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mercredi 10 juillet 2013

La guerre, la ville et l'économie (2)

Suite à la présentation de la communication "La ville, la guerre et l'économie" (voir la présentation power-point) lors du colloque Guerre et économie (organisé par le Club Participation & Progrès, l'Alliance géostratégique et l'Ecole de Guerre Economique le 1er juillet 2011 à l'Ecole militaire, Paris), voici le texte paru dans l'ouvrage Guerre et économie : de l'économie de guerre à la guerre économique, qui réunit les actes de ce colloque.

Lire l'avant-propos et découvrir le sommaire de l'ouvrage.



Premières lignes du chapitres :

« La guerre, la ville et l’économie » est un titre qui fait un « clin d’œil » au célèbre ouvrage de Jean-Louis Dufour : La guerre, la ville et le soldat. Questionner le lien entre guerre et économie au prisme du cas particulier des villes en guerre permet de procéder à un changement d’échelles : si de nombreux travaux analysent les liens entre guerre et économie à l’échelle de l’Etat qui finance la guerre (en particulier dans le cas des opérations extérieures menées par des Etats engagés au nom de leur Etat ou dans des coalitions, notamment onusiennes ou otaniennes), ou à l’échelle des entreprises impliquées dans l’effort de guerre ou à l’échelle mondiale (pour notamment mettre en exergue les rapports de pouvoir entre les différents Etats), cet article se propose de présenter les conséquences de la guerre sur l’économie urbaine à l’échelle locale.  S’appuyer sur une approche géographique permet de compléter les approches économiques et juridiques, dans la mesure où elle met en exergue les impacts des destructions et d’une géographie de la peur qui se construit dans la ville et tend à faire disparaître l’urbanité, c’est- à-dire le vivre-la-ville, celle-ci étant alors conçue comme un lieu d’échanges, de rencontres et de proximités. 

On distinguera trois types d’interrelations entre guerre et économie dans la ville en guerre. Tout d’abord, les destructions dans la ville provoquent des dysfonctionnements urbains très lourds : il s’agit là de questionner l’économie urbaine dans la guerre, c’est-à-dire la manière dont l’économie urbaine est affectée par la géographie des combats, qui dessine des zones- refuges et des zones-cibles, produisant une injustice spatiale profondément ancrée dans la ville. De plus, il est nécessaire de questionner le financement de la guerre au prisme de ces spatialités : la violence produit des fragmentations urbaines, qui sont (ré)activées, créées, apaisées ou renforcées par les acteurs de l’économie urbaine de guerre. Ainsi, l’échelle de la ville ne peut suffire à comprendre tous les enjeux des liens guerre/économie : on s’attachera, à l’échelle du quartier, à montrer l’émergence de quartiers-territoires comme producteurs de plusieurs économies fragmentées dans la ville, qui mettent à mal le processus de pacification dans l’immédiat après-guerre. Enfin, la question de la reconstruction permet de dépasser le temps des combats, et de questionner l’économie urbaine en guerre, dans la mesure où celle-ci reste affectée, voire « formatée », par les conflictualités qui persistent dans la ville.

Distinguer économie urbaine dans la guerre, économie urbaine de guerre et économie urbaine en guerre, consiste à mettre en avant les spatialités et les temporalités des acteurs et des habitants dans les villes en guerre : comment la géographie des combats s’ancre dans le (dys)fonctionnement économique de la ville au point d’être un enjeu prioritaire des processus de réconciliation et de pacification dans l’immédiat après-guerre ? On postule, dans cet article, que les tensions sociales de l’immédiat avant-guerre, de la guerre et de l’immédiat après-guerre sont des facteurs aggravants, utilisés et déformés par les acteurs de la guerre, des conflictualités qui déchirent les villes en guerre.

Cliquez sur l'image pour accéder à l'article


Références complètes : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "La guerre, la ville et l'économie", dans Kempf, Olivier (dir.), Guerre et économie : de l'économie de guerre à la guerre économique, L'Harmattan, collection Défense, Paris, pp. 93-121.

Ce document a été déposé en ligne sur le site des archives ouvertes Hal : http://halshs.archives-ouvertes.fr/SHS/halshs-00843045/fr/
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vendredi 12 avril 2013

Colloque : "Face à la guerre : combattants et non combattants dans les conflits contemporains"

Le trinôme académique de Grenoble (Education nationale et IHEDN-Défense) propose, en partenariat avec Grenoble Ecole de Management et la 27e Brigade d'Infanterie de Montagne (27 BIM), le colloque le vendredi 24 mai 2013 : "Face à la guerre : combattants et non combattants dans les conflits contemporains" (au grand auditorium de Grenoble Ecole de Management, 12 rue Pierre Sémard, Grenoble).




Programme du colloque :
(voir également le programme sous format pdf)


9h00 : Accueil du public

9h30 : Allocutions de bienvenue
- Olivier Audéoud (recteur de l'Académie de Grenoble)
- Général Benoît Houssay (commandant la 27e Brigade d'Infanterie de Montagne)
- Renaud Pras (président de l'association IHEDN Dauphiné-Savoie)

Présentation de la journée
Catherine Biaggi (inspectrice générale de l'Eduction nationale)

10h00 : Conférence introductive : L'EXPÉRIENCE COMBATTANTE AU REGARD DES CONFLITS DU XXe SIÈCLE
Olivier Wieviorka (historien, professeur à l'Ecole Normale Supérieure de Cachan, rédacteur en chef de la revue Vongtième siècle)



COMBATTANTS ET NON COMBATTANTS DANS LA GUERRE

10h30 : 1er débat
Modérateur : Colonel Yann Kervizic (adjoint au Général commandant de la 27e BIM)


L'EXPÉRIENCE COMBATTANTE
Commander au feu
Capitaine Pierre Malavaux (13e Bataillon de Chasseurs Alpins, Chambéry)

Gérer les traumatismes psychologiques du combattant
Docteur Thierry Bruge Ansel (médecin chef des services à l'hôpital d'instruction des armées Desgenettes)

Echanges avec l'auditoire


VILLES ET POPULATIONS EN GUERRE
Beyrouth : au coeur de la guerre civile
Bénédicte Tratnjek (chercheuse, enseignante et doctorante en géographie, Université Blaise Pascal à Clermont-Ferrand, IRSEM)

Sarajevo : vivre dans une ville assiégée
Henry Jacolin (ambassadeur de France en Bosnie-Herzégovine 1993-1995)


COUVRIR LA GUERRE : ÊTRE CORRESPONDANT DE GUERRE AU SEIN DES CONFLITS
Didier François (grand reporter à Europe I)

Echanges avec l'auditoire


Pause déjeuner libre


SORTIR DE LA GUERRE

14h15 : 2e débat
Modérateurs :
Catherine Biaggi (inspectrice générale de l'Education nationale)
Kevin Sutton (professeur agrégé au département de géographie de l'Université de Savoie)


DES OPÉRATIONS DE GUERRE AU MAINTIEN DE LA PAIX
L'engagement de la France dans une opération internationale
Général Antoine Noguier (chef du cabinet militaire du ministre de la Défense)

Echanges avec l'auditoire


RECONSTRUIRE L'ÉTAT ET L'ÉCONOMIE
Refonder l'Etat et garantir l'efficacité économique de la reconstruction
Hervé Hutin (PRAG, docteur en économie à l'Université de Savoie)
et Frédéric Turpin (professeur des Universités en histoire à l'Université de Savoie)


RECOMPOSER LES ÉQUILIBRES GÉOPOLITIQUES RÉGIONAUX
Circulations et territoires en Afrique de l'Ouest, un enjeu dans les conflits
Jean-Fabien Steck (maître de conférences au département de géographie de l'Université de paris Ouest-Nanterre)

La politique étrangère turque au Moyen-Orient : néo-ottomanisme ou nouvelle approche stratégique ?
Jean Marcou (professeur de droit public à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble)

Echanges avec la salle


Conclusions du colloque : HISTOIRE ET MÉMOIRES DES CONFLITS CONTEMPORAINS
Olivier Wieviorka (historien, professeur à l'Ecole Normale Supérieure de Cachan, rédacteur en chef de la revue Vingtième siècle)

17h15 : Fin du colloque


samedi 11 août 2012

Reconstruire au Liban : un enjeu de mémoire (La Grande Table, France Culture)

Au coeur de la série "Les espaces et les spatialités de la mémoire", voici un petit contournement, avec l'enregistrement de l'émission du 24 novembre 2011 de La Grande Table (sur France Culture), dont la première partie était consacrée à la question "Reconstruire au Liban : un enjeu de mémoire". Des témoignages sur le déni de mémoire et la patrimonialisation dans le processus de reconstruction à Beyrouth. L'occasion de signaler sur ce blog trois ouvrages sur la question de la mémoire dans les espaces de la reconstruction au Liban.



