents dans la bande dessinée. Dans la représentation des espaces de la guerre, les dimensions spatiale et paysagère sont particulièrement importantes, tant pour la lecture que pour créer une « ambiance ». Ainsi, la Grande Guerre dans Corto Maltese (Hugo Pratt) est proposée avec une forte distanciation, Corto s’aventurant par-delà les espaces de combat et vivant l’espace par la liberté. C’est davantage une approche romantique de la guerre, et surtout une approche romantique des espaces de la liberté qui nous sont ici donnés à voir. Beaucoup de bandes dessinées récentes ont approché la guerre, avec (ou peut-être malgré) l’héritage de Jacques Tardi, c’est-à-dire par une très forte représentation de l’espace de la bataille, et des « paysages du sang » qu’elle produit. « Dans leur(s) représentation(s) de la Grande Guerre en bandes dessinées, les dessinateurs utilisent des éléments signifiants permettant aux lecteurs d’authentifier le contexte historique dans lequel se déroule les aventures qui lui sont proposées » [2]. A propos de Notre mère la Guerre, Kris précise ainsi avoir été particulièrement marqué par les traces de la Grande Guerre dans les paysages de Verdun [3]. La dimension paysagère est particulièrement présente dans la BD pour représenter ce que fait la guerre, ce qu’elle fait faire aux hommes, ce que sont les cicatrices qui s’ancrent par-delà le temps des combats.
Tout comme les paysages de la Première Guerre mondiale, les paysages yougoslaves et post-yougoslaves sont particulièrement représentés dans la bande dessinée. Dans ces cas précis, la ville est beaucoup plus présente. D’une part, parce qu’elle a été l’espace-cible de nombreux combats ; d’autre part, parce qu’elle a été, en tant que ville en guerre, fortement médiatisée. Les toponymes de Sarajevo et Mostar (Bosnie-Herzégovine), Vukovar et Dubrovnik (Croatie) ou encore Priština et Mitrovica (Kosovo) sont désormais associés, dans l’imaginaire spatial collectif, à une géographie de la violence. La richesse du corpus multiplie les approches, les types de bandes dessinées, mais surtout le différents rapports à l’espace de la ville en guerre : depuis des auteurs ex-yougoslaves comme Frano Petruša (Guerre et match, Meilleurs vœux de Mostar), Tomaž Lavrič (Fables de Bosnie), Tito (Le Choix d’Ivana) ou encore Gani Jakupi (La dernière image. Une traversée de l’après-guerre), jusqu’aux BD de reportage (dont les célèbres BD du journaliste étatsunien Joe Sacco avec The Fixer, une histoire de Sarajevo, Goražde, la guerre en Bosnie orientale 1993-1995, Noël avec Karadžić et Šoba – les deux ont été réunis dans l’album Derniers jours de guerre. Bosnie 1995-1996) ou aux récits fictionnels d’auteurs « extérieurs » (Sarajevo-Tango de Hermann, Brouillard au pont de Bihacde Gabriel Germain et Jean-Hugues Opppel, Clichés de Bosnie d’Aurélien Ducoudray et François Ravard, etc.), les espaces yougoslaves (Goražde, la guerre en Bosnie orientale 1993-1995, Meilleurs vœux de Mostar, Ouya Pavlé. Les années yougo…) et les territoires post-yougoslaves (Clichés de Bosnie, La dernière image. Une traversée de l’après-guerre, Le Choix d’Ivana, etc.) sont particulièrement présents dans la bande dessinée [4], y compris dans le manga, avec par exemple Fleur de pierre (Hisashi Sakaguchi) qui prend scène dans les territoires pré-titistes pendant la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de ces bandes dessinées ont trouvé un écho dans l’enseignement de l’histoire [5], mais peu encore dans celui de la géographie. Pourtant, elles dessinent une géographie des conflits qui donnent à voir les paysages de guerre et ceux de la reconstruction, les mobilités et pratiques spatiales d’habitants « ordinaires » confrontés à l’« extraordinaire », le vivre-la-guerre par les espaces domestiques et la rue… Autant de thématiques qui intéressent directement les géographes, et qui dans la bande dessinée prennent la forme d’une géographie subjective et d’une géographie de l’émotion.
Contrairement aux récits fictionnels des comics où les menaces urbaines apparaissent être les méfaits de personnages qui sont les produits de la ville et s’opposent à la ville par ses marges (ces personnages sont des marges sociales qui agissent, voire pour certains vivent, dans des marges spatiales), les récits dessinés autobiographiques ou les BD de reportage nous donnent à voir l’ancrage de la guerre dans les territoires du quotidien, par-delà l’action des personnages, par-delà le jeu des acteurs. On retrouve dans la bande dessinée de non-fiction sur la ville en guerre cette « efficacité géographique de la guerre sur la ville » dont parle la géographe Elisabeth Dorier-Apprill [6]. La représentation