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"Les impacts spatiaux de la guerre paraissent évidents, notamment à travers l’aspect visible des destructions. On pense alors au concept d’urbicide créé par Bogdan Bodganovic (architecte et ancien maire de Sarajevo) qualifiant ainsi les "meurtres rituels de la ville", symbolisés par la destruction des villes en ex-Yougoslavie, avec par exemple la destruction de la Bibliothèque de Sarajevo en tant que géosymbole de la ville, espace de rencontre des populations. Mais, Michel Lussault souligne que ce phénomène a déjà eu lieu avant d’être conceptualisé, notamment dans la ville de Beyrouth. Il rappelle d’ailleurs l’intérêt des travaux de Nabil Beyhum, et de sa thèse Espaces éclatés, espaces dominés : étude de la recomposition des espaces publics centraux de Beyrouth de 1975 à 1990 (soutenue à l’Université Lyon II en 1991) qui montre comment le Hezbollah a pensé géographiquement la destruction de Beyrouth" (Michel Lussault, 2008, "Guerillas urbaines", Les Cafés géographiques, compte-rendu du café géographique du 3 octobre 2008, Saint-Dié-des-Vosges).
"Les paysages de guerre doivent être analysés en fonction de leurs réalités et de leurs représentations pour les belligérants comme pour les habitants. Les différents acteurs de la ville n‘accordent pas la même importance et la même valeur aux ruines. Cette inégalité provient de l’espace vécu (le paysage comme territoire du quotidien) et de l’espace symbolique (le paysage comme construit social) différenciés pour chaque individu. A l’heure de la forte médiatisation des conflits, les belligérants ne recherchent pas seulement des avantages militaires : le paysage n’est plus seulement un objet dans la guerre (théâtre des affrontements), mais devient également un sujet (scène d’un discours des belligérants). On interrogera donc la mise en spectacle des violences à travers l’utilisation de lieux devenant, par leur destruction, des géosymboles de l’action politique des belligérants".
"La ville de Beyrouth a été choisie en particulier « pour son implication en matière de diversité culturelle, de dialogue et de tolérance ainsi que pour la variété et le caractère dynamique de son programme ». Le Directeur général s’est réjoui de « voir la ville de Beyrouth, confrontée à des défis immenses en matière de paix et de coexistence pacifique, être reconnue pour son engagement en faveur d’un dialogue plus que jamais nécessaire dans la région, et que le livre puisse y contribuer activement »" (site de l'UNESCO).
Images et vulnérabilité d'une ville
L'idée de ville vulnérable a déjà été évoquée à plusieurs reprises dans ce blog : elle met en valeur non seulement le risque en tant que réalité mais aussi en tant que représentation (comme par exemple à Port-au-Prince) : il ne faut pas oublier de prendre en compte le risque comme produit social. "Au sens originel du terme (du latin « vulnus », blessure), la vulnérabilité exprime le caractère de ce qui peut être blessé, frappé par un mal. Par extension, il est synonyme de fragilité face à une menace. Aussi, certains des chercheurs ont-ils largement utilisé ce concept dans leurs travaux, notamment dans le sens de la vulnérabilité des sociétés urbaines face à des risques physiques d’origine naturelle ou anthropique. D’autres l’ont utilisé dans le sens de la construction de vulnérabilités sociales et environnementales associées à la transformation urbaine. D’autres encore ont abordé la vulnérabilité, en utilisant certaines de ses composantes pour comprendre les mutations de la société urbaine : vulnérabilité économique, sociale, territoriale, patrimoniale, institutionnelle, etc. D’autres enfin, n’ont pas forcément utilisé le concept de manière directe mais ont développé des recherches qui abordent la notion de vulnérabilité de manière sous-jacente, comme l’étude des violences urbaines ou celle des pratiques de gouvernance" (Robert D’Ercole, Pauline Gluski, Sébastien Hardy et Alexis Sierra, "Vulnérabilités urbaines dans les pays du Sud. Présentation du dossier", Cybergeo, Vulnérabilités urbaines au sud, 2009, paragraphe 4). Ainsi, l'analyse des risques ne doit pas être restreinte à la distribution géographique des menaces, mais doit également inclure les représentations et le degré de vulnérabilité dans chaque territoire urbain : à risques "égaux", répondent différentes perceptions de la population qui transforment la menace en risque (c'est-à-dire que le risque n'est pas seulement objectif, il est aussi subjectif).
