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mardi 8 mars 2016

Retours sur la notion d'urbicide

Depuis les attentats à Paris en janvier et novembre 2015, la notion d'urbicide a connu un nouveau "succès" en étant employée dans plusieurs articles (notamment dans la presse), sans nécessairement en préciser les contours. Cette notion peut être critiquée, dès lors qu'elle est employée sans la définir et qu'elle prend des contours trop englobants. Il ne s'agit pas de signifier tout type de destruction dans la ville : la ville comme espace-cible dans la guerre, la violence et les attentats est une réalité ancienne et multiple. Les villes détruites à des fins militaires (telles que les villes rasées lors de la Seconde Guerre mondiale) n'entrent, par exemple, pas dans la catégorie "urbicide". L'urbicide est une destruction de la ville pour la ville, c'est-à-dire une destruction volontaire d'un espace parce qu'il est l'espace de détestation, parce qu'il est appréhendé comme un espace de l'"impureté". En ce sens, l'urbicide est une idéologie spatiale qui se construit par la haine de la ville comme espace "impur" où émergent des formes d'habiter qui sont détestées. C'est donc un terme qui ne peut être employé pour décrire toutes formes de violences et guerres dans les villes. Ce billet entreprend donc de donner quelques petites références bibliographiques et mises au point épistémologiques (loin d'être exhaustives) pour mieux cerner l'emploi (et les abus) du terme d'urbicide.

Le mot a été utilisé comme une notion, pas nécessairement définie, dès 1987, par Marshall Berman, comme le remarque la géographe Aurélie Delage dans son article sur les violences dans le Bronx (Delage, Aurélie, 2016, "Le Bronx, des flammes aux fleurs : combattre les inégalités socio-spatiales et environnementales au coeur de la ville globale ?", Géoconfluences, dossier "États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises", 15 janvier 2016). Mais, le terme n'a pas alors connu un grand succès, d'autant qu'il relève d'une approche très contestée qui fait de l'urbicide la destruction de la ville. Ce manque de "succès" du néologisme s'explique peut-être par l'absence d'une clarification sur son emploi. Plus généralement, on constate que, pour désigner des violences urbaines, l'emploi de ce néologisme peut paraître sans apport : pourquoi un néologisme pour une réalité ancienne, c'est-à-dire pour dire "les destructions dans les villes détruites lors de guerres, violences urbaines, etc." ? Mais l'emploi ancien du terme est à noter.
=> Berman, Marshall, 1987, "Among The Ruins", News Internationalist, n°178, décembre 1987.

Le mot est, par la suite, devenu un concept sous la plume de Bogdan Bogdanović (architecte et ancien maire de Belgrade) et plus généralement du collectif Warchitecture (rarement cité, mais en fait c'est au sein de ce collectif que Bogdan Bogdanović a réfléchi au concept, même s'il est vrai que ce sont les textes de Bogdanović - en français - qui l'ont "popularisé" : mais si on doit donner une origine plus précise, c'est le collectif Architecture tout autant que Bogdan Bogdanović). C'est dans le contexte des guerres de décomposition de la Yougoslavie que ce concept prend donc de l'ampleur, dans la littérature francophone : Xavier Bougarel (s'il n'emploie pas le terme) rappelle, par exemple, combien s'opposent, en Bosnie-Herzégovine, deux idéologies spatiales : l'une urbaine, l'autre rurale (Bougarel, Xavier, 1996, Bosnie.. Anatomie d'un conflit, La Découverte, Paris). La détestation de la ville par les nationalismes qui ont réémergé dans cet espace post-yougoslave à la mort de Tito s'appuie ainsi sur une détestation de la ville comme espace de rencontres intercommunautaires, magnifiant une vie villageoise fondée sur l'entre-soi communautaire.
=> Bogdanović, Bogdan, 1993, "Murder of a City", The New York Review of Books, vol. 40, n°10/1993.
=>  Warchitecture, 1994, Urbicide – Sarajevo. Sarajevo, une ville blessée, catalogue d’exposition.
=> Bogdanović, Bogdan, 1993, « L’urbicide ritualisé », dans Véronique Nahoum-Grappe (dir.), 1993, Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Paris : Editions Esprit, pp. 33-37.
=> François Chaplin, 1997, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, Paris.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2012, "La destruction du « vivre ensemble » à Sarajevo : penser la guerre par le prisme de l’urbicide", Lettre de l'IRSEM, n°5/2012.

L'urbicide dans Sarajevo : de la haine de "l'Autre" à la haine de l'urbanité
Source : Tratnjek, Bénédicte, 2012, "(Re)construire la ville comme lieu d'interface dans l'immédiat après-guerre : destruction de l'urbanité et symbolique des lieux dans la ville en guerre", Colloque La ville comme lieu d'interface, 9e Colloque de la Relève VRM, Montréal, 17-18 mai 2012.


Sous la plume de Bogdanović, l'urbicide doit être ritualisé, d'où l'importance du paysage  (que l'on entend comme la dimension sensible de l'espace) dans la mise en scène de la destruction (notamment par le prisme de l'espace médiatique). Il s'agit à la fois de rendre visible la destruction, mais aussi d'affecter les pratiques spatiales : en produisant des émotions (la peur, la colère) par la destruction, c'est l'urbanité qui se retrouve affectée, voire détruite dans le cas de succès de cette stratégie.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2010, « Les paysages urbains en guerre : géosymboles, territorialités et représentations », dans Nicolás Ortega Cantero, Jacobo García Álvarez y Manuel Mollá Ruiz-Gómez (dir.), 2010, Lenguajes y visiones del paisaje y del territorio (Langages et visions du paysage et du territoire), UAM Ediciones, Madrid, pp. 187-199.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2009, "Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville", communication aux Secondes Journées Doctorales en Paysage, Blois, décembre 2009.