d’espaces « réalistes » passe, en tout premier lieu, par une mise en scène de hauts-lieux et d’espaces géosymboliques : ces bandes dessinées montrent des paysages urbains fortement situés dans le temps et dans l’espace. The Fixer, une histoire de Sarajevo de Joe Sacco commence, ainsi, par une première planche qui montre les joueurs d’échec de Sarajevo, tenant une partie d’échecs avec des pions géants sur une place de la partie autrichienne de la ville-centre, puis la balade dans Sarajevo du journaliste entraîne le lecteur à la rencontre de hauts-lieux qui sont autant les symboles de l’identité sarajévienne que les marqueurs spatiaux de la guerre et de la destruction : l’hôtel Holiday Inn comme haut-lieu de la présence des médias dans Sarajevo en guerre, « Momo et Uzeir », le surnom des deux très hautes tours jumelles bleues situées à côté de l’Holiday Inn Hôtel, hauts-lieux de la destruction d’un habiter fondé sur le vivre-ensemble et sur la ville comme espace de partages et de rencontres [7]. Les parcours dans la géographie des conflits de Joe Sacco, depuis les territoires post-yougoslaves (Sarajevo, Goražde…) jusqu’aux territoires palestiniens (dans Palestine : une nation occupée, Palestine : dans la bande de Gaza, Gaza 1956, en marge de l’histoire et partiellement dans Reportages), donnent à voir aux lecteurs un regard particulier sur les espaces de la guerre : celui d’un journaliste, et tout particulièrement d’un journaliste qui narre l’histoire de personnages qu’il a fréquenté dans ces espaces, et tout particulièrement dans les villes. Que ce soit Neven (dans The Fixer, une histoire de Sarajevo) ou Šoba (dans la bande dessinée éponyme), le récit dessiné nous donne à voir la ville de Sarajevo telle que se l’approprie et la vive ces personnages, récit ponctué par les impressions de Joe Sacco lui-même. Cette géographie intime et subjective met en scène la ville en guerre comme un espace de vie, ou plus précisément un espace de survie. Les personnages ne sont pas « lisses », ce ne sont pas des « héros ». La ville en guerre est alors représentée comme un dispositif spatial contradictoire, où s’entremêlent haines et solidarités, héroïsme et bassesses humaines, et où le règne de la débrouille devient le quotidien.
Les joueurs d’échecs de Sarajevo Source : Joe Sacco, 2003, The Fixer, Drawn and Quarterly, Londres, planche 1.
Les joueurs d’échecs de Sarajevo
Source : Joe Sacco, 2003, The Fixer,
Drawn and Quarterly, Londres, planche 1.
A la question de la représentation de la ville en guerre dans la bande dessinée, s’ajoute la question de la réception par le lecteur. En fonction de son vécu et de son expérience personnels (ce que le géographe Jean-Pierre Paulet nomme les « filtres de représentations »), le lecteur de ces bandes dessinées ne prêtent pas la même attention et n’entrevoit pas la même symbolique. Par exemple, dans les deux planches qui représentent « Momo et Uzeir » dans The fixer, une histoire de Sarajevo, Joe Sacco ne nomme jamais les tours jumelles. Un lecteur ne connaissant pas intimement la ville de Sarajevo y perçoit la destruction de deux très hautes tours, la hauteur étant marquée dans la bande dessinée par une double apparition où la case fait toute la planche. Par cette utilisation de l’espace de la case et de la planche, Joe Sacco signifie au lecteur que ces lieux sont des hauts-lieux. Cet aspect est renforcé par le dessin de Joe Sacco, qui oppose fortement des visages caricaturés par leurs traits et des paysages particulièrement « réalistes » et détaillés. Mais le lecteur qui ne connaît pas Sarajevo ne voit apparaître la « hauteur » de ces lieux que par cette utilisation de la case et du dessin. Le lecteur connaissant intimement Sarajevo voit, dans ces planches, apparaître les deux tours « Momo et Uzeir » et associe leur symbolique à sa lecture. Les deux tours étaient, en effet, l’un des symboles du multiculturalisme sarajévien avant la guerre. Leurs surnoms sont des prénoms des différentes nationalités qui peuplaient Sarajevo (Uzeir étant un prénom bosniaque et Momo un prénom serbe). D’une hauteur similaire, les deux tours symbolisaient ainsi le komsiluk, le « bon voisinage » qui caractérisait l’habiter sarajévien. Ne sachant quelle tour était Momo et quelle tour était Uzeir, les partisans de la destruction du vivre-ensemble ont détruit les deux tours. La représentation de la ville en guerre dans la bande dessinée est également une affaire de réception.
L’arrivée de Joe Sacco au célèbre Holiday Inn Hotel à côté des tours « Momo et Uzeir », hauts-lieux des paysages de destruction et des espaces médiatiques à Sarajevo Source : Joe Sacco, 2003, The Fixer, Drawn and Quarterly, Londres, planches 12-13.