De ce fait, les menaces urbaines s'extraterritorialisent, notamment par le biais des médias et des images de catastrophe qu'ils offrent aux spectateurs. Ainsi, la ville, même lointaine, est passée d'une ville-outil à une ville-spectacle. "Qu’est-ce que la ville spectacle ? C’est la ville qui se voit, qui se regarde, qui se consomme" (Guy Burgel, "La ville-spectacle est-elle une fiction ?", Les Cafés géo, 25 avril 2000). Dans ce sens, la ville de Beyrouth offre une image à l'extérieur d'elle-même (notamment en termes d'offre touristique). Les années de guerre civile dooublée des interventions armées étrangères ont profondément transformé cette image : "Beyrouth ! Qui n’a pas entendu parler de cette ville ? Une ville emblématique qui suscite plusieurs représentations à chaque fois qu’on la cite : ville des confessions, ville de guerre, ville divisée et déchirée, ville détruite, ville chrétienne, ville musulmane, ville arabe, ville phénicienne… mais aussi, capitale du Moyen Orient, ville de croisement entre plusieurs cultures, carrefour entre l’Orient et l’Occident, ville en reconstruction…Plusieurs représentations souvent contradictoires qui expriment plusieurs réalités et plusieurs vérités, comme si on était face à plusieurs villes et non pas une seule" (Joseph Salamon, "Les villes de Beyrouth. Images d'une ville et paroles citoyennes : vers une analyse de sens", site Horizon Sémiologie, 2008, p. 1).
Comme le rappelle Carlos Recio Davila, l'image d'une ville recoupe différentes acceptations du terme :
"- L’image géographique (cartographie, caractéristiques orographiques et hydrographiques)
- L’image urbaine globale (l’aménagement de la ville)
- Les images tridimensionnelles (monuments, bâtiments, sculptures)
- Les images bidimensionnelles (peintures murales, graffiti, panneaux publicitaires)
- Les images mentales (stéréotypes et identités)"
(Carlos Recio Davila, 2008, "Les images de la ville. Une approche à la sémiotique urbaine", Actes du colloque Penser la ville - approches comparatives, Khenchala, Algérie). On s'arrêtera ici tout particulièrement sur le cas des images mentales des observateurs extérieurs à Beyrouth, qui ont regardé les images des guerres de 1975-1990 et de 2006 à travers les iconographies (re)présentées par les médias. Présentées et également représentées, dans la mesure où les médias ont mis en exergue les thématiques et les territoires qui relevaient du "sensationnel", souvent lié aux territoires de la violence.
Beyrouth : reconstruire la ville, reconstruire son image
La construction de bâtiments est associée à l'idée d'une rénovation ou d'une transformation de l'image d'une ville (en témoigne cet article du Figaro daté du 27 juillet 2009 qui explique qu'à Rabat "des travaux pharaoniques modifient l'image de la ville" et en font une "capitale du changement"). Dans cette optique, les destructions liées à la guerre ont également des impacts sur les représentations qu'ont les habitants, mais aussi les observateurs extérieurs (à travers les photographies, les vidéos, les peintures... et également les récits, les témoignages, qui, s'ils sont écrits ou oraux et ne proposent pas une image en tant que telle, renvoient néanmoins à une myriade de codes et de sens qui font appel à l'imaginaire collectif : le mot ruines est, à ce titre, éloquent, dans la mesure où personne n'a besoin d'une photographie pour visualiser une ville en ruines). Destructions et reconstructions sont des actes politiques voulus par des acteurs syntagmatiques dans une ville : la destruction peut servir à annihiler l'identité d'une ville et de ses habitants (ce phénomène d'urbicide se caractérise par une destruction systématique des lieux qui ancrent une identité commune aux habitants dans le paysage, et ainsi par la volonté d'inscrire la haine de la ville dans les représentations de ces habitants tout comme dans celles des observateurs extérieurs), la reconstruction peut servir à (re)donner une identité et une image de la ville. Se pose d'ailleurs la question des lieux de mémoire : faut-il conserver des traces de la guerre à des fins de commémoration ou faire table rase d'un passé que l'on cherche à oublier le plus rapidement possible en transformant la ville ?
