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jeudi 15 janvier 2009

Les émeutes en Grèce


Si les émeutes en Grèce ont été particulièrement médiatisées en décembre 2008 après la mort d'un adolescent grec, aujourd'hui (actualité à Gaza "oblige"), elles semblent oubliées des intérêts médiatiques. Pourtant, la situation ne s'est pas calmée à Athènes et dans les autres villes grecques. Depuis un an, les manifestations pacifistes se multipliaient dans les universités grecques, sans qu'aucun débordement (casse, violences...) n'ait été constaté. La cause : un profond malaise dans la jeunesse grecque, et tout particulièrement dans la population estudiantine, qui refusait le projet gouvernemental de privatisation des universités. La mort du jeune Alexandros Grigoropoulos, âgé de 15 ans, a déclenché de nombreuses polémiques sur les conditions de sa mort, mais également une vague d'émeutes dans toutes les villes de Grèce, même les plus petites.








"Les émeutes en Grèce : symptôme d'une crise nationale ou européenne ?"
Ce lundi 12 janvier 2009, les Cafés géopolitiques le compte-rendu sera mis en ligne dans quelques jours sur le site de l'Institut français de Géopolitique) ont invité Michel Sivignon (professeur de géographie) et Joëlle Dalègre (maître de conférences de civilisations), tous deux spécialistes de la Grèce, à discuter sur les causes du déclenchement de ces émeutes, sur les conséquences dans la vie politique et dans la vie quotidienne, ainsi que sur la situation actuelle. Les 2 intervenants se sont préoccupés de présenter ces émeutes à diverses échelles : celle de la Grèce et celle de l'Europe. S'agit-il d'une crise spécifique à la Grèce et à ses caractéristiques (vie politique, culture, difficultés économiques...) ou bien d'une crise qui touche l'ensemble des pays d'Europe et qui est la manifestation des difficultés montantes dans chacun d'eux ?

Michel Sivignon a ainsi expliqué que la Grèce est un pays qui aujourd'hui "ne va pas bien", même si la couverture médiatique aujourd'hui ne le montre plus. En France, les média ont parlé d' "émeutes", alors que les Grecs refusent ce mot. Ils parlent plus volontiers de révolte (l'émeute, pour eux, c'est bien plus violent et conséquent). Le choix des mots est révélateur des représentations de la société, plus que des actes en eux-mêmes : en France, des événements similaires sont qualifiés depuis quelques années d'émeutes, et cela semble devenu courant de les désigner par ce nom, ce qui n'est pas le cas en Grèce (le terme d'émeutes renvoie avant tout aux événements qui ont mis fin à la dictature des Colonels).

Début décembre 2008, des grèves lycéennes luttaient contre les réformes de l'enseignement secondaire en Grèce, sous forme de manifestations pacifiques. Le 6 décembre 2008, la mort d'un jeune adolescent de 15 ans a déclenché une grande controverse quant aux conditions de cet événement, et s'en est suivie une série d'émeutes dans l'ensemble de la Grèce, jusqu'aux plus petites villes qui ne connaissaient pas du tout les manifestations. Avec l'accalmie des vacances et l'actualité dans la bande de Gaza, les émeutes sont passées au 2nd plan dans les médias. Mais, l'on assiste à une reprise des émeutes ces jours-ci. Le malaise actuel de la jeunesse grecque est largement lié à un malaise profond de l'enseignement secondaire et supérieur, du fait d'une inadéquation de plus en plus criante entre diplômes et marché du travail. L'entrée dans le monde du travail est très compliquée pour un jeune diplômé grec. Mais, au-delà, la crise est révélatrice d'autres dysfonctionnements, comme l'ont déjà montré les incendies de forêts d'août 2007, qui ont fait environ 70 morts, surtout dans le Péloponnèse (Sud de la Grèce). Outre l'émoi général, les questions quant aux dysfonctionnements des capacités de secours ont été nombreuses : avec tous les hélicoptères, les moyens et les infrastructures, comment une telle catastrophe humaine a-t-elle été possible ? D'où, la remise en cause de l'Etat (et pas seulement du gouvernement) et des services publics en général.

