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dimanche 16 février 2014

Séminaire : "Espaces fluides / espaces solides" (EHESS, 20 février)

Suite à son texte texte "Espaces fluides et espaces solides : nouvelle réalité stratégique ?" (Revue de défense nationale, n°753, octobre 2012), Laurent Henninger propose d'approfondir la réflexion dans son séminaire mensuel à l'EHESS. La prochaine séance portera sur l'approche géographique. Elle aura lieu le jeudi 20 février 2014, à l'EHESS (salle 9, 105 boulevard Raspail, Paris 6ème arrondissement) de 17 h à 19 h00.



Espaces fluides et espaces mobiles :
penser l'incertain de la guerre par la dimension spatiale

Ces dernières années, la géographie militaire renoue avec son utilité sociale : produire un savoir utile aux militaires, mais aussi un savoir sur le fait militaire. Néanmoins, de nombreux chantiers restent à mener. En proposant, dans son article "Espaces fluides et espaces solides : nouvelle réalité stratégique ?", de se confronter aux réalités spatiales des espaces de la guerre, Laurent Henninger propose également une invitation à une réflexion sur la géographie et la cartographie de la guerre. La guerre dessine une géographie du mouvement, dont il est parfois difficile de rendre compte, par exemple dans des productions cartographiques tendant à figer les réalités de la guerre. Comment, par exemple, rendre compte de la géographie de la rumeur ou des impacts des blogs et réseaux sociaux dans la diffusion de la contestation ou de l'affrontement armé dans les territoires en guerre ? On confrontera les "espaces fluides" et les "espaces mobiles" (Denis Retaillé) pour tenter de dégager quelques pistes de réflexion pour penser l'incertain de la guerre au prisme de la géographie. Le géographe Yves Lacoste n'écrivait-il pas La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre en 1976 ? Si cet essai avait d'abord pour objectif de militer pour une géographie engagée qui ose aborder la politique et le politique dans leurs spatialités, la formule a connu un grand succès, par-delà le contenu de l'ouvrage : ainsi, beaucoup ont pu écrire que la géographie, ça sert aussi à construire la paix. La dialectique espaces fluides / espaces solides peut alors être une invitation à redessiner une géographie de la guerre qui tienne à la fois compte des enjeux politiques et stratégiques (géographie politique et géopolitique) et des réalités spatiales vécues par les habitants "ordinaires" (géographie culturelle). Elle invite, en outre, à confronter les visibilités et les invisibilités de l'efficacité géographique de la guerre.

Source : Denis Retaillé, 2011, "Introduction à une géographie des conflits",
L'Information géographique, vol. 75, n°3/2011, pp. 6-22.


samedi 8 décembre 2012

Penser l'incertain dans le milieu militaire (retours d'un congrès)

Du 2 au 6 juillet 2012, se tenait le XIXe Congrès de l'AISLF (Association internationale des sociologues de langue française) autour de la question "Penser l'incertain". A cette occasion, le sociologue Claude Weber (notamment auteur de l'ouvrage A genou les hommes, Debout les officiers. La sociabilisation des Saint-Cyriens) a organisé, dans le cadre du groupe de travail GT05 "Forces armées et société", une session : "Penser l'incertain dans le milieu militaire". Les travaux, qui ont amené de nombreux échanges et discussions entre les participants, seront publiés en 2013 sous forme d'un ouvrage. Pour l'heure, voici quelques réflexions qui font suite aux débats tenus pendant ce congrès, sous forme de trois articles publiés dans la Lettre de l'IRSEM n°9/2012.



Alicia Paya y Pastor et Sihem Djebbi, "Vers la structuration d'un champ de la sociologie militaire. Débats théoriques, méthodologiques et stratégiques", Lettres de l'IRSEM, n°9/2012, 27 novembre 2011.

"Les bouleversements et enjeux contemporains liés à des processus aussi variés que la professionnalisation des armées occidentales, le printemps arabe et le rôle fondamental des armées nationales dans l’issue des révoltes, ou encore les opérations multilatérales de contre-insurrection et de state building confrontées à une conflictualité aux contours mouvants, soulignent la nécessité de développer une sociologie militaire comme champ de recherche à part entière."




Sébastien Jakubowski, Elyamine Settoul et Claude Weber, "Les évolutions de la sociologie militaire : entretien croisé sur l'engagement des militaires", Lettre de l'IRSEM, n°9/2012, entretien réalisé par Elyamine Settoul, 27 novembre 2012.

- Quelles sont les principales évolutions ou tendances que vous percevez sur la sociologie de l'engagement militaire ?
- Comment analysez-vous l'évolution du lien armée/nation ?
- Quels sont les principaux défis auxquels doivent faire face les armées pour développer leur attractivité ?




Bénédicte Tratnjek, "Penser l'incertain dans le milieu militaire", Lettre de l'IRSEM, n°9/2012, 28 novembre 2012.

"Dans la préparation de ce congrès, Claude Weber avait noté l’intérêt tout particulier de l’incertain, ces dernières années, dans les aptitudes au commandement. L’incertain est l’une des caractéristiques de l’action militaire. « L'imprévisibilité doit être intégrée en permanence et l'incertitude est autant celle de l'attitude de l'adversaire que du comportement de sa propre troupe. De la même manière, les risques et les aléas sont indissociables d'une analyse de la chose militaire, notamment dans sa finalité opérationnelle ». L’intérêt des sociologues pour cette particularité de l’action militaire a été discuté en plusieurs sessions, qui se sont révélées être des axes de réflexion féconds pour la sociologie militaire, croisant les particularismes des études de cas et la réflexion théorique."



jeudi 15 mars 2012

Penser la base militaire : approches géographiques

Voici un petit "détour" au sein de la série de billets "Afghanistan, du lieu symbolique à la symbolique des lieux" pour interroger la base militaire, par-delà le cas afghan. Détour soulevé par le 3ème billet "Les lieux de la présence étrangère" qui questionnait les ambassades et les bases militaires comme lieux emblématiques de la présence de la coalition internationale en Afghanistan.


Comment penser la base militaire dans le dispositif sécuritaire d'un théâtre d'opérations : lieu, haut-lieu, point, espace, territoire ? Comment penser la base militaire sur le territoire national ? Voici quelques pistes de réflexions pour croiser les différentes approches géographiques.


dimanche 21 novembre 2010

Colloque "Leçons stratégiques de l’année 2010 : quels partenariats stratégiques pour la France ?"

La semaine va être riche en événements sur les questions de stratégie : en plus du Café Stratégique qui, pour sa deuxième édition, accueille Corentin Brustlein le mercredi 25 novembre 2010 à partir de 19h00 au Café Le Concorde (Paris), un important colloque est organisé à l’Ecole militaire (Paris) par l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) le mardi 24 novembre 2010, intitulé : “Leçons stratégiques de l’année 2010 : quels partenariats stratégiques pour la France ?

dimanche 3 octobre 2010

Des colloques en perspective (octobre 2010)

La rentrée universitaire est aussi le temps de la rentrée des colloques et autres événements scientifiques. Les questionnements autour de la guerre sont l'objet d'une multitude d'événements très variés, qui permettent de se questionner sur les liens entre la géographie et les conflits, entre la politique et la guerre, ou encore sur la pensée stratégique.


