Découvrez une approche géographique de la ville en guerre,
une réflexion de géographie politique, sociale et culturelle
sur les enjeux de la guerre, le vivre en guerre,
les enjeux de la reconstruction et de la réconciliation.
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Voici quelques billets rédigés dans le cadre des deux journées d'études "Ville et bande dessinée" (voir les podcasts de cette journée d'études) et "Violence et bande dessinée" du Laboratoire junior Sciences dessinées (ENS-Lyon), à partir d'un manga peu connu, Ethnicity 01. Si, par son scénario, ce manga n'est pas un "incontournable", le choix de discuter de la représentation de l'espace dans la bande dessinée par le prisme de ce manga a pour objectif de montrer comment, en décryptant une oeuvre, on peut discuter d'éléments fondateurs dans l'imaginaire spatial collectif, notamment de l'urbaphobie telle qu'elle apparaît dans la représentation d'une ville imaginaire, au prisme d'une géographie de la guerre et d'une géographie de la ville vulnérable. Ce manga, qui se présente comme une dystopie, propose un monde imaginaire post-catastrophe : la ville, présentée à la fois comme sanctuaire et comme menace, est un espace de la domination et de l'enfermement. Les frontières urbaines dessinent une géographie de l'exclusion la plus extrême. C'est donc par le prisme des liens entre ville et violences que ces billets discutent de la représentation de l'espace dans la bande dessinée par le prisme du manga Ethnicity 01.
La cité fortifiée de Sensoram Source : Nobuaki Tadano, 2012, Ethnicity 01, tome 1, planches 2-3, Doki-Doki.
"Comme de nombreuses oeuvres de science-fiction, la ville de Sensoram n’est pas seulement un espace-cadre de l’intrigue (une seule “scène de théâtre” que l’on pourrait intervertir avec un autre espace) : elle est avant tout un espace-support, c’est-à-dire que ses particularismes produisent un espace de vie, un espace politique, un espace social et/ou un espace culturel spécifique qui produisent des modes de vie, à partir desquels se noue l’histoire des protagonistes. C’est dans cette perspective que l’on va, dans ce billet, observer, Ethnicity 01. Le nom même de ce manga fait référence à la problématique de la ségrégation, et ce à plusieurs titres :
l’ethnicité évoque des ségrégations spatiales fondées sur des critères de différenciation culturels et/ou politiques,
le “01″ fait référence, comme dans de nombreux autres mangas de science-fiction (voir notamment le billet sur l’animé Code Geass), à un zonage de la ville (souvent dans des contextes de reconstruction, dans la ville post-catastrophe ou dans la ville post-conquête) où des quartiers sont anonymisés (pas de toponyme, mais un numéro de zone), parce qu’exclus de la ville."
En 1936, Pierre George signe un article sur « Les premiers éléments de la géographie par l’expérience » 1 dans le tout premier numéro de L’Information géographique : le ton est donné pour cette revue qui publie depuis 1936 sur l’approche pédagogique de la géographie : « l’enseignement de la géographie seul nous intéresse » 2. Pierre George consacre ainsi ses lignes aux résultats proposés par Miss Sanders aux conférences d’Oxford pour « constituer dès les premières années scolaires une “expérience géographique” qui permette aux élèves d’utiliser ultérieurement, en connaissance de cause, les matériaux qui seront mis entre leurs mains, cartes, croquis, diagrammes, etc. et qui leur fournisse une réserve de points de comparaison éminemment expressifs pour eux » 3. Appel entendu par de nombreux enseignants, dont la synergie a fait émerger de beaux manuels scolaires tels que le Géographie à vivre4 pour le CM2. En tout premier lieu de cette « expérience géographique » comme préparation à l’enseignement de notre discipline : la salle de classe. Référent spatial pour les élèves, la salle de classe n’a depuis pas démérité, et entre par la grande porte dans les programmes scolaires ! « Les salles de classe comptent parmi les rares locaux dont chacun d’entre nous a une expérience personnelle, et leur arrangement peut sembler d’une évidence si familière qu’on serait tenté de le croire universel et intemporel » 5. L’espace de l’élève participe de la compréhension du rôle et du fonctionnement de la géographie comme discipline scolaire. Mais, derrière la porte, quelle(s) géographie(s) pour et dans la salle de classe ?
La salle de classe : espace aménagé, espace à ménager ?
La salle de classe, le lieu d'un métier
La salle de classe, un lieu de l'innovation ?
La salle de classe, un « théâtre » de l’injustice spatiale ?
Dans ma salle de classe, que de géographie(s) !
Références de l'article :Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Dans ma salle de classe, quelle géographie ! Représenter l'espace de la classe", Cafés géographiques, rubrique Des Dossiers, 6 mars 2013, en ligne : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2652
Géopolitique de la salle de classe Source : Emmanuel Lézy et Alain Nonjon, 1999, Cartes en main, la cartographie aux concours, Ellipses, Paris. Cité sur le blog Géo trouve tout.
"La notion de vérité est souvent au centre des préoccupations artistiques dans ce genre de représentation. L’œuvre ou les œuvres analysées reflètent-elles la ligne officielle du pays évoqué, ont-elles un rôle de propagande ou bien participent-elles à une critique franche ou déguisée de la politique du pays en question ? Quel impact alors peuvent-elles avoir sur l’opinion publique en général ? Comment peut-on évaluer l’usage trompeur des images et comment créer des images qui évoquent l’irreprésentable ? De quelle vérité s’agit-il ? Quelles sont les différences entre documentaires et productions d’œuvres d’art dans ce genre de thématique ? D’autre part, le rôle de l’art sous ses différentes formes est-il de toucher, d’indigner, de faire réagir, de divertir, d’exprimer la créativité de l’artiste ? Quel est le but recherché ? Touche-t-il les jeunes et de quelle façon ? Doit-il avoir un rôle moralisateur ou bien tout est-il permis au nom de la liberté artistique ? La représentation de la violence a-t-elle des limites ? Contribue-t-elle à une prise de conscience des jeunes générations des dérives possibles au niveau individuel ou collectif du déchainement des passions ? ou bien l’encourage-t-elle indirectement ? Telles sont quelques unes de questions que peut susciter la représentation de la guerre".
