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Affichage des articles dont le libellé est réseaux criminels. Afficher tous les articles
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vendredi 30 novembre 2012

"Antimonde(s)" (Géo'rizon)

La 13e journée Géo'rizon (organisée par le département de géographie de l'Université de Savoie) aura pour thème : "Antimonde(s)". Elle aura lieu le jeudi 20 décembre 2012, à la Présidence de l'Université de Savoie à Chambéry (amphithéâtre Decottignies, rue Marcoz) de 8h30 à 17h30. A ce propos, voir le billet "Géographie de l'antimonde : bibliographie/sitographie" du 22 octobre 2012.



Jeudi 20 décembre 2012, Journée d'études Géo'rizon
13e édition : "Antimonde(s)"


Ouvert à tous, entrée gratuite
Amphithéâtre Decottignies, Rue Marcoz, Présidence de l'Université de Savoie-Chambéry

8h30 à 9h50
Fabrizio MACCAGLIA (Maître de conférences, Université de Tours) 
Mondialisation et criminalité organisée : acteurs, trafics et territoires

10h10 à 11h30
Elsa VIEILLARD-BARON (docteure de l’Université Paris-Diderot Paris 7, professeur agrégée au Lycée H. Berlioz, Vincennes)
La jungle entre nature et culture : un imaginaire de l’antimonde ?

13h45 à 15h05
Marie REDON (Maître de conférences, Université Paris 13-Nord)
L’envers des îles. Antimondes des Antilles

15h25 à 16h50
Olivier MILHAUD (Maître de conférences, Université Paris-Sorbonne)
Les prisons, entre monde et antimonde : du lieu de la peine à la peine du lieu ?

16h50 à 17h30
Table-ronde autour des conférenciers : L’ ”antimonde”, un concept opératoire ?


dimanche 29 août 2010

Les territoires de la criminalité en Russie (1) : quelques documents et quelques notes


Le prochain Festival International de Géographie (FIG), qui aura lieu du 4 au 7 octobre 2010 à Saint-Dié-des-Vosges (voir la présentation des différents parcours et animations ; le programme définitif sera communiqué au cours du mois de septembre sur le site de la ville de St-Dié), aura pour pays invité la Russie. L'occasion de présenter un nouveau blog accueilli sur la plate-forme Hypothèses et consacré aux différentes formes de violences en Russie : Comprendre les violences en Russie / Understanding violence in Russia. Rédigé en français et en anglais, il s'agit d'un carnet de recherches d'un groupe d'universitaires qui se proposent d'analyser les différentes formes de violences, au prisme des "guerres, systèmes politiques et trajectoires sociales". A suivre !

La criminalité est l'une des formes de violence, très souvent dénoncée dans les médias concernant la Russie. Pourtant, la criminalité est à la fois le fruit de réalités et de représentations, et parfois ces représentations servent les discours politiques : à ce titre, la thèse de géographie de Philippe Chassagne sur la criminalité dans les Balkans a démontré qu'il faut un énorme capital ressources pour que les trafics existent. De même, les chiffres officiels concernant les différentes formes de criminalité peuvent être une façon de légitimer des politiques publiques (par exemple, des lois contre l'immigration plus strictes, un renforcement des frontières, ou l'affirmation de la souveraineté de l'Etat-nation sur son territoire dans un contexte où il est fragilisé). Enfin, les discours sur la criminalité dans les différentes régions du monde sont aussi le fruit d'un imaginaire spatial construit. Cela ne veut pas dire qu'il faut sous-estimer la part de la criminalité dans la mondialisation, mais bien de prendre en compte les différents discours pour analyser plus finement les phénomènes criminels.


A lire sur ce blog :
- Le billet "Les trafics dans les villes en guerre : éléments de réflexion géographique" du 30 septembre 2008 ;
- Le billet "Le trafic de femmes dans les Balkans" du 8 mars 2009.

Des sites/blogs spécialisés :
- Geopium (Pierre-Arnaud Chouvy) ;
- Les mafias (Fabrice Rizzoli).

Quelques atlas :
- Fabrizio Maccaglia et Marie-Anne Matard-Bonucci, Atlas des mafias. Acteurs, trafics, et marchés de la criminalité organisée, Autrement, Paris, 2009 ;
- Observatoire géopolitique des drogues, Atlas mondial des drogues, PUF, Paris, 1996.




Les territoires de la criminalité en Russie


La Russie : le pays de tous les crimes ?

Toutes les formes de criminalité :
- Toutes les formes de crimes (armes, drogues, meurtres, blanchiment d'argent, cigarettes, matériel vidéo, matériel photographique, trafic de femmes, prostitution…)
- Toutes les formes d'organisations criminelles (petite délinquance, réseaux familiaux, réseaux criminels du type gangs, organisations mafieuses)


Définition des gangs :
- Dans les métropoles multimillionnaires, les gangs apparaissent comme des formes modernes de tribus ou de castes.
- Ils se caractérisent par une forte solidarité, venant compenser la dilution éventuelle des liens familiaux, ethniques ou sociaux.
- Ils se caractérisent aussi par leur territoire (quartiers) souvent délimité par des tags (inscriptions murales ayant valeur de bornes frontalières).
- Les gangs sont des acteurs incontournables de la vie des mégalopoles, et sont en lutte permanente entre eux, esquissant un découpage plus ou moins invisible de la cité.
- La transformation des gangs en groupes paramilitaires est une évolution possible en cas de conflit (ex : Sarajevo de 1992 à 1995).