La Grande Guerre aujourd'hui. Patrimoines, territoires, tourismes
Pour la première séance du séminaire "La Grande Guerre aujourd'hui. Patrimoines, territoires, tourismes", Anne Hertzog et Nicolas Offenstadt interviendront sur la question de "La Grande Guerre aujourd’hui. Patrimoines, territoires, tourismes. Enjeux d’une recherche". Cette séance introductive, qui se déroulera le mardi 5 octobre 2010, s'incrit dans une série de séminaires qui se dérouleront tous les premiers mardis du mois, d’octobre 2010 à juin 2011 de 17h00 à 19h00, à la Direction de la Mémoire du Patrimoine et des Archives (Ministère de la Défense, 37 rue de Bellechasse, Paris, 7ème arrondissement). Voir le programme du séminaire et les informations pratiques sur le site Calenda.

La pensée stratégique française
L'Alliance géostratégique (AGS), qui vient de refondre son site, proposera le premier café stratégique, à Paris, au café Le Concorde (239 bd St-Germain, 6ème arrondissement), le jeudi 7 octobre 2010 à partir de 19h00, avec pour invité le Général Desportes (notamment auteur de La guerre probable, Introduction à la stratégie ou Décider dans l'incertitude) qui interviendra sur "La pensée stratégique française. Plus d'informations sur le site d'AGS.


Le Kosovo indépendant et la nouvelle donne dans les Balkans
Conférence-débat organisée par le Centre d'études et de recherches internationales (CERI), avec pour invité Veton Surroi (Président, Foreign Policy Club, Pristina, fondateur de Koha Ditore, principal quotidien et chaine TV du Kosovo, ancien député). Le débat sera introduit par Jacques Rupnik, spécialiste des Balkans, et se déroulera le jeudi 7 octobre de 17h00 à 19h00, dans la salle de conférences de Sciences Po Paris (56 rue Jacob, Paris, 6ème arrondissement). Plus d'informations sur le site du CERI. Attention, le conférencier s'exprimera en anglais.


Décolonisons les imaginaires
La deuxième édition de ce colloque se déroulera le vendredi 8 octobre 2010, de 14h30 à 19h30 à l'Hôtel de Ville de Paris. Les intervenants seront réunis en 3 tables-rondes : "Etat des lieux, langage et préjugés, l’origine du mal", "Médias et clichés, la banalisation des discriminations ?", "Décoloniser le langage, devoir de mémoire, devoir de création ?". Voir le programme sur le site de France Culture.


Afghanistan : quels enjeux pour l'action humanitaire dans "le pays de l'éternité en guerre" ?
La journée d'études organisée par l'IEP de Grenoble sur les enjeux humanitaires en Afghanistan face au risque de la paralysie de leurs actions, se déroulera le jeudi 14 octobre 2010 à l'Institut d'études politiques de Grenoble. Voir l'argumentaire du coordinateur de la journée, Pierre Micheletti, sur le site de la revue Grotius. Voir la plaquette et le programme.


La démocratie et la guerre
Organisé par le Centre d'études sociologiques et politiques Raymond Aron, avec le soutien de la Fondation St-Cyr, le colloque "La démocratie et la guerre" se déroulera les lundi 18 et mardi 19 octobre 2010 à l'EHESS (amphithéâtre François-Furet, 105 bd Raspail, Paris, 6ème arrondissement). Plusieurs tables-rondes sont au programme : "Paix et guerre dans les démocraties" ; "La guerre dans les Etats démocratiques (études de cas)" ; "Comment les démocraties font la guerre". Voir le programme et la présentation du colloque faite par ses organisateurs, Jean-Vincent Holeindre et Geoffroy Murat.



mardi 11 mai 2010

La "guerre de guérilla" n'existe pas (Adam Baczko)


Pour cause de rédaction de thèse, le blog Géographie de la ville en guerre est moins alimenté (à grand regret !) ces derniers temps. L'occasion toute trouvée pour accueillir des billets venant de chercheurs, de praticiens et d'étudiants sur les questions de guerre et de ville. Pour inaugurer cette série, voici une contribution d'Adam Baczko qui pose un regard critique sur le concept de "guerre de guérilla". Qu'il soit remercié de sa participation !


Adam Baczko est étudiant à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales - Paris) et jeune chercheur de l'IRSEM (Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire). Après avoir rédigé un mémoire sur la guerre civile au Sierra Leone au Département de War Studies du King's College London, il s’intéresse plus particulièrement aux questions de stratégies irrégulières, notamment à la manière dont les guérillas et les milices résolvent les contradictions entre leurs cultures stratégiques particulières et les exigences objectives de la guerre qu’examine la théorie stratégique.


"La multiplication des articles, blogs, ouvrages et discussions traitant de la "guerre de guérilla" (ou tout autre utilisation du mot "guérilla" comme un type distinct de guerre) appelle à faire le point sur ce terme. Son utilisation de manière interchangeable avec d’autres concepts diverses montre à quel point le phénomène qu’il décrit est souvent flou pour ceux qui l’emploient. Voici une liste indicative et non exhaustive de concepts souvent utilisés comme synonyme de "guerre de guérilla" :
- Conflit de basse intensité
- Petite guerre
- Guerre non conventionnelle
- Guerre irrégulière
- Violence politique
- Guerre populaire
- Guerre civile
- Guerre interne
- Guerre de partisan
- Insurrection
- Guerre limitée

Le manque de rigueur conceptuel devient gênant quand il devient le moyen de digressions usant des différences de sens pour mettre sous une même étiquette des guerres qui ne se ressemblent pas.

Mon ex-professeur de théorie stratégique, MLR Smith, au département de War Studies au King’s College London nous enseignait, avec raison, ce que Harry Summers a dit avec sa pédagogie habituelle : "A war is a war is a war is a war" ("une guerre est une guerre est une guerre est une guerre"). Si la "guerre de guérilla" est si difficile à définir, c’est qu’elle n’existe pas conceptuellement. La plupart des éléments distinctifs de cet ensemble de guerres dites "irrégulières" ou "non conventionnelles" sont des éléments qui sont présents dans les guerres dites "régulières" et "conventionnelles". L’embuscade est une tactique fréquente dans les "guerres conventionnelles", tandis l’intensité du feu comme le nombre de victime ne sont ni plus bas, ni plus petits, ni plus limités dans ces "guerres de guérillas". De plus, nombreuses sont ces "guerres non-conventionnelles" dont la résolution finale se décide sur des champs de bataille étrangement "conventionnels". Ainsi, la guerre civile en Angola dans les années quatre-vingt se conclut lors d’une bataille de blindés à Cuito-Cuanavale comme la décolonisation indochinoise qui se termine à Dien Bien Phu dans une bataille de tranchées, précédée d’une préparation d’artillerie en bonne et due forme. La plupart des éléments de définition d’une typologie des "guerres de guérilla" cèdent devant un examen approfondi.