Résumé de l'émission :
C'est d'architecture comme enjeu de mémoire dont nous parlons aujourd'hui, en prenant l'exemple de Beyrouth. Philippe Tretiack, l'un des membres de notre petite bande, revient de la capitale du Liban qu'il a observée avec ses yeux d'arhitecte. Dans cette ville dévastée et marquée par la guerre, l'actualité de la reconstruction est permanente. Ce sont particulièrement les transformations du centre ville qui sont frappantes car elles posent à la fois des questions d'histoire, d'identité et de mémoire architecturale...

Quelle architecture adopter après le conflit ? Quelles sont les difficultés causées par la privatisation de la construction de la ville, confiée à des promotteurs immobiliers ? Reconstruit-on un théâtre nostalgique de la guerre ? Ou bien une vitrine internationale à destination des classes supérieures ?


Invités :
  • Philippe TRETIACK, architecte et urbaniste de formation, journaliste, écrivain.
  • Hyam YARED, écrivain.
  • Alain BUBLEX, artiste plasticien.





Sources de l'émission :
"Reconstruire au Liban : un enjeu de la mémoire", La Grande Table, France Culture, 24 novembre 2011, en ligne : http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-reconstruire-au-liban-un-enjeu-de-memoire-l-aventure-de-la-soul-2011-11-24


Pour aller plus loin : des lectures incontournables
  • Franck Mermier et Christophe Varin (dir.), 2010, Mémoires de guerre au Liban. 1975-1990, Sindbad/Actes Sud, 620 p. (voir une recension d'Elizabeth Picard pour la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée).
  • Mona Harb, 2010, Le Hezbollah à Beyrouth (1985-2005). De la banlieue à la ville, Karthala, 300 p. (voir une recension de Fabrice Balanche pour Géocarrefour).
  • Aïda Kanafi-Zahar, 2011, Liban. La guerre et la mémoire, Presses Universitaires de Rennes, 260 p.



vendredi 23 décembre 2011

Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville (2)

Les Secondes Journées Doctorales en Paysage (qui eurent lieu les 3 et 4 décembre 2009 à l'Ecole du Paysage de Blois) avaient été l'occasion d'aborder l'approche paysagère comme grille de lecture pour comprendre les conséquences de l'ancrage de la guerre dans la ville, notamment dans ses formes visibles, mais aussi invisibles. Si la question du paysage n'est pas centrale dans le champ des "War Studies", elle n'en démontre pas moins les intentionnalités des acteurs en armes : la question de l'urbicide comme "meurtre rituel de la ville" comme l'a proposé l'architecte et ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanovic ainsi que le groupe d'architectes "Warchitecture" (notamment autour de l'exposition Urbicide Sarajevo qu'ils avaient proposé en 1995) permet non seulement de comprendre la destruction de la ville non comme anéantissement (comme dans le cas, par exemple, des villes anéanties de la Seconde Guerre mondiale), mais comme objectif de guerre, avec l'intention de détruire non pas la ville, mais ce qui fait le "vivre en ville", c'est-à-dire de rendre impossible le "vivre ensemble" dans la ville, en produisant une géographie de la peur de "l'Autre". Un thème qui touche de près la question du "nettoyage ethnique". Si le néologisme d' "urbicide" a été créé à l'occasion des guerres de Croatie (1991-1995) et de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), le phénomène est plus ancien, et s'est déjà appliqué au Liban entre 1975 et 1990. Les acteurs en armes pensent la mise en scène de la destruction pour ancrer un "vivre séparé" dans les pratiques et imaginaire spatiaux, par-delà le temps des combats.

"Les impacts spatiaux de la guerre paraissent évidents, notamment à travers l’aspect visible des destructions. On pense alors au concept d’urbicide créé par Bogdan Bodganovic (architecte et ancien maire de Sarajevo) qualifiant ainsi les "meurtres rituels de la ville", symbolisés par la destruction des villes en ex-Yougoslavie, avec par exemple la destruction de la Bibliothèque de Sarajevo en tant que géosymbole de la ville, espace de rencontre des populations. Mais, Michel Lussault souligne que ce phénomène a déjà eu lieu avant d’être conceptualisé, notamment dans la ville de Beyrouth. Il rappelle d’ailleurs l’intérêt des travaux de Nabil Beyhum, et de sa thèse Espaces éclatés, espaces dominés : étude de la recomposition des espaces publics centraux de Beyrouth de 1975 à 1990 (soutenue à l’Université Lyon II en 1991) qui montre comment le Hezbollah a pensé géographiquement la destruction de Beyrouth" (Michel Lussault, 2008, "Guerillas urbaines", Les Cafés géographiques, compte-rendu du café géographique du 3 octobre 2008, Saint-Dié-des-Vosges).



Les exemples de destructions pensées géographiquement à analyser sous le prisme de l'urbicide restent nombreux. En plus de Sarajevo et de Beyrouth, on pourrait citer Dubrovnik et Vukovar en Croatie, Mostar (notamment son pont) pour la Bosnie-Herzégovine, Nahr el-Bared au Liban, le quartier rom ou le cimetière serbe à Mitrovica... Il faut ajouter à cette approche par la symbolique des lieux la question de la (re)construction, comme en témoigne la problématique des lieux de mémoire dans les villes en guerre. Cette "haine monumentale" (François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p.) s'inscrit dans le paysage et questionne la ville détruite (et non l'anéantissement de la ville à des fins tactiques/stratégiques - notamment pour l'avancée des troupes - comme dans le cas de la Seconde Guerre mondiale). C'est donc la question de la violence symbolique par la destruction qui se retrouve au coeur de ces questionnements : "la démolition (est) partie prenante des violences faites aux populations, dans le cadre d'un conflit, d'une occupation. (...) la démolition (est) plus banalement partie intégrante de l'affirmation d'un pouvoir, ou plus exactement d'un changement de pouvoir, ce qui représente une violence à caractère symbolique" (Vincent Veschambre, 2008, Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, p. 114).


Après le billet proposant la présentation power-point proposée lors de ces Secondes Journées Doctorales en Paysage ("Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans les villes", 14 décembre 2009), voici le lien vers le texte préparatoire (qui ne vise nullement à être un texte définitif) concernant l'intervention sur l'urbicide comme mise en scène et mise en spectacle du paysage dans l'acte de destructions dans les villes.


"Les paysages de guerre doivent être analysés en fonction de leurs réalités et de leurs représentations pour les belligérants comme pour les habitants. Les différents acteurs de la ville n‘accordent pas la même importance et la même valeur aux ruines. Cette inégalité provient de l’espace vécu (le paysage comme territoire du quotidien) et de l’espace symbolique (le paysage comme construit social) différenciés pour chaque individu. A l’heure de la forte médiatisation des conflits, les belligérants ne recherchent pas seulement des avantages militaires : le paysage n’est plus seulement un objet dans la guerre (théâtre des affrontements), mais devient également un sujet (scène d’un discours des belligérants). On interrogera donc la mise en spectacle des violences à travers l’utilisation de lieux devenant, par leur destruction, des géosymboles de l’action politique des belligérants".





Quelques sources pour comprendre l'urbicide :
  • François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p. (voir une recension du géographe Vincent Veschambre pour la revue Norois, 2000, n°185, p. 70).
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, "L'urbicide ritualisé", dans Véronique Nahoum-Grappe (dir.), 1993, Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Editions Esprit, Paris, pp. 33-38.
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, Murder of the City, New York of Books, New York, traduit du serbo-croate.
  • Stephen Graham (dir.), 2004, Cities, War and Terrorism: Towards an Urban Geopolitics, Blackwell, 384 p. (voir un aperçu).
  • Robert Bevan, 2006, The destruction of memory: architecture at war, Reaktion, 240 p. (voir un aperçu).
  • Vincent Veschambre, 2008, "Destructions, démolitions et violences à caractère symbolique", Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, pp. 97-117 (voir un compte-rendu de lecture de Jean-Philippe Raud-Dugal pour Les Cafés géographiques, 7 janvier 2009).
  • Martin Coward, 2009, Urbicide: the politics of urban destruction, Routledge, 161 p. (voir un aperçu et le chapitre introductif).
  • Adam Ramadan, 2009, « Destroying Nahr el-Bared: Sovereignty and urbicide in the space of exception », Political Geography, vol. 28, n°3, mars 2009, pp. 153-163.
  • Sara Fregonese, 2009, « The urbicide of Beirut? Geopolitics and the built environment in the Lebanese civil war (975-1976) », Political Geography, n°28, pp. 309-318.
A noter que dans les travaux anglo-saxons, la notion d'urbicide a souvent pris un sens plus englobant que dans les travaux francophones, désignant des types de destructions de la ville plus élargies. C'est donc un réel effort de conceptualisation qu'il reste à faire pour comprendre les destructions de guerre et leurs conséquences visibles/invisibles dans l'immédiat après-guerre.