Caractéristiques des organisations criminelles transnationales (OCT) :
- Leur activité est consacrée aux commerces illicites les plus lucratifs (drogue, jeux clandestins, industrie du sexe, usure…).
- Une partie des profits tirés de cette activité permet d'entretenir des systèmes de corruption des sphères privées et publiques.
- Elles disposent d'un puissant réseau possédant des ramifications internationales.
- L'importance des revenus qu'elles dégagent leur permet d'entretenir des moyens militaires et de communication importants, capables dans certains cas de menacer les pouvoirs centraux des Etats (ex : les cartels colombiens peuvent se prévaloir de flottes aériennes et maritimes et de moyens satellites qui leur permettent d'exercer un contrôle sur leurs réseaux à l'échelle planétaire).
- Leur activité se déroule en aval du commerce lui-même, dans l'investissement financier et le blanchiment de l'argent sale.
- Les organisations criminelles transnationales sont souvent liées aux guérillas locales qui contrôlent les zones de production de la drogue et forment en quelque sorte le réseau de distribution international en amont de la chaîne de production.

Caractéristiques des mafias :
- C'est une variété d'organisation criminelle transnationale que l'on caractérise essentiellement par son ancienneté (notamment l'ancienneté de ses rites initiatiques), ses structures féodales.
- Les mafias italiennes, les triades chinoises ou les Yakuzas japonais forment des sociétés séculaires dont l'histoire fait partie intégrante de celle de l'Italie (de la Sicile en particulier), de la Chine et du Japon.


Source : La cartothèque de Sciences Po.



Source : Claude CABANNE et Elena TCHISTIAKOVA, 2005, La Russie. Perspectives économiques et sociales, Armand Colin, collection U, 2ème édition (1ère édition 2002), Paris, p. 64.



Source : Michel NAVEZ, 2007, La Russie et ses marges : nouvel empire ?, Ellipses, collection CQFD, Paris, p. 78.



Source : Claude CABANNE et Elena TCHISTIAKOVA, 2005, La Russie. Perspectives économiques et sociales, Armand Colin, collection U, 2ème édition, Paris, p. 62.



Source : Roger BRUNET, Denis ECKERT et Vladimir KOLOSSOV, 1995, Atlas de la Russie et des pays proches, RECLUS/La Documentation française, Montpellier/Paris, collection Dynamiques du territoire, n°15, p. 155.


Source : Pascal MARCHAND, 2007, Géopolitique de la Russie, Ellipses, collection Géopolitique, Paris, pp. 102-105.





L'expansion territoriale et économique de la criminalité

Les facteurs permettant à la criminalité d'étendre son assise territoriale en Russie :
- Une situation privilégiée, à la croisée entre les zones de production (Asie centrale, Asie du Sud-Est, Russie elle-même) et les zones de consommation (Europe occidentale pour les drogues, femmes, cigarettes..., Afrique et Moyen-Orient pour les armes) ;
- L'existence d'un important capital-ressources inégalement réparti, favorisant certains oligarques ;
- La destruction du lien social à l'intérieur de l'Etat ;
- La marginalisation (économique et sociale) de certaines régions ;
- La paupérisation d'une grande partie de la population (entrée dans le capitalisme, perte des repères, arrivée du chômage dans le pays, arrivée de populations russes en provenance des Etats issus de la décomposition de l'URSS...) ;
- La volonté de s'enrichir pour une partie de la population (passeurs de drogue, fonctionnaires corrompus...).


Les réseaux criminels, de nouveaux acteurs géopolitiques
- La criminalité remet en cause la place de l'Etat dans le contrôle de l'espace et des ressources (qu'il s'agisse d'individus, de biens ou de services) ;
- Le problème est d'autant plus accru que la gestion d'un territoire si immense est un réel défi pour les autorités politiques nationales et locales, notamment autour de la question de la surveillance des frontières ;
- Depuis 1991, le crime organisé est sorti de son rôle marginal pour accéder au coeur de la société russe. Les organisations criminelles transnationales sont devenus des acteurs-clés de l'économie et de la société russes.


L'exemple de la drogue en Russie
- La Russie est à la fois une zone de transit et une zone de consommation des drogues, principalement en provenance d'Agfhanistan.
- Elle se retrouve au coeur d'une des routes des trafics de drogue à destination de l'Europe occidentale.
- Mais la perte de repères et le mal-être d'une partie de la société russe en font aussi une zone de consommation, notamment dans les grandes villes.


Source : Claude CABANNE et Elena TCHISTIAKOVA, 2005, La Russie. Perspectives économiques et sociales, Armand Colin, collection U, Paris, p. 65.



Source : Claude CABANNE et Elena TCHISTIAKOVA, 2005, La Russie. Perspectives économiques et sociales, Armand Colin, collection U, 2ème édition, Paris, p. 66.



Source : Alain LABROUSSE (dir.), 2003, Dictionnaire géopolitique des drogues, Editions de Boeck, Bruxelles, pp. 569-574.



Les épicentres de la criminalité

Deux types de hauts-lieux de la criminalité
- Les grandes villes, tout particulièrement Moscou,
- Les frontières.


Les villes
- Les villes constituent à la fois des plaques-tournantes des trafics (mettant en scène parfois plusieurs organisations criminelles qui "commercent" et échangent des marchandises illégales) et des lieux de "consommation" (prostitution, drogue...).
- Certains secteurs des villes sont sous le contrôle des gangs : chaque gang possède un quartier sur lequel il exerce un contrôle total. La ville se fragmente en plusieurs micro-territoires où réseaux criminels et autorités officielles entrent en concurrence pour le contrôle territorial.


Les frontières
- Elles "formatent" les routes de trafics ; pour faire entrer ou sortir des produits illicites, les organisations criminelles transnationales utilisent les "points faibles" des frontières.
- La longueur des frontières de la Russie explique la diffulté pour l'Etat de les contrôler dans leur totalité, mais aussi le besoin de coopération avec les pays voisins (par exemple, avec la Chine).



Transparent réalisé d'après  François GERE, 2002, Pourquoi les guerres ? Un siècle de géopolitique, Larousse/Courrier International, Paris, p. 144.