Reste l’argument de Stathis Kalyvas dans The logic of violence in civil war, de loin le plus solide : l’absence de front. En effet, les témoignages et les théoriciens qui décrivent cette fluidité des lignes démarcations abondent. On observe néanmoins les mêmes symptômes dans les batailles "conventionnelles". Jamais les fronts ne suivent les superbes cartes d’état-major, qui sont des synthèses de la situation, des tentatives de résumer la situation stratégique de leur armée pour prendre plus efficacement des décisions. Au milieu du bruit et de la fureur de la bataille, les individus perdent leurs repères spatiaux. A l’inverse, les locaux dans les "guerres irrégulières" savent fréquemment qui contrôle quoi, qui est avec qui. Bien qu’elle soit un critère puissant de compréhension d’un certain nombre de guerres, l’absence de front ne suffit pas à distinguer guerres "régulières" et "irrégulières".

En fait, la prégnance actuelle de la distinction régulier/irrégulier s’appuie principalement sur une opposition des images idéal-typiques de la Seconde Guerre mondiale et de certaines guerres de décolonisations qui marquèrent les esprits occidentaux, en particulier l’Algérie et la Malaisie. Elle permet de différencier les guerres que nous comprenons de celles que nous ne comprenons pas. D’une part est l’évidence pour nous du caractère industriel de la guerre moderne, de l’importance de la mobilisation des ressources, de la technique et des compétences ; de l’autre se dévoile notre oubli des passions, de la ténacité et de la ruse. Ces guerres nous désorientent car le vainqueur a été le plus tenace indépendamment de sa force. Ce que révèle ce flou conceptuel dans l'usage du terme de "guérilla", c’est qu’à l’articulation des logiques de raisons et de passions qui gouvernent la guerre se trouve la volonté.

Or, si un paradigme permet d’appréhender le rôle de la volonté et de l’articuler avec celui de la force, c’est bien celui de Clausewitz. En effet il se construit sur une double définition de la guerre comme duel (où la volonté est première) et comme phénomène de nature politique articulée autour d’une "sainte trinité", raison, probabilité/chance et passion. Cette dualité de la nature de la guerre et ces trois moteurs de l’escalade et de la désescalade de la violence sont tous particulièrement observables dans ces guerres dites irrégulières ; ces guerres mêmes que Keegan et Van Creveld, tant cités, désignaient comme non-clausewitziennes. La diversité des guerres n’infirme pas le cadre conceptuel que créa Clausewitz. Au contraire, il confirme que la guerre est un caméléon ; la forme change, la bête reste la même.

Par contre, la guérilla en tant que concept prend tout son sens dès lors qu’elle est comprise comme une stratégie (ou un mouvement qui fait usage d’une telle stratégie). La guérilla est une des manière de penser l’affrontement armé, autrement dit la bataille, le moyen de la stratégie, en se basant sur l’évitement par la dispersion et la dissimulation. Comme moyen du politique, la guérilla est un des modèles d’allocations des ressources disponibles. Elle est une des réponses possibles à la question du comment faire pour vaincre à terme en partant de ma situation stratégique actuelle. C'est-à-dire que, comme toute stratégie, la guérilla est un rapport au temps et à l’espace. Elle se base sur une utilisation de la géographie pour repousser l’affrontement décisif présent en situation d’infériorité pour créer les conditions d’une supériorité dans le futur. Mao parlait de troquer l’espace pour gagner du temps, du temps pour mobiliser des ressources, des ressources pour construire une capacité militaire, une capacité militaire pour vaincre décisivement à terme. Ce sont bien des batailles qui closent la guerre civile chinoise, la guerre de décolonisation indochinoise où la guerre de procuration entre le Nord Vietnam et le Sud-Vietnam.

La logique de la guérilla, on le voit, s’inscrit dans les logiques étiquetées comme conventionnelles. Elle n’est pas une fin en soit. Bien sûr, parfois nul besoin de vaincre l’ennemi ; il s’effondre de lui-même tel le gouvernement cubain face à Castro ; ou il choisit la retraite stratégique à la manière du gouvernement français qui rappelle le contingent d’Algérie. A l’inverse, certaines guérillas se révèlent incapables de construire une force de combat capable de vaincre, tels ces moudjahidin afghans qui ont la prétention d’affirmer qu’ils ont vaincu l’URSS alors qu’il leur fallut pas moins de trois ans pour abattre le faible régime de Najibullah. Un mélange des deux aboutit à ces situations troubles, prolongés, que nous comprenons si peu ; ainsi au Sierra Leone où dix ans de guerres furent la conséquence de l’incompétence stratégique de tous les acteurs engagés. Mais une guérilla compétente qui fait face à un adversaire tenace devra en finir sur le champ de bataille. C’est ce que Mao avait parfaitement compris : la guérilla n'est pas un type de guerre particulier ; c'est une des stratégies à mettre en œuvre dans la guerre.

La guérilla n’est donc pas un type de guerre, c’est une stratégie. Confondre la nature de la guerre et la stratégie d’un acteur c’est s’enlever les moyens de décrire ce qui se passe. Et analyser sans pouvoir décrire, c’est prendre le risque de jargonner sans expliquer. Je terminerai en citant la phrase de mon professeur de théorie stratégique qui finissait son article "Guerilla in the Mist" dont ce billet s’inspire en disant : "In this respect, they [such labels] may not tell you much about strategy, but they do tell you a great deal about strategists" ("D’ailleurs, ils [de telles étiquettes] ne vous disent peut-être pas beaucoup sur la stratégie, mais ils en disent long sur les stratégistes")."



dimanche 8 novembre 2009

Séminaire "Penser la guerre" (séances 2009-2010)


Le séminaire "Penser la guerre" reprend ses travaux mardi 17 novembre de 19h à 21h à l'EHESS (105, bd. Raspail Paris 6e) en salle 4. Comme l'année précédente, le séminaire se réunira chaque mois autour d'un ou de deux chercheurs, afin de confronter les points de vue sur les méthodologies et les épistémologies à l'oeuvre dans les études de la guerre. Le séminaire est ouvert à tous.

Mardi 17 novembre 2009 :
Qu'est-ce qu'une crise internationale ?
Thomas Meszaros (postdoctorant à Institut des hautes études internationales de Genève) et Olivier Chopin (enseignant à l’EHESS et à Sciences Po).

Mardi 15 décembre 2009 :
Penser la guerre aérienne
Lieutenant-Colonel Jérôme de Lespinois (historien, directeur de la division Recherche du Centre d’études stratégiques aérospatiales) et Christophe Pajon (politiste, enseignant-chercheur à l’École de l’Air de Salon de Provence).

Mardi 12 Janvier 2010 : Les guerres napoléoniennes, préfiguration des guerres totales ?
Laurent Henninger (chargé de recherches en histoire militaire à l’IRSEM, mène actuellement des travaux sur les révolutions militaires) et Patrice Gueniffey (directeur d’études à l’EHESS, a récemment publié, Le 18 Brumaire. 9-10 novembre 1799, L’épilogue de la Révolution française, Gallimard, 2008).