Force est de constater que la ville de Beyrouth garde une image de ville affectée par la guerre, la violence, les milices... " « Ville éclatée », « la ligne verte », « libanisation »... autant de clichés utilisés par les médias, pour relater la guerre civile, la scission de Beyrouth en deux secteurs antagonistes, la division du territoire national en une multitude de ghettos confessionnels" (Liliane Buccianti-Barakat, 2007, "Reconstruction et territorialisation touristique. Le cas du centre-ville de Beyrouth", Tourismes et territoires, 6ème Rencontres de Mâcon, pré-actes, p. 3). Cette représentation d'une ville vulnérable et menaçante est perpétuée à travers la (re)présentation médiatique qui est faite de Beyrouth : les médias parlent plus souvent cette ville pour aborder les questions de manifestations, de violences miliciennes, d'attentas, de tensions politiques, de pauvreté dans les banlieues... Par exemple, sur 20 articles recensés dans Le Figaro entre le 1er janvier 2008 et le 31 juillet 2009 abordant la ville de Beyrouth, 18 évoquaient la violence, les conséquences des différentes guerres, la pauvreté sociale comme risque urbain ou les trafics. Même constat dans L'Express (17 sur 21 articles entre le 1er janvier et le 31 juillet 2009) où l'on note néanmoins un article sur les "5 bonnes raisons d'aller à Beyrouth", rangé dans la catégorie "Voyages". Ces chiffres ne sont qu'indicatifs, mais permettent d'entrevoir le poids de la (re)présentation médiatique sur les images mentales que des observateurs extérieurs peuvent avoir de cette ville. Les mots accompagnant les images sont évocateurs : massacre, manifestation violente, attentat, commémoration de l'assassinat, guerre, morts, explosion meuretrière... sont particulièrement récurrents. Ces images et ces mots sont associés dans l'imaginaire collectif aux images des différentes guerres du Liban : sans faire l'amalgame entre les périodes de guerre et les difficultés liées à la pacification et à l'instabilité politique actuelle, ce traitement médiatique évoque Beyrouth comme une ville vulnérabilisée. De même, une focalisation sur les quartiers "sensibles" de la banlieue sud est à constater dans ce traitement médiatique. Au final, cette focalisation thématique et géographique dans le traitement de l'information influence fortement les représentations des spectateurs/lecteurs, tout particulièrement de ceux qui ne connaissent pas la ville de Beyrouth.
Dans cette optique, la reconstruction de la ville n'a pas seulement été pensée en termes d'infrastructures et de commodités dans la ville, mais également en termes d'image vis-à-vis de l'extérieur de la ville. Notamment pour des raisons économiques : rassurer les investisseurs étrangers d'une part, et retrouver les bénéfices d'un tourisme développé d'autre part. C'est dans ce sens que s'interroge la géographe Liliane Barakat : "la réécriture de certains espaces et leur mise en tourisme soulèvent de lourdes interrogations sur la reconquête et l'image d'un territoire, sur sa patrimonialisation. Face à Beyrouth, une ville qui a symbolisé un temps [la guerre], quelle place alors accorder à la valeur des lieux dans le discours sur la réécriture de la ville ?" (Liliane Buccianti-Barakat, 2007, "Reconstruction et territorialisation touristique. Le cas du centre-ville de Beyrouth", Tourismes et territoires, 6ème Rencontres de Mâcon, pré-actes, p. 1). Dans cette optique, la mise en valeur de la ville de Beyrouth à travers les activités culturelles de l'Unesco s'ancre dans la volonté d'acteurs syntagmatiques (à la fois internes pour les acteurs ayant déposé le dossier de candidature, et extérieurs pour les acteurs ayant choisi Beyrouth pour devenir capitale mondiale du livre pour l'année 2009) d'inscrire une nouvelle image pour cette ville dans les représentations des observateurs extérieurs.