Source : Vladimir KOLOSSOV, 2006, "Les nouvelles frontières de la Russie et les perspectives de la coopération transfrontalière", dans J.-M. DECROLY et H. NICOLAÏ (dir.), 2006, Mutations des territoires dans le monde à l'aube du XXIe siècle, L'Harmattan, Paris, pp. 59-78.


  

Bibliographie sélective sur la criminalité en Russie :
- BRADSHAW, Michael, 2007, "Réflexion géographique sur l'abondance des matières premières", dans ECKERT, Denis, 2007, La Russie, Hachette supérieur, Collection recueils pour les concours, pp. 157-181.
- BRUNET, Roger, ECKERT, Denis, et KOLOSSOV, Vladimir, 1995, Atlas de la Russie et des pays proches, RECLUS/La Documentation française, Montpellier/Paris, collection Dynamiques du territoire, n°15, 208 p.
- CABANNE, Claude, et TCHISTIAKOVA, Elena, 2005, La Russie. Perspectives économiques et sociales, Armand Colin, collection U, 2ème édition (1ère édition 2002), 304 p.
- KOLOSSOV, Vladimir, 2006, "Les nouvelles frontières de la Russie et les perspectives de la coopération transfrontalière", dans DECROLY, J.-M., et NICOLAÏ, H., 2006, Mutations des territoires dans le monde à l'aube du XXIe siècle, L'Harmattan, Paris, pp. 59-78.
- LABROUSSE, Alain (dir.), 2003, Dictionnaire géopolitique des drogues, Editions de boeck, Bruxelles, pp. 569-574.
- MARCHAND, Pascal, 2007, Géopolitique de la Russie, Ellipses, collection Géopolitique, Paris, 619 p.
- MASSADA, 2003, "La corruption en Russie, hier, aujourd'hui et demain", Diploweb, Entretien avec Pierre Verluise, avril 2003.
- NAZET, Michel, 2007, La Russie et ses marges : nouvel empire ?, Ellipses, collection CQFD, Paris, 191 p.

UN RAPPEL : merci de citer les auteurs pour toute utilisation des documents proposés ici !

lundi 18 janvier 2010

"Atlas des mafias" (Fabrizio Maccaglia et Marie-Anne Matard-Bonucci)


Pourquoi parle-t-on dans certains cas de mafias, et dans d’autres de réseaux criminels ? S’il y a bien mondialisation des activités mafieuses, y a-t-il pour autant a-territorialisation des mafias ? Comment les mafias pérennisent-elles leurs trafics par le biais d’un contrôle territorial dans certaines parties du monde ? Quelles différences entre les mafias siciliennes, les yakuza japonais, les triades chinoises, les cartels latino-américains ou la criminalité organisée dans les Balkans ? C’est à autant de questions que se propose de répondre ce remarquable atlas des mafias proposé par Fabrizio Maccaglia (maître de conférences en géographie à l’université de Tours) et Marie-Anne Matard-Bonucci (professeur d’histoire contemporaine à l’université de Grenoble II). Dans la tradition de la collection proposée par Autrement, cet atlas est riche en cartes, schémas et graphiques, qui sont complétés par des textes synthétiques et thématiques. Cet atlas vient habilement compléter la littérature - parfois abrupte et réservée aux spécialistes - existante sur la question de la criminalité organisée et mafieuse.





dimanche 31 mai 2009

Trafics et frontières au Kosovo


Un article (cliquez sur le texte pour agrandir) paru dans le Balkan Investigate Reporting Network (BIRN) et traduit dans le Courrier des Balkans sous le titre "Trafics et contrebande : les frontières du Kosovo sont toujours poreuses" pose la question du contournement, voire de l'appropriation des frontières par les réseaux criminels au Kosovo. Plusieurs problématiques concernant sont ainsi soulevées :


1/ La question de la frontière
Le tracé entre la Serbie et le Kosovo est une frontière pour les uns (ceux qui reconnaissent l'indépendance du Kosovo) et une délimitation administrative interne à un pays pour les autres (ceux qui reconnaissent l'autorité de la Serbie sur le Kosovo, en dénonçant l'indépendance du Kosovo comme statut illégal). La question de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo n'est pas seulement une question de rivalités de pouvoir entre des acteurs sur la scène internationale comme sur la scène régionale (balkanique), c'est aussi un problème de mise en place d'une sécurisation de ce tracé : qui doit protéger et contrôler ce tracé (qu'il soit ou non une frontière) ? La question du statut de ce tracé renvoie à la question de la légitimité des acteurs de la sécurisation et du contrôle de cette limite. Et donc à la question de la souveraineté et à ces incertitudes : si une partie de la communauté internationale (dont les Etats-Unis et une grande partie des membres de l'Union européenne) reconnaît aujourd'hui l'indépendance du Kosovo, les velléités de certains membres des Nations Unies sont toujours aussi grandes (Russie, Grèce, Chine, Espagne...). De plus, un certain flou juridique perdure, même parmi les membres reconnaissant l'indépendance, puisque la résolution 1244 (qui mit fin à la guerre du Kosovo en juin 1999 et devait prendre fin lorsque le statut du Kosovo serait décidé) est toujours en place. Au final, sur le tracé entre Serbie et Kosovo, existent 2 lectures : une frontière vs une limite interne. Et cette double lecture se reporte sur l'ensemble des frontières du Kosovo (celles dont le statut de frontière n'est pas remis en cause, c'est-à-dire celles avec un extérieur bien défini : les frontières avec l'Albanie pour la plus ancienne, le Monténégro et la Macédoine pour les plus récentes, c'est-à-dire celles issues de la décomposition de l'ex-Yougoslavie) à travers le problème de la multiplicité d'acteurs susceptibles d'être légitimes/illégitimes pour assurer la protection et le contrôle de ce tracé, en fonction du point de vue adopté : forces de police du Kosovo en tant qu'Etat indépendant, forces de police de Serbie en tant qu'Etat légitime sur le Kosovo, forces de police de la communuaté internationale en tant que forces de stabilisation maintenues dans le cadre de la résolution 1244. Cela renvoie à des problématiques "classiques" de la géopolitique / sciences politiques : qui gouverne(nt) ? quel(s) territoire(s) pour quelle gouvernance ? quelle(s) rivalité(s) de pouvoir entre les acteurs syntagmatiques ?