Mardi 16 Février 2010 : Vers une armée européenne ?
Delphine-Deschaux-Beaume (docteur en science politique et enseignante à l’IEP Grenoble), et Yves Boyer (directeur-adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique).

Mardi 16 Mars 2010 :
Le terrorisme, forme contemporaine de la guerre ?
Hélène L’Heuillet (maître de conférences en philosophie à l’université Paris-Sorbonne, a récemment publié Aux sources du terrorisme. De la petite guerre aux attentats suicides, Fayard, 2009) et Colonel Michel Goya (directeur d’études à l’IRSEM, auteur de Irak. Les armées du chaos, Economica, 2007).

Mardi 13 avril 2010 : Les femmes et la guerre
Irène Eulriet (chercheuse associée au Groupe de sociologie politique et morale de l'EHESS, va publier Women in the Military : Public Rhetorics and Gendered Policies, Palgrave Macmillan, 2010) et Elodie Jauneau (doctorante en histoire à l’université Paris-7, sa thèse s’intitule Quand les femmes deviennent soldats. Aux origines des nouveaux rapports de genre dans l’armée française 1938-1962).

Mardi 4 Mai 2010 : Les passions et la guerre
Pierre Hassner (directeur de recherches émérite au CERI-Sciences Po). Cette dernière séance prendra la forme d’une conférence suivie d’une discussion.


mercredi 4 novembre 2009

"Al-Qaida, l'Afghanistan et le Jihad global"


L'Institut de recherche stratégique de l'école militaire (IRSEM) inaugure sa création avec une série de séminaires consacrée aux "Guerres et religions" (l'année 2010-2011 sera à son tour consacrée aux liens entre la paix et la religion).

Le premier rendez-vous de la sécurité sera ainsi l'occasion d'entendre Jean-Pierre Filiu, professeur associé à Sciences Po au sein de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée., auteur notamment de Mitterrand et la Palestine (Fayard, 2005), Les frontières du jihad (Fayard, 2006), Les neuf vies d'Al-Qaida (Fayard, 2009), et d'un ouvrage prochainement traduit en français Apocalypse dans l'islam (Presses de l'université de Californie). Il interviendra sur la question d' "Al-Qaida, l'Afganistan et le Jihad global", à l'Ecole militaire (amphithéâtre Lacoste), le 5 novembre 2009, de 18h15 à 19h45. L'entrée est libre, sur présentation d'une pièce d'identité.



samedi 20 juin 2009

Le Dessous des cartes : l'Afghanistan, une autre stratégie


A noter : la prochaine émission du Dessous des cartes sera consacrée à l'Afghanistan : "L’Afghanistan est en guerre depuis 30 ans. La carte des ethnies est en même temps la carte de l’empreinte des mouvements de guérillas, le commerce de la drogue est central. Que va t-il se passer avec la nouvelle stratégie du Président démocrate américain Obama et la force internationale de l’OTAN, avec des élections présidentielles en Afghanistan en Août 2009 ?". Retrouvez l'émission "Afghnistan : une autre stratégie" le mardi 30 juin 2009 à 22h45 sur Arte (et de nombreuses rediffusions pendant le mois suivant sur la TNT). Toutes les cartes de cette émission peuvent être retrouvées après sa première diffusion sur le site du Dessous des cartes.


Sur le cas de l'Afghanistan, à retrouver également :
  • Jean-Dominique MERCHET, Mourir pour l'Afghanistan. Pourquoi nos soldats meurent-ils là-bas ? (Editions Jacob-Duvernet, Paris, 2008, 181 p.) dans lequel le célèbre journaliste spécialisé sur les questions de défense offre un regard critique sur les intentionnalités politiques dans l'opération militaire menée en Afghanistan.
    Voir une note de lecture par le C2SD sur ce livre, et le blog de Jean-Dominique Merchet Secret Défense.
  • Patrick DOMBROWSKY et Simone PIERNAS Simone, Géopolitique du nouvel Afghanistan (Ellipses, collection Référence Géopolitique, Paris, 2005, 111 p.). L'ouvrage date de 2005, beaucoup de choses ont changé (comme en discutera Jean-Christophe Victor dans l'émission du 30 juin), mais permet de comprendre de manière synthétique les principaux enjeux de la situation contemporaine en Afghanistan.

jeudi 30 avril 2009

Conférence "L'importance stratégique du Sahel"


Le Centre d'Etudes et de Recherche de l'Ecole Militaire (CEREM) organise une conférence sur L'importance stratégique du Sahel, qui sera l'occasion de présenter les conclusions de travaux antérieurs menés dans le cadre du CEREM. La conférence aura lieu le 6 mai 2009 de 18h à 20h à l'Ecole militaire, dans l'amphithéâtre Lacoste (21 place Joffre, Paris 7ème), en présence de l’amiral Jean DUFOURCQ (directeur de recherche au CEREM), de monsieur Mehdi TAJE, (chercheur associé au CEREM) et de monsieur le Colonel Lamine DIABIRA (directeur du Centre d'Etudes Stratégiques - Mali).


jeudi 5 mars 2009

Alliance géostratégique : penser la stratégie ensemble


La blogosphère stratégique française s'enrichit d'une belle initiative, menée par 14 auteurs de blogs. Si chacun des auteurs conservera une réflexion personnelle sur chacun de leur blog, l'originalité de cette fédération vient compléter leurs analyses et la rencontre entre auteurs et lecteurs. Alliance géostratégique vient habilement compléter le débat sur la stratégie française, européenne, otanienne... "Ce qui est vraiment nouveau, c’est que le débat vient du bas vers le haut : ce n’est pas cette origine qui entraîne une moins bonne qualité, au contraire. Surtout, le débat est extrêmement réactif à l’actualité, grâce au format de blog que n’ont pas les institutions. Dès lors, en additionnant touts les billets écrits, l’alliance met en ligne chaque mois plus de pages que la plupart des instituts. Cet enrichissement, nous voulons le partager. C’est pourquoi nous avons créé cette plate-forme commune, qui est une étape supplémentaire dans l’organisation du débat stratégique en général, et de la blogosphère en particulier". A consulter régulièrement pour tous ceux qui s'intéressent aux évolutions géopolitiques du monde contemporain et au débat géostratégique !

dimanche 11 janvier 2009

Séminaire "Penser la guerre : autour des recherches et des publications récentes"


Chaque mois, l'EHESS réunit des chercheurs sur la question "Penser la guerre : autour des recherches et des publications récentes" (105 boulevard Raspail, Paris 6e arrondissement, salle 4, de 19h à 21h). L'occasion de confronter les points de vue, avec une volonté assumée de discuter autour non des fondamentaux, mais avant tout des avancées, des impacts et des limites des publications récentes. La participation au séminaire est libre, sans inscription préalable.

Mardi 13 janvier 2009 :
"Guerre, paix et raison d’État"
Invités: Olivier Chopin, auteur d’une thèse sur la raison d’État et les services secrets, postdoctorant CNRS au Centre Raymond-Aron ; et Sébastien Laurent, maître de conférences à l’université Bordeaux III, co-auteur avec Olivier Forcade de Secrets d’État. Pouvoirs et renseignement dans le monde contemporain (Armand Colin, 2005).