A lire :
Cette liste est, bien évidemment, loin d'être exhaustive : de nombreux chercheurs et centres de recherche s'intéressant à la question de Beyrouth et à celle du Liban, les ressources en ligne sur ces questions s'enrichissent mutuellement. Voici quelques liens pour trouver des articles scientifiques sur ces problématiques.
Le site de Georges Corm
Le Liban : Etat des lieux d'un Etat-tampon (1ère partie)
Le Dessous des cartes - 23 novembre 2005
Le Liban : Etat des lieux d'un Etat-tampon (2ème partie)
Le Dessous des cartes - 30 novembre 2005
Pour faire simple, les villes côtières peuvent être impliquées de deux manières dans la guerre : la ville côtière affectée par des combats, et la ville côtière qui se dresse comme un soutien pour la conduite de la guerre (on pense là aux bases militaires avancées dans un Etat étranger, qui permettent à un pays de disposer d’une force armée mobilisable et rapidement déployable dans une région éloignée de son territoire nationale). On abordera spécifiquement dans ce billet la ville côtière en guerre, dans la mesure où celle-ci cumule les difficultés pour la conduite des opérations militaires, qu’il convient de minorer, voire de transformer en avantages : l’urbain (en tant que milieu en trois dimensions) et le littoral sont des milieux contraignants pour l’action militaire. D’ailleurs, le géographe Philippe Boulanger, dans sa typologie des « espaces sensibles », laisse une grande place à la fois à la maîtrise du milieu urbain et à celle des littoraux : « tous les espaces sont considérés comme sensibles pour le militaire en opération. Pourtant, certains d’entre eux occupent une place stratégique et tactique croissante depuis la fin du XXe siècle. Les doctrines et les théories militaires sur leur exploitation se multiplient et continuent d’être élaborées. Au moins trois de ces espaces peuvent être distingués : le milieu urbain, le littoral et le milieu aérien. Quant au milieu urbain, la croissance de l’urbanisation et le développement des opérations de maintien de la paix et de coercition dans cet espace constituent des phénomènes à la fois prépondérants et préoccupants. Le militaire, surtout entraîné à combattre en milieu rural durant la guerre froide, prend conscience des contraintes de tout ordre que la maîtrise de ce milieu impose comme en témoigne les récentes expériences russes en Tchétchénie et américaines en Afrique, au Moyen-Orient ou en Amérique centrale. Quant au littoral ou au milieu aérien, la recherche de leur maîtrise n’est pas nouvelle en soi. Mais, en revanche, les doctrines et les techniques d’action dans ces milieux se sont précisées depuis 1945 et montrent l’importance croissante qu’ils occupent pour les opérations en cours et futures. » (Philippe Boulanger, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection Carrefours Les Dossiers, Paris, p. 253).
Petite précision : la littoralité de la ville côtière n’implique pas systématiquement sa maritimité. Dubrovnik, ville croate « célèbre » pour les bombardements serbes qui y ont détruit une très grande partie de ce patrimoine architectural d’une valeur inestimable pendant les guerres de décomposition de la Yougoslavie (on se reportera, pour un excellent approfondissement des enjeux et des impacts de ces destructions relevant de l’urbicide, à l’ouvrage de Clémentine Bories, 2005, Les bombardements serbes sur la vieille ville de Dubrovnik. La protection internationale des biens culturels, Editions Pedone, collection Perspectives internationales, n°27) est bien une ville côtière (située sur les bords de la mer adriatique), mais pas une ville maritime, dans le sens où l’ouverture maritime ne prédomine pas sur l’identité de la ville, ni en termes économiques, ni en termes culturels (la fonction portuaire, limitée au port de pêche et au port de plaisance, n’a pas donné à la ville une identité prédominante). Petit retour sur les définitions : le littoral forme un espace de contact entre la terre et la mer, et donc un espace particulièrement dynamique (pour une définition plus précise et une épistémologie synthétique du concept, voir le site Hypergéo). Les littoraux offrent donc des formes qui privilégient les opérations amphibies pour la conquête de la ville côtière, tandis qu’ils compliquent la défense de la ville pour celui qui la détient. Mais on ne peut réduire le lien guerre/ville/mer à ses principes généraux. A travers les cas de Beyrouth et de Mogadiscio, on verra ainsi deux exemples d’utilisation de la littoralité dans la conduite de la guerre urbaine.