Penser les images de la ville en guerre :
allers-retours entre imaginaires et réalités
Analyser la géographie des conflits par les différentes médiances qui nous donnent à voir la guerre dans la ville permet de mettre en exergue les allers-retours entre imaginaires et réalités, entre discours politiques et pratiques de l'espace, entre idéologies spatiales et interprétations de ces idéologies. Construire
la ville en guerre comme objet de recherche contraint le chercheur à s’interroger
sur les prismes aveuglants qui "formatent" son regard vis-à-vis des
réalités de terrain. La "ville en guerre" existe avant la
confrontation au terrain, par la médiance médiatique (tant dans ses images que
dans les mots qui l’accompagnent), mais aussi par les prismes de la littérature, de la bande dessinée, des jeux vidéo… Les images des paysages de
ruines, les (ré)présentations artistiques ou médiatiques de la guerre urbaine
conditionnent ainsi les représentations et les perceptions du chercheur, mais
aussi celles des acteurs de la décisions, qu’ils soient locaux ou extérieurs.
Ainsi, en confrontant les notions d’urbicide et de mémoricide à la production
d’images de la guerre, il est possible de dessiner une géographie des espaces
de combat qui met en exergue les intentionnalités des différents acteurs en
armes et des acteurs de la paix : la construction de lieux de mémoire, la
destruction d’une partie du patrimoine culturel, relève d’un aller-retour
incessant entre l’imaginaire et la réalité, en construisant dans la ville en
guerre des lieux discursifs qu’il convient d’interroger. En s’appuyant sur des
études empiriques menées dans les villes d’Abidjan, Beyrouth, Mitrovica et
Sarajevo dans le cadre d’une thèse de géographie sur les villes en guerre, cette
proposition s’attache à montrer que les images de la guerre sont une partie
intégrante de la conflictualité : les destructions et les
(re)constructions visent à utiliser la médiance médiatique pour construire une
géographie de la haine ou une géographie de la (ré)conciliation, qui s’appuient
sur les lieux les plus symboliques de la guerre, c’est-à-dire ceux conçus par
les acteurs syntagmatiques comme "marquants" pour les habitants de
la ville en guerre, mais aussi pour les observateurs extérieurs. Ainsi, penser
les images de la ville en guerre dans les médias et dans les (re)présentations
artistiques permet de comprendre la symbolique des lieux, et d’apporter de
nouveaux éclairages sur la géographie des combats, sur les intentionnalités
politiques, sociales et identitaires, en mettant en perspective ce lien
incessant entre les discours, les décisions et le poids que ceux-ci ont dans
l’imaginaire collectif.
Les 22 et 23 novembre 2012, la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université libre de Bruxelles (50 avenue F.D.Roosevelt) accueillera le colloque "La représentation de la guerre dans les conflits récents : enjeux politiques, éthiques et esthétiques".
Celui-ci a pour objectif d'interroger les "différents moyens esthétiques mis en oeuvre pour représenter la guerre : films, romans, récits, bandes dessinées, photographie, reportages" (extrait de l'appel à contribution). La question de la représentation sera donc questionnée sous l'angle des médiations artistiques et journalistiques, qui nous donnent à voir les conflits armés par des prismes très particuliers.
Le colloque est organisé par le CEVIPOL (Centre d'étude de la vie politique, Université libre de Bruxelles), le REPI (Recherche et Enseignement en Politique Internationale, Université libre de Burxelles) et l'ALITHILA (Analyses LITtéraires et Histoire de la LAngue, Université Charles-de-Gaulle-Lille 3).
Voici la vidéo d'une partie de l'émission Ce soir ou jamais (France 3) du 7 février 2012, où Frédéric Taddeï à demander aux géographes Sylvie Brunel et Michel Foucher ce qui se cache derrière les cartes géographiques (voir la présentation de l'émission sur le site de France 3). Ce que les projections (Peters, Mercator...) disent de notre façon de nous représenter mais aussi de penser le monde. La première vidéo revient tout d'abord sur l'exposition La France en relief (qui présentait au Grand Palais à Paris les "Chefs-d'oeuvre de la collection des plans-reliefs de Louis XIV à Napoléon III"), puis laisse place au débat entre les deux géographes. Dans la première partie, Michel Foucher revient sur les plans-reliefs, les cartes Cassini, le rôle des ingénieurs-géographes militaires, la question des places-frontières (qu'est-ce qu'une frontière ?), le rôle de Vauban géographe... Le temps de découvrir un extrait du film A la Maison-Blanche, revenant sur les déformations de la carte de Mercator. Et Sylvie Brunel explique combien "la représentation cartographique, c'est toujours un choix !"
L'IMéRA (Institut Méditerranéen de Recherches Avancées) organise un atelier public le mercredi 6 juin de 15h00 à 20h30 et un séminaire de recherche les jeudi 7 juin et vendredi 8 juin à Marseille autour de la question : « Re-présenter les frontières». Voici le programme détaillé de cet atelier public et de ce séminaire qui s'insèrent dans le projet de recherche exploratoire transdisciplinaire de l’IMéRA « Les Frontières du 21e siècle », financé par la Région PACA (projets APEX 2011).
A l'occasion de la mise en ligne de l'article de Julien Arnoult : "Quand les capitales déménagent", publié dans le magazine Carto (n°4, mars/avril 2011, p. 35), voici une sélection (bien évidemment subjective et non exhaustive) de ressources bibliographiques et sitographiques concernant les liens entre pouvoir et symbolique dans les villes-capitales.
Quand les capitales déménagent Source : Julien Arnoult, "Quand les capitales déménagent", Carto, n°4, mars/avril 2011, p. 35.