Le concept ainsi forgé a été, en France, fortement emprunt de lien avec son étymologie (urbi = ville, -cide = meurtre). Le meurtre de la ville ne fait donc pas de la ville un espace-support où se déroulent les combats, mais un espace-cible, l'espace qui doit être détruit pour ce qu'il est, ce qu'il représente, ce qu'il produit. Si l'on retient comme définition de la ville comme espace de mixité, de proximité et d'échanges maximum, le meurtre de la ville a pour objectif la destruction de l'urbanité, c'est-à-dire l'essence même de la ville, ce qui fait d'elle cet espace de mixité, de proximité et d'échanges. Il s'agit donc d'une détestation d'un espace précis - la ville - qui amène à son destruction volontaire (par différents moyens). D'autres néologismes ont pu être créés, comme celui de mémoricide, reprenant la destruction de la mémoire parce que ce qu'elle représente et transmet est détesté. Le géographe Stéphane Rosière note la prolifération des néologismes en -cide depuis l'utilisation du concept de "génocide" (forgé sur le terme genos = le peuple) sur lequel va être forgé le concept d'urbicide. L'urbicide est, dans cette perspective, l'une des modalités de modifications coercitives du peuplement.
=> Rosière, Stéphane, 2007, "La modification coercitive du peuplement", L'Information géographique, vol. 71, n°1/2007, pp. 7-26.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2014, "Mémoricides dans les espaces post-yougoslaves : de la destruction de la mémoire à la ré-écriture d'une mémoire excluante", dans Cattanéo, Grégory (dir.), 2014, Guerre, mémoire, identité, Nuvis, Paris, pp. 215-238.



Cette approche est surtout révélatrice des emplois en langue française. Néanmoins, dans la recherche anglo-saxonne (principalement aux Etats-Unis), le concept a connu, depuis les années 2000, un fort succès, selon 2 axes :

1/ Un emploi a posteriori pour décrire la destruction dans les villes libanaises qui tient de la haine de la ville pour son urbanité.
=> Ramadan, Adam, 2009, « Destroying Nahr el-Bared: Sovereignty and urbicide in the space of exception », Political Geography, vol. 28, n°3, pp. 153-163.
=> Fregonese, Sara, 2009, « The urbicide of Beirut? Geopolitics and the built environment in the Lebanese civil war (1975-1976) », Political Geography, vol. 28, n°5, juin 2009, pp. 309-318.
=> Verdeil, Éric, 2009, "Urbicides au Liban", carnet de recherches Rumor, 19 octobre 2009.

2/ Une extension épistémologique très importante, urbi perdant son unique lien avec la ville, pour devenir plus englobant. Le terme tend à désigner, sous certaines plumes, la destruction de l'espace pour et par la haine de l'espace considéré (qui n'est plus nécessairement la ville). L'auteur principal et chef de file d'un grand dynamisme sur ces questions est le géographe Stephen Graham (dès le début des années 2000).
=> Graham, Stephen, 2003, "Lessons in Urbicide", New Left Review, vol. 19, pp. 63-77, en ligne : http://newleftreview.org/II/19/stephen-graham-lessons-in-urbicide
=> Coward, Martin, 2009, Urbicide. The politics of urban destructions, New York : Rutledge.
=> Bevan, Robert, 2006, The Destruction of Memory. Architecture at War, Londres : Reaktion Books.
=> Graham, Stephen (dir.), Cities, War and Terrorism. Toward an Urban Geopolitics, Blackwell Publishing, Oxford.
=> Graham, Stephen, 2011, Cities Under Siege. The New Military Urbanism, Verso (attention à la traduction française, qui est en fait une traduction de quelques chapitres, sans explication des retraits - qui sont autant d'enchaînements réflexifs qui manquent dans la traduction française)
=> plus globalement : toutes les publications de Stephen Graham http://www.ncl.ac.uk/apl/staff/profile/stevegraham.html#publications

Si les études de cas du géographe Stephen Graham sont très portées sur la ville, les ouvrages qu'ils dirigent accueillent des contributions qui élargissent très nettement le concept d'urbicide à toute destruction de l'espace par/pour la haine de cet espace (même chez Stephen Graham dans le cas des Territoires palestiniens). Cette approche a parfois été très contestée en France, où l'on préfère distinguer :
  • l'urbicide pour la ville,
  • le spatiocide pour d'autres types d'espaces.
On note ainsi un emploi, certes discret, du terme de "spaciocide", dans le contexte des privations d'espaces (qui ne se réduisent pas au mur, mais englobent une multitudes de dispositifs spatiaux) dans les Territoires Palestiniens (tout particulièrement chez le sociologue Sari Hanafi qui utilise le terme sous la forme "spatio-cide", distinguant ainsi bien les deux racines).
=> Hanafi, Sari, 2004, "Spatio-cide, réfugiés, crise de l'État-nation", Multitudes, n°18, pp. 187-196. 
=> Lévy, Jacques, 2008, "Topologie furtive", EspacesTemps.net, rubrique "Objets", 28 février 2008.
=> Hanafi, Sari, 2009, "Territoires palestiniens : le "spatio-cide", une politique coloniale", Grotius, 25 septembre 2009.



Pour conclure, l'urbicide est donc la destruction de la ville non pour le bâti mais pour son identité et son essence (ce qui fait que la ville produit un habiter spécifique, espace de rencontres et de mixité maximales), c'est-à-dire destruction de l'urbanité, dans laquelle la ville n'est pas un espace-scène ou un espace-support, mais l'objet de la destruction, pour laquelle la destruction du paysage est mise en scène.



samedi 9 novembre 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ? (2)

Suite à la panne du site des Cafés géographiques (toutes les archives seront progressivement remises en ligne), voici l'intégralité d'un texte publié le 19 février 2013 sur le pont de Mostar. Cet article est republié à l'occasion de la célébration (très discrète dans les médias) du 20ème anniversaire de la destruction du pont de Mostar, le 9 novembre 1993.


Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640





Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) :
Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne. Yougoslavie, 1951.
Source : Site Les ponts et leurs représentations en philatélie, page « Pont de Mostar ».


Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste[1] : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » [2]. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ?

mercredi 20 février 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?


"Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste 1 : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » 2. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ? (...)"




Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640


jeudi 18 octobre 2012

Le paysage-spectacle dans la guerre : de la haine de l’espace au paysage en guerre (FIG 2012, Café cartographique)

Photos et montage : Jasmine Salachas,
Cafés cartographiques, 13 octobre 2012.
Le café cartographique du samedi 13 octobre 2012 au Festival international de géographie (FIG 2012) qui était consacré aux "Facettes du paysage" (actes à venir sur le site du CNDP) a été l'occasion d'intervenir sur "Le paysage-spectacle dans la guerre : de la haine de l'espace au paysage en guerre". En voici le diaporama présenté et discuté autour de la question de l'urbicide, de la théâtralisation des lieux de combats, de l'utilisation de l'espace médiatique pour mettre en scène des idéologies spatiales par la violence... Et si derrière les aléas de la géographie des combats se cachait une volonté de détruire des lieux choisis pour leur symbolique ? A retrouver également les documents préparatoires publiés sur la page de ce café cartographique.


lundi 3 septembre 2012

Histoire des sièges militaires : Le siège de Sarajevo (La Fabrique de l'Histoire)

Cette semaine, 4 émissions de La Fabrique de l'Histoire (présentée par Emmanuel Laurentin, sur France Culture, de 9h00 à 10h00 du lundi au vendredi) seront consacrées à l'histoire des sièges militaires. Au programme :
- Le siège de Sarajevo (lundi 3 septembre 2012),
- Le siège de Stalingrad (mardi 4 et mercredi 5 septembre),
- Le siège de Troie (vendredi 6 septembre).

En attendant les prochains rendez-vous, voici le podcast de l'émission de ce lundi 3 septembre, consacrée au siège de Sarajevo. Rappelons qu'il y a juste 20 ans débutait le siège de Sarajevo, le plus long de l'histoire contemporaine. Dans l'émission, Emmanuel Laurentin nous invite à une réflexion très spatiale sur la destruction de l'urbanité : l'occasion de mettre dans ce billet une liste non exhaustive des billets (tous dotés d'éléments biblio/sitographiques) sur la "haine monumentale" et l'urbicide pour prolonger l'émission sur Sarajevo.





mardi 7 août 2012

Les espaces et les spatialités de la mémoire (2) : Le stade olympique de Sarajevo, copsatialité de deux mémoires

Affiche officielle des Jeux
olympiques d'hiver de
Sarajevo en 1984
Source : site du CIO.
Depuis quelques années déjà, les touristes réinvestissent la ville de Sarajevo. Parmi les lieux visités, le stade olympique, trace des Jeux olympiques d'hiver de 1984, premiers jeux dans un pays communiste, alors encore Yougoslavie, est un incontournable du tourisme en Bosnie-Herzégovine. Sur les traces de ce grand événement sportif qui célébrait l'entente en Yougoslavie et la réussite politique du "titisme" (mort en 1980, Tito fut l'un des principaux acteurs de la candidature de la ville de Sarajevo à ses Jeux), les touristes ne manquent pas de photographier Vučko, la mascotte des JO de 1984 devant une carte défraîchie des installations olympiques à un point de panorama donnant offrant une vue sur le stade olympique, ou d'en acheter la peluche, dont le succès est empreint de "yougonostalgie" (voir l'article de Jean-Arnault Dérens, "Balade en Yougonostalgie", Le Monde diplomatique, août 2012).

Ce tourisme retrouvé n'est pas neutre : "par leurs présences physiques, les touristes éclairent les lieux des lumières de leurs regards. Tous ne sont pas savants, pas plus qu'ils ne sont artistes ou érudits. Ils sont urbains et mobiles. Et la curiosité et l'intérêt qui les ont conduits là où ils sont, pour élire comme remarquables les lieux touristiques qu'ils fréquentent, se projettent sur eux et les modifient : la mémoire n'est pas seulement dite, elle est vue et, par ce fait, transmise. Les touristes, à leur manière, en sont donc aussi les producteurs" (Olivier Lazzarotti, 2011, Patrimoine et tourisme. Histoires, lieux, acteurs, enjeux, Belin, collection BelinSup Tourisme, Paris, p. 49). S'il n'est pas rare de voir d'anciens stades olympiques devenus lieux touristiques, celui de Sarajevo porte en lui des symboliques particulières : les destructions pendant le siège de Sarajevo (1992-1996) et le manque d'entretien des installations olympiques depuis le début des années 1990 n'en font pas un haut-lieu du tourisme "sportif".

