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mercredi 22 octobre 2008

La notion d'urbicide : exemples en ex-Yougoslavie


L'urbicide et le spatiocide

Le concept d'urbicide a été "inventé" pendant les guerres de décomposition de l'ex-Yougoslavie, mais il s'agit en réalité d'un phénomène plus ancien. Forgé dans l'idée du terme "génocide", l'urbicide a été défini par Bogdan Bogdanovic, l'ancien marie de Belgrade, architecte et enseignant de profession, pour désigner le "meurtre rituel des villes". L'urbicide désigne alors les violences qui visent la destruction d'une ville non en tant qu'objectif stratégique , mais en tant qu'objectif identitaire, "comme si la ville était l'ennemi parce qu'elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme" (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Editions Descartes & Cie, 1997). L'identité urbaine est détestée parce que la ville est le lieu par excellence de la rencontre et de l'échange entre les populations. Cette entente entre des populations de différentes communautés qui forgent un mode d'habiter reposant sur le multiculturalisme, voire la cosmopolitisme, est alors une cible pour les belligérants qui cherchent à promouvoir la seule identité de leur communauté et à détruire les géosymboles de la rencontre des populations. Au-delà d'une grille d'analyse ne s'appuyant que sur les facteurs ethniques, religieux et linguistiques, l'urbicide démontre que les conflits sont souvent le fruit d'un affrontement entre urbains et ruraux, entre deux modes d'habiter opposés qui ne se comprennent pas. Le géographe Rémi Baudouï a, tout particulièrement, travaillé sur ces questions, notamment dans son article "De la menace atomique aux conflits de «faible intensité »" : "La ville désignée comme le lieu du cosmopolitisme et du métissage entre communautés est référée au relâchement des moeurs et à la décadence de la nation yougoslave. «Porcherie où naissent des bâtards de mariages mixtes » elle est « un lieu d’infection morale ». À ce titre, sa destruction devient un but de guerre. Plus encore que la destruction du pont de Mostar, c’est l’encerclement en avril 1992 de la capitale bosniaque de Sarajevo par les milices serbes qui a révélé les enjeux de l’« urbicide ritualisé ». Depuis les anciens sites olympiques des montagnes avoisinantes, les troupes régulières serbes et les snipers (francs-tireurs) ont procédé pendant plus de trois ans de siège à la destruction de bâtiments qui rappelaient l’héritage multiethnique d’une ville marquée à la fois par l’influence ottomane de la Sublime Porte, la sécession austro-hongroise, la modernité d’Europe centrale, et le mouvement fonctionnaliste et qui rassemblait sur un même sol des musulmans, des catholiques, des juifs, des orthodoxes et des athées… La destruction de la bibliothèque de Sarajevo a témoigné sur le plan symbolique de la rage qui animait les militaires serbes dans le dessein d’anéantir la culture de l’Autre. D’avril 1992 à août 1995, fin du siège de Sarajevo, 10 154 habitants ont péri" (Rémi Baudouï, "De la menace atomique aux conflits de «faible intensité ». L'emprise croissante de la guerre sur la ville", Annales de la recherche urbaine, n°91, dossier "Villes et guerres", 2001, pp. 31-32).

Le spatiocide est également un concept récent, qui désigne une réalité bien plus ancienne. On le retrouve notamment dans les traveux du sociologue Sari Hanafi et du géographe Jacques Lévy, notamment dans le cas d'Israël et des territoires palestiniens. Dans leurs articles respectifs "Spatio-cide, réfugiés, crise de l'Etat-nation" (Sari Hannafi, Multitudes, 2004-4, n°18, pp. 187-196) et "Topolgie furtive" (Jacques Lévy, EspacesTemps.net, 28 février 2008, catégories Mensuelles), ils montrent que l'espace est une ressource utilisée par l'Etat isarélien pour casser toute construction étatique palestienne en rompant toute continuité territoriale. Le concept est ainsi opposé au génocide, pour montrer combien ces processus politiques d'annexion territoriale visent la terre en tant qu'enjeu. "En quoi ce mode de contrôle de l’espace diffère-t-il d’un quadrillage habituel d’une armée d’occupation ? La mise en place d’un réseau dense permettant de contrôler les Palestiniens est une incontestable composante de l’action israélienne. Mais ce n’est qu’un aspect de cette politique. L’autre aspect consiste à détruire progressivement et systématiquement toute possibilité de consistance autonome pour un espace palestinien, mais en évitant les mesures les plus radicales et les plus visibles (expropriation générale des terres, déplacement ou expulsion massive des habitants ; peuplement consistant, exhaustif et définitif par des colons)" (Jacques Lévy, "Topologie furtive", op. cit.).