Des sources Internet sur la question de l'urbicide :


mercredi 13 avril 2011

Journée d'étude : "Frontières et mouvements de la ville"


Le Centre d'études africaines (Ceaf) organise une journée d'études sur la question des "Frontières et mouvements de la ville. Comparaisons internationales en anthropologie urbaine" les mardi 3 mai (après-midi) et mercredi 4 mai (matin) 2011 à l'EHESS (Amphithéâtre François furet, 105 boulevard Raspail, Paris 6ème arrondissement). Voir tous les renseignements sur le site du Ceaf.

La dernière table-ronde sera consacrée à une approche anthropologique de la ville en guerre, autour des exemples de Beyrouth (Franck Mermier), Londres et Nicosie (Barbara Karatsioli).


Présentation par l'organisateur : 
" S’interroger sur l’apport des ethnologues et anthropologues à la connaissance des villes ne vise pas à fonder une anthropologie spécialisée. Au contraire il s’agit de partir de l’enquête urbaine des anthropologues pour dire tout ce qui fait la ville (le faire ville de chaque lieu, région, situation ou contexte) et dire ce que la ville fait aux sociétés qui l’inventent. Les processus et les mouvements des citadins, individuels ou collectifs, sont indissociables des limites, et des frontières parfois durcies, dont chaque ville dépend pour se définir comme un tout et définir les parties qui la composent. Les topographies sont variables et changeantes : mosaïque, ghetto, gated communities, campements, sont les mots que semblent croiser ou contredire ceux de réseaux, fluides, monde. Les frontières limitent ou entravent les déplacements ; mais elles sont elles-mêmes touchées, franchies ou déplacées par les mouvements. Toute réflexion qui vise à déconstruire les topographies, matérielles, imaginaires, communautaires, de la ville engage ainsi une autre réflexion sur ce qui reconstruit d’autres frontières, lignes de front ou de rencontres. Il s’agit d’introduire le mouvement dans l’étude des limites de la ville. (M. Agier, A. de Biase, A. Raulin)".


Programme :

3 Mai à partir de 13h30

Introduction
Michel Agier (EHESS/IRD, CEAf) : « Penser à la limite. »

Déconstruire, reconstruire les frontières
Discutants : Stéphane Dufoix (Université Paris-Ouest Nanterre, Institut universitaire de France) et Nancy Green (EHESS, CRH)

Déplacements, réseaux et lieux
- Graça Índias Cordeiro (IUL, ISCTE Lisbonne, invitée EHESS) : « Langue et ethnicité : Interactions en portugais à Boston.»
- Heitor Frúgoli (USP, NAU São-Paulo, invité EHESS) : « Réseaux et territorialités : une approche ethnographique de la zone dite cracolândia (crackland) à São Paulo. »

Barbès, un monde à part ou le monde à Paris ?
- Emmanuelle Lallement (Université Paris-Sorbonne, CELSA) « Barbès d'ici et d'ailleurs. Les usages d’un monde urbain cosmopolite.»
- Maria Anita Palumbo (EHESS, CEAf/LAA) : « Barbès : pourquoi ailleurs commence ici ? »

Construire et déconstruire
- Alessia de Biase (ÉNSA Paris-Belleville/EHESS, LAA) : « Baliser le terrain. Pour un éloge de l’aléatoire comme expérience urbaine »


4 mai à partir de 9h

Frontières morales de la ville

Discutantes : Sylvaine Bulle (Université Jean Monnet St Etienne, IMM/EHESS) et Ghislaine Glasson-Deschaumes (Institut des Sciences sociales du Politique - ISP/CNRS)

La place de l’autre entre stigmates, conflits et coopérations
- Anne Raulin (Université Paris-Ouest Nanterre, IIAC-LAU) : « Figures de la diversité et de l’adversité : Approche comparative de deux institutions religieuses à Paris et à New York.»
- Ferdinando Fava (Université de Padoue/Université Paris-VIII) : « Les barres et les stigmates : fabriquer autrement la banlieue. La ZEN de Palerme. »
- Virginie Milliot (Université Paris-Ouest Nanterre, IIAC-LAU) : « Indignations et mobilisations : marchés de la pauvreté et conflits d’espace public dans l’Est parisien. »

Ce que la guerre fait à la ville
- Franck Mermier (CNRS, IIAC-LAU) : « Beyrouth : Territorialisations politiques et communautaire. »
- Barbara Karatsioli (post-doc EHESS) : « Le conflit, grand “urbaniste” des villes divisées : Négociations de la frontière à Londres et à Nicosie »

Conclusions et perspectives
Discussion animée par M. Agier, A. de Biase, A. Raulin

mercredi 30 mars 2011

Séminaire "Beyrouth : visions d'une ville au XXème siècle"

L'IISMM (Institut d'études de l'Islam et des Sociétés du Monde Musulman) de l'EHESS organisent ce vendredi 1er avril 2011 une table-ronde autour de deux ouvrages récents sur la ville de Beyrouth, de 18h00 à 20h00, salle Maurice et Denys Lombard, 96 bd Raspail à Paris.

  • Carla Eddé, Beyrouth : naissance d'une capitale 1918-1924, Actes Sud, 2010
  • Éric Verdeil, Beyrouth et ses urbanistes. Une ville en plans (1946-1975), IFPO, 2011 (voir le compte-rendu de lecture de cet ouvrage).

Présentation des deux intervenants :
Historienne spécialiste du Liban contemporain, Carla Eddé dirige le département d’histoire de la faculté des lettres et des sciences humaines de l’ISJ de Beyrouth. Elle est corédactrice en chef de la revue Tempora – Annales d’histoire et d’archéologie.

Éric Verdeil est géographe, chercheur au CNRS (Laboratoire Environnement Ville Société). Il est membre du Comité directeur de la revue Geocarrefour et anime le carnet de recherche Rumor (Recherches Urbaines au Moyen-Orient).

Source de l'information : le site Crévilles
Plus d'informations : sur le site de l'IISMM

mercredi 16 mars 2011

"Beyrouth et ses urbanistes. Une ville en plans (1946-1975)" (Eric Verdeil)

Eric Verdeil, géographe spécialiste de la ville de Beyrouth en particulier et des villes du monde arabe en général, propose un ouvrage consacré à l'urbanisme de Beyrouth non dans l'immédiat après-guerre (période à laquelle il a d'ailleurs consacré une thèse de géographie), mais dans la période située entre l'indépendance du Liban et la guerre civile. Parce que l'urbanisme est un outil du politique, il analyse dans cet ouvrage non seulement les projets urbanistiques réalisés, mais aussi tout ceux qui ont été abandonnés en cours de route, présente les rivalités de pouvoir, d'influence, d'idées qui se dessinent dans l'agglomération beyrouthine, ville rêvée, ville disputée, ville construite.


Eric Verdeil, Beyrouth et ses urbanistes. Une ville en plans (1946-1975), Presses de l’IFPO (Institut français du Proche-Orient), Beyrouth, 2010, 397 p.

"Si l’on parle souvent de Beyrouth comme du symbole d’une « ville en guerre » (et ce, même dans des expressions du langage courant), se focalisant principalement sur la période 1975-1990, il est moins courant de lire des ouvrages sur la ville d’avant-guerre. Pourtant, cette période est particulièrement passionnante, notamment pour comprendre les enjeux d’un Etat libanais accédant à l’indépendance et cherchant à asseoir une identité nationale et son autorité sur le territoire. Beyrouth, la capitale, devient une « scène » de ces profondes transformations politiques, sociales et culturelles, qui se traduisent notamment dans l’urbanisme".




A découvrir également :
Eric Verdeil, Ghaleb Faour et Sébastien Velut, 2007, Atlas du Liban. Territoires et société, Presses de l'Institut français du Proche-Orient (IFPO) / CNRS Liban, Beyrouth, 210 p. (disponible dans son intégralité en ligne sur le site des Collections électroniques de l'IFPO).


dimanche 4 avril 2010

Mobilités éprouvantes : se déplacer dans les villes en guerre


Voici le power-point présenté lors du colloque "Les mobilités éprouvantes. (Re)connaître les pénibilités des déplacements ordinaires" le vendredi 26 mars 2010 à l'Université libre de Bruxelles, qui complète le billet sur "La guerre, la ville et les mobilités", en présentant des études de cas sur les mobilités restreintes, les mobilités contraintes et forcées, et les mobilités interdites des habitants d'une ville en guerre. La question des mobilités ordinaires est particulièrement illustrative des stratégies de survie des habitants dans les villes en guerre, dans la mesure où ils se partagent entre un enfermement dans l'habitat vécu comme sécurisant (bien que l'habitat puisse être agressé par les belligérants, que ce soit par des bombardements ou par une intrusion dans les territoires de l'intimité), et une nécessaire sortie vers le "dehors" qui permet d'assurer l'approvisionnement en vivres, en eau ou en médicaments, mais également pour aider sa famille ou ses amis, pour lutter contre le pouvoir milicien, pour se mobiliser politiquement... L'analyse par les mobilités montre combien l'espace pratiqué des habitants dans une ville en guerre se construit selon une distinction entre dedans/dehors, qui se fonde tant sur la dangerosité réelle que sur la perception de cette dangerosité. Si l'on aborde souvent la question du mur pour séparer deux "quartiers-territoires" (selon l'expression de la géographe Elisabeth Dorier-Apprill), il s'agissait ici de disctuer la notion des "murs ordinaires" et la question du seuil entre un dedans (l'habitat comme ancrage et enfermement rassurants) et un dehors (l'extérieur comme mobilité nécessaire mais non voulue).