2/ La question de la criminalité
Autre point soulevé par l'article : la porosité des frontières et les problèmes de transit de marchandises illégales de toutes sortes (drogue, armes, contrefaçons, organes humains, êtres humains...). Le lien entre criminalité et frontière ne pose pas seulement des questions d'ordre géoéconomique (le géographe Christian Pradeau parle de "géofinance" pour démontrer la complexité entre l'intensification de l'effet-frontière comme catalyseur d'échanges et l'intensification des flux matériels/immatériels : voir le chapitre "Géofinance et frontières", Jeux et enjeux des frontières, Presses Universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 1994, pp. 241-258). Ce lien criminalité/frontière pose également des questions de rivalité de pouvoir et des questions d'ancrage territorial.

Rivalités de pouvoir, non seulement entre les différents réseaux criminels qui se concurrencent sur certains marchés (les réseaux criminels serbes et la mafia albanaise, mais également les mafias russes et siciliennes qui ne sont pas "implantées" dans les Balkans, du moins pas pour toutes les marchandises, mais se servent des diverses organisations criminelles locales pour faire transiter leurs propres marchandises), mais aussi entre les différents acteurs de la lutte contre la criminalité organisée. Acteurs qui dépassent le cadre des frontières (quelles qu'elles soient !) du Kosovo. Les transits de marchandises illégales ne concernent pas seulement le Kosovo - et plus généralement les Balkans - mais également les autres pays "consommateurs", situés dans l'Europe de l'Ouest. Ces mêmes pays qui sont contributeurs de la sécurisation de la région balkanique à travers les différentes missions miliaires et policières déployées au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine... Les mises en place de politique et d'actions de lutte contre les réseaux criminels dans les Balkans ne concernent pas seulement les acteurs politiques locaux, mais bien l'ensemble du continent européen. Paradoxalement (ou peut-être pas tant que cela !), les membres de l'Union européenne, qui abolissent dans l'espace communautaire les frontières, tendent à renforcer les frontières des pays périphériques de l'UE. La question des routes de transit pour les marchandises illégales pose donc de nouveau la question de la souveraineté vis-à-vis de la frontière : quels sont les acteurs légitimes pour la sécurisation et le contrôle des marchandises aux frontières du Kosovo ? Le maintien de la résolution 1244, et donc des forces militaires et policières de l'Union européenne au Kosovo, permet ainsi d'assurer un des éléments clés de la politique des Etats contributeurs : la sécurisation de leur propre territoire vis-à-vis de l'afflux de marchandises illégales, en luttant non pas seulement à l'intérieur de leur espace souverain, mais également à l'extérieur, sur les routes des marchandises illégales.



Pour aller plus loin :

dimanche 8 mars 2009

Le trafic de femmes dans les Balkans


En cette journée internationale de la femme, voici quelques éléments d'une géographie du trafic des femmes dans les villes balkaniques. Pour retrouver les principales problématiques sur la question des réseaux criminels dans les villes en guerre, voir le billet "Les trafics dans les villes en guerre : éléments de réflexion géographique".



Le trafic de femmes : quelques éléments d'une géographie de la criminalité

Le "trafic de femmes" est une expression courante qui définit "le phénomène de migration qui conduit à la prostitution forcée. On parle aussi bien de "trafic" que de "traite" des femmes et il n'existe pas de réelle différence entre les deux termes, si ce n'est que le deuxième fait plutôt référence à l'esclavage du XIXe siècle" (Vanessa Simoni, 2004, Le trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine, mémoire de maîtrise de géographie, Université Paris-Sorbonne, p. 7). Derrière ce terme général, se cachent différents phénomènes spatiaux et différents lieux : les territoires du recrutement, le transport et les routes d'acheminement de la "marchandise" (les femmes sont alors traitées comme une marchandise, tout comme dans le cas des drogues, des armes, des organes humains, des cigarettes... ou tout autree marchandise qui sont "commercialisées" par les réseaux criminels), les territoires-relais sur ces routes, les territoires de "consommation".

La 1ère définition internationale de la traite des femmes se trouve dans l'article 3 du protocole additionnel à la convention contre la criminalité organisée relatif à la traite des personnes du 6 octobre 2000 rédigé par le Comité Spécial des Nations Unies :

a/ L'espression "traite des femmes" désigne le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d'autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d'autorité ou d'une situation de vulnérabilité, ou par l'offre ou l'acceptation de paiements ou d'avantages pour obtenir le consentement d'une personne ayant autorité sur une autre aux fins d'exploitation. L'exploitation comprend, au minimum, l'exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l'esclavage ou les pratiques analogues à l'esclavage, la servitude ou le prélèvement d'organes ;

b/ Le consentement d'une victime de la traite des personnes à l'exploitation envisagée, telle qu'énoncée à l'alinéa (a) du présent article, est indifférent lorsque l'un quelconque des moyens énoncés à l'alinéa (a) a été utilisé ;

c/ Le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil d'un enfant aux fins d'exploitation sont considérés comme une "traite de personnes" même s'ils ne font appel à aucun des moyens mentionnés à l'alinéa (a) du présent article.



