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mercredi 29 février 2012

Afghan Rage : retours sur l'émission de France 24 (Adam Baczko)

Le 27 février 2012, France 24 a consacré deux émissions sur la question des Corans brûlés en Afghanistan et de ses conséquences, l'une en français : "Afghanistan, Irak, Libye : peut-on imposer la démocratie ?", et l'autre en anglais "Afghan Rage" (voir les vidéos de ces deux émissions à la fin du billet). Adam Baczko (doctorant à l'EHESS et à l'IRSEM), l'un des intervenants de l'émission "Afghan Rage", revient sur les arguments qu'il a présentés lors de cette émission, et nous donne son point de vue, à partir de son expérience de terrain en Afghanistan, sur l'insurrection taliban. Voir également le précédent billet d'Adam Baczko sur ce blog "La "guerre de guérilla" n'existe pas" (11 mai 2010).

"Présence des groupes talibans en Afghanistan"
Source : Carte de Laura Margueritte, publiée dans Constance de Bonnaventure,
"Afghanistan au plus près du pouvoir", Carto, n°7, septembre/octobre 2011.


mercredi 30 juin 2010

Géographie de Bagdad (1) : Bagdad, une ville morcelée

L'émission Planète Terre sera consacrée ce mercredi 30 juin 2010 à la "Géographie de Bagdad", avec pour invité Hosham Dawod (ingénieur de recherches au Centre d’études interdisciplinaires des faits religieux (CEIFR) du CNRS, il a notamment co-écrit avec Hamit Bozarslan, La société irakienne. Identité, pouvoir et violence, Karthala, 2003 ; et dirigé l'ouvrage Tribus et pouvoirs en terre d'Islam, Armand Colin, 1970). L'émission peut être podcastée, ou écoutée en ligne pendant un mois sur le site de France Culture.

A lire sur le blog de Sylvain Kahn, Globe, un passionnant billet sur "Bagdad, ville morcelée", qui revient sur les processus de fragmentations dans la ville de Bagdad, renforcées par la présence de murs, par la violence, mais surtout par la peur. Le billet est illustrée de cartes et de reportages passionnants !


Source : Le Monde, 11 avril 2007.
Publié dans "Bagdad, ville morcelée", Sylvain Kahn, Globe,30 juin 2010.



mercredi 9 juin 2010

Reportage "Les sirènes de Bagdad"


Voici un reportage diffusé sur Arte sur l'action des pompiers au coeur d'une ville en guerre : Bagdad. A travers les déplacements des pompiers dans Bagdad, ce sont les fragmentations, l'urbanisme de guerre, l'instabilité chronique et l'agencement sécuritaire qui sont questionnés dans ce reportage. "En cette fin avril, Bagdad et ses 5 millions d’habitants ressemble toujours à une immense caserne. Partout, des points de contrôle et des murs de protection en béton. C’est dans ce climat pesant qu’opèrent les pompiers de la capitale".

Arte Reportage, "Les sirènes de Bagdad",
Djaffer Ait Aoudia, ARTE GEIE / Bonobo Productions, France, 2009.



samedi 15 août 2009

Les ambassades : du haut-lieu du pouvoir au haut-lieu de la violence


Ce samedi 15 août 2009, un nouvel attentat-suicide a eu lieu dans les rues de Kaboul : au moins 3 personnes ont été tuées et on compte, pour l'heure, 14 blessés. La cible de cet attentat-suicide : le quartier général de l'OTAN ("Attentat suicide devant le quartier général de l'Otan à Kaboul", France 24, 15 août 2009). Tout comme dans les cas d'attentats récents dans la ville de Kaboul (par exemple, celui du 9 juillet 2009 ou celui du 17 janvier 2009), la question de la cible des attentats est primordiale. Un attentat-suicide est, en effet, une opération discursive et médiatique. Il s'agit d'un discours qui vise à exprimer par une violence le refus d'une présence politique (qu'elle soit interne comme un gouvernement, ou extérieure comme la présence d'une diplomatie ou de troupes militaires étrangères au pays). Il s'agit également d'une opération médiatique, dans la mesure où avec peu de moyens il s'agit de frapper le plus possible l'opinion publique interne et extérieure par le biais d'une forte médiatisation. Le sensationnel est donc recherché, ce qui souligne combien les attentats-suicides sont pleinement ancrés dans la mondialisation de l'information. Le sensationnel "se provoque" par le biais d'une mise en scène de l'émotion : "La spécificité de l’émotion est de produire paradoxalement une opinion à partir de ce qui, a priori, suspend le raisonnement. Pour produire le simulacre de la perception d’une situation extérieure au récepteur de l’information, les médias (presse et télévision) recourent à un ensemble de moyens qu’on peut analyser selon trois niveaux : le dispositif médiatique lui-même, la thématique, la rhétorique." (Jean-François Tétu, "L’émotion dans les médias : dispositifs, formes et figures", Mots. Les langages du politique, n° 75, Émotion dans les médias, juillet 2004).