On peut s'étonner, sur la carte proposée par Julien Arnoult, dans son article de l'absence de certains déménagements de capitales, et notamment de l'absence de l'Afrique sur cette carte (on pense notamment à la Côte d'Ivoire avec Yamoussoukro, au Nigeria avec Abuja, ou encore à la Tanzanie avec Dodoma), mais également le Brésil (avec Brasilia). Pourtant, la carte fait état de changement de capitales plus anciens que ceux-ci (Kyoto -> Edo/Tokyo en 1868 ; Istanbul -> Angora/Ankara en 1923, et plus récemment Karachi -> Islamabad en 1967) : y aurait-il des changements de capitales plus marquants, plus "sensationnels", dans l'imaginaire collectif ? Cette absence est intéressante en termes de perceptions et de représentations, dans la mesure où elle nous donne à voir les lieux marquants de l'imaginaire spatial collectif. L'absence de Brasilia sur cette carte, souvent citée comme exemple emblématique des transferts de capitales, rappelle qu'il existe deux types d'enjeux : la symbolique des lieux comme matérialisation d'un nouveau pouvoir et l'aménagement du territoire (le premier enjeu marquant davantage l'imaginaire collectif, dans la mesure où il s'agit d'un urbanisme autoritaire).
L'idée de changement de villes-capitales est tout d'abord liée, dans l'imaginaire spatial, à l'indépendance de certains Etats : la carte montre ainsi de nouvelles capitales en Asie centrale (avec Astana au Kazakhstan), mais l'on pourrait aussi penser aux indépendances africaines. Autre logique de déplacement de la ville-capitale : la volonté d'affirmer une rupture avec l'émergence d'un nouveau pouvoir ou d'un nouveau régime (sans qu'il y ait pour autant nécessairement une redéfinition des frontières nationales) : Julien Arnoult parle ainsi du Japon avec Edo - devenant Tokyo - au détriment de Kyoto, de la Turquie avec Angora - devenant Ankara - au détriment d'Istanbul...
C'est aussi un enjeu toponymique qui se joue dans la symbolique des lieux du pouvoir : la rupture n'est pas seulement mise en visibilité par le déplacement de la capitale dans une autre ville, mais aussi par le nouveau toponyme attribué à cette nouvelle capitale. Pour d'autres nouvelles villes-capitales, le pouvoir s'installe dans des villes nouvelles, créées "sur mesure" pour accueillir le nouveau pouvoir. L'architecture et le paysage sont alors modelés et mis en scène pour montrer le poids de ce nouveau pouvoir : c'est le cas du village de Yamoussoukro devenant la capitale de la Côte d'Ivoire indépendante sous le règne de Félix Houphouët-Boigny (qui fait ainsi de son village natal une ville nouvelle dotée de tous les ministères, de palais, d'une basilique gigantesque, d'une école militaire...).
Sur la carte de Julien Arnoult, on note enfin que des projets de déplacement de capitale sont en cours, comme par exemple "annoncé en 2005, le projet de déplacer neuf ministères et plusieurs agences gouvernementales d'ici 2014 de Séoul vers la ville nouvelle de Sejong, actuellement en construction en Corée du Sud" (à ce propos voir l'excellent Atlas de Séoul de Valérie Gelezeau, Autrement, collection Atlas Mégapoles, 2011 ; ainsi que l'émission "Séoul, nouvelle ville monde ?", Planète Terre, diffusée le 16 novembre 2011), ou encore le déplacement en projet de Jakarta au profit de Palangkaraya (à propos de Jakarta, voir l'excellent ouvrage de Jérôme Tadié : Les territoires de la violence à Jakarta, Belin, collection Mappemonde, 2006).
"Ville nouvelle ou remodelée, les récents changements de capitale ont été accompagnés de projets architecturaux et urbains démesurés. telle est la marque du nouveau départ des dirigeants à poigne" (Julien Arnoult, "Quand les capitales déménagent", Carto, n°4, mars/avril 2011, p. 35). Il est intéressant de noter le rôle de l'urbanisme et de l'architecture dans ces changements de villes-capitales : le pouvoir est, le plus souvent, mis en scène par des formes géométriques, symbolisant l'ordre et le contrôle. Le transfert des capitales pose la question de la symbolique des lieux et celle des pouvoirs dans la ville.
D'Abidjan à Yamoussoukro, de Yamoussoukro à Abidjan : la ou les ville(s)-capitale(s) ivoirienne(s)
Interroger des élèves, des étudiants ou des passants dans la rue : "quelle est la capitale de la Côte d'Ivoire ?". Une grande majorité vous répondra : "Abidjan". Pourtant, la capitale ivoirienne est bien Yamoussoukro, le village natal du premier président de la Côte d'Ivoire indépendante, Félix Houphouët-Boigny. Cette réponse ne souligne pas seulement une connaissance parfois approximative d'une Afrique regardée par le prisme du regard eurocentré (voir "Comprendre l'Afrique en évitant les idées reçues", compte-rendu du café géographique du 8 octobre 2011, animé par Georges Courade) : elle témoigne aussi de la relation entre Abidjan et Yamoussoukro, cette dernière ne s'étant jamais imposée comme capitale économique de la Côte d'Ivoire. Malgré le changement de capitale, Abidjan est restée le pôle économique de la Côte d'Ivoire, et progressivement certains fonctions politiques déplacées à Yamoussoukro ont été "rapatriées" à Abidjan, ville de l'ouverture de la Côte d'Ivoire sur le monde.
Pour le géographe Roland Pourtier, "Yamoussoukro est le plus bel exemple de "ville du prince" de l'Afrique contemporaine. Sa création a été décidée par Félix Houphouët-Boigny, qui domina la vie politique de Côte d'Ivoire de la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à sa mort en 1993. Le lieu choisi est son village natal, dans les savanes du pays Baoulé. La ville a été construite grâce aux ressources provenant des exportations agricoles, principalement le cacao. L'ordre géométrique d'un schéma d'urbanisme grandiose et l'architecture monumentale gravent dans l'espace ivoirien la gloire de son fils le plus illustre. Aménagée pour accueillir 400 000 personnes, Yamoussoukro n'en compte pas encore la moitié : la crise économique ivoirienne de la fin des années 1980 a ralenti sa croissance. La ville cependant n'est plus une épure d'architecte ; elle occupe désormais une place bien réelle dans le réseau urbain ivoirien." (Roland Pourtier, "Villes africaines", Documentation photographique, n°8009, juin 1999, p. 40).