Le lancement des J.O. d'été à Londres est l'occasion de questionner cette installation olympique devenue un haut-lieu mémoriel. Haut-lieu de mémoire pour la Bosnie-Herzégovine, pour l'ensemble des espaces post-yougoslaves, pour l'Europe, et même pour le monde : "- "avant d'apporter la torche à Londres, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a effectué jeudi (26 juillet 2012, la veille de la cérémonie d'ouverture des JO de Londres 2012) une course symbolique dans le stade olympique de Sarajevo, ville hôte des JO d'hiver de 1984. Brandissant une torche, Ban Ki-moon a couru aux côtés du marathonien Islam Djugum, qui avait continué à s'entraîner quotidiennement pendant la guerre de 1992-1995, mais la nuit pour échapper aux snipers. Le secrétaire général de l'ONU a déclaré qu'il porterait l'esprit de résilience et de réconciliation de Sarajevo à Londre, parce qu'il a vu une ville renaître de ses cendres et des ruines, une ville dont le pouls bat d'une "vraie vie"." ("Ban Ki-Moon court sur le stade olympique de Sarajevo", Le nouvel observateur, 26 juillet 2012).


jeudi 10 mai 2012

(Re)construire la ville comme lieu d’interface dans l’immédiat après-guerre : destruction de l’urbanité et symbolique des lieux dans la ville en guerre

Voici le texte de préparation pour le 9e Colloque de la Relève VRM (Réseau Villes Régions Monde) des 17 et 18 mai à Montréal : "La ville comme lieu d'interface". L'ensemble des textes de préparation est disponible sur le site du Réseau VRM et dans les liens du billet précédent consacré à ce colloque (partie "programme"). L'intervantion sera consacrée à la question de la ville en guerre comme objet géographique permettant de questionner la ville comme lieu d'interface.


Résumé de l'intervention :
"Les villes en guerre sont un « laboratoire » pour la recherche sur la symbolique des lieux, sur le marquage de l’espace et sur la construction d’espaces géosymboliques. En effet, par la destruction de lieux-cibles dans la ville, certains acteurs en armes ne visent pas des avantages militaires, mais la destruction de l’urbanité, c’est-à-dire de la ville comme espace de rencontres et comme lieu d’interface pour les populations « brassées » dans un même espace de vie. Au prisme de l’urbicide (néologisme proposé par Bogdan Bogdanovic pour décrire le meurtre de la ville) et des modifications coercitives du peuplement, l’analyse de la ville en guerre interroge les espaces de rencontre dans la ville (lieux-cibles des acteurs en armes cherchant à « purifier » les villes selon des « nettoyages urbains » qui visent à produire une géographie de la différenciation par fragmentation de la ville en guerre en quartiers-territoires) : visés et détruits par les belligérants, ils permettent de mettre en exergue ce qui construit la ville comme lieu d’interface. S’appuyant sur des recherches empiriques menées dans les villes d’Abidjan, de Beyrouth, de Mitrovica et de Sarajevo, cette communication se propose d’interroger la question des échelles de la ville comme interface, au prisme de la destruction de l’urbanité. En questionnant les spatialités et les discours spatiaux produits par ces acteurs de la haine et de l’homogénéisation dans la ville, il s’agit d’interroger les lieux et les espaces géosymboliques qui, détruits, inscrivent la guerre et la disparition du vivre ensemble dans la ville par-delà le temps des combats armés, et de fait d’interroger ce qui fait lieu d’interface dans la ville. Cette approche par la médiance spatiale permet ainsi de mettre en exergue la reconstruction non comme un défi économique, mais comme un véritable enjeu social : la pacification des territoires ne peut faire l’économie de la compréhension de ce qui fait de la ville un espace de rencontres et d’échanges."


Source du texte : TRATNJEK, Bénédicte, 2012, "(Re)construire la ville comme lieu d'interface dans l'immédiat après-guerre : destruction de l'urbanité et symbolique des lieux dans la ville en guerre", La ville comme lieu d'interface, 9e Colloque de la Relève VRM, 17-18 mai 2012, Montréal, 5 p. + 2 figures, en ligne :
http://www.vrm.ca/documents/Releve9_Tratnjek.pdf

(Ne pas reproduire sans demande et citation explicite, y compris les figures)







La ville comme lieu d'interface (9e Colloque de la Relève VRM)

Le Réseau VRM (Villes Régions Monde) organise son 9e Colloque de la Relève VRM les 17 et 18 mai 2012 à Montréal (INRS - Institut national de la recherche scientifique, salle 2109, 2ème étage , 385 rue Sherbrooke Est, métro Sherbrooke) autour de la question de "La ville comme lieu d'interface". 14 jeunes chercheurs seront réunis autour de spécialistes des études urbaines pour discuter des villes comme lieux d'échanges et d'interactions. La conférence d'ouverture sera prononcée par le géographe Christian Grataloup : "Des rides sur le portrait du monde". Parallèlement à ce colloque, sera exposé le travail du photographe Yves Arcand dans une exposition intitulée : "Ordre et paysage urbain".


samedi 24 mars 2012

"Condition humaine... condition urbaine ?" (Olivier Mongin)

Voici l'enregistrement de l'intervention d'Olivier Mongin, notamment auteur de La condition urbaine. La ville à l'heure de la mondialisation (Le Seuil, 2005, 333 p.), lors d'une conférence organisée par l'Université populaire du Havre le 3 octobre 2011, lors du cycle "Les lundis de l'université populaire".

Dans son ouvrage La condition urbaine. La ville à l'heure de la mondialisation, Olivier Mongin consacre notamment des développements à la question des "Urbicides : pressions du dehors et du dedans" (pp. 173-176) dans lesquels il écrit que "tant dans la réalité que dans la fiction, l'urbain est aujourd'hui brutalisé, "mis à mal", violenté du dehors (lrubicide) ou du dedans (l'explosion, la bombe). L'urbain fait mal" (pp. 174-175). La condition urbaine passe aussi par l'urbaphobie !


mercredi 14 mars 2012

"Cities Under Siege" (Stephen Graham)