Les cibles des attentats doivent elles aussi être "sensationnelles" (frapper là où il y aura un maximum de victimes) et symboliques (frapper là où l'attentat prendra un sens immédiat de revendication politique). L'attentat de ce samedi 15 août 2009 à Kaboul a ainsi visé un quartier qui figure parmi les hauts-lieux de la présence militaire et diplomatique étrangère : non seulement le quartier général de l'OTAN, mais également les ambassades anglaises et états-uniennes se sont retrouvées ainsi impliquées dans cet attentat ("Kaboul: attentat suicide devant le quartier général de l'Otan, trois morts", RFI, 15 août 2009). Ce quartier est d'ailleurs considéré comme le "quartier diplomatique" de Kaboul, soulignant par là à quel point il s'agit d'un géosymbole de l'action militaire menée par l'OTAN en Afghanistan (voir Sonia Jedidi, "Les enjeux géopolitiques en Afghanistan", Les Cafés géo, 10 avril 2007). Que ce soit à Nouakchott (Mauritanie) le 10 août 2009 devant l'ambassade de France ou les différents attentats devant les ambassades étatsunienne, turque ou iranienne à Bagdad, les ambassades et tous bâtiments représentatifs de la présence étrangère non désirée par certains groupes constituent autant de géosymboles dans ce type d'opérations qui visent autant l'émotion et le sensationnel que l'expression d'une prise de position politique. Le nouvel attentat-suicide à Kaboul est révélateur de la montée de la tension à l'approche des élections présidentielles et cette mise en scène de la violence vise autant l'opinion publique interne qu'extérieure.

A noter toutefois l'enjeu de tels quartiers géosymboles du pouvoir : étant des cibles privilégiées pour toute forme de contestation (depuis les manifestations de contestation jusqu'aux formes les plus extrêmes de la violence), les hauts-lieux du pouvoir dans une ville sont non seulement des hauts-lieux de la violence "extraordinaire" (contrairement aux violences "ordinaires" qui s'ancrent dans l'organisation structurelle de la ville), mais aussi, en réponse à ces violences sensationnelles, des hauts-lieux de la sécurité puisque le maillage sécuritaire y est bien plus dense que dans des zones affectées par des violences ordinaires (pourtant plus régulières dans le temps et dans l'espace). La forte représentation symbolique du pouvoir dans un quartier urbain entraîne à la fois des violences moins nombreuses mais plus sensationnelles, et une réponse sécuritaire bien plus forte que dans des quartiers "ordinaires" : les enjeux sécuritaires sont aussi liés à la forte connotation symbolique des lieux, et la perception d'un quartier comme d'un haut-lieu (du pouvoir, de l'identité...) influence fortement l'organisation du maillage sécuritaire dans une ville.


vendredi 10 juillet 2009

Les Etats-Unis et la frontière : les murs, urbanisme de paix ou urbanisme de guerre ?


Peut-on confronter la politique d'immigration menée par les Etats-Unis pour empêcher le passage des immigrants clandestins sur leur territoire et la politique de sécurisation menée en Irak, tout particulièrement dans la ville de Bagdad ? Ces deux enjeux sécuritaires se rapprochent sur au moins un point : celui de l'utilisation du mur dans les enjeux sécuritaires. Les murs de séparation pour les Etats-Unis : un urbanisme de paix ou un urbanisme de guerre ?