Des exemples d'urbicides en ex-Yougoslavie

Souvent présentées comme des "guerres de religions" (expression abusive à manier avec précaution, les conflits ne résultant jamais que d'un seul facteur, et la religion étant souvent un facteur manipulé plus que déclencheur), les guerres de Bosnie-Herzégovine et de Croatie doivent être analysées selon le rapport villes-campagnes. En effet,les villes d'ex-Yougoslavie, tout particulièrement les grandes villes, à l'exception de celles du Kosovo, étaient réellement un lieu de rencontres, selon l'idéal titiste Jedinstvo, Bratstvo ("Unité, Fraternité"). La ville de Sarajevo en était l'exemple le plus abouti. Mais, cette rencontre des populations se limitait au milieu urbain : les campagnes, elles, étaient constituées de villages monoethniques. Les communautés s'y rencontraient peu : on est très loin des mariages mixtes, des rencontres autour des cafés, du komsiluk ("bon voisinage") qui régnait alors à Sarajevo ! De plus, les populations urbaines et rurales ne possédaient absolument pas le même mode d'habiter, la même manière de percevoir le territoire, le même espace pratiqué, le même accès à l'éducation et à la rencontre de "l'Autre"... Ainsi, "dans toute l'ancienne Yougoslavie, les villes, peuplées de citoyens éduqués et modernes, représenteraient le lieu de la coexistence pacifique entre différentes confessions et différents groupes nationaux. A l'inverse, les campagnes, espace menaçantn seraient le domaine d'individus frustres, incultes et violents, masse de manoeuvre obligé de tous les nationalismes" (Jean-Arnault Dérens et Catherine Samary, Les conflits yougoslaves de A à Z, Les éditions de l'atelier, Paris, 2000, p. 386). Avant tout, ces percpetions étaient fortement ancrées dans les esprits des habitants de l'ex-Yougoslavie : les urbains considéraient les ruraux comme des rustres, les ruraux rejettaient la mixité culturelle existant dans les villes. A noter : le Kosovo reste un cas à part, où la rencontre entre les populations n'eu pas lieu dans les villes (ni dans les campagnes !) : la ville n'y a pas rempli son premier rôle politique et social, à savoir la gestion de la diversité.








  • La bibliothèque de Sarajevo :

    L'exemple a fait couler beaucoup d'encre parmi les journalistes du monde entier. Il faut dire que la force du symbole a fortement choqué l'opinion publique locale et internationale. Avant la guerre, Sarajevo est une ville multiculturelle. Les habitants ont une identité commune, se perçoivent avant tout comme Sarajéviens. L'identité communautaire (bosniaque, croate ou serbe) appartient à la sphère privée. Les mariages mixtes sont très nombreux, et l'identité n'est pas vécue comme un problème pour les enfants issus de ces mariages. Sarajevo est un géosymbole de la rencontre des populations en ex-Yougoslavie, de l'entente multicommunautaire. La Bibliothèque de Sarajevo était un haut-lieu de ce mode d'habiter, de ce bon voisinage (komsiluk), de cette fraternité. L'incendie de la bibliothèque du 25 au 28 août 1992 vise cette entente des populations, cet accès à une éducation et une culture "yougoslaviste" (à savoir commune à toutes les communautés), ce mode d'habiter urbain. La bibliothèque de Sarajevo n'est pas incendiée par hasard, mais bien en tant que haut-lieu d'un patrimoine culturel commun. La photographie montre le violoncelliste Vedran Smajlovic dans les ruines de la bibliothèque, donnant des concerts gratuits pour les enterrements de Sarajéviens lors du siège de la ville. Un symbole de la résistance de la culture sarajévienne.



  • Le Pont de Mostar :

    Le Vieux Pont de Mostar représentait avant la guerre la bonne entente entre les Bosniaques et les Croates qui se côtoyaient depuis longtemps dans la ville. La guerre a profondément transformé cet équilibre dans la ville, à tel point que les communautés vivent aujourd'hui de leur côté : l'Est est devenu presque exclusivement bosniaque, tandis que l'Ouest est devenu presque exclusivement croate. Le pont était un géosymbole de ce lien entre les communautés, de cette urbanité commune. Le bombarder n'était pas seulement un objectif stratégique, mais également un symbole : le pont est une voie de communications artificielle, construite par les hommes pour se relier les uns aux autres, favoriser la rencontre, multiplier les échanges. Ce pont était un haut-lieu de l'entente et de la tolérance existant entre les communautés avant la guerre. Couper ainsi la ville rendait matérielle, palpable, la division entre les communautés. L'objectif était d'imposer une frontière dans la ville, de limiter les espaces pratiqués de chaque communauté, d'empêcher la rencontre. "La partition de Mostar illustre la construction quotidienne, par une accumulation de divisions matérielles ou symboliques, de la frontière. Elle reflète également la redéfinition permanente des identités et des représentations de par et d'autres de celle-ci" (Marion Avrillier, "La destruction des ponts de Mostar. Partition, construction d'entités et d'identités en Bosnie-Herzégovine", Cemoti (Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien), n° 34, dossier "Russie-Asie centrale : regards réciproques"). La reconstruction du pont à l'identique n'a pas résolu le problème : la ligne de fracture entre les 2 parties de la ville, entre les 2 communautés est restée ancrée dans les esprits, dans les espaces pratiqués et dans les peurs de chacun. Une frontière vécue s'est ainsi installée durablement suite à cet urbicide.