L’arrivée de Joe Sacco au célèbre Holiday Inn Hotel à côté des tours « Momo et Uzeir », hauts-lieux des paysages de destruction et des espaces médiatiques à Sarajevo
Source : Joe Sacco, 2003, The Fixer, Drawn and Quarterly, Londres, planches 12-13.
Chez Joe Sacco et d’autres auteurs tels que le duo Aurélien Ducoudray/Français Ravard (Clichés de Bosnie) ou encore le journaliste espagnol originaire du Kosovo Gani Jakupi (La dernière image. Une traversée du Kosovo de l’après-guerre), la ville en guerre est représentée par le prisme d’un reportage. La représentation de la ville en guerre dans la bande dessinée témoigne alors à la fois d’un reportage et de la part d’engagement des auteurs de bande dessinée. C’est particulièrement vrai dans des bandes dessinées telles que Beyrouth juillet-août 2006 de Mazen Kerbaj qui complique les dessins que l’auteur a fait jour après jour pendant la guerre du Liban de l’été 2006 menée par Tsahal, l’armée israélienne. L’engagement est aussi très présent dans Sarajevo : Histoires transversales (Agic, Alic, Begic et Rokvic), bande dessinée qui témoigne de la représentation des espaces de la survie pendant la guerre, des espaces de la vie dans l’immédiat après-guerre (y compris dans les territoires de l’exil), mais aussi du dépassement de la guerre par la bande dessinée. Ainsi, comme le dit Will Eisner dans sa préface, les auteurs ont tous « survécu à des temps de terreur », et participant au renouveau de la BD en Bosnie-Herzégovine, ils font de la bande dessinée cet espace de création et de liberté qui permet le dépassement de la guerre. Sarajevo, dans le titre de la bande dessinée, attire peut-être le lecteur parce qu’il évoque une ville en guerre, mais les auteurs l’entraînent dans un « ailleurs » que cet attendu.
La ville en guerre peut être, notamment chez les auteurs ex-yougoslaves, davantage montrée par les espaces de l’intime. La guerre en tant que telle laisse souvent place à l’immédiat avant-guerre dessinant une géographie de la nostalgie (Meilleurs vœux de Mostar de Frano Petruša) ou à l’immédiat après-guerre confrontant les personnages aux conséquences de la guerre entre l’effacement des traces et l’ancrage des conséquences « invisibles » (Le Choix d’Ivana de Tito). Dans le premier cas, c’est la ville de l’immédiat avant-guerre qui est donnée à voir : Frano Petruša narre son adolescence dans la ville de Mostar, et ses amitiés et inimitiés qui dépassent les appartenances communautaires. Les espaces publics sont représentés comme des espaces de multiculturalisme, l’appartenance communautaire appartenant aux espaces privés [8]. La géographie subjective de Frano donne à voir au lecteur la ville telle que la vivent et se l’approprient des adolescents « ordinaires » [9]. A travers les deux regards de Frano Petruša (celui de l’adulte qui retrouve la ville de son enfance 20 ans après son départ, et celui de l’adolescent qu’il était), la ville de Mostar est représentée non par la fausse grille de lecture des « guerres de religion », mais comme un espace où l’habiter repose sur la diversité et la mixité, un habiter qui va tant heurter les nationalistes de tous bords dont les idéologies territoriales reposeront sur un habiter excluant et monoethnique. Dans Le Choix d’Ivana, le lecteur est plongé dans Sarajevo, le jour de l’arrestation de Radovan Karadžić. La bande dessinée s’ouvre avec la représentation de la rue sarajévienne en fête suite à la nouvelle de cette arrestation, opposée à l’ordinarité d’un appartement dont le repos va être durablement perturbé par le réveil des blessures de la guerre. Cette dernière revient s’inscrire dans les territoires du quotidien pour cette jeune femme confrontée aux conséquences « invisibles » de la guerre et à la géographie de la peur. Dans les paysages sarajéviens « ordinaires », loin des hauts-lieux des médias, Ivana fait face à une géographie de la mémoire douloureuse. C’est donc par toutes ses temporalités que la ville en guerre nous est donnée à voir dans les bandes dessinées : qu’il s’agisse de la ville de l’immédiat avant-guerre, de la ville pendant la guerre ou de la ville de l’immédiat après-guerre, ces géographies subjectives ne prétendent pas nous donner la « réalité », mais traduisent des manières précises de voir, de vivre et de pratiquer l’espace, en fonction des personnages, de leur rôle dans la ville, de leur âge…
Sarajevo le 21 juillet 2008 au moment de l’arrestation de Radovan Karadžić Source : Tito, 2012, Le Choix d’Ivana, planche 1, © Casterman.
Sarajevo le 21 juillet 2008 au moment de l’arrestation de Radovan Karadžić
Source : Tito, 2012, Le Choix d’Ivana, planche 1, © Casterman.