Pour voir la présentation au format PDF.


jeudi 19 novembre 2009

Beyrouth en expositions


Beyrouth-Mont Liban / L'attente Beyrouth 2009


Deux expositions des photographes Christophe Caudroy et Pascal Bastien
dans le cadre du 6e festival Strasbourg-Méditerranée à Strasbourg
du 20 novembre au 20 décembre 2009 et du 21 novembre au 5 décembre 2009.



Beyrouth-Mont Liban - Christophe Caudroy

Les ruines font partie de l’identité visuelle du Liban : les immeubles du centre ville de Beyrouth transformés en dentelle par quinze années de violences, aujourd’hui rasés et remplacés par des complexes aussi propres qu’anonymes, les attentats, le quartier du Hezbollah bombardé en 2006…

Malgré une frénésie immobilière qui tend à uniformiser l’image du pays, il n’est pas rare de croiser des no man’s land portant encore les stigmates de combats terminés il y a plus de dix ans… Cela étonnera surtout l’occidental, habitué à une institutionnalisation de la mémoire. Ici, elle se rappelle au quotidien un peu partout, à travers ces immeubles pas réellement terminés, éventrés, à moitié détruits, jamais revendiqués ou réhabilités.

L’armée syrienne se retire du Liban en 2005, laissant à l’abandon ses positions et notamment beaucoup de constructions dans la région du Mont Liban. Ces bâtiments ont été kidnappés par la guerre, certains sont nés à cause d’elle, très peu ont joué leur rôle d’origine, hôtel, villa, appartement de vacances… tous ont vu passer les réfugiés, les milices, l’armée. Avec leurs nombreuses vies et identités, ils portent en eux les traces de l’histoire de ce pays.



L'attente Beyrouth 2009 : C’est ainsi que les hommes vivent - Pascal Bastien

Pascal Bastien a passé une vingtaine de jours à Beyrouth en mai 2009, peu de temps avant les élections législatives du 7 juin. Il y accompagnait sa compagne, scripte sur le tournage du film d’Olivier Assayas consacré au terroriste Carlos. Chaque jour, il partait, avec sa fille de deux ans, arpenter le bitume. Pour son premier voyage dans la région, il avait évidemment en tête l’histoire récente du pays des cèdres, une histoire faite de bruit et de fureur, d’affrontements fratricides, de guerres civiles, de relations complexes avec les états voisins. Avant d’atterrir dans la cité, ces images se bousculent en lui… d’autant que les élections qui s’annoncent pourraient être le prélude à de nouveaux déchirements.

Que ressent-on de ces tensions dans les photos rapportées ? Pas grand-chose, en somme. Seul un gamin armé d’une Kalachnikov en plastique ressemble à une métaphore de ces épisodes guerriers passés et (peut être) à venir. Pascal Bastien a simplement essayé de montrer le quotidien des habitants de Beyrouth dans cette période particulière. Sur ses images, on voit des enfants, des ados, des adultes, des vieux, des catholiques, des musulmans… La vie continue et c’est comme s’il la saisissait avec une grande tendresse, celle qu’il a pour sa fille qui l’accompagne dans ses errances. De la photographie à hauteur de poussette ? La définition est séduisante. En tout cas, elle vient témoigner que la vie est plus forte que tout. Le quotidien, s’il peut être usant et routinier, est aussi la meilleure des catharsis à l’angoisse. L’attente. L’incertitude. Oui. Mais aussi le triomphe des forces vitales. En juin la coalition déjà au pouvoir a été réélue. Malgré toutes les craintes, le Hezbollah n’a pas triomphé. Les gens continuent à se promener. À parler. À prendre des cafés. À s’embrasser. À rigoler. Les herbes repoussent sur les ruines. Même à Beyrouth. Et Pascal les photographie… (Hervé Lévy).
 
 

samedi 14 novembre 2009

Un blog sur la géographie urbaine au Moyen-Orient et ailleurs...



Les blogs de géographie se multiplient ces derniers temps. Parmi ceux-ci, on remarquera celui d'Eric Verdeil, spécialiste de géographie urbaine et de la question moyen-orientale, auteur d'une thèse sur Une ville et ses urbanistes : Beyrouth en reconstruction et de très nombreux articles sur la capitale libanaise, co-auteur de l'excellent Atlas du Liban. Territoires et sociétés (disponible en ligne en accès libre) intitulé Rumor qui se présente comme un carnet de recherches partagé avec tous sur les questions d'urbanisme, de gestion et de gouvernance urbaines, tout particulièrement dans les villes du Moyen-Orient et du Sud de la Méditerranée. Lancé le 23 septembre 2009, les posts sont déjà nombreux et on y découvrira notamment une excellente analyse de l'urbicide dans les guerres libanaises. A lire et à suivre avec attention !







samedi 1 août 2009

Beyrouth, Capitale mondiale du livre 2009


Beaucoup d'auteurs le rappellent : "Beyrouth est autre chose que la guerre" (par exemple Alexandre Nejjar). En ce sens, la désignation par l'Unesco de Beyrouth comme Capitale mondiale du livre pour l'année 2009 n'est pas neutre. Et permet d'interroger à la fois l'image de Beyrouth dans les représentations que nous avons après une guerre civile de 15 années, doublée de guerres dites "étrangères" (avec l'intervention de la Syrie et d'Israël au coeur du conflit armé libanais), et des périodes de pacification troublées par des résurgences de violence (comme la guerre de l'été 2006 menée par Israël ou plus récemment des échanges de tirs entre groupes rivaux à Beyrouth le 28 juin 2009, par exemple, qui rappellent la permanence des tensions entre groupes politiques dotés de milices) ; et la place de Beyrouth et du Liban dans la mondialisation.

"La ville de Beyrouth a été choisie en particulier « pour son implication en matière de diversité culturelle, de dialogue et de tolérance ainsi que pour la variété et le caractère dynamique de son programme ». Le Directeur général s’est réjoui de « voir la ville de Beyrouth, confrontée à des défis immenses en matière de paix et de coexistence pacifique, être reconnue pour son engagement en faveur d’un dialogue plus que jamais nécessaire dans la région, et que le livre puisse y contribuer activement »" (site de l'UNESCO).


Images et vulnérabilité d'une ville

L'idée de ville vulnérable a déjà été évoquée à plusieurs reprises dans ce blog : elle met en valeur non seulement le risque en tant que réalité mais aussi en tant que représentation (comme par exemple à Port-au-Prince) : il ne faut pas oublier de prendre en compte le risque comme produit social. "Au sens originel du terme (du latin « vulnus », blessure), la vulnérabilité exprime le caractère de ce qui peut être blessé, frappé par un mal. Par extension, il est synonyme de fragilité face à une menace. Aussi, certains des chercheurs ont-ils largement utilisé ce concept dans leurs travaux, notamment dans le sens de la vulnérabilité des sociétés urbaines face à des risques physiques d’origine naturelle ou anthropique. D’autres l’ont utilisé dans le sens de la construction de vulnérabilités sociales et environnementales associées à la transformation urbaine. D’autres encore ont abordé la vulnérabilité, en utilisant certaines de ses composantes pour comprendre les mutations de la société urbaine : vulnérabilité économique, sociale, territoriale, patrimoniale, institutionnelle, etc. D’autres enfin, n’ont pas forcément utilisé le concept de manière directe mais ont développé des recherches qui abordent la notion de vulnérabilité de manière sous-jacente, comme l’étude des violences urbaines ou celle des pratiques de gouvernance" (Robert D’Ercole, Pauline Gluski, Sébastien Hardy et Alexis Sierra, "Vulnérabilités urbaines dans les pays du Sud. Présentation du dossier", Cybergeo, Vulnérabilités urbaines au sud, 2009, paragraphe 4). Ainsi, l'analyse des risques ne doit pas être restreinte à la distribution géographique des menaces, mais doit également inclure les représentations et le degré de vulnérabilité dans chaque territoire urbain : à risques "égaux", répondent différentes perceptions de la population qui transforment la menace en risque (c'est-à-dire que le risque n'est pas seulement objectif, il est aussi subjectif).