Voici la vidéo d'une intervention (en anglais) du géographe Stephen Graham, qui a notamment écrit Cities Under Siege: The New Military Urbanism (Verso, Londres, 2010, 402 p.) et dirigé l'ouvrage Cities, War and Terrorism. Towards an Urban Geopolitics (Blackwell Publishing, 2004, 384 p.) dans lequel il signe les chapitres "Cities as Strategic Sites: Place Annihilation and Urban Geopolitics" et "Constructing Urbicide by Buldozer in the Occupied Territories". Cette conférence a eu lieu le 7 juin 2010 à la New Academic Building. Pour poursuivre cette vidéo, retrouvez également en fin de billet une sélection bibliographique sur les travaux de Stephen Graham, incontournables pour penser les liens guerre/ville au prisme de la militarisation croissante de l'urbanisme. Par son approche spatiale des conflictualités urbaines et des aménagements de l'espace public pour établir un urbanisme de contrôle, c'est avant tout une réflexion sur la ville, l'urbanité et l'habiter que propose Stephen Graham à travers ses différentes publications. Son analyse des dispositifs sécuritaires dans les villes dépasse en effet le contexte particulier de la guerre, et l'on retrouve là la tentation d'un urbanisme de contrôle qui avait déjà régi l'urbanisme dit "hygiéniste" (depuis les aménagements haussmanniens dans les villes françaises, notamment Paris et Lyon, jusqu'aux urbanismes communistes, depuis les aménagements des villes de l'ex-URSS par Staline ou l'urbanisme titiste dans les périphéries des villes ex-yougoslaves). 



samedi 7 janvier 2012

Sarajevo : l'âme d'une ville se cache aussi dans ses lieux ordinaires

Voici le courrier des lecteurs publié dans le n°4 de la revue Guerres & Histoire, en réponse à l'article "Sarajevo 1993, les snipers dans le viseur" (entretien réalisé par Pierre Grumberg avec le Colonel Michel Goya : voir des extraits dans le billet "Géographie vécue : Sarajevo et la lutte anti-sniper par le Colonel Goya"). Il revient sur la représentation de la ville en guerre perçue par les militaires qui y sont déployés et sur les intentionnalités des acteurs de la guerre quant à la destruction choisie des lieux "ordinaires", détournement du "génie des lieux", pour produire un paysage de la haine.

Michel GOYA, "Sarajevo 1993, les snipers dans le viseur",
entretien réalisé par Pierre GRUMBERG, Guerres & Histoire, n°3, 2011, pp. 6-13.

vendredi 6 janvier 2012

Géographie vécue : Sarajevo et la lutte anti-sniper par le Colonel Goya


Quelques jours avant d'être à ses côtés pour le Forum de l'IRSEM sur les "Nouveaux espaces conflictuels" du 10 janvier 2012 autour du sujet : "De la guerre urbaine à la ville en guerre" (Ecole militaire, amphithéâtre De Bourcet, 12h30-14h00), voici quelques extraits d'un témoignage du Colonel Michel Goya (directeur du domaine "Nouveaux conflits" à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire - IRSEM, auteur de nombreux ouvrages sur le fait militaire parmi lesquels Res militaris. De l'emploi des forces armées au XXIe siècle (Economica, 2010) et Irak. Les armées du chaos (Economica, 2008), et animateur du blog La voie de l'épée) sur la lutte anti-snipers menée à Sarajevo. C'est incontestablement l'un des observateurs les plus avertis de la "guerre urbaine". De Sarajevo à Kaboul, son expérience de terrain l'a amené à se confronter à la réalité de cet enjeu stratégique, tactique et doctrinal majeur pour le XXIe siècle.

vendredi 23 décembre 2011

Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville (2)

Les Secondes Journées Doctorales en Paysage (qui eurent lieu les 3 et 4 décembre 2009 à l'Ecole du Paysage de Blois) avaient été l'occasion d'aborder l'approche paysagère comme grille de lecture pour comprendre les conséquences de l'ancrage de la guerre dans la ville, notamment dans ses formes visibles, mais aussi invisibles. Si la question du paysage n'est pas centrale dans le champ des "War Studies", elle n'en démontre pas moins les intentionnalités des acteurs en armes : la question de l'urbicide comme "meurtre rituel de la ville" comme l'a proposé l'architecte et ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanovic ainsi que le groupe d'architectes "Warchitecture" (notamment autour de l'exposition Urbicide Sarajevo qu'ils avaient proposé en 1995) permet non seulement de comprendre la destruction de la ville non comme anéantissement (comme dans le cas, par exemple, des villes anéanties de la Seconde Guerre mondiale), mais comme objectif de guerre, avec l'intention de détruire non pas la ville, mais ce qui fait le "vivre en ville", c'est-à-dire de rendre impossible le "vivre ensemble" dans la ville, en produisant une géographie de la peur de "l'Autre". Un thème qui touche de près la question du "nettoyage ethnique". Si le néologisme d' "urbicide" a été créé à l'occasion des guerres de Croatie (1991-1995) et de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), le phénomène est plus ancien, et s'est déjà appliqué au Liban entre 1975 et 1990. Les acteurs en armes pensent la mise en scène de la destruction pour ancrer un "vivre séparé" dans les pratiques et imaginaire spatiaux, par-delà le temps des combats.

"Les impacts spatiaux de la guerre paraissent évidents, notamment à travers l’aspect visible des destructions. On pense alors au concept d’urbicide créé par Bogdan Bodganovic (architecte et ancien maire de Sarajevo) qualifiant ainsi les "meurtres rituels de la ville", symbolisés par la destruction des villes en ex-Yougoslavie, avec par exemple la destruction de la Bibliothèque de Sarajevo en tant que géosymbole de la ville, espace de rencontre des populations. Mais, Michel Lussault souligne que ce phénomène a déjà eu lieu avant d’être conceptualisé, notamment dans la ville de Beyrouth. Il rappelle d’ailleurs l’intérêt des travaux de Nabil Beyhum, et de sa thèse Espaces éclatés, espaces dominés : étude de la recomposition des espaces publics centraux de Beyrouth de 1975 à 1990 (soutenue à l’Université Lyon II en 1991) qui montre comment le Hezbollah a pensé géographiquement la destruction de Beyrouth" (Michel Lussault, 2008, "Guerillas urbaines", Les Cafés géographiques, compte-rendu du café géographique du 3 octobre 2008, Saint-Dié-des-Vosges).