[1] Voir notamment :
  • Vincent Marie (dir.), 2009, La Grande guerre dans la bande dessinée : de 1914 à aujourd’hui, Historial de la Grande Guerre, Péronne.
  • Bruno Denéchère et Luc Révillon, , 14-18 dans la bande dessinée. Images de la Grande Guerre, de Forton à Tardi, Cheminements, collection La bulle au carré, 167 p.
  • Vincent Marie, 2013, « La Grande Guerre au miroir de la bande dessinée », site Mission Centenaire 14-18, 10 juillet 2013.
  • Marine Branland, 2010, « La guerre lancinante dans l’œuvre de Jacques Tardi », Sociétés & Représentations, n°29, n°1/2010, pp. 65-78.
  • Dossier pédagogique : « La bande dessinée et la Grande Guerre », Les Cahiers de l’Historial, n°1, 2010.
[2] Vincent Marie, 2013, « La Grande Guerre au miroir de la bande dessinée », site Mission Centenaire 14-18, 10 juillet 2013.
[3] Table-ronde « Pourquoi la BD est-elle « partie en guerre » ? », Rendez-vous de l’histoire, Blois, 2013.
[4] A ce propos, voir : Etienne Augris, 2013, « L’espace yougoslave en BD », blog Samarra, 5 janvier 2013.
[5] A titre d’exemple, Joël Mak (dit Mack) propose une séquence pédagogique autour des BD Šoba (Joe Sacco), Fables de Bosnie (Tomaž Lavrič – TBC) et Fax de Sarajevo (Joe Kubert) pour le lycée professionnel dans : Joël Mak dit Mack, 2006, Histoire et bande dessinée, CRDP de l’académie de Grenoble, Grenoble, 197 p.
[6] Elisabeth Dorier-Apprill, 2007, « Guerre et fragmentation urbaine », dans Elisabeth Dorier-Apprill et Philippe Gervais-Lambony (dir.), 2007, Vies citadines, Belin, collection Mappemonde, p. 19.
[7] A ce propos, voir notamment :
Voir également :
  • Xavier Bougarel, 1996, Bosnie. Anatomie d’un conflit, La Découverte, Paris, 175 p.
  • Aurélie Carbillet, 2008, Sarajevo aujourd’hui. Voyage documenté en Bosnie-Herzégovine, Editions du Cygne, Paris, 180 p.
  • Michel Sivignon, 2009, Les Balkans. Une géopolitique de la violence, Belin, collection Mappemonde, Paris, 208 p.
[8] A ce propos, voir : Bénédicte Tratnjek, 2014, « Série Meilleurs vœux de Mostar (3) : Les espaces publics à Mostar : le multiculturalisme, entre tolérance et rejet », carnet de recherche Sciences Dessinées, 2 avril 2014.
[9] A ce propos, voir : Bénédicte Tratnjek, 2014, « Série Meilleurs vœux de Mostar (4) : La ville des adolescents : loin de la guerre, Mostar au prisme d’une géographie des âges », carnet de recherche Sciences Dessinées, 4 avril 2014.