De ce fait, les menaces urbaines s'extraterritorialisent, notamment par le biais des médias et des images de catastrophe qu'ils offrent aux spectateurs. Ainsi, la ville, même lointaine, est passée d'une ville-outil à une ville-spectacle. "Qu’est-ce que la ville spectacle ? C’est la ville qui se voit, qui se regarde, qui se consomme" (Guy Burgel, "La ville-spectacle est-elle une fiction ?", Les Cafés géo, 25 avril 2000). Dans ce sens, la ville de Beyrouth offre une image à l'extérieur d'elle-même (notamment en termes d'offre touristique). Les années de guerre civile dooublée des interventions armées étrangères ont profondément transformé cette image : "Beyrouth ! Qui n’a pas entendu parler de cette ville ? Une ville emblématique qui suscite plusieurs représentations à chaque fois qu’on la cite : ville des confessions, ville de guerre, ville divisée et déchirée, ville détruite, ville chrétienne, ville musulmane, ville arabe, ville phénicienne… mais aussi, capitale du Moyen Orient, ville de croisement entre plusieurs cultures, carrefour entre l’Orient et l’Occident, ville en reconstruction…Plusieurs représentations souvent contradictoires qui expriment plusieurs réalités et plusieurs vérités, comme si on était face à plusieurs villes et non pas une seule" (Joseph Salamon, "Les villes de Beyrouth. Images d'une ville et paroles citoyennes : vers une analyse de sens", site Horizon Sémiologie, 2008, p. 1).

Comme le rappelle Carlos Recio Davila, l'image d'une ville recoupe différentes acceptations du terme :
"- L’image géographique (cartographie, caractéristiques orographiques et hydrographiques)
- L’image urbaine globale (l’aménagement de la ville)
- Les images tridimensionnelles (monuments, bâtiments, sculptures)
- Les images bidimensionnelles (peintures murales, graffiti, panneaux publicitaires)
- Les images mentales (stéréotypes et identités)
"
(Carlos Recio Davila, 2008, "Les images de la ville. Une approche à la sémiotique urbaine", Actes du colloque Penser la ville - approches comparatives, Khenchala, Algérie). On s'arrêtera ici tout particulièrement sur le cas des images mentales des observateurs extérieurs à Beyrouth, qui ont regardé les images des guerres de 1975-1990 et de 2006 à travers les iconographies (re)présentées par les médias. Présentées et également représentées, dans la mesure où les médias ont mis en exergue les thématiques et les territoires qui relevaient du "sensationnel", souvent lié aux territoires de la violence.



Beyrouth : reconstruire la ville, reconstruire son image

La construction de bâtiments est associée à l'idée d'une rénovation ou d'une transformation de l'image d'une ville (en témoigne cet article du Figaro daté du 27 juillet 2009 qui explique qu'à Rabat "des travaux pharaoniques modifient l'image de la ville" et en font une "capitale du changement"). Dans cette optique, les destructions liées à la guerre ont également des impacts sur les représentations qu'ont les habitants, mais aussi les observateurs extérieurs (à travers les photographies, les vidéos, les peintures... et également les récits, les témoignages, qui, s'ils sont écrits ou oraux et ne proposent pas une image en tant que telle, renvoient néanmoins à une myriade de codes et de sens qui font appel à l'imaginaire collectif : le mot ruines est, à ce titre, éloquent, dans la mesure où personne n'a besoin d'une photographie pour visualiser une ville en ruines). Destructions et reconstructions sont des actes politiques voulus par des acteurs syntagmatiques dans une ville : la destruction peut servir à annihiler l'identité d'une ville et de ses habitants (ce phénomène d'urbicide se caractérise par une destruction systématique des lieux qui ancrent une identité commune aux habitants dans le paysage, et ainsi par la volonté d'inscrire la haine de la ville dans les représentations de ces habitants tout comme dans celles des observateurs extérieurs), la reconstruction peut servir à (re)donner une identité et une image de la ville. Se pose d'ailleurs la question des lieux de mémoire : faut-il conserver des traces de la guerre à des fins de commémoration ou faire table rase d'un passé que l'on cherche à oublier le plus rapidement possible en transformant la ville ?

Force est de constater que la ville de Beyrouth garde une image de ville affectée par la guerre, la violence, les milices... " « Ville éclatée », « la ligne verte », « libanisation »... autant de clichés utilisés par les médias, pour relater la guerre civile, la scission de Beyrouth en deux secteurs antagonistes, la division du territoire national en une multitude de ghettos confessionnels" (Liliane Buccianti-Barakat, 2007, "Reconstruction et territorialisation touristique. Le cas du centre-ville de Beyrouth", Tourismes et territoires, 6ème Rencontres de Mâcon, pré-actes, p. 3). Cette représentation d'une ville vulnérable et menaçante est perpétuée à travers la (re)présentation médiatique qui est faite de Beyrouth : les médias parlent plus souvent cette ville pour aborder les questions de manifestations, de violences miliciennes, d'attentas, de tensions politiques, de pauvreté dans les banlieues... Par exemple, sur 20 articles recensés dans Le Figaro entre le 1er janvier 2008 et le 31 juillet 2009 abordant la ville de Beyrouth, 18 évoquaient la violence, les conséquences des différentes guerres, la pauvreté sociale comme risque urbain ou les trafics. Même constat dans L'Express (17 sur 21 articles entre le 1er janvier et le 31 juillet 2009) où l'on note néanmoins un article sur les "5 bonnes raisons d'aller à Beyrouth", rangé dans la catégorie "Voyages". Ces chiffres ne sont qu'indicatifs, mais permettent d'entrevoir le poids de la (re)présentation médiatique sur les images mentales que des observateurs extérieurs peuvent avoir de cette ville. Les mots accompagnant les images sont évocateurs : massacre, manifestation violente, attentat, commémoration de l'assassinat, guerre, morts, explosion meuretrière... sont particulièrement récurrents. Ces images et ces mots sont associés dans l'imaginaire collectif aux images des différentes guerres du Liban : sans faire l'amalgame entre les périodes de guerre et les difficultés liées à la pacification et à l'instabilité politique actuelle, ce traitement médiatique évoque Beyrouth comme une ville vulnérabilisée. De même, une focalisation sur les quartiers "sensibles" de la banlieue sud est à constater dans ce traitement médiatique. Au final, cette focalisation thématique et géographique dans le traitement de l'information influence fortement les représentations des spectateurs/lecteurs, tout particulièrement de ceux qui ne connaissent pas la ville de Beyrouth.

Dans cette optique, la reconstruction de la ville n'a pas seulement été pensée en termes d'infrastructures et de commodités dans la ville, mais également en termes d'image vis-à-vis de l'extérieur de la ville. Notamment pour des raisons économiques : rassurer les investisseurs étrangers d'une part, et retrouver les bénéfices d'un tourisme développé d'autre part. C'est dans ce sens que s'interroge la géographe Liliane Barakat : "la réécriture de certains espaces et leur mise en tourisme soulèvent de lourdes interrogations sur la reconquête et l'image d'un territoire, sur sa patrimonialisation. Face à Beyrouth, une ville qui a symbolisé un temps [la guerre], quelle place alors accorder à la valeur des lieux dans le discours sur la réécriture de la ville ?" (Liliane Buccianti-Barakat, 2007, "Reconstruction et territorialisation touristique. Le cas du centre-ville de Beyrouth", Tourismes et territoires, 6ème Rencontres de Mâcon, pré-actes, p. 1). Dans cette optique, la mise en valeur de la ville de Beyrouth à travers les activités culturelles de l'Unesco s'ancre dans la volonté d'acteurs syntagmatiques (à la fois internes pour les acteurs ayant déposé le dossier de candidature, et extérieurs pour les acteurs ayant choisi Beyrouth pour devenir capitale mondiale du livre pour l'année 2009) d'inscrire une nouvelle image pour cette ville dans les représentations des observateurs extérieurs.



A lire :


vendredi 31 juillet 2009

Des articles en ligne sur le Liban et sur Beyrouth


Cette liste est, bien évidemment, loin d'être exhaustive : de nombreux chercheurs et centres de recherche s'intéressant à la question de Beyrouth et à celle du Liban, les ressources en ligne sur ces questions s'enrichissent mutuellement. Voici quelques liens pour trouver des articles scientifiques sur ces problématiques.



Le site de Georges Corm

Enseignant à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, ancien ministre des finances au Liban, Georges Corm propose sur son site personnel des liens vers certains de ses travaux. Spécialiste reconnu des questions libanaises et plus généralement moyen-orientales, ses analyses portent notamment sur la pertinence de la théorie du choc des civilisations, sur le sens et les conséquences de la communautarisation de la société face à la globalisation, sur l'idée d'un "retour du religieux", sur la place qu'occupe le Liban dans la région moyen-orientale...