Les Balkans dans la guerre et dans l'immédiat après-guerre : une plaque tournante des trafics

Si les Balkans ne sont pas touchés par le phénomène de tourisme sexuel, cette région est néanmoins devenue une zone majeure dans les trafics de femmes depuis les guerres de décomposition de l'ex-Yougoslavie. Les Balkans sont ainsi devenus une plaque tournante pour les trafics en tous genres, et dans cette perspective les villes ont pris la place de relais. La déstabilisation politique, la remise en cause de la souveraineté étatique et les difficultés pour assurer le contrôle territorial ont permis le développement des activités criminelles dans cette zone, notamment par l'émergence de nombreuses "zones grises" contrôlées par des réseaux criminels. Les différentes dimensions du trafic de femmes se retrouvent dans les mêmes espaces : les Balkans sont à la fois des espaces de "recrutement", des espaces de transit des "marchandises" et des espaces de "consommation". Recrutement du fait de la pauvreté (par le biais de promesses ou de "vente" de femmes par leur famille) et de l'absence d'un contrôle sécuritaire dense (enlèvements, menaces...). Espaces de transit qui sert de relais dans l'acheminement des victimes de la traite des femmes depuis l'Europe de l'Est ou des autres pays balkaniques, vers l'Europe de l'Ouest. Dans ses travaux de recherche, la géographe Vanessa Simoni a ainsi identifié qu'en Bosnie-Herzégovine, la part des victimes étrangères était largement majoritaire, tandis qu'au Kosovo victimes locales et victimes étrangères représentent chacune environ 50 % de la part totale. Consommation, parce que les pays balkaniques sont également des espaces de destination des victimes Il y a donc confusion entre espaces d'origine des victimes, espaces de transit, et espaces de destination.




Le marché Arizona, un haut-lieu du trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine

Cette présentation s'appuie sur les travaux de Vanessa Simoni, doctorante en géographie, qui a réalisé 2 mémoires sur la question du trafic des femmes en Bosnie-Herzégovine (mémoire de maîtrise) et à Belgrade (mémoire de DEA), et travaille sur une thèse concernant les trafics de femmes dans le monde, leurs espaces et leurs représentations. Le marché Arizona est un vaste campement de 2.500 étalages et boutiques en bois, étendu sur 25 hectares, situé dans la zone "frontalière" entre les 2 entités constituant la Bosnie-Herzégovine (Fédération croato-bosniaque et Republika Srpska), ainsi qu'à proximité des frontières avec la Serbie et la Croatie. "Ce centre de libre échange s'est développé pendant la guerre en bordure de route près d'un "checkpoint" américain. Spontanément, le marché est devenu un point de rencontres et d'échanges commerciaux interethniques, c'est-à-dire un modèle encourage par le Bureau du Haut-Représentant. Mais le marché est resté longtemps sans réglementation et les activités criminelles y ont rapidement progressé. Symbole de l'entreprise (et de l'emprise) du marché noir, le marché Arizona est alors devenu une légende, celle du marché où l'on peut tout acheter pour certains et celle de "la matérialisation de l'enfer sur terre" pour d'autres. Le marché Arizona devient en effet le plus grand marché aux esclaves d'Europe" (Vanessa Simoni, 2005, "Le trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine", L'Ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton. De nouveaux Etats entre déchirements communautaires et intégration européenne, L'Harmattan, Paris, p. 60). L'emplacement du marché s'explique par la présence du check-point militaire américain, qui garantissait une neutralité et une sécurité pour la vente des marchandises au coeur du conflit. Néanmoins, le contrôle du marché Arizona échappe vite à tout contrôle par l'absence de réglementation. Le marché Arizona est alors devenu à la fois un espace de transit et un espace de destination des victimes du trafic des femmes. Espace de transit puisqu'échappant à la loi, il offrait un relais aux réseaux criminels dans l'acheminement des victimes vers l'Europe de l'Ouest. Espace de consommation, avec le développement d'une vingtaine de maisons closes, qui ouvraient leurs portes la nuit (et la présence du checkpoint américain a été un des facteurs permettant ce développement de la prostitution : en 2001, des journalistes ont découvert que certains militaires faisaient ainsi partie des clients, alimentant la criminalité du marché Arizona). "Le marché Arizona a tenu pendant de nombreuses années un rôle très important dans l'organisation spatiale du trafic de femmes en Bosnie. Sorte de centre névralgique, le marché Arizona mettait en relation propriétaires de bar et trafiquants et permettait l' "approvisionnement" des nights clubs du pays en esclaves. D'autres "marchés aux filles" existent aujourd'hui un peu partout en Europe balkanique : près de la frontière entre la Serbie et la Hongrie, à Debrecin, entre la Serbie et la Roumanie ou encore entre la Serbie et la Bulgarie. En Serbie, le village de Veliki Trnovac, à côté de la ville de Bujanovac, est réputé pour être un "véritable supermarché des trafics" [voir Jean-Arnault Dérens, 2002, "Les Balkans, carrefour de l'exil et de la prostitution", Confluences Méditerranée, n°42, été 2002, pp. 143-151]. Tout comme le marché Arizona, ce village a profité d'une situation géographique stratégique. Se trouvant à la limite des territoires contrôlés par la guérilla séparatiste albanaise en 2000-2001, il serait devenu une "zone franche" où pouvait se retrouver les mafieux serbes et albanais" (Vanessa Simoni, 2004, Le trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine, mémoire de maîtrise de géographie, Université Paris-Sorbonne, p. 65).