mercredi 10 juillet 2013

La guerre, la ville et l'économie (2)

Suite à la présentation de la communication "La ville, la guerre et l'économie" (voir la présentation power-point) lors du colloque Guerre et économie (organisé par le Club Participation & Progrès, l'Alliance géostratégique et l'Ecole de Guerre Economique le 1er juillet 2011 à l'Ecole militaire, Paris), voici le texte paru dans l'ouvrage Guerre et économie : de l'économie de guerre à la guerre économique, qui réunit les actes de ce colloque.

Lire l'avant-propos et découvrir le sommaire de l'ouvrage.



Premières lignes du chapitres :

« La guerre, la ville et l’économie » est un titre qui fait un « clin d’œil » au célèbre ouvrage de Jean-Louis Dufour : La guerre, la ville et le soldat. Questionner le lien entre guerre et économie au prisme du cas particulier des villes en guerre permet de procéder à un changement d’échelles : si de nombreux travaux analysent les liens entre guerre et économie à l’échelle de l’Etat qui finance la guerre (en particulier dans le cas des opérations extérieures menées par des Etats engagés au nom de leur Etat ou dans des coalitions, notamment onusiennes ou otaniennes), ou à l’échelle des entreprises impliquées dans l’effort de guerre ou à l’échelle mondiale (pour notamment mettre en exergue les rapports de pouvoir entre les différents Etats), cet article se propose de présenter les conséquences de la guerre sur l’économie urbaine à l’échelle locale.  S’appuyer sur une approche géographique permet de compléter les approches économiques et juridiques, dans la mesure où elle met en exergue les impacts des destructions et d’une géographie de la peur qui se construit dans la ville et tend à faire disparaître l’urbanité, c’est- à-dire le vivre-la-ville, celle-ci étant alors conçue comme un lieu d’échanges, de rencontres et de proximités. 