Cette question s'est posée suite à un constat relativement simple : les Etats-Unis utilisent le mur de séparation comme réponse territoriale et politique à deux enjeux sécuritaires divers : un enjeu de sécurité intérieure (la matérialisation de la frontière Etats-Unis / Mexique) et un enjeu de sécurité extérieure (la sécurisation et la pacification de l'Irak, tout particulièrement de la capitale Bagdad qui concentre les enjeux politiques, symboliques et médiatiques). Les murs, une réponse uniforme aux insécurités (au pluriel) ?



Le mur Etats-Unis / Mexique

La question de la matérialisation de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, à travers la construction d'un mur, a fait coulé beaucoup d'encre parmi les journalistes. Le tracé de la frontière actuel a fait l'objet de nombreuses disputes territoriales au XIXe siècle, et ne s'est stabilisé qu'après 1853 (voir l'historique de cette frontière proposé par Fabien Guillot sur son site "Géographie sociale et politique"). Pour Michel Foucher, géographe spécialiste de la question des frontières, "Tracer une frontière est un acte géopolitique par excellence puisqu’il s’agit de délimiter des aires d’exercice de la souveraineté, d’inscrire le politique dans l’espace" (Frontières à retracer : un point de vue de géopoliticien", Frontières et limites, acte de séminaire, Centre Georges Pompidou, Paris, 1991, p. 69). De ce fait, la matérialisation de la frontière ne peut être vue comme une seule politique de sécurité : elle est aussi un symbole très fort pour les populations qui se retrouvent des deux côtés de ce mur-frontière.

Ainsi, la matérialisation de la frontière est un important marqueur spatial de la souveraineté d'un Etat sur son territoire. L'enjeu n'est pas seulement migratoire, il est également symbolique et politique. D'une part, contrôler son propre territoire estun des enjeux de la puissance d'un Etat, d'autant plus fondamental à l'heure d'une forte médiatisation de tous les recoins de la planète, pour un pays comme les Etats-Unis confronté à la recherche du maintien de leur puissance hégémonique. D'autre part, contrôler son propre territoire est également un enjeu politique intérieur, tout particulièrement dans les périodes électorales. Le thème de la sécurité est plus que jamais ancré dans les discours politiques : d'une part, la part de "l'Autre" a toujours marqué l'histoire des hommes, à la fois pour des thèses culturalistes (cet "Autre" aux moeurs et à la culture différentes) et pour des thèses malthusiennes (un afflux massif de populations ne pourra être absorbé, notamment face au manque de ressources qu'il engendrera). Il ne s'agit pas de discuter les bien-fondés et les fantasmes qui formatent ces peurs, mais de constater qu'elles engendrent des représentations particulières (avec un rejet marqué d'un "Autre" mal défini), qui elles-mêmes apppelent des réponses politiques (notamment au gré des enjeux électoraux). Force est de constater que la matérialisation de la frontière Etats-Unis/Mexique correspond à une "demande" en termes de sécurisation du territoire. Demande d'ailleurs précédée d'actions "associatives" (du fait de l'omniprésence de milices privées qui se sont auto-désignées pour assurer la surveillance de la frontière), qui montrent combien la peur d'une perte de souveraineté étatique et de contrôle territorial influence les représentations, et même les actions des habitants proches de la frontière Etats-Unis/Mexique. La matérialisation de la frontière a donc été précédée par une construction mentale (celle d'un "mur perçu", si l'on se réfère au concept de "frontière perçue" et de "frontière vécue") qui s'ancrait dans la société du Sud des Etats-Unis et s'inscrivait dans les pratiques spatiales. Du côté états-unien, le mur a donc été dans les têtes, avant d'être matérialisé. Du côté mexicain, la présence de milices privées a également marqué de longue date (bien avant la construction d'un mur) l'impossibilité ou du moins l'interdiction de passer la frontière illégalement : la frontière était déjà un territoire du danger pour tous les immigrés clandestins. Par conséquent, avant la matérialisation du mur, la frontière Etats-Unis se construisait déjà comme un mur-frontière, tant dans les représentations, dans les discours politiques que dans les pratiques spatiales.