Les trafics de femme dans la mondialisation

Selon le Fonds des Nations Unies pour la population (FUNAP), environ 4 millions de personnes sont victimes de la traite dans le monde entier en 2001, dont 500 000 pénètrent en Europe occidentale. Selon l'UNICEF, 1,2 million d'enfants sont victimes des trafiquants d'êtres humains chaque année. "La prolifération mondiale de la prostitution a eu un impact majeur sur la "consommation", qui a pris un caractère de masse" (Richard Poulain, "Mondialisation des industries du sexe, crime organisé et prostitution : Éléments d’une sociologie de la production « prostitutionnelle »", L'agression sexuelle, coopérer au-delà des frontières, CIFAS, 2005, p. 33). Les éseaux criminels profitent à la fois de la multiplication de "zones grises" dans le monde entier (zones qui échappent à tout contrôle étatique, dans un contexte de déstabilisation politique et économique), ainsi que de la facilitation des communications et des déplacements. Les zones ainsi abandonnées par les Etats sont autant de "niches" où les réseaux criminels peuvent s'installer. La mondialisation de la criminalisée organisée ne signifie pas son a-territorialisation, bien au contraire. Les organisations criminelles s'installent dans des territoires qu'ils soumettent à leur contrôle et depuis lesquels ils établissent un réseau entre zones de recrutement, routes d'acheminement, et zones de consommation. En imposant leur autorité et leur dimension dans des territoires, les organisations criminelles peuvent également y trouver un marché pour écouler leurs "marchandises", et organiser avec efficacité l'acheminement des marchandises. Leur implantation territoriale est donc très importante dans leur stratégie de développement, notamment par rapport aux réseaux criminels concurrents. La carte ci-dessous (Laurent Testot, "Trafics d'êtres humains aujourd'hui : première étude", Sciences Humaines, n°173, juillet 2006) cache la complexité du processus criminel : les Etats sont identifiés comme pays consommateurs, pays d'origine, ou pays exportateurs et importateurs. Pourtant, le cas des Balkans révèle l'imbrication sur un même territoire des différentes étapes origine/transport/consommation.



De plus, il ne faut pas oublier que les chiffres présentés sont difficilement vérifiables. Les trafics sexuels partent également de discours politiques, notamment ceux qui s'appuient sur un dynamique de sécurisation des territoires. La thèse de Philippe Chassagne sur les trafics criminels dans les Balkans montrent combien la lecture de l'économie organisée n'est pas lisse, participant à la fois à l'illégalité et à la légalité par le biais du relancement de l'économie officielle (on retrouve la même problématique concernant les productions d'opium en Afghanistan, par exemple, entre pays consommateurs qui tentent d'éradiquer ces productions pour éviter l'acheminement de la drogue sur leur territoire, et ruraux afghans qui ne peuvent survivre avec une production céréalière et cultivent de l'opium pour une rentabilité qui leur permet à peine de survivre). Les enjeux sécuritaires des uns s'opposent alors aux enjeux économiques des autres. A propos des discours, voir Jacqueline Berman, 2003, "(Un)Popular Strangers and Crises (Un)Bounded: Discourses of Sex-trafficking, the European Political Community and the Panicked State of the Modern State", European Journal of International Relations, Vol. 9, No. 1, 37-86.



A lire :

Voir également le site de la Fondation Scelles et celui des Amis du Bus des Femmes.

mercredi 21 janvier 2009

Territoires de la délinquance et territoires de la police dans la ville


Les territoires de la criminalité et les territoires de la violence sont des sujets de préoccupation pour les géographes en tant que "modeleurs" de logiques spatiales et sociales, principalement dans les villes. Le recours à la cartographie pour comprendre les territoires de la délinquance dans la ville et également de mettre en exergue les stratégies territoriales des forces de maintien de l'ordre. Face à la mise en place d'un contrôle territorial, les acteurs de la délinquance et de la criminalité doivent réinventer les formes de leurs "actions" ainsi que leurs spatialités. L'interaction entre territoires de la criminalité et territoires policés transforme constamment les logiques d'appropriations territoriales par ces acteurs officieux et officiels. Plusieurs articles récents ont été consacrés à ces modalités d'occupation du territoire, tout particulièrement dans la ville, et étudient les formes de maillage installé dans la ville pour asseoir et diffuser la criminalité, ou au contraire surveiller et contrôler le territoire, voire punir les acteurs de la déstabilisation et de l'illégalité.



Les Cafés géo de Paris ont invité le 16 décembre 2008 Bruno Fuligni (écrivain et historien, qui a dirigé un ouvrage collectif publié fin 2008 : Dans les secrets de la police. Les Trésors inédits des archives de la Préfecture de la police, Editions L'Iconoclaste, Paris), Michael Sibalis (historien, auteur d'un chapitre dans l'ouvrage Dans les secrets de la police) et Paul-David Régnier (géographe, spécialiste des questions de géographie militaire, auteur du Dictionnaire de géographie militaire, CNRS Editions, Paris, 2008). Les 3 auteurs ont montré en quoi la compréhension du territoire urbain, des acteurs de la ville, des formes de l'illégalité et de la délinquance, et leurs appropriations territoriales différenciées permettent de comprendre les formes d'intervention des forces de rétablissement de l'ordre, que ce soit dans le cas d'une police qui régule l'application des règles d'une société, ou dans le cas d'une armée qui intervient pour rétablir la paix.



Londres : les lieux du crime
La lutte contre les diverses formes d'insécurité est devenu, de par le monde, un argument politique de plus en plus utilisé, voire convoité. Après la publication de la 1ère carte des crimes et des délits sexuels à Paris, c'est au tour de Londres de publier sa carte des délits en ligne, carte qui sera actualisée tous les mois. De quoi provoquer des pratiques spatiales "formatées" par la peur de l'insécurité et transformer les représentations des Londoniens sur certains quartiers. Laurent Grison analyse les objectifs politiques de cette décision de mettre en exergue des hauts-lieux de la violence et de l'illégalité dans la ville de Londres : "Pour le maire Boris Johnson, la cause est entendue : Crime mapping donne des informations aux Londoniens sur les délits dans leur quartier et vise à les rassurer car leur perception de la délinquance serait exagérée. Il encourage, aussi et surtout, les citoyens à collaborer activement avec la police pour rendre plus sûr leur lieu de vie". A voir si la publication de telles cartes renforce réellement un sentiment de sécurité quant à une perception de la délinquance exagérée, ou au contraire ne renforce pas le sentiment d'une insécurisation de plus en plus marquée. La cartographie criminelle constitue bien un outil d'aide dans l'élaboration d'un maillage sécuritaire, mais n'est-elle pas aussi - lorsqu'elle est publiée à des fins politiques - un moyen de rendre la ville de plus en plus vulnérable en affichant les dangers de celle-ci ?