La ville encerclée : la mer comme stratégie d’enclavement de la guerre urbaine
Une ouverture sur la mer ne signifie pas intrinsèquement un désenclavement constant de la ville côtière, et cette position peut être utilisée pour « assiéger » la ville, et ainsi contrecarre les effets néfastes de la guerre urbaine. L’armée israélienne a bien utilisé le principe (pas si paradoxal qu’il n’y paraît à priori !) d’enclavement par la mer contre la ville de Beyrouth. Si l’on connaît bien les conseils des plus grands stratèges de tous temps : éviter la ville, véritable piège pour les armées « classiques » (voir, à ce propos, les nombreux articles de l’AGS d’avril 2009 dont le thème du mois était consacré à « La ville sous le feu »), la réalité du phénomène planétaire d’urbanisation les rend plus que difficiles à appliquer dans les guerres récentes, en cours, et plus encore futures. Pourtant, le siège reste une stratégie séduisante (comme l’a montré le cas de la ville de Sarajevo, assiégée par les forces militaires serbes le temps de la guerre de Bosnie-Herzégovine : voir mon billet pour l’AGS sur « Vivre la ville sous le feu » consacré à cette « ville-prison »). Et si la mer appelle à un imaginaire d’ouverture, d’évasion, d’aventure et de liberté (on lira, à ce propos, le remarquable ouvrage du géographe Michel Roux, 1997, L’imaginaire marin des Français. Mythe et géographie de la mer, L’Harmattan, collection Maritimes, 220 p.), il n’en reste pas moins que la ville côtière peut être enclavée, coupée de cet espace de liberté. Sans réduire l’ensemble des opérations militaires israéliennes menées à Beyrouth à cette seule stratégie (on se reportera notamment à l’ouvrage de Jean-Louis Dufour, La guerre, la ville et le soldat, Odile Jacob, Paris, 2002, pour le chapitre 8 consacré à « Beyrouth, la ville aux guerres multiples », pp. 195-213), on s’arrêtera ici sur ce principe de l’encerclement de la ville par la mer. L’opération « Paix en Galilée » est ainsi déclenchée, dans un contexte d’internationalisation de la guerre civile libanaise (notamment depuis le début de l’intervention militaire syrienne le 1er juin 1976), le 6 juin 1982. L’avancée israélienne pénétrant par le Liban-Sud est très rapide et n’est pas réellement freinée par les quelques points de résistance tenus par les groupes palestino-progressistes, notamment au Liban-Sud. Dès le 10 juin 1982, Tsahal est aux portes de la capitale libanaise, et la bataille de Beyrouth s’engage le 14 juin. Il est intéressant de noter que les 3 jours séparant l’arrivée des troupes militaires israéliennes aux portes de la ville (« dans la nuit du 9 au 10 juin, Tsahal borde la route Beyrouth-Damas », Jean-Louis Dufour, op. cit., p. 206) et le déclenchement des combats urbains ont permis aux forces israéliennes d’encercler la ville de Beyrouth. Plus intéressante encore, la combinaison des différentes armées pour obtenir un contrôle des trois dimensions : encerclement par la mer, encerclement aérien et encerclement terrestre.