Mardi 17 février 2009
(exceptionnellement en salle 2) : "Le cheval de Troie : philosophie d’un stratagème"
Avec Philippe Capet, auteur d’une thèse sur la philosophie du mensonge, ingénieur chez Thalès et Vincent Descombes, directeur d’études à l’EHESS, auteur de Le complément de sujet. Enquête sur le fait d’agir de soi-même (Paris, Gallimard, 2006).

Mardi 10 mars 2009 :
"Qu’est-ce qu’une crise internationale ?"
Avec Thomas Meszaros, postdoctorant à l’Institut des hautes études internationales de Genève et Michel Dobry, professeur de science politique à l’université Paris-1.

Mardi 14 avril 2009 :
"Penser les menaces sécuritaires : le cas israélien"
Avec Basile Dewez, doctorant en science politique à l’EHESS, visiting fellow à l’Université hébraïque de Jérusalem et Samy Cohen, directeur de recherches au CERI, co-directeur de Democracy at War against Terrorism. A Comparative Perspective (Palgrave, 2008).

Mardi 12 mai 2009 :
"Qu’est-ce qu’une guerre civile ? Histoire et actualité du concept de stasis"
Avec Ninon Grangé, Maître de conférences à l’Université Paris-VIII, auteur d’une thèse de philosophie politique sur la distinction entre guerre et guerre civile et Pierre Manent, directeur d’études à l’EHESS, auteur d’Enquête sur la démocratie. Études de philosophie politique (Gallimard, 2007).

dimanche 26 octobre 2008

Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (2) : la démarche en géographie militaire


La démarche en géographie militaire


La géographie militaire analyse les espaces militaires et les espaces du militaire. Comme l'écrit Philippe Boulanger, "reposant sur des critères physiques et humains, la géographie à des fins militaires se veut à la fois théorique et appliquée. Elle est théorique en contribuant à l'élaboration des doctrines tactiques et stratégiques. Elle participe à mieux maîtriser les milieux naturels, à appréhender les mutations du monde contemporain, à optimiser les actions défensives ou offensives. En outre, sa finalité consiste aussi à une application directe car l'influence de la géographie sur le terrain ou le théâtre d'opérations se vérifie à chaque instant. La géographie militaire tend à favoriser le soutien des forces et l'action militaire sous toutes ses formes" (Philippe Boulanger, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection Carrefours Les Dossiers, Paris, p. 371). On peut alors relier les différentes modalités de la pensée militaire à différentes échelles prises en compte dans l'analyse géographique. Pour faire simple, la géostratégie analyse les "grands" espaces, les mutations de l'espace mondial et les relations entre les pays. Une "géo-opérationnelle" (si vous me permettez ce néologisme) consisterait, elle, en l'analyse des théâtres d'opérations, à l'échelle du pays ou de la zone d'intervention : "le théâtre d'opérations renvoie à une mission stratégique unique visant la destruction des forces adverses" (Philippe Boulanger, op. cit., p. 213). Enfin, une "géo-tactique" analyserait les divers atouts et contraintes pour l'intervention à l'échelle locale, impliquant directement les unités déployées. On se situe là à l'échelle du terrain, c'est-à-dire dans l'espace du combattant.




Opérations aériennes et géographie militaire

Les espaces du militaire évoluent en fonction des temporalités de l'action, des modalités de l'intervention, et des transformations de l'espace des combattant. En effet, le déploiement et l'appropriation de l'espace urbain ne se pensent pas de la même manière en fonction du type de mandat et de ses objectifs. Dans la ville de Mitrovica, on distingue ainsi plusieurs temporalités dans l'action militaire : le temps des bombardements aériens et du renseignement, le temps du déploiement terrestre et de la sécurisation de la ville, et le temps du maintien de la paix et du retrait progressif des troupes. La stratégie du tout-aèrien qui a prévalu dans l'opération "Force alliée" en 1999 a nécessité une cartographie particulière de la ville, divisée en zones protégées et zones-cibles. La ville de Mitrovica était ainsi un verrou, au coeur des voies de communications reliant la Serbie et l'aire de peuplement serbe au Nord du Kosovo, à l'aire de peuplement albanais au Sud du Kosovo. De plus, il existait au Nord de la ville une caserne militaire serbe, point central du déploiement des forces serbes dans la province (le Kosovo était alors une province de la Serbie, qui avait perdu son statut d'autonomie, suite à l'état d'urgence décrété par le Président de la Serbie Slobodan Milosevic). Néanmoins, la ville abritait des zones résidentielles, notamment autour de la caserne serbe. De plus, le complexe industrialo-minier de Trepca était obsolète et contenait des substances dangereuses. Le zonage d'une ville lors d'opérations militaires aériennes se pense donc selon des zones de priorité stratégique et des zones à risque. De même, les axes de communication reliant la Serbie à la ville de Mitrovica et ainsi au reste du Kosovo, ont été, bien évidemment, déterminés comme des objectifs stratégiques. Seulement, sur ces axes, des flux massifs de déplacés se croisaient : les Albanais du Nord du Kosovo rejoignaient ainsi l'aire de peuplement majoritairement albanaise, au Sud de la rivière Ibar ; tandis que les Serbes quittaient la ville de Mitrovica pour les zones rurales de l'extrême-Nord, ou plus majoritairement pour trouver refuge en Serbie. Les forces militaires serbes se mêlaient à ces mouvements de foule, et ainsi contrecarraient tout bombardement aérien lors de leurs déplacements. En définitive, l'opération "Force alliée" est considérée comme une réussite politique (avec la signature des Accords de Rambouillet mettant fin à la guerre du Kosovo), mais un échec militaire (les forces militaires serbes ayant été "libres" de leurs mouvements, et le "nettoyage ethnique" suspecté s'étant amplifié).