La ville de Yamoussoukro illustre bien les transferts de capitales dont il est question dans l'article de Julien Arnoult, c'est-à-dire celles qui ont pour objectif d'affirmer le pouvoir d'un homme et/ou d'un régime, en le rendant visible.
Bibliographie/sitographie sur Yamoussoukro, la ville du Prince :
Jean-Louis Chaléard et Alain Dubresson, 1993, "Yamoussoukro ou l'ivoirité d'une mégalomanie", Les cahiers de Fontenay, n°69-70, pp. 173-189.
Sylvy Jaglin, 1993, "L'ajustement gestionnaire à Yamoussoukro (Côte d'Ivoire) : le "Vieux" et la commune au "village" ", dans Alain Dubresson et Sylvy Jaglin (dir.), 1993, Pouvoirs et cités d'Afrique Noire : la décentralisation en question, Karthala, Paris, pp. 141-173.
Jean-Fabien Steck, 1997, Transports par cars et dynamique spatiale en Côte d'Ivoire : le cas de Yamoussoukro, mémoire de maîtrise en géographie, Université de Paris X, Nanterre, 175 p.
Brasilia (Brésil) : le transfert d'une capitale pour le rééquilibrage d'un pays
Devenue capitale du Brésil en 1960, "créée pour rééquilibrer la distribution de population brésilienne" (Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et Laurent Vidal, 2004, Brasilia, quarante ans après, Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, p. 9) en conquérant les terres intérieures, Brasilia est souvent citée comme un exemple emblématique de la mise en scène du pouvoir dans l'architecture, l'urbanisme et la toponymie. 40 ans après sa création, Brasilia est souvent considérée comme un succès dans la mesure où "Brasília a rempli ces deux fonctions à la fois : elle est bien « un centre politique et administratif, jouissant de toutes les commodités possibles, pour elle-même et dans son voisinage », au point d’attirer des migrants fascinés par cet îlot de richesse, et même si elle n’était pas « placée dans une zone déjà très peuplée », le mouvement migratoire s’est chargé de créer cette situation. Elle a également été « un ferment, un centre de colonisation et d’irradiation », par l’intermédiaire des routes construites pour la desservir et la relier tant aux régions déjà peuplées qu’aux fronts pionniers de l’Ouest et du Nord. (...) Capitale politique incontestée, capitale pionnière dépassée par son succès même, Brasília est aussi aujourd’hui une métropole parmi les autres. On peut le regretter, parce que son projet original s’est affadi et parce qu’elle connaît désormais les mêmes tensions sociales que les autres métropoles. On peut aussi penser que, de ce fait, elle revient dans la norme et devient plus représentative de la nation brésilienne" (Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et Laurent Vidal, 2004, Brasilia, quarante ans après, Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, pp. 108-109).
L'exemple de Brasilia n'illustre pas le cas de transferts de villes-capitales pour l'affirmation du pouvoir d'un homme ou d'un régime, mais bien comme outil de l'aménagement du territoire national. Ce n'est pas la ville comme symbole du pouvoir qui est alors pensée, mais la ville comme outil de la construction nationale, autour des problématiques de rééquilibrage du peuplement et des activités.
Bibliographie/sitographie sur Brasilia :
Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et Laurent Vidal, 2004, Brasilia, quarante ans après, Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, 125 p.
Laurent Vidal, 2002, De Nova Lisboa à Brasilia : l'invention d'une capitale (XIXe-XXe siècles), Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, 344 p. (voir la table des matières).
La liste n'étant pas exhaustive, n'hésitez pas à me faire part des transferts de capitales récents (depuis la moitié du XXème siècle) que j'ai pu oublier. La liste sera mise à jour en fonction de votre aide, merci d'avance !
Kazakhstan : Almaty -> AstanaMalaisie : Kuala Lumpur -> Putrajaya Birmanie : Rangoon -> Naypyidaw
La construction d’une capitale dans un lieu auparavant désert n’est pas un fait isolé dans l’histoire, bien au contraire. Plusieurs exemples de capitale de ce type peuvent, au contraire, êtres rapprochés de l’expérience brésilienne.• La construction de la ville de Washington date-t-elle de la fin du XVIIIe siècle. Un siècle plus tard, en 1800, la ville devenait la capitale des États-Unis.• Canberra, elle, a été fondée en 1913, et fut élevée au rang de capitale le 9 mai 1927. Le plan de Canberra fut choisi parmi 113 concurrents lors d’un concours international d’architecture. Le vainqueur, Walter Burlet Griffin, déclara que Canberra ne devrait ressembler à aucune autre ville du monde.• Islamabad est un peu plus récente que Brasília, puisqu’elle fut élevée comme capitale du Pakistan en 1959 et construite pendant les années 1960. Selon le journal officiel local, « Le plan directeur de cette ville, la plus moderne qui soit, a été dressé en 1960 par le cabinet grec d’architecture Constantinos Doxiades. Le chantier fut lancé en octobre 1961, et la ville fut inaugurée le 26 octobre 1966, date de la première installation d’un immeuble de bureau. ».Il faut noter que ces trois villes ont été construites à proximité d’autres grandes villes. Ainsi Canberra n’est qu’à 244 kilomètres de Sydney et Washington à 327 kilomètres de New York. Quant à Islamabad, elle est si proche de Rawalpindi qu’elles sont considérées comme une seule agglomération. Brasília, elle, se situe à 931 kilomètres de Rio de Janeiro et 870 kilomètres de São Paulo, à vol d’oiseau, la nouvelle capitale devant promouvoir la conquête de l’intérieur du pays.
Source : Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry et
Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL) / La Documentation française, Paris, pp. 36-37.
Bibliographie/sitographie concernant Astana et le Kazakhstan :
Adrien Fauve, 2005, D'Almaty à Astana, les enjeux territoriaux et politiques d'un transfert de capitale au Kazakhstan, mémoire de maîtrise en Etudes slaves, Université Paris-Sorbonne, Paris, 107 p.