A lire sur le mur-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique :



Les murs de séparation à Bagdad

Autre forme d'insécurité à laquelle sont confrontés les Etats-Unis, par le biais de leur intervention militaire menée en Irak : le maintien de l'ordre dans une opération militaire. Les murs de séparation sont dotés de plusieurs objectifs : stabiliser la situation entre les communautés qui s'opposent ; empêcher les acteurs déstabilisateurs d'opérer des exactions dans les territoires appropriés par l'autre groupe (quelque soit la façon dont les groupes se définissent en tant qu'ennemi dans une guerre larvée : différenciation politique, sociale, identitaire...) ; permettre aux militaires déployés à Bagdad d'établir des points de contrôle pour canaliser les déplacements urbains... Il s'agit là de la matérialisation de lignes de fracture intraurbaines, c'est-à-dire de frontières mentales qui marquent de fortes ségrégations dans l'organisation structurelle de la ville (et ce bien avant la guerre, qui a été un accélérateur de ces processus de différenciation et de regroupement communautaires).

Pourtant, les murs à Bagdad, comme tant d'autres, sont éphémères : "les frontières étanches n'ont jamais existé"("A bas les murs !", Cafés géo, 4 février 2008). Et les murs appelent également à de nouvelles territorialités entre enfermement (symbolisé par le seuil qu'il faut franchir, avec autorisation, pour pénétrer dans l'autre territoire) et transgression de l'interdit. Que ce soit par l'enclavement du territoire approprié ou par les flux transgressant cet enclavement, le mur laisse des stigmates dans les pratiques spatiales et la configuartion de l'espace socioculturel (voir le billet "La guerre, la ville et le mur" du 22 janvier 2009).


A lire sur le cas des murs de séparation à Bagdad :




L'obsession des murs ?

En détournant le titre de l'ouvrage du géographe Michel Foucher L'obsession des frontières, on peut revenir au questionnement à l'origine de ce billet : aux Etats-Unis, y a-t-il une obsession des murs comme réponse aux insécurités sous des formes diverses ? Bien évidemment, on ne retrouve pas cette utilisation du mur et du barbelé comme outil sécuritaire aux seuls Etats-Unis (les murs en Israël-Palestine, les peacelines de Belfast, la ligne verte de Chypre, la frontière Liban/Israël...) : il s'agit ici de discuter un cas, mais l'étude mériterait d'être approfondie. Que ce soit dans le cas d'une séparation interétatique ou d'une séparation intra-urbaine, le mur a pour fonction de matérialiser la séparation, d'inscrire dans les paysages le cloisonnement des territoires, et de restreindre les pratiques spatiales en imposant un seuil entre deux territoires, qui ne peut être franchi sans autorisation. A l'heure de la globalisation, on assiste à un "retour" de la frontière, et tout particulièrement de la frontière matérialisée. Dans ce cas, le barbelé et le mur sont fortement chargés de symboles : celui d'un entre-soi extrême et d'un enfermement recherché ou imposé. Ainsi, par la barrière, il y a appropriation de la discontinuité entre deux territoires (que ce soient deux Etats, deux quartiers...).

Il est intéressant également de s'arrêter sur les discours qui entourent la construction des murs, et qui dépendent avant tout de l'utilisateur : concerné directement ou non ? D'une part, les murs semblent répondre à des demandes en termes de sécurisation de la part de certains habitants : la zone qui correspond à la juxtaposition entre deux territoires identifiés comme différents (deux Etats, deux territoires communautaires) est représentée comme une zone floue et dangereuse par les habitants. La proximité entre deux populations qui s'identifient nettement comme différentes n'est donc pas recherchée, voire même le plus brutalement rejetée, parce qu'elle est assimilée à une forte insécurité. C'est le cas de la frontière Etats-Unis/Mexique du point de vue des habitants états-uniens. Le point de vue des Mexicains est différent, puisqu'il s'agit pour eux de contrer l'effet positif de la frontière (avec le système de maquiladoras, qui apportent de nombreux emplois dans le Nord du Mexique) en le transformant en grande partie en effet-barrière. D'autre part, les discours des "observateurs", c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas concernés par ces murs dans leurs territoires du quotidien et portent un regard extérieur. Il n'est pas rare de voir des commentaires sur les "murs de la honte" que ce soit pour parler de la frontière Etats-Unis/Mexique, des murs de séparation à Bagdad ou de tout autre mur dans le monde. Ce regard condamne la fin de la proximité, et ainsi l'impossibilité d'un multiculturalisme dans toutes les zones concernées par les murs. Ces observateurs s'interrogent sur la légitimité à matérialiser la séparation, la division, les discordes intercommunautaires.