On distinguera trois types d’interrelations entre guerre et économie dans la ville en guerre. Tout d’abord, les destructions dans la ville provoquent des dysfonctionnements urbains très lourds : il s’agit là de questionner l’économie urbaine dans la guerre, c’est-à-dire la manière dont l’économie urbaine est affectée par la géographie des combats, qui dessine des zones- refuges et des zones-cibles, produisant une injustice spatiale profondément ancrée dans la ville. De plus, il est nécessaire de questionner le financement de la guerre au prisme de ces spatialités : la violence produit des fragmentations urbaines, qui sont (ré)activées, créées, apaisées ou renforcées par les acteurs de l’économie urbaine de guerre. Ainsi, l’échelle de la ville ne peut suffire à comprendre tous les enjeux des liens guerre/économie : on s’attachera, à l’échelle du quartier, à montrer l’émergence de quartiers-territoires comme producteurs de plusieurs économies fragmentées dans la ville, qui mettent à mal le processus de pacification dans l’immédiat après-guerre. Enfin, la question de la reconstruction permet de dépasser le temps des combats, et de questionner l’économie urbaine en guerre, dans la mesure où celle-ci reste affectée, voire « formatée », par les conflictualités qui persistent dans la ville.

Distinguer économie urbaine dans la guerre, économie urbaine de guerre et économie urbaine en guerre, consiste à mettre en avant les spatialités et les temporalités des acteurs et des habitants dans les villes en guerre : comment la géographie des combats s’ancre dans le (dys)fonctionnement économique de la ville au point d’être un enjeu prioritaire des processus de réconciliation et de pacification dans l’immédiat après-guerre ? On postule, dans cet article, que les tensions sociales de l’immédiat avant-guerre, de la guerre et de l’immédiat après-guerre sont des facteurs aggravants, utilisés et déformés par les acteurs de la guerre, des conflictualités qui déchirent les villes en guerre.

Cliquez sur l'image pour accéder à l'article


Références complètes : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "La guerre, la ville et l'économie", dans Kempf, Olivier (dir.), Guerre et économie : de l'économie de guerre à la guerre économique, L'Harmattan, collection Défense, Paris, pp. 93-121.

Ce document a été déposé en ligne sur le site des archives ouvertes Hal : http://halshs.archives-ouvertes.fr/SHS/halshs-00843045/fr/
--> Pour citer ce chapitre, merci de se référer à la pagination de la version originale.


lundi 26 décembre 2011

De la guerre urbaine à la ville en guerre (RDV de l'IRSEM - 10 janvier)

De la guerre urbaine à la ville en guerre



mardi 10 janvier 2012, 12h30-14h00, Amphithéâtre De Bourcet, Ecole militaire
(attention changement d'amphithéâtre)



Intervenants :



«  Nous avions le sentiment désagréable d’être exposés à une menace permanente. Il y avait bien sûr les snipers, qui surveillaient toute la ville (notamment la grande artère centrale qu’on appelait « Sniper Alley »), raison pour laquelle tout le monde vivait caché. Il y avait aussi les obus : 120 mm de mortiers, 100 mm des chars T-55, 122 mm de l’artillerie lourde… La ville en recevait 300 à 400 par jour, tirés au hasard, du harcèlement pur et simple » (Michel Goya, 2011, « Sarajevo 19993, les snipers dans le viseur », Guerres & Histoire, n°3, pp. 6-13). Le témoignage du colonel Michel Goya montre bien le vécu des militaires français déployés à Sarajevo en 1993 pour la lutte anti-snipers. Pourtant, des analyses a posterio ont montré que le harcèlement par tirs sur la ville de Sarajevo ne relevait pas d’une volonté d’anéantissement de la ville, les Serbes de Bosnie-Herzégovine ayant pour projet de faire de la ville la capitale d’un Etat serbe de Bosnie-Herzégovine. La destruction des hauts-lieux comme celle des lieux « ordinaires » avaient pour objectif de détruire non la ville comme espace de vie, mais l’urbanité comme vivre ensemble. Les acteurs en armes utilisent la ville comme un espace-scène dans lequel la destruction/(re)construction des lieux et la territorialisation de et par la violence leur permet de rendre visible leur message politique.