Les exemples de destructions pensées géographiquement à analyser sous le prisme de l'urbicide restent nombreux. En plus de Sarajevo et de Beyrouth, on pourrait citer Dubrovnik et Vukovar en Croatie, Mostar (notamment son pont) pour la Bosnie-Herzégovine, Nahr el-Bared au Liban, le quartier rom ou le cimetière serbe à Mitrovica... Il faut ajouter à cette approche par la symbolique des lieux la question de la (re)construction, comme en témoigne la problématique des lieux de mémoire dans les villes en guerre. Cette "haine monumentale" (François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p.) s'inscrit dans le paysage et questionne la ville détruite (et non l'anéantissement de la ville à des fins tactiques/stratégiques - notamment pour l'avancée des troupes - comme dans le cas de la Seconde Guerre mondiale). C'est donc la question de la violence symbolique par la destruction qui se retrouve au coeur de ces questionnements : "la démolition (est) partie prenante des violences faites aux populations, dans le cadre d'un conflit, d'une occupation. (...) la démolition (est) plus banalement partie intégrante de l'affirmation d'un pouvoir, ou plus exactement d'un changement de pouvoir, ce qui représente une violence à caractère symbolique" (Vincent Veschambre, 2008, Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, p. 114).


Après le billet proposant la présentation power-point proposée lors de ces Secondes Journées Doctorales en Paysage ("Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans les villes", 14 décembre 2009), voici le lien vers le texte préparatoire (qui ne vise nullement à être un texte définitif) concernant l'intervention sur l'urbicide comme mise en scène et mise en spectacle du paysage dans l'acte de destructions dans les villes.


"Les paysages de guerre doivent être analysés en fonction de leurs réalités et de leurs représentations pour les belligérants comme pour les habitants. Les différents acteurs de la ville n‘accordent pas la même importance et la même valeur aux ruines. Cette inégalité provient de l’espace vécu (le paysage comme territoire du quotidien) et de l’espace symbolique (le paysage comme construit social) différenciés pour chaque individu. A l’heure de la forte médiatisation des conflits, les belligérants ne recherchent pas seulement des avantages militaires : le paysage n’est plus seulement un objet dans la guerre (théâtre des affrontements), mais devient également un sujet (scène d’un discours des belligérants). On interrogera donc la mise en spectacle des violences à travers l’utilisation de lieux devenant, par leur destruction, des géosymboles de l’action politique des belligérants".





Quelques sources pour comprendre l'urbicide :
  • François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p. (voir une recension du géographe Vincent Veschambre pour la revue Norois, 2000, n°185, p. 70).
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, "L'urbicide ritualisé", dans Véronique Nahoum-Grappe (dir.), 1993, Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Editions Esprit, Paris, pp. 33-38.
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, Murder of the City, New York of Books, New York, traduit du serbo-croate.
  • Stephen Graham (dir.), 2004, Cities, War and Terrorism: Towards an Urban Geopolitics, Blackwell, 384 p. (voir un aperçu).
  • Robert Bevan, 2006, The destruction of memory: architecture at war, Reaktion, 240 p. (voir un aperçu).
  • Vincent Veschambre, 2008, "Destructions, démolitions et violences à caractère symbolique", Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, pp. 97-117 (voir un compte-rendu de lecture de Jean-Philippe Raud-Dugal pour Les Cafés géographiques, 7 janvier 2009).
  • Martin Coward, 2009, Urbicide: the politics of urban destruction, Routledge, 161 p. (voir un aperçu et le chapitre introductif).
  • Adam Ramadan, 2009, « Destroying Nahr el-Bared: Sovereignty and urbicide in the space of exception », Political Geography, vol. 28, n°3, mars 2009, pp. 153-163.
  • Sara Fregonese, 2009, « The urbicide of Beirut? Geopolitics and the built environment in the Lebanese civil war (975-1976) », Political Geography, n°28, pp. 309-318.
A noter que dans les travaux anglo-saxons, la notion d'urbicide a souvent pris un sens plus englobant que dans les travaux francophones, désignant des types de destructions de la ville plus élargies. C'est donc un réel effort de conceptualisation qu'il reste à faire pour comprendre les destructions de guerre et leurs conséquences visibles/invisibles dans l'immédiat après-guerre.


Des sources Internet sur la question de l'urbicide :


mardi 7 septembre 2010

Les paysages urbains en guerre : géosymboles, territorialités et représentations


Les transformations des paysages urbains et des territorialités dans la guerre posent la question des représentations des acteurs locaux et des observateurs extérieurs sur la ville. Quels sont les géosymboles de la destruction et de la reconstruction ? Comment « formatent »-ils les espaces vécus et les espaces perçus ? Passe-t-on de la destruction du bâti à la destruction de la ville en tant qu'espace collectif partagé par tous ? Les images des paysages urbains dans la guerre « conditionnent »-elles les représentations des habitants de la ville et les peurs sur l'urbain pour les populations qui leur sont extérieures ? Au prisme de l'analyse de quelques hauts-lieux et paysages de guerres urbaines récentes ou actuelles (dont les images ont fait le tour du monde et qui sont devenus de véritables géosymboles de tensions géopolitiques), cet article s'interrogera ainsi sur ce que nous apprend une telle iconographie à la fois sur les représentations de la ville en guerre elle-même, et plus généralement sur les peurs sur la ville, dans la ville et de la ville. Comment les destructions s'ancrent-elles dans les dynamiques territoriales qui se réinventent dans l'après-guerre ? Des villes ex-yougoslaves à Gaza-ville, des images de la « ville vulnérable » à l'intérieur comme à l'extérieur de la ville en guerre tend à s'inscrire dans les recompositions sociospatiales et les revendications territoriales.