Ce ne sont que quelques exemples : "le conflit de l'ex-Yougoslavie exprime une haine du monument, une volonté de détruire tout ce qui participe à une histoire commune" (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Editions Descartes & Cie, 1997). On pense également aux bombardements sur la vieille ville de Dubrovnik, aux destructions dans la vieille ville de Vukovar...



Une haine monumentale

L'ouvrage Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie de François Chaslin (Editions Descartes & Cie, 1997, 120 pages), critique d'architecture et professeur à l'Ecole d'architecture de Lille. Si l'ouvrage date (1997), il offre une lecture très actuelle des destructions de bâtiments conçus comme des symboles d'une identité rejetée par les groupes armés. L'auteur y propose un recueil de 5 courts articles préalablement publiés, et un article plus long inédit. Il nous amène ainsi au coeur des villes ex-yougoslaves (tout particulièrement Sarajevo qui est l'objet de la plupart des articles), offre un récit des ravages, des saccages, des vandalismes qui sont le fruit d'une destruction voulue de l'identité urbaine. Il propose une lecture des symbole de ces destructions dans des villes perçues comme "impures" par leurs assaillants, impures parce que haut-lieu de la rencontre entre des populations qui se font la guerre. "Ces actions de purification ont concerné les architectures civiles (dans certaines régions quasiment toutes les maisons ont été détruites, par les groupes armés d'une ethnie d'abord, puis par ceux d'une autre quelques mois plus tard), les équipements industriels (car il y a aussi une haine de l'indsutrie dans cette fureur des milices), les lieux de culte bien sûr, et les édifices qui témoignent d'un passé commun : monuments aux morts ou aux partisans, plaques et statues commémoratives des divers héros yougoslaves et communistes, monuments funéraires et maison des écrivains, ossuaires de la dernière guerre, musée de l'Attentat de Sarajevo, plaque à la mémoire de Gavrilo princip, l'assassin de François-Ferdinand, etc." (op. cit., pp. 66-67). Un court essai à (re)lire pour comprendre l'utilisation symbolique de la destruction des monuments qui constituent des hauts-lieux de l'identité de l' "Autre", du mode de vie urbain, et de la rencontre des populations. Un essai focalisé sur l'ex-Yougoslavie, mais qui éclaire également des urbacides plus récents.



A noter :
Le géographe Michel Sivignon (professeur émérite de l'Université Paris 10, spécialiste de la Grèce et des Balkans) va publier un ouvrage sur la géographie des Balkans aux éditions Belin, très prochainement (ces mois-ci).



Quelques liens à consulter :



A retrouver sur le site "Géographie de la ville en guerre" :


3 commentaires:

Francesco Mazzucchelli a dit…

your site is very interesting. i have been studying the same object (urbicide and war against the city) since 3 years for my PhD. if you want take a look to my blog balkanscapes.blogspot.com (unfortunately only in italian).
bye

Céline a dit…

Qd j'avais fait de la biblio sur cette question pour ma thèse, je m'étais rendue compte que ce thème émergeait dans la production scientifique au début des années 1980, au moment de la guerre du Liban, et était l'occasion d'un retour sur les villes bombardées pdt la 2e Guerre mondiale, même si ça peut paraître tardif... De mémoire, il y a surtout les travaux de D. Voldman...

Mais rayer une ville de la carte n'est pas chose facile, même Sarajevo ne rentre finalement pas dans cette catégorie.

Les cas de villes définitivement détruites ou devenues inhabitables sont très rares, même au XXe siècle : à part Oradour sur Glane et Tchernobyl... je ne vois pas d'autre exemple.

Disons que tout faire rentrer dans la catégorie "urbicide" me semble inapproprié... un urbicide, c'est une éradication définitive. Ce n'est pas le cas des villes de l'ex-Yougo, ni de Beyrouth... même si la volonté de les rayer de la carte était bien là! Mais cela n'a pas marché, et c'est cela qui me semble intéressant : elles ont été transformées, mais elles sont tjrs habitées...

Tratnjek Bénédicte a dit…

L'utilisation du concept d'urbicide posé par le groupe Warchitecture et tout particulièrement Bogdan Bogdanovic (qui participait à ce groupe d'architectes) ne pose justement pas du tout l'urbicide pour décrire les villes détruites, rasées définitivement. Ce n'est pas le sens de ce terme, qui évoque la destruction de l'urbanité, c'est-à-dire de l'essence de la ville, c'est-à-dire la ville comme espace de densité et de proximité : c'est la proximité entre les diverses populations qui est détruite, qui est tentée d'être détruite, pas les bâtiments en tant que constructions. C'est donc un usage très différent de ce que vous proposez, qui est repris autant par François Chaslin, Olivier Mongin ou d'autres chercheurs spécialistes de l'urbain. Concernant Beyrouth, les usages du terme dans ce sens que j'ai trouvé concernent bien la période 1975-1990 mais pour des publications bien ultérieures, vers la fin des années 2000 (Sara Fregonese par exemple, mais aussi des mémoires rédigés en anglais, mais bien après l'émergence du terme et bien après la fin de la guerre 1975-1990, même s'il s'agit d'expliquer cette guerre).