Géocriminologie : quand la cartographie permet aux géographes d'investir la criminologie
Dans cet article, Claire Cunty, Fabrice Fussy et Pascale Perez analysent l'importance de la géographie comme outil d'analyse de la criminologie : comment la géographie permet-elle de comprendre les territoires de la délinquance, mais également les représentations des habitants sur cette "violence ordinaire" selon l'expression de Jérôme Tadié (Les territoires de la violence à Jakarta, Belin, collection Mappemonde, Paris, 2006) ? L'accent est porté sur la pertinence de la cartographie criminelle comme moyen d'affiner la compréhension des territoires de l'illégalité et de la criminalité, et sur les différents usages de ce type de cartes (usage de connaissance, usage tactique, usage stratégique et usage politique).





A signaler : une émission de Planète Terre sera consacrée le mercredi 25 février 2009 (14h00-14h30 sur France Culture) aux "Mafias et territoires urbains" avec pour invité Fabrizio Maccaglia (agrégé et docteur en géographie, actuellement pensionnaire de la Fondation Thiers à Paris). On peut également retrouver son intervention sur RFI du 21 mai 2008 : "L'enjeu est de parvenir à soustraire à la mafia non seulement le contrôle du territoire mais aussi le contrôle du transport des déchets" et un compte-rendu du Café géo du 29 février 2002 sur "Mafia et Camorra : les territoires illégaux en Italie" avec la participation de Colette Vallat (géographe, Professeur à l’Université Paris 10), Jean-Louis Tissier (géographe, professeur à l’Université Paris 1), Fabrizio Maccaglia, et Anne-Marie Matard-Bonucci (historienne, EHESS).


mardi 30 septembre 2008

Les trafics dans les villes en guerre : éléments de réflexion géographique


Le lien entre les guerres et les trafics trouve son paroxysme en milieu urbain. La ville est un enjeu multiscalaire :

  • au coeur des voies d'acheminement des marchandises, elle est un carrefour pour les trafiquants et se transforme en plaque-tournante ouverte à d'autres destinations d'acheminement,
  • foyer de consommation de tous les trafics, elle devient une zone d' "écoulement" des "marchandises" (drogue, armes, médicaments, femmes, enfants, cigarettes...).

La déstabilisation (politique, économique, sociale et identitaire) qui règne pendant et après la guerre permet aux trafiquants d'asseoir leurs trafics dans des territoires urbains chaotiques dont ils prennent le contrôle. Ils deviennent même des acteurs de cette déstabilisation : la paix signifiant à terme un "retour à la normale" (gouvernance urbaine, souveraineté des autorités sur l'ensemble du territoire, rétablissement du maillage sécuritaire...), ils n'hésitent pas à financer des groupes armés ennemis afin de maintenir les violences et le désordre social. Ainsi, ils renforcent leur assise territoriale dans des zones de non-droit, dans lesquelles ils gèrent l'ordre, "dictent leurs lois", et se substituent à la souverainté étatique.



Les trafics de drogue et la guerre

Le lien entre guerre et drogue est souvent étudié. Mais il relève d'une complexité dans les échanges de marchandise, souvent ignorée par les médias : la guerre n'est pas toujours financée par la drogue, bien que celle-ci joue un rôle indéniable. La drogue peut à la fois être une arme, et une source de tensions. Une arme du fait des effets psychologiques qu'elle provoque sur le guerrier : pensons au cas des enfants-soldats, souvent stimulés par des prises de drogues dures, moins sensibles aux blessures et maintenus dans un état de soumission vis-à-vis du groupe armé qui les a embrigadés. Une source de tensions du fait des liens économiques entre la drogue et la guerre. A chacune des étapes de la diffusion des drogues (production, transformation, commercialisation), les marges bénéficiaires augmentent exponentiellement, devenant de plus en plus un produit à haut valeur ajoutée très convoité. Pour Alain Joxe (La planète des drogues), chaque étape est "un lieu d'accumulation du pouvoir, de la force militaire, car, quand il y a des surplus, on peut nourrir des soldats". Les groupes armés peuvent fabriquer et vendre de la drogue, mais elle peut aussi être un moyen de troc (contre des armes le plus souvent). Comme le montrent Pierre-Arnaud Chouvy et Laurent Laniel, les liens entre guerre et drogue dépendent de nombreux facteurs, tels que les particularités locales de la production et de la commercialisation et les enjeux différenciés des conflits. Et la drogue n'est pas forcément une cause de conflit, mais reste indéniablement un facteur déstabilisateur et contraignant pour le rétablissement de la paix, à cause de la prise de contrôle territorial de certains réseaux criminels sur des étendues ainsi transformées en "zones grises". "À travers ses liens avec l’économie de la guerre, l’économie de l’opium a donc eu un effet déstabilisateur certain dans l’histoire récente de l’Afghanistan et de la Birmanie. Mais si l’économie de l’opium a viabilisé la perpétuation des conflits afghans et birmans, elle ne les a toutefois pas causés et les crises politico-territoriales et économiques actuelles des deux pays n’en procèdent pas non plus, en tout cas pas directement. L’économie de l’opium n’a d’ailleurs pas seulement fourni un financement plus ou moins important à certains belligérants ; elle a aussi permis à une partie de la paysannerie des deux pays de survivre tant bien que mal lors de longues périodes de dépression économique." (Chouvy Pierre-Arnaud et Laniel Laurent, 2006, "Production agricole de drogues illicites et conflictualités intra-étatiques : Dimensions économiques et stratégiques", Les Cahiers de la sécurité, n°62, pp. 223-253).