Le site de Michael F. Davie

Professeur de géographie à l'Université de Tours, Michael F. Davie a travaillé sur les guerres du Liban, tout particulièrement sur la ville de Beyrouth. On peut retrouver certains de ces articles sur son site personnel. Egalement à lire une de ses interventions aux Cafés géo "Beyrouth à l’heure de la mondialisation : fragmentation des identités et des espaces" (24 avril 2008), son article "Les marqueurs de territoires idéologiques à Beyrouth (1975-1990)" paru dans L'Affiche Urbaine n°2 (1992), son intervention au colloquePetites villes et développement local dans le monde (1994) sur "Les banlieues de Beyrouth : espaces en crise", son intervention au séminaire Villes et territoires (1994) sur "Centres et centralités à Beyrouth (1850-1995)", et son intervention au colloque Villes en projet(s) (1995) sur "Discontinuités imposées au centre-ville : le projet de reconstruction de Beyrouth".



Les travaux d'Eric Verdeil

En plus de sa thèse soutenue en 2002 sur Une ville et ses urbanistes : Beyrouth en reconstruction, on peut retrouver les différents articles du géographe Eric Verdeil sur le site des archives ouvertes du CNRS, sur Beyrouth, le Liban et le Moyen-Orient. On y retrouve des articles sur les problématiques autour de la reconstruction de Beyrouth, sur les conséquences des guerres du Liban (notamment la guerre de l'été 2006), sur les enjeux géopolitiques de l'électricité au Liban et dans la région moyen-orientale, sur la géographie électorale au Liban...



Les travaux de l'Ifpo

L'Institut français du Proche-Orient (Ifpo) regroupe de nombreux chercheurs sur la question du Liban. Ils proposent de très nombreuses ressources en ligne, avec notamment la mise en ligne tous les articles de ses chercheurs dans les archives en ligne du CNRS (à ce jour 203 documents sont en ligne). De plus, depuis mai 2009, les Presses de l'Ifpo ont rejoint le site Revues.org pour offrir la mise en ligne de nombreux ouvrages très récents. Parmi eux, on notera l'excellent Atlas du Liban (2007) d'Eric Verdeil, Ghaleb Faour et Sébastien Velut (voir une note de lecture dans la revue Mappemonde) dont toutes les cartes sont mises à disposition, l'ouvrage dirigé par Frank Mermier Liban, espaces partagés et pratiques de rencontre (2008), et l'ouvrage d'urbanisme de Valérie Clerc-Huybrechts Les quartiers irréguliers de Beyrouth (2008).



Le dossier "Syrie-Liban" de la revue Mappemonde

La revue Mappemonde propose un dossier "Syrie-Liban" coordonné par les géographes Sébastien Velut et Eric Verdeil. On y retrouvera notamment des annalyses sur Beyrouth, avec les textes de Valérie Clerc-Huybrechts sur "Beyrouth: l’influence du foncier et des plans d’urbanisme sur la formation des quartiers irréguliers de la banlieue sud" (2006), et celui de Ghaleb Faour, Theodora Haddad, Sébastien Velut et Eric Verdeil sur "Beyrouth: quarante ans de croissance urbaine" (2005). D'autres articles portent sur les enjeux politiques et les conflits qui ont déchiré et déchirent toujours le Liban : "Cartographies du conflit israélo-libanais sur le web: bombardements et destructions" (Eric Verdeil, 2006), "La Bekaa (Liban): un espace géostratégique" (Karine Bennafla, 2006), "Entre Syrie et Israël: les cartes topographiques du Joulân-Golan, vecteurs de revendications territoriales" (Michael F. Davie, 2005), "Les territoires du vote au Liban " (Eric Verdeil, 2005), et "Récents litiges frontaliers entre Syrie et Liban" (Eric Verdeil, 2005).



Sur les autres revues de géographie

On retrouvera des articles sur le Liban sur Cybergéo avec l'article de Michael Davie et de Jean-Louis Drouot sur "la périphérie urbaine et les extensions de la ville de Beyrouth (Liban) : étude par traitement d'une image SPOT" (2007) et sur Echogéo avec l'article d'Agnès Deboulet et de Marie-Antoinette Hily sur "Les migrants de Beyrouth. Emplois à bon marché et zones refuges" (2009) et celui de Barah Mikail "De l’apparente perpétuité des blocages politiques libanais" (2007).

Egalement des articles sur Beyrouth dans le n°77-3 (2002) de la revue Géocarrefour : "Les espaces publics à Beyrouth" (Liliane Barakat et Henri Chamussy), ""Vous devriez venir le matin, il y a des gens biens, des sportifs !" Quand le sport habille les sociabilités publiques à Beyrouth" (Christine Delpal) et "La rue, espace réservé : voituriers et vigiles dans les nouvelles zones de loisirs à Beyrouth" (Tristan Kayat). Dans la même revue on retrouvera l'article de Karine Bennafla (disponible en ligne en janvier 2010, pour l'instant en accès payant) sur "Le développement au péril de la géopolitique : l’exemple de la plaine de la Békaa (Liban)" (2006).

Sur le site des Cafés géo, outre le café animé par Michael Davie signalé plus haut, on retrouvera également des réflexions proposées par Fabrice Balanche (chercheur à l'Ifpo et responsable de l'Observatoire urbain du Proche-Orient) : "Espace et pouvoir au Proche-Orient" (2006), "Espace et politique au Proche-Orient" (2007), "Le Liban, la triste réalité d'un Etat-tampon" (2007).

La récente revue L'Espace politique analyse de son côté la géographie électorale du Liban à travers un article sur "Le découpage électoral au Liban : une lecture géopolitique de la loi de 2000" d'Ali el Samad (2007).



La revue Villes et Territoires du Moyen-Orient

Cette récente revue, consacrée à la ville et à l'aménagement, s'intéresse spécifiquement aux pays moyen-orientaux. Parmi les articles sur le Liban, on retrouvera notamment "Le quartier d'Aïn Er Roummaneh à Beyrouth : l'identité est-elle géographiquement déterminée ?" (Mélanie Guillermo, 2007), "Le développement de la zone commerciale d’Al Buss : un désenclavement du camp de réfugié" (Kamel Doraï, 2007) et "Urbanisation et système confessionnel au Mont Liban" (Rola Chidiac, 2008).



La revue Cultures & Conflits

La revue Cultures & Conflits propose différents articles sur le Liban, parmi lesquels on notera "Guerre et drogue au Liban. Entretien avec Antoine Boustany" (Didier Bigo et Annie Laurent, 1991), "Anatomie d'un système de guerre interne : le cas du Liban" (Salim Nasr, 1990), et "Les habits neufs du communautarisme libanais" (Elisabeth Picard, 1994).



Le Liban : Etat des lieux d'un Etat-tampon (1ère partie)
Le Dessous des cartes - 23 novembre 2005


Le Liban : Etat des lieux d'un Etat-tampon (2ème partie)
Le Dessous des cartes - 30 novembre 2005



jeudi 11 juin 2009

La guerre, la ville et la mer


Quoi de commun entre Abidjan, Beyrouth, Dubrovnik, Freetown, Mogadiscio ou Port-au-Prince ? Au moins trois points : leur urbanité, leur conflictualité et leur littoralité. Quels liens peut-on faire entre « la guerre, la ville et la mer » (pour détourner le titre de l’ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat, Editions Odile Jacob, 2002) ?



Les villes côtières et la guerre

« C’est par la mer qu’il convient de commencer toute Géographie » (Michelet, cité dans Jean-Pierre Paulet, Les villes et la mer, Ellipses, collection Carrefours, 2007). On parlera ici de littoralité pour aborder l’ensemble des villes côtières, qu’elles aient ou non une fonction portuaire importante. Parce que cette ouverture sur la mer a de forts impacts en termes tactiques et stratégiques dans la conduite de la guerre (comme l’a démontré d’ailleurs Stéphane Taillat sur le cas des Marines dans son billet « De l’action “au-delà de l’horizon” à la stabilisation des “littoraux chaotiques”: la doctrine des Marines » du 2 juin 2009 sur AGS). « Les villes côtières occupent un rôle majeur et la nécessité d’avoir des positions face à la mer a toujours été une réalité de l’histoire » (Jean-Pierre Paulet, op. cit., p. 3).