Quelques indications sur la topographie particulière du site de l’agglomération beyrouthine. La vieille ville s’est construite sur un promontoire, formé de deux collines peu élevées : la colline orientale est limitée à l’Est par le fleuve de Beyrouth ; et la colline occidentale se jette dans la mer Méditerranée. Entre les deux collines : la vieille ville, d’où s’est étendue l’urbanisation de l’agglomération, en direction de l’Est, et plus récemment mais de manière plus étendue vers le Sud (voir le schéma très simplifié présentant le site de la ville de Beyrouth et les deux principaux axes de développement de la périphérie). Un site maritime et une situation privilégiant la ville de Beyrouth dans les échanges entre Occident et Moyen-Orient. Néanmoins, les accès à la mer sont peu nombreux : la Méditerranée y est profonde et souvent agitée. De plus, la côte est particulièrement escarpée, tout particulièrement dans la partie Ouest du centre-ville (zone qui correspond aux premières extensions de la ville, mais qui n’a pas été choisie pour l’établissement du site originel justement pour son non-accès à la mer). Les points d’accès par la mer sont donc peu nombreux et leur accès dépend en grande partie des conditions météorologiques. Ces spécificités offraient à l’armée israélienne les conditions idéales pour couper la ville des routes maritimes qui auraient pu permettre l’arrivée d’une aide extérieure, et ce en déployant des moyens relativement limités : Beyrouth est un cas-type de ville côtière offrant peu de plages pour débarquer des troupes. L’armée israélienne a tourné en avantages cette spécificité, d’autant plus qu’elle se recoupait aux caractéristiques terrestres de la topographie de Beyrouth : tout l’Est de la ville est dominé, sur plus de 180°, par des élévations – atteignant 500 mètres de hauteur à seulement 5 km du centre-ville : contrôler l’Est de la ville se résume donc à tenir les quelques points dominants ; au Sud, la ville s’étend dans une banlieue pauvre qui s’urbanise de plus en plus au cœur de la plaine littorale. Au final, que ce soit sur mer ou sur terre, la ville de Beyrouth présente le cas-type de la ville pouvant être encerclée, en bloquant toutes les voies de communication (routes terrestres et routes maritimes). L’encerclement fut même complet avec le déploiement de l’arme aérienne, bloquant ainsi les dernières voies de communication susceptibles de désenclaver – au moins partiellement – la ville de Beyrouth. La maîtrise des milieux fut donc consolidée par le quadrillage mené par les avions de Tsahal, qui non seulement permettaient de contrôler la troisième dimension, mais également de venir un appui des autres forces. Entre le 10 et le 13 juin 1982, l’armée israélienne a mis en place un enclavement total de la ville de Beyrouth. Le 14 juin 1982, la ville – déjà en proie à la guerre civile depuis 1975, est complètement verrouillée. La « bataille de Beyrouth » est lancée.
La ville ouverte : l’ouverture maritime comme atout stratégique
Dans la nuit du 8 au 9 décembre 1992, les troupes états-uniennes ont débarqué sur le rivage de Mogadiscio (pour une analyse des enjeux de la guerre à Mogadiscio, on se reportera notamment aux articles de Roland Marchal, « La guerre à Mogadiscio », Politique africaine, n°46, juin 1992, pp. 120-125 ; et Mogadiscio dans la guerre civile : rêves d'Etat, Les Etudes du CERI, n°69, octobre 2000) : elles attaquent au même moment la plage voisine de l’aéroport et la zone portuaire, grâce à des véhicules amphibies (aéroglisseurs pour décharger le matériel et hélicoptères pour emmener les hommes). Rapidement, l’aéroport et le port sont aux mains des militaires états-uniens (barrages aux entrées avec contrôle des identités et des véhicules). Que nous apprend cette opération ? La maîtrise des zones offrant un accès privilégié à la ville (port et aéroport) est une priorité pour les militaires tentant de prendre une ville. D’une part, il s’agit d’assurer l’approvisionnement des troupes engagées dans la ville, et plus en profondeur dans la zone de belligérance. Bien évidemment, l’aéroport est privilégié. Mais, il s’agit de ne pas sous-estimer le rôle du port dans ce type