Ce texte a été publié dans l'ouvrage Lenguajes y visiones del paisaje y del territorio (Langages et visions du paysage et du territoire, sous la direction de Nicolás Ortega Cantero, Jacobo García Álvarez y Manuel Mollá Ruiz-Gómez ; Actes du IVème Symposium du groupe d'Histoire de la Pensée géographique - UGI, des 5-8 février 2009, Miraflores de la Sierra, province de Madrid ; UAM Ediciones - Universidad Autonoma de Madrid, Madrid ; août 2010 ; pp. pp. 187-199).




lundi 5 avril 2010

"Paysages, guerres et reconstructions"


Lors du prochain congrès du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) qui se tiendra à l'Université de Neuchâtel du 6 au 11 avril 2010, portant cette année sur la question des "Paysages", une session sera consacrée aux "Paysages, guerres et reconstructions" (6 avril 2010, 14h00) autour de 6 interventions (voir le programme complet du 135e Congrès du CTHS).


Présentation de la session
La guerre s’inscrit dans les paysages. Guerre de position, pilonnage d’artillerie, bombardement détruisent d’abord les éléments du paysage construits ou édifiés par l’Homme : infrastructures de transport, habitat individuel, bâtiments publics. Mais ils touchent aussi les paysages naturels. Ils abattent les arbres, détruisent les sols, bouleversent les topographies, voire les reliefs. Après les combats, vient l’heure de la reconstruction, occasion de tous les questionnements, de toutes les réflexions, de tous les débats. Ruines et destructions matérielles, paysagères ou environnementales attirent le regard et fascinent artistes et curieux. Elles autorisent toutes les instrumentalisations : lamentations, dolorismes nationaux ou régionaux, disqualification morale de l’adversaire, procès en crimes de guerre. Ce moment passé et une fois délimité le champ du souvenir, du mémoriel et des vestiges, les mécanismes de restauration, reconstitution ou reconstruction sont à l’œuvre.

Si l’établissement factuel des événements ne fait pas difficulté, beaucoup de pistes de réflexions restent à approfondir : mécanismes administratifs ou techniques de constatation et d’évaluation des dégâts ; modalités des réparations financières : périmètre des prises en charge étatiques ; choix de non-reconstruction ; reconstruction à l’identique ou volontarisme modernisateur et rationalisateur ; discours politiques locaux et nationaux ; rapports identitaires au passé et à l’environnement. Dans tous ces processus, le paysage, naturel, construit ou urbain, est un enjeu. Les explorer attentivement constitue donc une voie d’accès privilégiée pour une approche globale de l’histoire des paysages.


La reconstruction des villages alsaciens après la Seconde Guerre mondiale (1940-1958) : principes et réalisations (Marie-Noëlle DENIS)
L'Alsace, zone de frontières, de passage et de conflits armés, a été depuis des siècles,soumise à des destructions massives suivies de périodes de reconstruction qui ont profondément modifié ses paysages. Après la Seconde Guerre mondiale, les travaux nécessaires, tant pendant la période d'occupation allemande (1940-1944) qu'après le retour de l'Alsace à la France, envisagés selon des principes et des modalités différents, ont généré des réalisations ambiguës qui ont joué sur un compromis entre le respect de l'univers régional traditionnel et la modernité. Lors de la première reconstruction allemande (1940-1942), les tenants de « l'ordre nouveau » n'ont pas eu le temps de mettre en oeuvre leurs principes autoritaires de planification de l'espace pour une réorganisation fondamentale de la population rurale. Mais ils furent suivis, après la guerre, par des architectes alsaciens formés à l'école de Stuttgart, qui développèrent le principe de la place de parade et d'un modèle uniforme de maisons dites "Schmitthenner". La reconstruction d'inspiration française, plus pragmatique et dirigée par un architecte formé à Paris, sans ignorer les aménagements nécessaires de l'espace cultivé et bâti, tiendra mieux compte des traditions et de la diversité locale tout en évitant le retour à un régionalisme outrancié.


Belgrade, Vukovar, Sarajevo et Mostar, un itinéraire dans l'éclatement de l'ex-Yougoslavie : témoignage photographique et langage du paysage (été 2007) (Fabrice FEJCIC)
Familier de la Yougoslavie d'avant 1991, je voulais prendre la mesure des effets de la dislocation et des guerres. Un voyage effectué en 2007 - douze ans après les accords de Dayton et huit ans après les frappes de l'OTAN - m'a permis de prendre conscience de l'ampleur de la violence et de l'étendue des dégâts. Ruines et destructions côtoient réparations et reconstructions dans une grande confusion, on y recherche vainement toute forme cohérente de réédification. La vision du paysage renvoie une image de la dévastation du tissu social et suscite de multiples questionnements. Territoires découpés et redécoupés, batailles de confins. À la ville comme à la campagne, les traces de ces conflits sont omniprésentes, elles font partie du quotidien des habitants et heurtent les voyageurs de passage. Paysages meurtris, mais paysages ordinaires de la vie quotidienne, quel est leur langage ? Quelle lecture peut-on en faire ? Il est proposé un parcours à la recherche de leur sens.