En Grèce, le système politique est calqué depuis 1974 (avec la chute de la dictature des Colonels) sur bien d'autres pays européens, avec un partage du pouvoir bipartite, qui laisse peu de place aux extrêmes. On déborde là le cas grec, et l'on constate que ce système est en malaise dans d'autres pays (tels que l'Autriche, mais également l'Espagne, l'Allemagne...).

La Grèce est un pays tourné depuis longtemps vers l'extérieur. Aujourd'hui, le tourisme et l'économie marchande sont 2 secteurs clés de son économie, preuve de cette grande ouverture sur le monde. Celle-ci est d'autant plus nécessaire que la balance commerciale de la Grèce est très largement déficitaire. L'économie repose avant tout sur un secteur tertiaire très développé.

Michel Sivignon se demande alors quelles sont les causes de cette crise. Sont-elles des causes propres à la Grèce et à ses spécificités ? Ou celles du monde contemporain ? La Grèce est-elle en retard ou plutôt en avance dans les prémices de crise que l'on connaîtra en Europe ? Cela renvoie à l'image véhiculée de la Grèce, celle qu'elle renvoie. Les 1ers jours de la crise, la presse française a parlé d' "archaïsme balkanique", rappelant par là les titres de journaux qui ont couverts les guerres de décomposition de l'ex-Yougoslavie. Mais, cette explication a très vite disparu des média français. Cette image ne colle pas à la réalité (à lire, à ce propos, l'article de Michel Sivignon, "La Grèce, pas si archaïque que ça", Echogéo, Sur le vif 2009, mis en ligne le 14 janvier 2009).

Joëlle Dalègre rebondit sur cette question de savoir si la Grèce est en avance ou en retard. Le supposé archaïsme est une iamge que l'on a porté depuis longtemps sur la Grèce et les Balkans. La Grèce a ses propres spécificités, avec tout d'abord une jeunesse très peu nombreuse. La Grèce et l'Italie sont les 2 pays de l'Union européenne qui ont le moins d'enfants par femme, dépassant par là depuis longtemps le "record" allemand. La jeunesse grecque est donc hyper "couvée", ce qui est accentuée par la structure familiale qui se fonde sur une forte solidarité. Ces derniers temps, l'éducation grecque tend à se "normaliser" vers les moyennes européennes. Quelques spécificités pourtant : par exemple, les cours d'instruction religieuse obligatoire jusqu'à cette rentrée scolaire 2008-2009 du CE1 à la terminale (sauf lorsque l'on se déclarait d'une autre religion que l'orthodoxie). Ils sont devenus facultatifs à l'été 2008, ce qui représente un grand changement pour la Grèce. Mais, surtout, l'espoir est grand dans l'enseignement supérieur. Joëlle Dalègre explique que les familles grecques, avec peu d'enfants, sont des "passionnées de diplômes". Tous les sacrifices familiaux sont faits pour envoyer les enfants à l'Université. Pourtant, l'Etat grec consacre à l'éducation l'un des plus bas budgets de l'Union européenne. La population, insatisafite de son système d'éducation, se ruine d'ailleurs en cours privés, que l'on trouve partout, même dans les villages. Cela est avant tout lié au système d'entrée à l'Université, qui repose sur un savant mélange entre les notes obtenues les 2 dernières années du lycée et les notes obtenues lors d'un concours (concours qui fait donc la fortune des cours privés). Les familles dépensent au moins 500 € par mois et par enfant en cours privés (les moyennes vont de 2.500 à 3.000 €/an/enfant pour les collégiens, et de 5.000 à 6.000 €/an/enfant pour les lycéens). Le problème, c'est que les Universités n'offrent pas suffisamment de place pour tous les lycéens. Il existe donc une importante ségrégation entre les facultés : il faut 19/20 de moyenne pour faire médecine à Athènes (c'est-à-dire une discipline côtée dans une Université réputée), mais par contre moins de 10/20 pour étudier le français dans une Université de province... La Grèce et le Portugal (dont le système d'entrée en Université est assez similaire) sont les 2 pays européens où l'on recense le plus d'étudiants partant faire leurs études à l'étranger. Mais se posent par la suite le problème de la reconnaissance des diplômes lors du retour en Grèce, surtout pour des Universités situées en-dehors de l'Union européenne. La situation de l'histoire-géographie n'est pas louable : le but n'est pas de comprendre, mais de faire apprendre le manuel par coeur au mot près (d'où des moyennes pouvant en effet atteindre les 19/20). A la rentrée 2008, il y avait 97.000 candidats à l'entrée à l'Université, mais seulement 68.000 ont été pris en faculté. Le paradoxe provient des 18.000 laissées vacantes dans des disciplines et/ou des Universités peu côtées. Michel Sivignon cite l'exemple de la ville de Missolonghi (Ouest de la Grèce) où l'IUT voit certaines de ces formations sans aucun étudiant depuis 3 ans. Si l'on dresse la carte des formations sans élèves, on remarque une forte opposition entre centre et périphéries, qui s'explique par le problème des débouchés pour les étudiants ayant suivi des formations dans des facultés périphériques moins côtées. Michel Sivignon rappelle qu'il ne s'agit pas là d'une spécificité grecque, mais plutôt d'une problématique européenne : on connaît aussi ce problème de l'inadéquation entre les diplômes et le marché du travail en France, notamment avec des formations en DEA/DESS/Master.