Interventions terrestres et géographie militaire

L'intervention terrestre se divise en 3 temporalités, en fonction des objectifs des différentes missions. 1er temps : le renseignement. Quelques unités spécialisées (forces spéciales principalement) ont été déployées à Mitrovica avant le déploiement plus massif lié à l'opération d'imposition et de maintien de la paix. Les renseignements ne cherchent pas à contrôler les espaces, mais à fournir des informations géographiques (tan d'un point de vue urbanistique et physique, mais surtout et avant tout humain) pour préparer au mieux ce futur déploiement. Il s'agit tout à la fois de comprendre les espaces des combattants et les représentations qu'en ont les populations civiles, afin d'établir un diagnostic permettant d'adapter l'outil militaire aux spécificités de la ville en guerre. Paul-David Régnier fait ainsi remarquer les bienfaits du rapporchement entre géographie militaire et renseignement militaire : "la menace, qu'elle que soit la forme qu'elle prend, s'inscrit d'abord dans un espace multidimensionnel (physique mais aussi social, économique, culturel, symbolique, politique) et qui doit être envisagé à différentes échelles (approche multiscalaire) d'où elle tire une grande partie de sa force, de sa forme, de son potentiel, de sa logique vitale. Analyser ces rapports complexes et incroyablement enchevêtrées relève de la géographie militaire mais fait appel à l'ensemble des connaissances et des informations issues du renseignement, sans quoi la géographie militaire ne serait qu'une description de cartes topographiques, description bien inutile puisque le discours cartographique la livre à qui sait le décrypter. La géographie militaire, en combinant l'étude des espaces et des lieux et la façon dont les hommes les utilisent, participe à l'effort de renseignement dont la finalité est avant tout de comprendre, d'interpréter et, parfois, d'anticiper" (Paul-David Régnier, 2008, Dictionnaire de géographie militaire, CNRS Editions, Paris, p. 197). Les hommes du COS (Commandement des Opérations Spéciales) ont ainsi eu pour mission d'identifier les territoires de la violence et les territoires miliciens au Kosovo, ainsi que de recueillir des informations sur les divisions existant dans la population civile, les tensions entre les communautés et les "récupérations" politiques qui peuvent être faites auprès des plus démunis, dans des discours attisant la haine. Le territoire urbain est alors conçu comme un ensemble de micro-territoires différenciés dont il faut identifier le besoin tactique : les points de tension, les hauts-lieux identitaires et/ou politiques, les "zones grises" sont alors identifiées. La cartographie de la ville selon les nouvelles territorialisations par la violence permet ainsi, à un niveau stratégique, d'envisager le déploiement adapté des troupes terrestres. Celles-ci ont un objectif autre : il ne s'agit plus de "repérage", mais de contrôle territorial.


Les militaires se déployant dans la ville de Mitrovica se sont ainsi appropriés certaines parties de la ville. Le double centre-ville a été ainsi identifé comme le principal noyau des tensions, centralisées sur le pont ouest. L'appropriation militaire est à la fois spatiale (par l'installation de check-points aux entrées des 2 ponts, par exemple), juridique (par l'installation dans des maisons, des bâtiments officiels...), économique (par l'emploi de personnels locaux comme interprètes, ou pour le fonctionnement de l'Economat des Armées - sorte de "cantine", tout comme par la consommation - en nourriture et en boissons - lors des quartiers libres, qui crée une économie temporaire et fragile dans la ville : on a vu ainsi la multiplication des cafés à Mitrovica au moment où les militaires français étaient nombreux à être postés dans la ville même de Mitrovica ; mais cette économie ne fut pas durable, beaucoup de cafés devant fermer lors des procédures de retrait progressif des troupes vers l'extérieur de la ville, notamment pour le camp de Novo Selo, à mi-chemin entre Mitrovica et Pristina) et psychologique (la sécurisation de la ville appartenant à des militaires de la communauté internationale, cette appropriation est donc celle d'acteurs extérieurs à la ville). La mise en place du dispositif sécuritaire correspond donc à l'identification préalable des particularités géographiques de la ville de Mitrovica, avec l'installation de check-points et le positionnement d'unités aux points de tension, une installation massive des unités en périphérie (afin de ne pas faire ressentir la force armée comme une force occupante mais une force "stabilisatrice") et le déploiement d'un maillage sécuritaire mouvant (avec le quadrillage de la ville par les troupes à pied).


Ce déploiement a ensuite été "allégé" pour que l'imposition de la paix laisse place au maintien de la paix. Ainsi, le retrait progressif des troupes terrestres dans la ville de Mitrovica correspond à un objectif stratégique différent de celui de l'imposition de la paix. L'appropriation spatiale se fait plus "discrète" dans la ville de Mitrovica. Nénamoins, les espaces du militaire ont une géographie mouvante, démontrant ainsi l'adaptation de l'outil militaire aux différentes périodes de tension. Les violences de mars 2001 ou celles de mars 2004 dans la ville de Mitrovica montrent que le dispositif militaire s'adapte : la réappropriation du pont ouest est ainsi une priorité à la fois tactique et stratégique pour le rétablissement de l'ordre. La prise en compte des représentations que les habitants se font des territoires de l' "Autre", des territoires miliciens et des territoires de la violence est une nécessité pour adapter l'outil militaire aux besoins réels de la population, afin d'éviter sa manipulation et sa "galvanisation" autour de discours politiques extrêmistes. Mais ces éléments ne sont pas statiques : par exemple, les implantations des groupes armés dans la ville de Mitrovica se sont adpatées au dispositif militaire de la KFOR. L'appropriation par les militaires français des alentours du pont ouest n'a pas aboli les logiques d'appropriation territoriale des groupes armés, mais les a diffusé dans un espace moins "perceptible". En effet, les milices - qu'elles soient serbes au Nord de l'Ibar ou albanaises au Sud - optent ainsi pour des opérations de guérilla urbaine, que le géographe Michel Lussault définit comme "un processus à la fois formalisé, et en même temps durable, de harcèlement d’un ennemi territorial, mais qui pour être guérilla doit avoir un aspect de clandestinité relative" ("Guérillas urbaines", compte-rendu du Café géo du 3 octobre 2008). Cette clandestinité dans la préparation des opérations de guérilla urbaine est un frein et une contrainte forte au bon accomplissement de l'imposition et du maintien de la paix. Les espaces des groupes armés et les espaces du militaire interagissent donc les uns sur les autres. La brutalité et l'extrême violence de la guerre et de la guérilla urbaines peuvent ainsi être analysées à travers la géographie militaire, et l'appropriation spatiale par les différents acteurs.



Nota bene : Ces commentaires sont issus des réflexions menées dans mes 2 mémoires de maîtrise et de DEA qui analysaient les interactions entre les opérations militaires (et leurs diverses temporalités) et les particularités des villes ex-yougoslaves (Mitrovica dans le cas du mémoire de maîtrise, et la comparaison entre Mitrovica et Sarajevo dans le cadre du DEA). Les documents (cartes et schémas) ici présentés sont extraits de ces mémoires.


Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (1) : quelles approches géographiques ?


Sans vouloir cloisonner les différentes approches de la géographiques, voici quelques pistes de réflexion à partir de leurs différents outils d'analyse. Pour reprendre la phrase de Gustave-Léon Niox (professeur de géographie à l'Ecole supérieure de guerre entre 1876 et 1895), "la géographie n'est pas un but, c'est un moyen. La géographie est dans un tout. Tout est dans la géographie. C'est la science mère, indispensable, sans laquelle toutes les autres, histoire, art militaire, littérature, philosophie même, manquent de base et ne peuvent acquérir leur entier développement" (Colonel Niox, 1893, Géographie militaire, tome 1 "La France", Delagrave, Paris, p. VII), changeant ainsi de la phrase on ne peut plus célèbre du géographe Yves Lacoste "la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre". Trois de ces démarches, la géographie militaire, la géopolitique urbaine et la géographie culturelle, seront présentées sous l'éclairage de la ville de Mitrovica. Située au Nord du Kosovo, peuplée d'environ 82 000 habitants en 2003, cette ville est au coeur de tous les enjeux et de toutes les tensions. D'un point de vue stratégique, elle était un verrou dans la guerre de 1999, se situant sur la route des troupes provenant de Serbie et celles du groupe armé de l'UCK provenant du Sud du Kosovo. D'un point symbolique et politique, elle constitue à la fois la dernière ville "multiethnique" (à prendre entre guillemets, vu que les populations vivaient déjà avant le déclenchement du conflit côte à côte et non ensemble, dans des quartiers distincts) et le dernier bastion urbain pour les Serbes du Kosovo. La bataille pour le pont, véritable géosymbole de la division de la ville, est au coeur des rivalités de pouvoir, des enjeux identitaires et des objectifs militaires pour la pacification du Kosovo.