Le stade olympique de Sarajevo : le temps de la séparation et du rassemblement (Cyril POLYCARPE)
L’exemple de Sarajevo, de 1992 à 1996, illustre l’impact de la guerre sur la ville lors de période de paix : sortie de guerre, bilan humain et matériel, deuil, mémoires. L’urgence réside dans la réappropriation d’un environnement désorganisé afin de le rendre supportable pour faciliter un retour à la normale. Ainsi, Sarajevo entreprend la construction d’une mémoire « officielle », pour faciliter l’ancrage de la mort dans la mémoire et la ritualisation du deuil. Cette situation reflète un paradoxe, entre volonté d’oubli et injonction de mémoire, exigence de justice et souhait d’apaisement, entre espoir de renouveau et prégnance des destructions matérielles, physiques et psychologiques. La reconstruction du stade olympique, des Jeux d’Hiver de 1984, rend ce lieu à sa fonction initiale, celle d’une arène sportive où se joue l’héritage humain, patrimonial et mémoriel du conflit. Sa signification est fonction de l’expression de la tristesse, de la douleur, d’un sentiment de responsabilité voire de culpabilité des vivants à l’égard des défunts enterrés sur le site olympique.


Paysages de guerre et imagerie militaire : perceptions et représentations des terrains de combat durant les guerres d'Indochine et du Viêt-Nam (Thao TRAN)
L’influence déterminante du terrain sur la conduite des opérations militaires a été étudiée pour les guerres d’Indochine - 1945-1954 - et du Viêt-Nam - 1961-1975 -, à partir d’un corpus iconographique issu des archives militaires françaises, américaines et vietnamiennes. De ce fait, quelle lecture géographique peut-on avoir de ces images militaires ? Le terrain prend du sens en tant qu’objet d’interprétation, a fortiori lorsqu’il a servi à la création de cartes topographiques opérationnelles - identification du type de végétation, d’infrastructures, de villages -. Elles ont été complétées par des photographies aériennes militaires pour le renseignement et des photographies au sol pour les paysages de guerre. En Asie, le milieu naturel dicte ses propres logiques à la guerre qui doit s’adapter, s’accommoder des contraintes. Entre imaginaire et réalité du terrain, le contact avec la nature a été un véritable choc pour les combattants français en Indochine et américains dans le sud Viêt-Nam.


Des paysages de la destruction aux paysages de la (re)construction : le paysage urbain en guerre comme projet politique (Bénédicte TRATNJEK)
L’inscription de la guerre dans les paysages ne doit pas seulement être questionnée au regard des « hasards » des combats, mais également au prisme des intentionnalités des différents acteurs. Ainsi, la ville en guerre (dans le temps de la guerre et dans celui de l’immédiat après-guerre) est non seulement un territoire où se déploient les conflits contemporains, mais également une scène dans laquelle le spectacle de la guerre permet aux différents acteurs d’imposer dans le paysage des discours politiques. S’appuyant sur des recherches menées dans le cadre d’une thèse de géographie sur les reconfigurations sociospatiales dans les villes en guerre contemporaines (Abidjan, Beyrouth, Mitrovica et Sarajevo), cette communication se propose d’interroger le paysage comme un théâtre, dans lequel la guerre est mise en scène, avec des destructions choisies pour le symbole. En interrogeant la destruction des ponts (au-delà de l’avantage militaire) puis le concept d’« urbicide » (en tant que mise en scène d’une uchronie anti-urbaine), il s’agit de réfléchir sur les traces de la guerre dans les paysages urbains, entre destructions et (re)constructions « orchestrées ».


Les gens de guerre et le paysage au XVIe siècle (Anne VERNAT DECORZANT)
Dans le cadre du congrès des sociétés scientifiques et historiques, cette communication se propose de se concentrer sur la question de la perception du paysage par les gens de guerre au cours du XVIe siècle. Dans une période où les conflits sont permanents, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du royaume de France, les gens de guerre apportent des témoignages singuliers sur leur environnement et notamment sur les paysages urbains. D'une part, ces témoignages peuvent être considérés comme le reflet des tensions politiques et confessionnelles omniprésentes au cours de la période. D'autre part, la description du paysage par les gens de guerre peut être perçue comme la traduction d'une réflexion sur la situation politique ou religieuse. A partir de récits tels que les commentaires de Blaise de Monluc, nous pourrons apporter un éclairage tout à fait intéressant sur la perception d'un paysage soumis aux conflits.


lundi 14 décembre 2009

Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville


Les Secondes Journées doctorales en paysage (qui ont eu lieu les 3 et 4 décembre 2009 à l'Ecole du Paysage de Blois) ont été l'occasion de présenter l'approche paysagère comme grille de lecture fondamentale dans l'analyse des villes en guerre, au prisme de l'exemple de l'urbicide. L'idée était de montrer que les paysages de ruines ne sont pas seulement des conséquences visibles des affrontements qui traduiraient une "fatalité" des bâtiments à se trouver au cœur des points de tension : ils sont aussi – et de plus en plus du fait de la forte médiatisation des conflits armés aujourd’hui – des "lieux discursifs", dans la mesure où la ruine est mise en scène dans la ville pour rendre visible des discours politiques "orchestrés" par les belligérants. C'est dans ce sens que l'approche paysagère prend tout son intérêt pour l'analyse des villes en guerre : les acteurs syntagmatiques ont conscience de pouvoir utiliser le paysage comme image et la destruction choisie de géosymboles comme mise en visibilité de discours de haine dans la ville. Parallèlement, les habitants ont conscience de cette mise à mal du paysage urbain comme image, ce qui se répercute sur leurs pratiques spatiales. Voici le power-point fait lors de la présentation aux Journées doctorales en paysage.




Retrouvez cette présentation sous format PDF.



Sur la question du paysage, on retrouvera notamment, sur le site de l'encyclopédie de géographie en ligne Hypergéo, la définition du paysage et un historique du paysage proposés par Cyril Gosme. On retrouvera également une autre définition du paysage, les définitions du paysage visible (et le schéma complémentaire), de la production du paysage, de la perception des paysages, du statut spatial du paysage, des utilisations du paysage, ainsi que le schéma du système de définition du paysage proposés par le Laboratoire Théma (Université de Besançon).