"La mainmise présidentielle s’est illustrée de manière plus explicite encore au Kazakhstan par le changement de capitale. Le président Nazarbaev apparaît d’ailleurs comme la tête pensante de ce projet : il est souvent présenté comme l’instigateur de la réforme, un homme providentiel, le « grand architecte » de l’indépendance mais aussi du vaste chantier qu’est devenue la ville d’Astana. C’est ce qu’illustre cette phrase, que l’on peut lire dans un musée de la capitale kazakhstanaise : « Astana, la jeune capitale du Kazakhstan souverain, est devenue l’incarnation concrète de la conception eurasiatique du Président de la République du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev ». La décision unilatérale de déplacer la capitale vers Astana est symptomatique d’une structure pyramidale de l’appareil d’Etat. Le président se trouve au sommet, il règne en maître sur la « destinée » du pays et de la nation. L’impossible remise en question du projet et l’absence de concertation au sein de la classe politique témoignent d’un processus de « présidentialisation » du pouvoir. Dans un tel contexte, on comprend mieux pourquoi opposition au projet de transfert du centre administratif était synonyme d’opposition au pouvoir en place et donc au président. Sans aller jusqu’à qualifier le projet de caprice présidentiel ou de pulsion mégalomane, le transfert de la capitale apparaît malgré tout comme le projet « fétiche » de Noursoultan Nazarbaïev" Source :Adrien Fauve et Cécile Gintrac, 2009,
"Production de l'espace urbain et mise en scène du pouvoir dans deux capitales présidentielles d'Asie centrale", L'Espace politique, n°8, n°2009/2, paragraphe 10.
Le laboratoire TELEME (Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale - Méditerranée) organise, le samedi4 juin 2011, une journée d'études sur les "Polices et espaces urbains : surveillances, représentations, aménagements (XVIIIe-XIXe siècle)" à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme (MMSH) à Aix-en-Provence, salle Paul-Albert Février. Toutes les informations sur le site du TELEME.
Programme de la journée :
Brigitte Marin (UMR TELEMME)
Introduction à la journée et présentation du projet "Systèmes policiers en Europe (XVIIIe-XIX siècle)"
Polices et territoires
- Nicolas Vidoni (UMR TELEMME)
"Police, ville et théorie économique : la réforme des quartiers de Paris en 1776"
- Marco Cicchini (Université de Genève)
"De la ville à la campagne : repenser les territoires policiers à Genève au XVIIIe siècle"
- Filippo Fiorito (UMR TELEMME)
"Domenico Caracciolo et son projet de réforme des polices à Palerme en 1781"
- Brigitte Marin (UMR TELEMME)
"Découper pour policer. Madrid XVIIIe-XIXe siècle"
Surveiller, aménager
- Céline Regnard (UMR TELEMME)
"Introduction"
- Chiara Lucrezio Monticelli (Università di Roma Tor Vergata)
"La police à Rome entre Révolution et Restauration : aspects spécifiques et éléments de comparaison avec d’autres villes de l’Europe méridionale"
- Ilsen About (Université de Provence)
"Localiser, identifier, évacuer. La surveillance des suspects en France, 1880-1914"
Un peu éloigné du thème du mois sur l’Europe après le Traité de Lisbonne, ce billet se propose d’interroger les caractéristiques de l’européanité, à partir de la monnaie comme mise en visibilité d’une volonté de faire le lien entre les peuples (pas seulement en termes économiques, mais également en termes symboliques). Petit voyage dans une géographie comme « arme de soutien » aux études stratégiques.
La monnaie est un pouvoir régalien (il n’est pas « innocent » d’avoir vu les Etats de la zone euro abandonner ce pouvoir), dont il est intéressant d’analyser les symboles, choisis volontairement pour prôner un discours prônant pour une identité collective. Européanité ? Pourquoi un mot compliqué ? Le géographe Jacques Lévy a proposé ce concept, néologisme constitué à partir du suffixe – ité (le même que celui d’identité, utilisé dans des concepts tels que la nationalité, la ruralité et l’urbanité, qui l’on ne peut confondre avec respectivement la nationalisation, la ruralisation ou l’urbanisation, le suffixe –isation signifiant le processus) pour désigner la qualité de ce qui fait d’un Européen un Européen.
Voici le power-point présenté au colloque international Représentation(s) du peuple ce vendredi 6 novembre 2009 à l'Université de Reims, sur la question de l'émergence très récente et fortement politisée du "peuple" kosovar.
Ce lundi 9 novembre 2009, le gouvernement du Kosovo lance une campagne de publicité visant à améliorer l'image de cet Etat nouvellement indépendant (et par là à attirer des investisseurs étrangers, la question économique et sociale étant le principal poids de la "sortie de crise" pour le Kosovo), et ce par la diffusion de spots publicitaires sur 6 chaînes de télévision en Europe et aux Etats-Unis, avec pour thématique principale "la vitalité de la jeunesse kosovare". Mais qui est cette jeunesse kosovare ? Parmi les habitants du Kosovo, lesquels se définissent comme Kosovars et sur quels critères s'établit cette identité ? On retrouve là des problématiques telles que la question du nom des lieux et du nom des peuples déjà abordés sur ce blog.
Une citation extraite de l'ouvrage de Rémi Baudouï, Géopolitique du terrorisme. Les territoires de l'insécurité de la mondialisation (Armand Colin, collection 128, Paris, 2009, p.26) qui montre bien que l'insécurité n'est pas seulement une réalité, elle relève également de discours qui "formatent" le regard que l'on porte sur le Monde et sur les territoires du danger. Dans ce contexte, le cas des drogues est particulièrement révélateur d'un découpage du Monde entre pays producteurs (souvent considérés comme les territoires dans lesquels il faut intervenir pour faire cesser ces trafics illégaux, et sont pointés du doigt comme des territoires menaçant la sécurité mondiale) et les pays consommateurs (qui sont pourtant les principaux fléaux, puisqu'ils "activent" la demande et la mise en réseau des trafics de drogue à l'échelle mondiale). Pourtant, un tel découpage du Monde au regard des drogues "formate" les politiques sécuritaires, tant intérieures qu'extérieures.
"La distinction opérée entre Etats producteurs et Etats consommateurs rend compte de cette perception politique de l'usage de la drogue vécu sur le plan international comme un système à part entière de destruction des forces vives des nations occidentales".