d’engagement en zone urbaine : en effet, l’approvisionnement par voie maritime permet une diversification des routes et des moyens (et tout le monde connaît la prégnance de la question de la diversification des approvisionnements énergétiques tant en termes de lieux de l’approvisionnement, de routes empruntées par les énergies que de sortes d’énergie : il en est ici de même, la diversification des moyens de l’approvisionnement en matériel, nourriture, fournitures diverses, hommes… est un atout considérable, dans la mesure où il empêche à l’ennemi de pouvoir rapidement fragiliser la force armée en bloquant sa seule route ou son seul moyen de transport – par exemple, dans le cas où l’ennemi est doté de moyens sol-air efficaces fragilisant, voire bloquant, l’approvisionnement aérien). D’autre part, tenir l’espace entre terre et mer, et tout particulièrement les points d’accès privilégiés (il est évident que les ports sont implantés dans les zones les plus favorables de la ville, et non sur des côtes escarpées !), permet d’empêcher un ennemi d’encercler la ville par la mer (et pouvant déployer des moyens de lutter contre une telle stratégie depuis la ville), ou d’empêcher le débarquement d’un ennemi par la mer. La zone portuaire, pour toute armée possédant une marine de guerre, permet de contrôler la basse mer, et donc de solidifier ses positions à l’intérieur de la ville, en optant pour une stratégie de déploiement depuis la zone portuaire vers les autres quartiers, sans multiplier les lignes de front (et ainsi d’éviter l’encerclement de l’armée engagée dans la ville). Il s’agit, bien évidemment, de principes, les réalités de la guerre étant parfois plus complexes et dépendant essentiellement des moyens dont disposent les ennemis. Néanmoins, ces principes mettent en exergue l’importance de la zone littorale et tout particulièrement de la zone portuaire. Par conséquent, l’implication de l’ouverture sur la mer ne peut être entendue seulement au sens d’un débarquement amphibie, mais doit être prise en compte tout au long de l’opération militaire dans la ville côtière.
A l’intérieur de la ville, pour aborder le combat urbain de manière plus spécifique, la zone portuaire présente également de caractéristiques qui lui sont propres. Tout d’abord, au point de vue urbanistique : dans toutes les villes du monde, la zone portuaire se distingue par son urbanisme. Pour reprendre l’exemple de Mogadiscio, le port constitue un quartier dans lequel les routes sont larges, se croisent à angle droit et délimitent de grandes parcelles, contrairement aux quartiers populaires (dont l’urbanisation n’a pas été maîtrisée et dans lesquels les routes sont sinueuses) et aux bidonvilles (dans lesquels l’urbanisation a été illégale et anarchique, et dans lesquels on ne retrouve que des chemins dans lesquels il est impossible de circuler avec des véhicules). De plus, les maisons du quartier du port sont espacées, et sont formées par trois ou quatre étages : encore une spécificité de ce quartier, contrastant avec les autres secteurs de la ville (entassements dans des maisons ou des baraques basses, qui réduisent l’aspect « trois dimensions » de la ville) ou dans le centre du pouvoir (hauts bâtiments de cinq ou six étages en moyenne). Ces dernières informations sont extraites de l’excellente étude « Géographie et combat en zone urbaine » (Cahier de la recherche doctrinale, CDEF-DREX, janvier 2005) dont la 5ème partie est consacrée à la ville de Mogadiscio. De telles caractéristiques démontrent que le quartier portuaire doit être envisagé comme une zone spécifique dans la tactique menée dans la ville : toutes les zones portuaires (on entend ici par zone portuaire la zone industrielle construite autour d’un port de marchandises pouvant accueillir des navires de commerce importants, et non les zones de pêche ou les ports de plaisance, qui relèvent plus de la littoralité d’une ville côtière que de sa maritimité) sont agencées pour le passage de grands véhicules et pour le stockage de marchandises dans de vastes entrepôts. Une zone qui offre de nombreux avantages pour le déploiement et le positionnement d’une force militaire engagée dans une ville