De la petite délinquance aux réseaux criminels organisés

La ville en guerre est le théâtre de tous les niveaux de la criminalité. La délinquance est bien évidememnt liée à la pauvreté urbaine et au règne de la "débrouille" qu'instaure la situation de chaos. La guerre se surajoute à des processus de "violence ordinaire" inhérents à la concentration urbaine, aux écarts socio-spatiaux et à la marginalisation socio-culturelle de certains groupes... Le lien entre ville et délinquance est souvent "pointé du doigt" à propos de l'insécurité et des violences urbaines. Du fait de la paupérisation de nombreuses populations urbaines, de la dérégulation de l'ordre social et du maillage sécuritaire, et des problèmes d'approvisionnements (alimentation, eau, médicaments...), la guerre accentue ces processus de "petite délinquance" parmi la population civile. Les enfants sont particulièrement soumis à ce règne de la survie, ce qui se surajoute aux difficultés d'accès à l'éducation le temps de la guerre (et parfois bien après). Le problème de leurs traumatismes psychologiques et de leur réinsertion dans une ville régulée et soumise à l'ordre social est un enjeu primordial dans le processus de pacification. Le cas des enfants des rues est particulièrement préoccupant, du fait de leur marginalisation totale avec les règles de la société.

La criminalité organisée change d'échelle. La ville en guerre est une plaque-tournante au coeur de ces trafics. Maintenir le chaos dans la ville permet aux groupes criminels organisés en réseaux d'asseoir à long terme leur assise territoriale sans craindre le rétablissement de l'ordre social. Ils sont alors directement liés aux risques de résurgence des conflits. S'appuyant sur une petite délinquance développée pour développer leurs trafics au sein de la ville qui devient alors un débouché pour les marchandises, les réseaux criminels organisés se développent également à l'échelle mondiale, profitant des moyens de transport très variés qu'offrent la ville, dans un contexte où le contrôle des marchandises n'est pas une priorité pour les autorités. La ville par son étendue et la concentration des populations, et la guerre par la dérégulation de l'ordre social, augmentent les "facilités" pour les réseaux criminels de contrôler des territoires et de les transformer en zone de non-droit qui leur servent à la fois de zones d'acheminement et de zones de vente. La ville en guerre est alors soumise à des formes très diverses de criminalité : vols, rackets, trafics en tous genres, meurtres...



Géographie des trafics

De nombreuses pistes de réflexion s'ouvrent sur cette thématique aux géographes. L'occasion de souligner des travaux riches, tant dans les risques encourus que dans la pertinance des analyses. Le géographe Pierre-Arnaud Chouvy s'est spécialisé dans la géographie et la géopolitique de la drogue, tout particulièrement dans le Croissant d'Or et le Triangle d'Or. De ces hauts-lieux du trafic de drogue, il tire une analyse plus générale sur les réseaux criminels depuis les zones de production de l'opium, les zones de transit et les zones de consommation. Son site (déjà signalé), enrichi par des photographies commentées et de nombreuses cartes, propose des articles sur l'analyse locale et l'analyse mondiale, montrant ainsi le jeu des échelles pour ces réseaux implantés dans des espaces sous contrôle, et intégrés dans le processus de mondialisation. Dans la même optique, les travaux de Philippe Chassagne sur les trafics de drogue dans les Balkans permettent une mise en perspective du lien guerre/drogue dans le cadre d'une étude de cas. Il élargit depuis ses recherches à l'ensemble des trafics dans la question des Balkans, mettant ainsi en oeuvre une réflexion sur les processus spatiaux et économiques différenciés pour chacun des trafics dans un contexte identique, à travers une thèse soutenue en 2008 et intitulée "Les réseaux criminels des Balkans". Sur la question des drogues, on retrouvera également les travaux du sociologue Laurent Laniel et ceux d'Alain Labrousse.

Les travaux de Vanessa Simoni, portant sur le trafic des femmes, offrent une approche originale de la question des trafics - souvent "résumée" au cas particulier des drogues. Après des recherches sur le cas spécifique des Balkans (tout particulièrement à travers des recherches en Bosnie-Herzégovine et en Serbie et des enquêtes auprès des victimes), pour lequel le lien guerre/trafics est indéniable, elle poursuit aujourd'hui ses recherches dans le cadre d'une thèse plus théorique sur les réseaux et les impacts sociaux des trafics de femmes, à travers une analyse multiscalaire consacrée tant aux processus locaux qu'aux logiques mondialisées de ces trafics. Des recherches qui mêlent des séjours sur des terrains "producteurs" et une expérience professionnelle dans le cadre de l'Association "Le bus des femmes" auprès des victimes dans les zones "consommatrices". Sur la question de la prostitution, retrouvez également le compte-rendu du Café géo du 24 octobre 2006 entre Emmanuel Redoutey, Baptiste Coulmont et Marc Skerrett autour du sujet : "La planète du sexe : des réseaux de prostitution mondialisés aux sex shop du coin de la rue", ainsi que la réflexion de Gilles Fumey intitulée "Crimes et délits sexuels en carte".



Les pistes de recherche qui s'offrent aux géographes dans ce domaine sont encore très nombreuses. Déjà, dans un article paru dans la , intitulé "Aperçu géographique sur la criminalité et la délinquance en France", Roger Benjamin constate que "les travaux de géographie criminelle sont rares" (Revue Française de Sociologie, 1962, volume III, pp. 301-324). Depuis, la géographie criminelle et la géographie de la criminalité ont accueilli des études d'une grande qualité. Soulignons ici les difficultés inhérentes à ce type de recherches et le courage de ceux qui les mènent.