A consulter : l'excellent site du géographe Pierre-Arnaud Chouvy, avec de nombreuses photographies commentées, une cartographie très précise et de nombreuses analyses (tant à l'échelle locale qu'à l'échelle mondiale).
Tout géographe est confronté à l'exercice de la cartographie. Avec comme question primordiale : comment produire une carte qui s'approche de l'objectivité ? Découper les territoires et cartographier ce découpage relèvent d'une mise en visibilité d'une certaine lecture du Monde. Une carte n'est pas un document objectif, mais témoigne d'une interprétation des logiques spatiales, mise en scène par son auteur. La cartographie, réalisée avec une scientificité rigoureuse (c'est-à-dire par un auteur qui l'appuie de sa démarche réflexive, de ses sources, et éclaire tant ses intentionnalités que son intellectualisation des phénomènes observés), peut néanmoins tendre vers l'objectivité. Pourtant, il ne faut pas oublier que la carte est une forme de discours, et que son auteur n'est pas toujours versé dans l'objectivité (on recommendera la (re)lecture de l'ouvrage de Marc Monmonier, Comment faire mentir les cartes. Du mauvais usage de la géographie, Flammarion, Paris, 1993).
De plus, la carte est non seulement produite par celui qui la conçoit et traduit ainsi graphiquement son interprétation du Monde, mais elle est également reçue par des observateurs qui surajoutent leur propre interprétation. De ce fait, la carte peut être manipulée par son auteur, et/ou mal réceptionnée par son lecteur (et parfois détournée à des fins politiques). Alors qu'elle semble apporter une vérité absolue (après tout, on a tous appris à l'école que le savoir géographique passait par la véracité des cartes de localisation), la carte peut être un outil de propagande politique et doit nécessairement replacée dans son contexte de production et de diffusion, à la fois politique (son auteur cherche-t-il l'objectivité scientifique ou au contraire la traduction de son engagement politique ? quelles sont les intentionnalités révélées ou cachées de ceux qui diffusent la carte ?) et épistémologique (dans quel courant de pensée se situe celui qui produit la carte ? en quoi cela influence-t-il son interprétation du Monde ?).
En outre, le choix des figurés n'est jamais innocent : ils sont à la fois des signifiés (dans la mesure où l'auteur de la carte leur donne du sens, à travers la légende) et des signifiants (puisque, par leur forme ou leur couleur, ils produisent en eux-mêmes du sens, en appelant à des références indirectes). Bien sûr, il existe des normes, tout particulièrement pour la cartographie d'éléments physiques (mers et océans en bleu, montagnes en marron...). Mais la cartographie des logiques sociospatailes dépasse ces codes : le rouge, pour ne prendre que ce cas de figure, donne du sens, par exemple pour figurer les territoires de la violence. Associer à des couleurs plus "douces", il devient plus visible que les autres figurés dans une carte. Se pose alors une autre question, quant à la réception et à l'interprétation de la carte : les couleurs et les figurés ne seront pas interprétés de la même manière en fonction de celui qui reçoit la carte, de par le monde. On peut, dès lors, appliquer la théorie des filtres de représentations proposée par le géographe Jean-Pierre Paulet (que l'on retrouvera dans le billet "Villes en guerre et fragmentations" daté du 12 octobre 2008) pour montrer la différence entre paysage objectif et paysage perçu par un observateur fort de son expérience, de son bagage intellectuel, culturel, politique et social, de ses pratiques spatiales, et même de son état de pensée au moment de l'observation, à la lecture d'une carte. Exception faite (mais notable !) qu'il n'existe pas de carte objective, mais bien une carte produite et une carte perçue. La carte est une image construite, et participe donc à une opération de séduction vis-à-vis de celui qui la reçoit, en tant que discours de son auteur (ou de son commanditaire).
"La cartographie est un langage ; elle a ses systèmes lexicaux et sémantiques. Par la forme produite, la carte établit une relation entre pensée et réalité. Elle est donc d'une certaine manière un discours sur l'espace et les territoires. Ce discours a la particularité de recourir au langage iconographique et de ce fait, de renvoyer aux "règles de la sémiologie graphique". La mise en oeuvre de ces règles donne toute sa force à l'image cartographique et explique ses énormes capacités de séduction. En s'imposant, l'image pourrait accréditer l'idée qu'elle dit "la vérité", ce qui serait une manière très naïve ou bien très cynique d'utiliser la carte."
Quelques sites/blogs incontournables sur la cartographie :
Le blog "Strange Maps", qui décrypte les sens et les motivations derrière les cartes-discours (en anglais, mais utilisant de nombreuses cartes parues dans des publications françaises, facilement accessibles).
Le site "Cartographier le présent" qui présente de nombreuses cartes et des réflexions sur la conception de cartes, autour de la question des énergies (à plusieurs échelles).
Le blog de Philippe Rekacewiwicz, géographe et cartographe, journaliste pour Le Monde diplomatique, "Visions cartographiques". S'il n'est plus tenu à jour, il propose de nombreuses réflexions sur la conception de la carte et sa manipulation en tant que discours politique.
La rubrique "La carte du mois" dans la revue EspacesTemps.net qui propose de décrypter des cartes de tout ordre, avec notamment l'article de Baptiste Coulmont : "A quoi sert une carte..." (3 mai 2006).
Peut-on confronter la politique d'immigration menée par les Etats-Unis pour empêcher le passage des immigrants clandestins sur leur territoire et la politique de sécurisation menée en Irak, tout particulièrement dans la ville de Bagdad ? Ces deux enjeux sécuritaires se rapprochent sur au moins un point : celui de l'utilisation du mur dans les enjeux sécuritaires. Les murs de séparation pour les Etats-Unis : un urbanisme de paix ou un urbanisme de guerre ?
Cette question s'est posée suite à un constat relativement simple : les Etats-Unis utilisent le mur de séparation comme réponse territoriale et politique à deux enjeux sécuritaires divers : un enjeu de sécurité intérieure (la matérialisation de la frontière Etats-Unis / Mexique) et un enjeu de sécurité extérieure (la sécurisation et la pacification de l'Irak, tout particulièrement de la capitale Bagdad qui concentre les enjeux politiques, symboliques et médiatiques). Les murs, une réponse uniforme aux insécurités (au pluriel) ?