La destruction des espaces de rencontre relèvent de nettoyages territoriaux qui impactent sur la ville non seulement comme espace de combats, mais aussi comme espace de vie et comme espace discursif. A Kosovska Mitrovica/Mitrovicë, les espaces de la mort ne correspondent pas avec les espaces des vivants. A Beyrouth, le Hezbollah s’est fait urbaniste dans des quartiers de la banlieue sud, devenus des foyers de contestation et de radicalisation politiques. A Kaboul, les friches urbaines accueillent de très nombreux déplacés/réfugiés de guerre provoquant surdensification, paupérisation et taudification. A Abidjan, les quartiers d'Abobo et de Yopougon ont été des fiefs politiques pour les deux candidats du second tour des élections présidentiels, tandis que les habitants d'autres quartiers, comme Treichville, ont vécu différemment ces affrontements. A Mostar, la reconstruction du Vieux Pont n’a pas empêché l’homogénéisation de deux quartiers-territoires qui se font face. A Sarajevo, la « bosniaquisation » de la ville se traduit dans la construction d'un vivre sans "l'Autre". La ville en guerre se construit autant comme un théâtre d’opérations que comme un géosymbole.

La recherche stratégique et doctrinale a intégré la question de la « guerre urbaine » et des « interventions militaires en zone urbaine », en pensant la ville comme un espace unique à plusieurs échelles : à l’échelle du monde, à l’échelle du pays ou à l’échelle de la ville, la « zone urbaine » est pensée comme une « zone de zones », stable dans l’espace et dans le temps, où l’intervention armée est complexifiée par la présence de la population et par les trois dimensions (sol, sous-sol, hauteurs des bâtiments). Si ces aspects techniques de l’intervention militaire sont bien « acquis » et nécessaires, il n’en reste pas moins qu’à Bagdad ou Kaboul, les armées sont « embourbées » dans une (im)possible gestion de crise. On postule que les processus politiques doivent être intégrés dans une manière de (re)penser l’espace urbain. En déplaçant le paradigme de la « guerre urbaine », on cherche à établir comment penser la (re)construction et la (ré)conciliation des populations dans des espaces politiques en transition. Cette approche par le local et le micro-local vise à replacer la population, mais aussi les belligérants, les réseaux criminels comme acteurs déstabilisateurs et les acteurs de la paix (militaires, humanitaires, médias…) au cœur de la réflexion : ce constat vise à produire une réintégration des spatialités dans la compréhension des processus politiques de (dé)stabilisation, dans les processus sociaux de fragmentations urbaines, et dans la construction d’une « nouvelle » urbanité dans l’après-guerre. Comprendre la symbolique des lieux et la territorialisation de et par la violence est aujourd’hui un enjeu de la pacification des territoires dans les « bourbiers urbains ».

mardi 26 juillet 2011

La ville, la guerre et l'économie


En écho à l'ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat, et à la suite de la série de billets sur "La guerre, la ville et...", voici le power-point de la présentation qui a été faite au colloque Guerre et économie organisé par le Club participation et progrès et l'Alliance GéoStratégique le 1er juillet 2011 à l'Ecole militaire.




Cette présentation a permis de distinguer 3 formes de liens entre guerre/ville/économie :
  • l'économie urbaine dans la guerre (destructions, urbicide, dysfonctionnements urbains),
  • l'économie urbaine de guerre (financer la guerre, acteurs en armes, "mort de la ville"),
  • l'économie urbaine en guerre (l'ancrage économique de la guerre dans la ville par-delà le temps des combats, question de la reconstruction).
L'approche par la géographie permet de procéder à des changements d'échelles, qui mettent en exergue la nécessité de ne pas penser l'économie qu'à l'échelle des Etats et des équilibres mondiaux.

A noter : Les actes du colloque Guerre et économie sont en préparation.