Joëlle Dalègre revient sur le problème des salaires (montée des prix, mais pas des salaires). C'est assez difficile à chiffrer en Grèce : il n'y a pas d'équivalent d'un SMIC uniforme, mais des négociations par métiers, par syndicats... On estime les salaires les plus bas à 657 €/mois. Mais, en Grèce, les doubles emplois sont très nombreux, et au moins 1/3 du travail est effectué au noir. De plus, il exitse beaucoup de "magouilles" entre les feuilles de salaires et le salaire effectif. Et si la presse française n'a que peu abordé la question jusqu'aux émeutes, depuis 2 ans les grèves sont récurrentes en Grèce (notamment celles des lycéens).

Michel Sivignon a également signalé le problème de l'endettement. Avec,d'une part, l'endettement de l'Etat : la Grèce dépasse largement les maxima autorisés par Bruxelles, surtout depuis son entrée dans la zone euro, d'où un problème de remboursement de la dette publique de plus en plus prégnant (d'ailleurs, le gouvernement actuel a fait campagne sur les réductions des dépenses nationales). Avec, d'autre part, l'endettement des familles : en 2005, une loi facilitant grandement l'accès au crédit à la consommation (c'est même devenu visible dans les publicités qui n'annoncent plus les prix des produits tels que les réfrigérateurs et les voitures, mais les mensualités du crédit à l'achat proposé pour le produit). Les familles ont fait de forts emprunts pour payer les études de leurs enfants, d'où de nombreux problèmes d'endettements individuels (les banques font même appel à des sociétés de recouvrement pour les "mauvais payeurs"). D'ailleurs, lors des émeutes, de nombreuses banques ont été détruites, incendiées, et marquées par des graff qui dénoncent cette situation. Les familles toutes entières se sentent menacées : beaucoup ont manifesté avec leurs enfants ou ne les ont pas empêché de le faire.

Joëlle Dalègre a rappelé le problème de l'immobilieren forte baisse. Tous les propriétaires fonciers ont donc perdu une importante part de leur capital. La baisse du tourisme est aussi préoccupante, puisque celui-ci constituait pour de nombreuses familles une source de revenus supplémentaires. Le problème des impôts non payés est lui aussi un handicap (la Grèce est un pays qui a peu de salariés par rapport à d'autres pays européens, et où tout le travail n'est pas imposé).