Pour faire simple, les villes côtières peuvent être impliquées de deux manières dans la guerre : la ville côtière affectée par des combats, et la ville côtière qui se dresse comme un soutien pour la conduite de la guerre (on pense là aux bases militaires avancées dans un Etat étranger, qui permettent à un pays de disposer d’une force armée mobilisable et rapidement déployable dans une région éloignée de son territoire nationale). On abordera spécifiquement dans ce billet la ville côtière en guerre, dans la mesure où celle-ci cumule les difficultés pour la conduite des opérations militaires, qu’il convient de minorer, voire de transformer en avantages : l’urbain (en tant que milieu en trois dimensions) et le littoral sont des milieux contraignants pour l’action militaire. D’ailleurs, le géographe Philippe Boulanger, dans sa typologie des « espaces sensibles », laisse une grande place à la fois à la maîtrise du milieu urbain et à celle des littoraux : « tous les espaces sont considérés comme sensibles pour le militaire en opération. Pourtant, certains d’entre eux occupent une place stratégique et tactique croissante depuis la fin du XXe siècle. Les doctrines et les théories militaires sur leur exploitation se multiplient et continuent d’être élaborées. Au moins trois de ces espaces peuvent être distingués : le milieu urbain, le littoral et le milieu aérien. Quant au milieu urbain, la croissance de l’urbanisation et le développement des opérations de maintien de la paix et de coercition dans cet espace constituent des phénomènes à la fois prépondérants et préoccupants. Le militaire, surtout entraîné à combattre en milieu rural durant la guerre froide, prend conscience des contraintes de tout ordre que la maîtrise de ce milieu impose comme en témoigne les récentes expériences russes en Tchétchénie et américaines en Afrique, au Moyen-Orient ou en Amérique centrale. Quant au littoral ou au milieu aérien, la recherche de leur maîtrise n’est pas nouvelle en soi. Mais, en revanche, les doctrines et les techniques d’action dans ces milieux se sont précisées depuis 1945 et montrent l’importance croissante qu’ils occupent pour les opérations en cours et futures. » (Philippe Boulanger, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection Carrefours Les Dossiers, Paris, p. 253).

Petite précision : la littoralité de la ville côtière n’implique pas systématiquement sa maritimité. Dubrovnik, ville croate « célèbre » pour les bombardements serbes qui y ont détruit une très grande partie de ce patrimoine architectural d’une valeur inestimable pendant les guerres de décomposition de la Yougoslavie (on se reportera, pour un excellent approfondissement des enjeux et des impacts de ces destructions relevant de l’urbicide, à l’ouvrage de Clémentine Bories, 2005, Les bombardements serbes sur la vieille ville de Dubrovnik. La protection internationale des biens culturels, Editions Pedone, collection Perspectives internationales, n°27) est bien une ville côtière (située sur les bords de la mer adriatique), mais pas une ville maritime, dans le sens où l’ouverture maritime ne prédomine pas sur l’identité de la ville, ni en termes économiques, ni en termes culturels (la fonction portuaire, limitée au port de pêche et au port de plaisance, n’a pas donné à la ville une identité prédominante). Petit retour sur les définitions : le littoral forme un espace de contact entre la terre et la mer, et donc un espace particulièrement dynamique (pour une définition plus précise et une épistémologie synthétique du concept, voir le site Hypergéo). Les littoraux offrent donc des formes qui privilégient les opérations amphibies pour la conquête de la ville côtière, tandis qu’ils compliquent la défense de la ville pour celui qui la détient. Mais on ne peut réduire le lien guerre/ville/mer à ses principes généraux. A travers les cas de Beyrouth et de Mogadiscio, on verra ainsi deux exemples d’utilisation de la littoralité dans la conduite de la guerre urbaine.



La ville encerclée : la mer comme stratégie d’enclavement de la guerre urbaine

Une ouverture sur la mer ne signifie pas intrinsèquement un désenclavement constant de la ville côtière, et cette position peut être utilisée pour « assiéger » la ville, et ainsi contrecarre les effets néfastes de la guerre urbaine. L’armée israélienne a bien utilisé le principe (pas si paradoxal qu’il n’y paraît à priori !) d’enclavement par la mer contre la ville de Beyrouth. Si l’on connaît bien les conseils des plus grands stratèges de tous temps : éviter la ville, véritable piège pour les armées « classiques » (voir, à ce propos, les nombreux articles de l’AGS d’avril 2009 dont le thème du mois était consacré à « La ville sous le feu »), la réalité du phénomène planétaire d’urbanisation les rend plus que difficiles à appliquer dans les guerres récentes, en cours, et plus encore futures. Pourtant, le siège reste une stratégie séduisante (comme l’a montré le cas de la ville de Sarajevo, assiégée par les forces militaires serbes le temps de la guerre de Bosnie-Herzégovine : voir mon billet pour l’AGS sur « Vivre la ville sous le feu » consacré à cette « ville-prison »). Et si la mer appelle à un imaginaire d’ouverture, d’évasion, d’aventure et de liberté (on lira, à ce propos, le remarquable ouvrage du géographe Michel Roux, 1997, L’imaginaire marin des Français. Mythe et géographie de la mer, L’Harmattan, collection Maritimes, 220 p.), il n’en reste pas moins que la ville côtière peut être enclavée, coupée de cet espace de liberté. Sans réduire l’ensemble des opérations militaires israéliennes menées à Beyrouth à cette seule stratégie (on se reportera notamment à l’ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat, Odile Jacob, Paris, 2002, pour le chapitre 8 consacré à « Beyrouth, la ville aux guerres multiples », pp. 195-213), on s’arrêtera ici sur ce principe de l’encerclement de la ville par la mer. L’opération « Paix en Galilée » est ainsi déclenchée, dans un contexte d’internationalisation de la guerre civile libanaise (notamment depuis le début de l’intervention militaire syrienne le 1er juin 1976), le 6 juin 1982. L’avancée israélienne pénétrant par le Liban-Sud est très rapide et n’est pas réellement freinée par les quelques points de résistance tenus par les groupes palestino-progressistes, notamment au Liban-Sud. Dès le 10 juin 1982, Tsahal est aux portes de la capitale libanaise, et la bataille de Beyrouth s’engage le 14 juin. Il est intéressant de noter que les 3 jours séparant l’arrivée des troupes militaires israéliennes aux portes de la ville (« dans la nuit du 9 au 10 juin, Tsahal borde la route Beyrouth-Damas », Jean-Louis Dufour, op. cit., p. 206) et le déclenchement des combats urbains ont permis aux forces israéliennes d’encercler la ville de Beyrouth. Plus intéressante encore, la combinaison des différentes armées pour obtenir un contrôle des trois dimensions : encerclement par la mer, encerclement aérien et encerclement terrestre.



Quelques indications sur la topographie particulière du site de l’agglomération beyrouthine. La vieille ville s’est construite sur un promontoire, formé de deux collines peu élevées : la colline orientale est limitée à l’Est par le fleuve de Beyrouth ; et la colline occidentale se jette dans la mer Méditerranée. Entre les deux collines : la vieille ville, d’où s’est étendue l’urbanisation de l’agglomération, en direction de l’Est, et plus récemment mais de manière plus étendue vers le Sud (voir le schéma très simplifié présentant le site de la ville de Beyrouth et les deux principaux axes de développement de la périphérie). Un site maritime et une situation privilégiant la ville de Beyrouth dans les échanges entre Occident et Moyen-Orient. Néanmoins, les accès à la mer sont peu nombreux : la Méditerranée y est profonde et souvent agitée. De plus, la côte est particulièrement escarpée, tout particulièrement dans la partie Ouest du centre-ville (zone qui correspond aux premières extensions de la ville, mais qui n’a pas été choisie pour l’établissement du site originel justement pour son non-accès à la mer). Les points d’accès par la mer sont donc peu nombreux et leur accès dépend en grande partie des conditions météorologiques. Ces spécificités offraient à l’armée israélienne les conditions idéales pour couper la ville des routes maritimes qui auraient pu permettre l’arrivée d’une aide extérieure, et ce en déployant des moyens relativement limités : Beyrouth est un cas-type de ville côtière offrant peu de plages pour débarquer des troupes. L’armée israélienne a tourné en avantages cette spécificité, d’autant plus qu’elle se recoupait aux caractéristiques terrestres de la topographie de Beyrouth : tout l’Est de la ville est dominé, sur plus de 180°, par des élévations – atteignant 500 mètres de hauteur à seulement 5 km du centre-ville : contrôler l’Est de la ville se résume donc à tenir les quelques points dominants ; au Sud, la ville s’étend dans une banlieue pauvre qui s’urbanise de plus en plus au cœur de la plaine littorale. Au final, que ce soit sur mer ou sur terre, la ville de Beyrouth présente le cas-type de la ville pouvant être encerclée, en bloquant toutes les voies de communication (routes terrestres et routes maritimes). L’encerclement fut même complet avec le déploiement de l’arme aérienne, bloquant ainsi les dernières voies de communication susceptibles de désenclaver – au moins partiellement – la ville de Beyrouth. La maîtrise des milieux fut donc consolidée par le quadrillage mené par les avions de Tsahal, qui non seulement permettaient de contrôler la troisième dimension, mais également de venir un appui des autres forces. Entre le 10 et le 13 juin 1982, l’armée israélienne a mis en place un enclavement total de la ville de Beyrouth. Le 14 juin 1982, la ville – déjà en proie à la guerre civile depuis 1975, est complètement verrouillée. La « bataille de Beyrouth » est lancée.