Le mur Etats-Unis / Mexique
La question de la matérialisation de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, à travers la construction d'un mur, a fait coulé beaucoup d'encre parmi les journalistes. Le tracé de la frontière actuel a fait l'objet de nombreuses disputes territoriales au XIXe siècle, et ne s'est stabilisé qu'après 1853 (voir l'historique de cette frontière proposé par Fabien Guillot sur son site "Géographie sociale et politique"). Pour Michel Foucher, géographe spécialiste de la question des frontières, "Tracer une frontière est un acte géopolitique par excellence puisqu’il s’agit de délimiter des aires d’exercice de la souveraineté, d’inscrire le politique dans l’espace" (Frontières à retracer : un point de vue de géopoliticien", Frontières et limites, acte de séminaire, Centre Georges Pompidou, Paris, 1991, p. 69). De ce fait, la matérialisation de la frontière ne peut être vue comme une seule politique de sécurité : elle est aussi un symbole très fort pour les populations qui se retrouvent des deux côtés de ce mur-frontière.
Ainsi, la matérialisation de la frontière est un important marqueur spatial de la souveraineté d'un Etat sur son territoire. L'enjeu n'est pas seulement migratoire, il est également symbolique et politique. D'une part, contrôler son propre territoire estun des enjeux de la puissance d'un Etat, d'autant plus fondamental à l'heure d'une forte médiatisation de tous les recoins de la planète, pour un pays comme les Etats-Unis confronté à la recherche du maintien de leur puissance hégémonique. D'autre part, contrôler son propre territoire est également un enjeu politique intérieur, tout particulièrement dans les périodes électorales. Le thème de la sécurité est plus que jamais ancré dans les discours politiques : d'une part, la part de "l'Autre" a toujours marqué l'histoire des hommes, à la fois pour des thèses culturalistes (cet "Autre" aux moeurs et à la culture différentes) et pour des thèses malthusiennes (un afflux massif de populations ne pourra être absorbé, notamment face au manque de ressources qu'il engendrera). Il ne s'agit pas de discuter les bien-fondés et les fantasmes qui formatent ces peurs, mais de constater qu'elles engendrent des représentations particulières (avec un rejet marqué d'un "Autre" mal défini), qui elles-mêmes apppelent des réponses politiques (notamment au gré des enjeux électoraux). Force est de constater que la matérialisation de la frontière Etats-Unis/Mexique correspond à une "demande" en termes de sécurisation du territoire. Demande d'ailleurs précédée d'actions "associatives" (du fait de l'omniprésence de milices privées qui se sont auto-désignées pour assurer la surveillance de la frontière), qui montrent combien la peur d'une perte de souveraineté étatique et de contrôle territorial influence les représentations, et même les actions des habitants proches de la frontière Etats-Unis/Mexique. La matérialisation de la frontière a donc été précédée par une construction mentale (celle d'un "mur perçu", si l'on se réfère au concept de "frontière perçue" et de "frontière vécue") qui s'ancrait dans la société du Sud des Etats-Unis et s'inscrivait dans les pratiques spatiales. Du côté états-unien, le mur a donc été dans les têtes, avant d'être matérialisé. Du côté mexicain, la présence de milices privées a également marqué de longue date (bien avant la construction d'un mur) l'impossibilité ou du moins l'interdiction de passer la frontière illégalement : la frontière était déjà un territoire du danger pour tous les immigrés clandestins. Par conséquent, avant la matérialisation du mur, la frontière Etats-Unis se construisait déjà comme un mur-frontière, tant dans les représentations, dans les discours politiques que dans les pratiques spatiales.
A lire sur le mur-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique :
Autre forme d'insécurité à laquelle sont confrontés les Etats-Unis, par le biais de leur intervention militaire menée en Irak : le maintien de l'ordre dans une opération militaire. Les murs de séparation sont dotés de plusieurs objectifs : stabiliser la situation entre les communautés qui s'opposent ; empêcher les acteurs déstabilisateurs d'opérer des exactions dans les territoires appropriés par l'autre groupe (quelque soit la façon dont les groupes se définissent en tant qu'ennemi dans une guerre larvée : différenciation politique, sociale, identitaire...) ; permettre aux militaires déployés à Bagdad d'établir des points de contrôle pour canaliser les déplacements urbains... Il s'agit là de la matérialisation de lignes de fracture intraurbaines, c'est-à-dire de frontières mentales qui marquent de fortes ségrégations dans l'organisation structurelle de la ville (et ce bien avant la guerre, qui a été un accélérateur de ces processus de différenciation et de regroupement communautaires).
Pourtant, les murs à Bagdad, comme tant d'autres, sont éphémères : "les frontières étanches n'ont jamais existé"("A bas les murs !", Cafés géo, 4 février 2008). Et les murs appelent également à de nouvelles territorialités entre enfermement (symbolisé par le seuil qu'il faut franchir, avec autorisation, pour pénétrer dans l'autre territoire) et transgression de l'interdit. Que ce soit par l'enclavement du territoire approprié ou par les flux transgressant cet enclavement, le mur laisse des stigmates dans les pratiques spatiales et la configuartion de l'espace socioculturel (voir le billet "La guerre, la ville et le mur" du 22 janvier 2009).
A lire sur le cas des murs de séparation à Bagdad :
En détournant le titre de l'ouvrage du géographe Michel Foucher L'obsession des frontières, on peut revenir au questionnement à l'origine de ce billet : aux Etats-Unis, y a-t-il une obsession des murs comme réponse aux insécurités sous des formes diverses ? Bien évidemment, on ne retrouve pas cette utilisation du mur et du barbelé comme outil sécuritaire aux seuls Etats-Unis (les murs en Israël-Palestine, les peacelines de Belfast, la ligne verte de Chypre, la frontière Liban/Israël...) : il s'agit ici de discuter un cas, mais l'étude mériterait d'être approfondie. Que ce soit dans le cas d'une séparation interétatique ou d'une séparation intra-urbaine, le mur a pour fonction de matérialiser la séparation, d'inscrire dans les paysages le cloisonnement des territoires, et de restreindre les pratiques spatiales en imposant un seuil entre deux territoires, qui ne peut être franchi sans autorisation. A l'heure de la globalisation, on assiste à un "retour" de la frontière, et tout particulièrement de la frontière matérialisée. Dans ce cas, le barbelé et le mur sont fortement chargés de symboles : celui d'un entre-soi extrême et d'un enfermement recherché ou imposé. Ainsi, par la barrière, il y a appropriation de la discontinuité entre deux territoires (que ce soient deux Etats, deux quartiers...).