étrangère : les vastes routes permettent le déploiement et la circulation de véhicules militaires lourds, ainsi que le stationnement des hélicoptères (or, on connaît les difficultés à déployer des matériels tels que le char Leclerc dans les villes), et les vastes hangars permettent non seulement de stocker ce matériel, mais également d’établir une base militaire qui servira de point d’appui et de coordination pour l’ensemble des opérations menées dans la ville (les aéroports présentent d’ailleurs des avantages similaires dans l’établissement d’une base militaire au sein de la ville en guerre, comme le montre par exemple le positionnement des troupes françaises dans l’aéroport de Bangui en République Centrafricaine). Néanmoins, cette même spécificité entraîne parfois des contraintes, telles que, dans le cas de Mogadiscio, l’utilisation de ces mêmes espaces vides (le port a été fermé en novembre 1992, tenu par la milice des Murosade, puis après l’intermède états-unien il a été refermé en octobre 1995) par les milices comme point d’appui, ou par les populations civiles déplacées (soit à l’intérieur de la ville, soit en provenance des autres zones de belligérance). Dans le cas de Mogadiscio, Marc-Antoine Pérouse de Montclos a ainsi montré l’impact de l’installation des déplacés de guerre dans les espaces vides, et tout particulièrement dans les entreprises désaffectées de la zone portuaire (Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Villes en guerre en Somalie : Mogadiscio et Hargeisa, Les Dossiers du CEPED, avril 2000). Cette installation de population dans une zone non résidentielle à priori (suite à des mobilités contraintes répondant à des stratégies de survie individuelles) peut d’ailleurs se faire sous deux formes : l’installation dans des camps de déplacés ou dans des « scouats ». La ville côtière en guerre cumule donc les difficultés pour le militaire, présentant à la fois les caractéristiques du milieu urbain et celles du littoral, deux « espaces sensibles ». Et l’on retrouvera ici le concept analysé par Stéphane Taillat de « littoraux chaotiques » dans le cadre de la doctrine états-unienne (op. cit.). L’exemple de Mogadiscio n’a d’ailleurs pas été choisi par hasard, pour présenter brièvement des aspects stratégiques et tactiques de ces « littoraux chaotiques ». Si la Somalie est souvent présentée pour ses différentes phases de guerre urbaine (les combats ont d’ailleurs repris au sein de la capitale le 1er juin 2009, opposant de nouveau des milices sous le contrôle de chefs de clans) ou pour le danger d’attaques de piraterie aux bords de ses côtes (de même l’actualité récente le prouve), la proximité même entre ces deux espaces de tension, la terre et la mer, est souvent peu analysée. Si la géostratégie des mers (on pense notamment là à l’ouvrage d’André Vigarié, 1995, La mer et la géostratégie des nations, Economica, collection Bibliothèque stratégique, Paris, 432 p.) et ce que l’on pourrait appeler la « géostratégie des terres » par opposition, sont particulièrement développées, l’une comme l’autre semble laisser une place marginale à une « géostratégie des littoraux ». Face à la littoralisation de l’urbanisation, les questions de déplacements de zones de tensions parallèlement aux déplacements de population (mobilités « volontaires » ou sous la contrainte) et d’émergence de nouvelles zones de tensions dans les villes (avec un afflux constant de populations qui s’entassent dans des zones déjà précaires, d’où d’importants risques de paupérisation, de bidonvilisation, de criminalisation… des quartiers précaires et des quartiers populaires) vont particulièrement affectées les villes côtières, qui sont de plus en plus attractives. D’où d’importants défis en termes sécuritaires : la littoralisation des zones de tension et la maritimisation des insécurités. Vers une élaboration de « concepts amphibies » ?
Billet également publié sur Alliance géostratégique (AGS).
Quelques liens pour aller plus loin sur Beyrouth :
Sur le déroulement des guerres, les combats urbains et les stratégies des acteurs syntagmatiques :
Sur les problématiques urbaines et la population face à la guerre et l’après-guerre :