C'est pourquoi, suivront dans 3 posts quelques pistes de réflexion tenant compte de ses différents enjeux, utilisant les différents outils d'analyse de la géographie militaire, de la géopolitique urbaine (en tentant de donner quelques éléments de réponse à Olivier Kempf sur le cas particulier de la ville en guerre, celui-ci ayant posé des pistes de réflexion dans son site Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques) et de la géographie culturelle.

lundi 25 août 2008

Une géographie des champs de bataille décisifs


Dans le nouveau contexte stratégique, pour pouvoir prendre un territoire, il faut trouver les zones d'instabilité dans lesquelles peuvent agir les belligérants, groupes paramilitaires, terroristes ou criminels afin de déstabiliser le pays et empêcher le processus de paix. On peut alors réfléchir aux stratégies militaires en fonction des concepts géographiques de points, lignes et réseaux. En effet, maîtriser un point est une avancée, mais ne sert à rien si les belligérants peuvent se déplacer sur les lignes qui relient les points (même s'ils se trouvent bloqués sur certains points, ils peuvent toujours les contourner), et plus encore s'ils sont organisés en réseaux (dans ce cas, un point n'est pas grand-chose, puisque les belligérants peuvent utiliser quasiment l'ensemble du réseau). On peut donc établir une typologie des champs de bataille, non en fonction de leurs caractéristiques physiques, mais de leur relation dans la guerre.



La zone urbaine

Les zones urbaines s'affirment sans conteste comme le champ de bataille politique et militaire préférentiel des terroristes, des soldats et groupes paramilitaires engagés dans une guerre asymétrique, et des réseaux criminels. Elles concentrent les centres de décision, les centres économiques, les médias et la population. Les villes sont devenues un enjeu majeur dans les conflits, tout particulièrement depuis les années 1990. Ce fait s'explique par un double phénomène : d'une part, l'explosion urbaine ; d'autre part, l'évolution des mentalités vis-à-vis du conflit et du droit juridique international.

Importance de la poussée urbaine : la ville regroupe la moitié de la population mondiale, prend une part de plus en plus importante dans la superficie mondiale et regroupe tous les centres économiques de la planète. Il est désormais difficile, voire impossible, d'éviter le milieu urbain : "la guerre en ville va devenir de plus en plus difficilement évitable pour une simple et bonne raison : l'extension à un rythme de plus en plus effréné des zones urbanisées" ("Le combat urbain, Analyses et perspectives", Raids, 2003, hors série n°11, p. 11). L'évolution de la société a entraîné un nouveau rapport au conflit : désormais la ville ne doit plus être anéantie, mais contrôlée. L'intérêt est de déstabiliser suffisamment l'ennemi pour le forcer à arrêter ses actions et à entrer dans le processus de paix, tout en protégeant la population à la fois des belligérants et des dommages collatéraux. Cette évolution s'explique par le type de conflits dans lequel les militaires français sont engagés depuis la fin du XXème siècle, c'est-à-dire des interventions visant à instaurer la paix, dans le cadre du droit international des conflits, sur des théâtres d'opérations autres que le territoire national. L'opinion publique prend une part importante dans la réalisation de ce type d'opérations, dans la mesure où c'est elle qui décide, par ses votes, de la ligne de conduite du gouvernement français : les dommages collatéraux, tout comme les risques pris par les militaires, sont des arguments en défaveur de l'augmentation du budget des Armées et de l'envoi de nouvelles troupes dans divers conflits. Les militaires doivent s'engager dans des opérations restreintes dans le temps et l'espace et limiter les dommages collatéraux. Non seulement la guerre ne se fait plus dans un milieu physique déterminé, mais en plus elle se déroule désormais dans un espace complexe qui englobe bien plus d'obstacles que les simples particularités physiques.

On ne peut plus parler aujourd'hui de "champ de bataille" pour désigner les différents milieux où s'affrontent les belligérants, ou de "campagne" pour parler de la bataille elle-même ("Cette habitude est ancienne. Le mot «campagne», de l'italien campanie, apparaît au sens militaires dès le début du XVIe siècle. Succédant aux « chevauchées » qui dévastaient un pays, «campagne» désigne le terrain de manœuvre des troupes, l'espace où l'on s'affronte par les armes, où se règle le sort des batailles, où Dieu désigne le vainqueur. par extension, « campagne » signifie aussi une série de mouvements de troupes, ordonnées par le roi, qui ont parfois pour objet la capture des villes. […] En temps de guerre, loin de s'opposer comme citadin et « campagnard », les mots « ville » et « campagne » s'associent aisément, y compris de nos jours." Dufour, Jean-Louis, 2002, La guerre, la ville et le soldat, Odile Jacob, Paris, p. 317). La terminologie a évolué parallèlement à ce nouvel intérêt pour la ville dans les conflits. Ce changement dans les termes ne correspond pas seulement à un besoin de moderniser les appellations, mais surtout à une réalité nouvelle dans les conflits dans lesquels sont engagés les militaires français. Jean-Louis Dufour parle, en suivant l'exemple du titre de l'ouvrage de Philippe Delmas, du "bel avenir de la guerre en ville" (Titre d'un chapitre faisant référence à l'ouvrage : Delmas, Philippe, 1995, Le bel avenir de la guerre, Editions Gallimard, Paris, dans Dufour, Jean-Louis, 2002, La guerre, la ville et le soldat, Odile Jacob, Paris, p. 263). "Pour le stratège comme pour le diplomate, la ville est d'abord un agrégat de symboles dont la compréhension – au travers de toutes les déclinaisons du renseignement – est systématiquement vue comme l'élément premier de toute opération en milieu urbain." (Henrotin, Joseph, 2003, "La ville : enjeu et théâtre des conflits", Diplomatie Magazine, n°3, mai-juin 2003, p. 20).