Il est intéressant également de s'arrêter sur les discours qui entourent la construction des murs, et qui dépendent avant tout de l'utilisateur : concerné directement ou non ? D'une part, les murs semblent répondre à des demandes en termes de sécurisation de la part de certains habitants : la zone qui correspond à la juxtaposition entre deux territoires identifiés comme différents (deux Etats, deux territoires communautaires) est représentée comme une zone floue et dangereuse par les habitants. La proximité entre deux populations qui s'identifient nettement comme différentes n'est donc pas recherchée, voire même le plus brutalement rejetée, parce qu'elle est assimilée à une forte insécurité. C'est le cas de la frontière Etats-Unis/Mexique du point de vue des habitants états-uniens. Le point de vue des Mexicains est différent, puisqu'il s'agit pour eux de contrer l'effet positif de la frontière (avec le système de maquiladoras, qui apportent de nombreux emplois dans le Nord du Mexique) en le transformant en grande partie en effet-barrière. D'autre part, les discours des "observateurs", c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas concernés par ces murs dans leurs territoires du quotidien et portent un regard extérieur. Il n'est pas rare de voir des commentaires sur les "murs de la honte" que ce soit pour parler de la frontière Etats-Unis/Mexique, des murs de séparation à Bagdad ou de tout autre mur dans le monde. Ce regard condamne la fin de la proximité, et ainsi l'impossibilité d'un multiculturalisme dans toutes les zones concernées par les murs. Ces observateurs s'interrogent sur la légitimité à matérialiser la séparation, la division, les discordes intercommunautaires.
De ce fait, le regard porter sur les murs-frontières dépend de qui pose ce regard, des intentionnalités des acteurs, de la situation politico-économique... mais également de leur vision du monde et du rôle même de la frontière dans leur espace socioculturel : la frontière est-elle un blocage ou une sécurité ? Se construit-elle en opposition aux modes d'habiter l'espace ou est-elle une légitimation de l'espace approprié ? Dans leur ouvrage Les frontières mondiales. Origines et dynamiques, Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard donnent des exemples particulièrement illustratifs de cette représentation différenciée de la frontière en fonction du rôle que les hommes lui attribuent : "si elle est très visible sur la carte, remarquable par sa linéarité et régularité, la frontière est en revanche, parfois beaucoup plus floue dans l'espace vécu des populations. S. Lima [Stéphanie Lima, 2003, Découpage entre espace et territoire : la fin des limites ? La fin des territoires communaux dans la région de Kayes, Mali, thèse, Université de Poitiers, 532 p. + annexes] démontre que les sociétés rurales africaines continuent de fonctionner en réseau plutôt qu'à l'intérieur de territoires finement délimités. Alors qu'un nouveau maillage communal intérieur est en cours d'élaboration dans la région de Kayes (Mali), les sociétés rurales considèrent ces nouvelles lignes-frontières comme des contraintes, des limites "appauvrissantes". Fondamentalement, l'espace vécu des populations s'inscrit dans la mobilité et les échanges ; une limite nette, tranchée, divise, sépare et appauvrit les sociétés. Telle est la représentation de ces sociétés, non imprégnées historiquement, d'une organisation socio-spatiale aussi cloisonnée et rigide que la nôtre. En France, culturellement, le territoire se conçoit à partir d'un espace approprié et délimité ; au Mali, le territoire est un espace de mobilité, d'échanges, de négociations aux limites souvent floues." (Editions du Temps, collection Une géographie, Paris, pp. 72-73). On peut se demander si le fait d'envisager le mur comme moyen de sécurisation d'un territoire ne provient pas seulement de moyens techniques, mais également de la vision qu'entretiennent les acteurs de la construction du mur vis-à-vis du rôle de la frontière.
Le mur se construit comme une réponse à un "ennemi" perçu, qu'il soit n "ennemi" extérieur (à travers le bétonnage des frontières interétatiques, que ce soit entre les Etats-Unis et le Mexique, ou dans les enclaves européennes de Ceuta et Melilla) ou un "ennemi" intérieur. En ce sens, le mur n'est pas seulement un outil sécuritaire (dans le sens où il n'a pas pour seul but une efficacité vis-à-vis des objectifs sécuritaires qu'on lui attribue), il est également (et avant tout ?) la matérialisation d'un discours politique centré sur les enjeux sécuritaires. "Urbanisme de paix" ou "urbanisme de guerre" : la différence entre les deux conceptions accordées aux mêmes murs par des acteurs différents ne vient-elle pas de la représentation du mur comme outil sécuritaire ou outil de division ? Et derrière, se pose la question de la séparation des groupes d'hommes comme moyen de pacifier une ville, un Etat, une région... Derrière les représentations, se posent de multiples questions quant aux modalités d'intervention d'une force militaire avec ses propres représentations dans une zone où elle doit d'abord apprendre à connaître et comprendre les représentations des habitants.
Quelques cartes sur "Frontières et murs" réunies sur le site "Géographie de la ville en guerre" (dont toutes les cartes de l'émission Le dessous des cartes proposées ci-dessous).
Michel Foucher, 2007, L'obsession des frontières, Editions Perrin, 250 p.
Alexandra Novosseloff et Frank Neisse, 2007, Des murs entre les hommes, La documentation française, Paris, 212 p.
Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard, 2007, Les frontières mondiales. Origines et dynamiques, Editions du Temps, collection Une géographie, Paris, 160 p.
Nouveaux murs Emission du Dessous des cartes du 8 mars 2007