Pendant longtemps, il n'y a pas eu des sans-abri en Grèce (du fait de la cohésion de la famille méditerranéenne). Les SDF d'aujourd'hui sont surtout des étrangers. La famille compense l'aide maternelle et celle aux personnes âgées (une tante, une nièce, une cousine garde les enfants ou vient en aide aux grands-parents). Mais c'est de moins en moins vrai aujourd'hui. La retraite de base est de 200 €/mois, ce qui ne permet absolument pas de vivre. La cité universitaire est, en théorie, gratuite, mais en fait il existe environ une place pour 50 étudiants. D'ailleurs, c'est une opération rentable pour les nombreuses villes universitaires. L'Université de chaque région est divisée en 4 villes : ainsi, chaque ville a des logements à louer aux étudiants qui n'ont pas de place dans les cités universitaires et c'est une source de revenus conséquentes. Il existe ainsi 54 sites universitaires en Grèce.

Revenant sur les émigrés qui constituent une main-d'oeuvre pas chère pour s'occuper par exemple des grands-parents qui sont de moins en moins accueillis dans la structure familiale, Michel Sivignon conclut en rappelant que, depuis 1990, la Grèce est devenu un pays d'immigration. Il existe 2 sources de migrations vers la Grèce. La 1ère est une émigration de voisins. 65 % des étrangers en Grèce sont des Albanais (qui sont bergers dans les montagnes, employés dans le bâtiment ou dans la plonge...). Cette population constitue une main-d'oeuvre peu qualifiée. Alors qu'il y a un chômage considérable en Grèce, 95 % des métiers sans qualification sont assurés par les populations issues de cette migration de proximité (peu de Grecs veulent pourvoir à ces emplois). Elles sont d'ailleurs en voie de bonne intégration dans la société grecque, gagnant environ 40 €/jour avec les repas payés. Ces populations n'ont joué aucun rôle dans les émeutes. La 2ème forme d'émigration est illégale, arrive du Moyen-Orient, et est assurée par des passeurs turcs. Les îles les moins peuplées sont d'ailleurs envahies d'émigrés qui espèrent entrer dans l'Union européenne.



Les émeutes en Grèce et la presse

Pourquoi aborder les émeutes en Grèces de décembre 2008 dans un site avant tout consacré à des situations de violence politique et de guerre ? Parce que les média ont employé des termes forts qui conditionnent notre représentation de la ville et de la violence. Pour exemple, certaines expressions semblent faire partie du vocabulaire "courant" pour décrire la condition urbaine : "vague de violences urbaines", "émeutes urbaines". Mais certains mots sont allés beaucoup plus loin, assimilant la situation de la Grèce à celle de villes en guerre : "une impression de guerre civile" , "la Grèce à feu et à sang", et "Athènes s'enfonce dans la guérilla urbaine" dans Le Figaro. On remarque le même type de vocabulaire dans la présentation des émeutes en Suède des 17 et 18 décembre 2008. Dans les pays occidentaux, la ville est devenue vulnérable parce que le degré d'acceptabilité des populations quant aux violences est de moins en moins élevé (alors même que tous les historiens de la ville démontrent que nos villes n'ont jamais été aussi sécurisées et peu violentes qu'aujourd'hui). Mais également, la presse participe à la construction d'un imaginaire collectif par le choix des images et des mots dans son traitement de l'information : les violences urbaines s'affichent de plus en plus comme faisant partie intégrante de la conditin urbaine.




A écouter :
L'émission "Les enjeux internationaux", animée par Thierry Garcin sur France Culture, du jeudi 11 décembre 2008 a été consacrée aux émeutes en Grèce, avec pour Michel Sivignon.

Comment comprendre et évaluer la flambée de violence en Grèce ? Quelles sont les principales raisons de ces évènements en chaîne ? Pourquoi ont-ils touché presque spontanément l’ensemble des pays ? Pourquoi le monde des lycéens et celui des étudiants ont-ils été les plus actifs ? Pouvait-on prévoir la survenue de cette violence ? Que dire de la gestion de ces troubles par le pouvoir politique ?



1 commentaire:

Stéphane Mantoux a dit…

Intéressant billet ; j'avais parlé des émeutes en Grèce à partir d'un article de Michel Sivignon sur les Cafés Géo. Je lirai attentivement celui d'Echogéo.

A bientôt !