Au-delà s'ajoute un nouveau symbole : celui de l'incertitude que peut créer, chez les militaires, la présence de la population en milieu urbain. La ville est aussi un refuge de tous les belligérants, les groupuscules nationalistes et les trafiquants, surtout en période de conflits, parce qu'ils peuvent facilement se dissimuler au sein de la population. Face à l'aversion des militaires en milieu urbain, ils se sentent protéger par les caractéristiques de la ville. Il est fondamental de pénétrer dans les villes, d'en prendre le contrôle, afin d'affirmer leur présence et leur efficacité à tous les acteurs du conflit. Prendre une ville doit être l'objectif fondamental, sans pour autant créer trop de dommages collatéraux. L'enjeu est double : montrer aux habitants de la ville que ces opérations ne les mettent pas en danger, tout en affirmant le contrôle de cet espace urbain. La difficulté existe dans la limite à donner dans le degré de violence à utiliser pour répondre à ces deux objectifs contradictoires. Il s'agit de montrer l'efficacité militaires tout en ne dépassant pas un seuil critique de violence qui créerait trop de dommages matériels et humains (Seuil : "Notion initialement physique étendue au domaine des sciences humaines. Un seuil est un lieu de rupture de profil, de conditions d'écoulement, de communication, une aire de passage et de transition en même temps que de séparation, impliquant une différenciation qualitative". George, Pierre et Fernand Verger, 2000, Dictionnaire de la géographie, 7ème édition, 1ère édition 1970, PUF, Paris, p. 424).

Source : Henrotin, Joseph, 2003, "La ville : enjeu et théâtre des conflits", Diplomatie Magazine, n°3, mai-juin 2003, p. 20.




Les zones périphériques rurales

Le plus souvent situées en plaine ou en terrain semi-vallonné . Elles constituent l'espace charnière qui donnent du champ stratégique à l'action des groupes paramilitaires, des soldats engagés dans un conflit asymétriques et des groupes terroristes et criminels . Ce sont par ces zones périphériques que transite l'ennemi pour gagner les villes en s'appuyant sur des réseaux logistiques et une parfaite connaissance du terrain.



Les zones-refuges

Ce sont de véritables sanctuaires, souvent transfrontaliers. Elles abritent la base arrière qui permet aux groupes paramilitaires et terroristes de s'entraîner, de s'équiper, de se ravitailler, de planifier et de diriger les opérations, de se "reconditionner" en toute sécurité et d'y expérimenter parfois leurs modèles idéologiques (politico-religieux dans le cas des terroristes d'Al-Qaïda en Afghanistan) et économiques. Ces zones sont situées dans des espaces naturels d'accès difficile : forêts, jungle, mais surtout massifs montagneux (qui ont toujours été des zones-refuges). Dans ces zones isolées, l'ennemi est pourtant particulièrement vulnérable, car privé de la caisse de résonance médiatique et du bouclier de la population. Ce milieu réduit aussi la supériorité technologique des armées occidentales conventionnelles, et fait peser de fortes contraintes sur la stratégie. Dans les zones-refuges, les obstacles "habituels" à la progression des forces armées sont renforcées par les contraintes du milieu physique (topographiques et climatologiques notamment) puisque ce sont des milieux extrêmes.



SOURCES :
  • "La zone urbaine" : d'après TRATNJEK, Bénédicte, 2005, Les militaires fac au milieu urbain : étude comparative de Mitrovica et de Sarajevo , mémoire de DEA de géographie politique, culturelle et historique, Université Paris-Sorbonne (Paris IV), 634 pages.
  • "Les zones périphériques rurales" et "Les zones refuges" : d'après BOULANGER, Philippe, 2006, Géographie militaire, Ellipses, collection, Carrefours Les Dossiers, Paris, 384 pages, et ROSIERE, Stéphane, 2003, Géographie politique et Géopolitique. Une grammaire de l'espace politique, Ellipses, collection Universités Géographie, Paris, 320 pages.

dimanche 24 août 2008

La guerre, la ville et le soldat


Jean-Louis DUFOUR, La guerre, la ville et le soldat, 2002, Editions Odile Jacob, Paris, 351 pages.

Jean-Louis DUFOUR est historien, professeur associé à l'Ecole militaire de Saint-Cyr. Spécialiste de la question ville/guerre, il nous propose dans cet ouvrage une synthèse des relations entre la ville et la guerre dans l'Histoire. Si les stratèges ont longtemps déconseillé le milieu urbain, il est évident que les militaires ne pouvaient pas toujours l'éviter. Néanmoins, la façon d'envisager la ville dans la stratégie a fortement évolué.

Jean-Louis DUFOUR nous propose ici une typologie des différentes relations ville/guerre : l'ouvrage en 5 parties se compose d'une partie introductive qui présente l'historique des relations guerre/ville/soldat, en fonction des évolutions des matériels et des objectifs des guerres. Il est évident que le XXe siècle a été riche en transformations. Les 3 parties suivantes sont le reflet de la typologie dressée par Jean-Louis DUFOUR :


1/ La guerre contre la ville (la ville fortifiée, la ville assiégée)
2/ La guerre dans la ville (la ville assaillie, la ville insurgée)
3/ La guerre à la ville (la ville bombardée, la ville otage)


La dernière partie est une conclusion sur "le bel avenir de la guerre urbaine", reprenant ainsi le titre du célèbre ouvrage de Philippe Delmas, pour démontrer combien le milieu urbain est devenu primordial dans les guerres actuelles, mais également dans les guerres futures. Partie qui fait également le point sur l'équipement, la formation et le moral du soldat français face à ces conflits urbains.


Un ouvrage qui fait référence dans le domaine de la guerre urbaine. L'approche historique a le mérite de montrer que de nombreuses leçons peuvent être tirées de conflits du passé pour comprendre les différents types de rapport ville/guerre.

Nouveau blog !

Pour compléter mon site sur "la géographie de la ville en guerre", voici le blog consacré à ce thème. Ce nouveau blog est destiné à mettre en ligne des actualités sur les villes que j'étudie dans le cadre de ma thèse de géographie consacrée à des villes sous tension, déstabilisées par des guerres en cours ou achevées depuis peu. Les principales villes étudiées sont Mitrovica (Kosovo), Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), Kaboul (Afghanistan), Beyrouth (Liban) et Abidjan (Côte-d'Ivoire), mais ce blog permettra aussi de retrouver des informations sur d'autres villes de par le monde, telles que Belfast (Irlande du Nord), Nicosie (Chypre), Bangui (République centrafricaine), Kinshasa (République Démocratique du Congo), Brazzaville (Congo), Kampala (Ouganda), Bagdad (Irak), Grozny (Tchétchénie), et Mogadiscio (Somalie).


Les objectifs de ce blog sont multiples :
  • permettre aux étudiants, enseignants ou tous autres curieux susceptibles de s'intéresser à ces villes de retrouver des synthèses quant à leur organisation spatiale et aux conséquences de la guerre dans la dérégulation urbaine en cours ;
  • mettre en ligne une "banque de données" sur ces villes, avec les liens vers les sites Internet proposant des analyses complètes, ainsi que des références bibliographiques permettant d'approfondir les recherches sur chacune de ces villes ;
  • mettre en ligne des analyses sur des événements récents qui concernent ces villes (le site "Géographie de la ville en guerre" se proposant avant tout de mettre en ligne des articles, des analyses, des diaporamas présentés dans des conférences, publiés dans des revues ou des ouvrages scientifiques) ;
  • offrir une réflexion ouverte aux autres thèmes de la géographie, particulièrement ceux concernant la géographie politique, la géographie culturelle, la géographie urbaine et la géographie militaire.

Alors, bienvenue sur ce nouveau blog, en espérant qu'il apporte les compléments souhaités au site "Géographie de la ville en guerre".