La ville ouverte : l’ouverture maritime comme atout stratégique

Dans la nuit du 8 au 9 décembre 1992, les troupes états-uniennes ont débarqué sur le rivage de Mogadiscio (pour une analyse des enjeux de la guerre à Mogadiscio, on se reportera notamment aux articles de Roland Marchal, « La guerre à Mogadiscio », Politique africaine, n°46, juin 1992, pp. 120-125 ; et Mogadiscio dans la guerre civile : rêves d'Etat, Les Etudes du CERI, n°69, octobre 2000) : elles attaquent au même moment la plage voisine de l’aéroport et la zone portuaire, grâce à des véhicules amphibies (aéroglisseurs pour décharger le matériel et hélicoptères pour emmener les hommes). Rapidement, l’aéroport et le port sont aux mains des militaires états-uniens (barrages aux entrées avec contrôle des identités et des véhicules). Que nous apprend cette opération ? La maîtrise des zones offrant un accès privilégié à la ville (port et aéroport) est une priorité pour les militaires tentant de prendre une ville. D’une part, il s’agit d’assurer l’approvisionnement des troupes engagées dans la ville, et plus en profondeur dans la zone de belligérance. Bien évidemment, l’aéroport est privilégié. Mais, il s’agit de ne pas sous-estimer le rôle du port dans ce type d’engagement en zone urbaine : en effet, l’approvisionnement par voie maritime permet une diversification des routes et des moyens (et tout le monde connaît la prégnance de la question de la diversification des approvisionnements énergétiques tant en termes de lieux de l’approvisionnement, de routes empruntées par les énergies que de sortes d’énergie : il en est ici de même, la diversification des moyens de l’approvisionnement en matériel, nourriture, fournitures diverses, hommes… est un atout considérable, dans la mesure où il empêche à l’ennemi de pouvoir rapidement fragiliser la force armée en bloquant sa seule route ou son seul moyen de transport – par exemple, dans le cas où l’ennemi est doté de moyens sol-air efficaces fragilisant, voire bloquant, l’approvisionnement aérien). D’autre part, tenir l’espace entre terre et mer, et tout particulièrement les points d’accès privilégiés (il est évident que les ports sont implantés dans les zones les plus favorables de la ville, et non sur des côtes escarpées !), permet d’empêcher un ennemi d’encercler la ville par la mer (et pouvant déployer des moyens de lutter contre une telle stratégie depuis la ville), ou d’empêcher le débarquement d’un ennemi par la mer. La zone portuaire, pour toute armée possédant une marine de guerre, permet de contrôler la basse mer, et donc de solidifier ses positions à l’intérieur de la ville, en optant pour une stratégie de déploiement depuis la zone portuaire vers les autres quartiers, sans multiplier les lignes de front (et ainsi d’éviter l’encerclement de l’armée engagée dans la ville). Il s’agit, bien évidemment, de principes, les réalités de la guerre étant parfois plus complexes et dépendant essentiellement des moyens dont disposent les ennemis. Néanmoins, ces principes mettent en exergue l’importance de la zone littorale et tout particulièrement de la zone portuaire. Par conséquent, l’implication de l’ouverture sur la mer ne peut être entendue seulement au sens d’un débarquement amphibie, mais doit être prise en compte tout au long de l’opération militaire dans la ville côtière.

A l’intérieur de la ville, pour aborder le combat urbain de manière plus spécifique, la zone portuaire présente également de caractéristiques qui lui sont propres. Tout d’abord, au point de vue urbanistique : dans toutes les villes du monde, la zone portuaire se distingue par son urbanisme. Pour reprendre l’exemple de Mogadiscio, le port constitue un quartier dans lequel les routes sont larges, se croisent à angle droit et délimitent de grandes parcelles, contrairement aux quartiers populaires (dont l’urbanisation n’a pas été maîtrisée et dans lesquels les routes sont sinueuses) et aux bidonvilles (dans lesquels l’urbanisation a été illégale et anarchique, et dans lesquels on ne retrouve que des chemins dans lesquels il est impossible de circuler avec des véhicules). De plus, les maisons du quartier du port sont espacées, et sont formées par trois ou quatre étages : encore une spécificité de ce quartier, contrastant avec les autres secteurs de la ville (entassements dans des maisons ou des baraques basses, qui réduisent l’aspect « trois dimensions » de la ville) ou dans le centre du pouvoir (hauts bâtiments de cinq ou six étages en moyenne). Ces dernières informations sont extraites de l’excellente étude « Géographie et combat en zone urbaine » (Cahier de la recherche doctrinale, CDEF-DREX, janvier 2005) dont la 5ème partie est consacrée à la ville de Mogadiscio. De telles caractéristiques démontrent que le quartier portuaire doit être envisagé comme une zone spécifique dans la tactique menée dans la ville : toutes les zones portuaires (on entend ici par zone portuaire la zone industrielle construite autour d’un port de marchandises pouvant accueillir des navires de commerce importants, et non les zones de pêche ou les ports de plaisance, qui relèvent plus de la littoralité d’une ville côtière que de sa maritimité) sont agencées pour le passage de grands véhicules et pour le stockage de marchandises dans de vastes entrepôts. Une zone qui offre de nombreux avantages pour le déploiement et le positionnement d’une force militaire engagée dans une ville étrangère : les vastes routes permettent le déploiement et la circulation de véhicules militaires lourds, ainsi que le stationnement des hélicoptères (or, on connaît les difficultés à déployer des matériels tels que le char Leclerc dans les villes), et les vastes hangars permettent non seulement de stocker ce matériel, mais également d’établir une base militaire qui servira de point d’appui et de coordination pour l’ensemble des opérations menées dans la ville (les aéroports présentent d’ailleurs des avantages similaires dans l’établissement d’une base militaire au sein de la ville en guerre, comme le montre par exemple le positionnement des troupes françaises dans l’aéroport de Bangui en République Centrafricaine). Néanmoins, cette même spécificité entraîne parfois des contraintes, telles que, dans le cas de Mogadiscio, l’utilisation de ces mêmes espaces vides (le port a été fermé en novembre 1992, tenu par la milice des Murosade, puis après l’intermède états-unien il a été refermé en octobre 1995) par les milices comme point d’appui, ou par les populations civiles déplacées (soit à l’intérieur de la ville, soit en provenance des autres zones de belligérance). Dans le cas de Mogadiscio, Marc-Antoine Pérouse de Montclos a ainsi montré l’impact de l’installation des déplacés de guerre dans les espaces vides, et tout particulièrement dans les entreprises désaffectées de la zone portuaire (Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Villes en guerre en Somalie : Mogadiscio et Hargeisa, Les Dossiers du CEPED, avril 2000). Cette installation de population dans une zone non résidentielle à priori (suite à des mobilités contraintes répondant à des stratégies de survie individuelles) peut d’ailleurs se faire sous deux formes : l’installation dans des camps de déplacés ou dans des « scouats ». La ville côtière en guerre cumule donc les difficultés pour le militaire, présentant à la fois les caractéristiques du milieu urbain et celles du littoral, deux « espaces sensibles ». Et l’on retrouvera ici le concept analysé par Stéphane Taillat de « littoraux chaotiques » dans le cadre de la doctrine états-unienne (op. cit.). L’exemple de Mogadiscio n’a d’ailleurs pas été choisi par hasard, pour présenter brièvement des aspects stratégiques et tactiques de ces « littoraux chaotiques ». Si la Somalie est souvent présentée pour ses différentes phases de guerre urbaine (les combats ont d’ailleurs repris au sein de la capitale le 1er juin 2009, opposant de nouveau des milices sous le contrôle de chefs de clans) ou pour le danger d’attaques de piraterie aux bords de ses côtes (de même l’actualité récente le prouve), la proximité même entre ces deux espaces de tension, la terre et la mer, est souvent peu analysée. Si la géostratégie des mers (on pense notamment là à l’ouvrage d’André Vigarié, 1995, La mer et la géostratégie des nations, Economica, collection Bibliothèque stratégique, Paris, 432 p.) et ce que l’on pourrait appeler la « géostratégie des terres » par opposition, sont particulièrement développées, l’une comme l’autre semble laisser une place marginale à une « géostratégie des littoraux ». Face à la littoralisation de l’urbanisation, les questions de déplacements de zones de tensions parallèlement aux déplacements de population (mobilités « volontaires » ou sous la contrainte) et d’émergence de nouvelles zones de tensions dans les villes (avec un afflux constant de populations qui s’entassent dans des zones déjà précaires, d’où d’importants risques de paupérisation, de bidonvilisation, de criminalisation… des quartiers précaires et des quartiers populaires) vont particulièrement affectées les villes côtières, qui sont de plus en plus attractives. D’où d’importants défis en termes sécuritaires : la littoralisation des zones de tension et la maritimisation des insécurités. Vers une élaboration de « concepts amphibies » ?



Billet également publié sur Alliance géostratégique (AGS).



Quelques liens pour aller plus loin sur Beyrouth :

Sur le déroulement des guerres, les combats urbains et les stratégies des acteurs syntagmatiques :


Sur les problématiques urbaines et la population face à la guerre et l’après-guerre :


Quelques liens pour aller plus loin sur Mogadiscio :

Sur la situation politique et sociale en Somalie :

Sur les opérations en milieu urbain :

Sur les attaques de piraterie :