De ce fait, le regard porter sur les murs-frontières dépend de qui pose ce regard, des intentionnalités des acteurs, de la situation politico-économique... mais également de leur vision du monde et du rôle même de la frontière dans leur espace socioculturel : la frontière est-elle un blocage ou une sécurité ? Se construit-elle en opposition aux modes d'habiter l'espace ou est-elle une légitimation de l'espace approprié ? Dans leur ouvrage Les frontières mondiales. Origines et dynamiques, Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard donnent des exemples particulièrement illustratifs de cette représentation différenciée de la frontière en fonction du rôle que les hommes lui attribuent : "si elle est très visible sur la carte, remarquable par sa linéarité et régularité, la frontière est en revanche, parfois beaucoup plus floue dans l'espace vécu des populations. S. Lima [Stéphanie Lima, 2003, Découpage entre espace et territoire : la fin des limites ? La fin des territoires communaux dans la région de Kayes, Mali, thèse, Université de Poitiers, 532 p. + annexes] démontre que les sociétés rurales africaines continuent de fonctionner en réseau plutôt qu'à l'intérieur de territoires finement délimités. Alors qu'un nouveau maillage communal intérieur est en cours d'élaboration dans la région de Kayes (Mali), les sociétés rurales considèrent ces nouvelles lignes-frontières comme des contraintes, des limites "appauvrissantes". Fondamentalement, l'espace vécu des populations s'inscrit dans la mobilité et les échanges ; une limite nette, tranchée, divise, sépare et appauvrit les sociétés. Telle est la représentation de ces sociétés, non imprégnées historiquement, d'une organisation socio-spatiale aussi cloisonnée et rigide que la nôtre. En France, culturellement, le territoire se conçoit à partir d'un espace approprié et délimité ; au Mali, le territoire est un espace de mobilité, d'échanges, de négociations aux limites souvent floues." (Editions du Temps, collection Une géographie, Paris, pp. 72-73). On peut se demander si le fait d'envisager le mur comme moyen de sécurisation d'un territoire ne provient pas seulement de moyens techniques, mais également de la vision qu'entretiennent les acteurs de la construction du mur vis-à-vis du rôle de la frontière.

Le mur se construit comme une réponse à un "ennemi" perçu, qu'il soit n "ennemi" extérieur (à travers le bétonnage des frontières interétatiques, que ce soit entre les Etats-Unis et le Mexique, ou dans les enclaves européennes de Ceuta et Melilla) ou un "ennemi" intérieur. En ce sens, le mur n'est pas seulement un outil sécuritaire (dans le sens où il n'a pas pour seul but une efficacité vis-à-vis des objectifs sécuritaires qu'on lui attribue), il est également (et avant tout ?) la matérialisation d'un discours politique centré sur les enjeux sécuritaires. "Urbanisme de paix" ou "urbanisme de guerre" : la différence entre les deux conceptions accordées aux mêmes murs par des acteurs différents ne vient-elle pas de la représentation du mur comme outil sécuritaire ou outil de division ? Et derrière, se pose la question de la séparation des groupes d'hommes comme moyen de pacifier une ville, un Etat, une région... Derrière les représentations, se posent de multiples questions quant aux modalités d'intervention d'une force militaire avec ses propres représentations dans une zone où elle doit d'abord apprendre à connaître et comprendre les représentations des habitants.



A lire et à voir :



Quelques livres récents :

  • Michel Foucher, 2007, L'obsession des frontières, Editions Perrin, 250 p.
  • Alexandra Novosseloff et Frank Neisse, 2007, Des murs entre les hommes, La documentation française, Paris, 212 p.
  • Patrick Picouet et Jean-Pierre Renard, 2007, Les frontières mondiales. Origines et dynamiques, Editions du Temps, collection Une géographie, Paris, 160 p.


Nouveaux murs
Emission du Dessous des cartes du 8 mars 2007




vendredi 27 février 2009

Conférence "Les risques liés à la pauvreté en Afrique. Géopolitique des insécurités"


La conférence "Les risques liés à la pauvreté en Afrique. Géopolitique des insécurités" aura lieu le jeudi 5 mars 2009 à la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine (MSHA), à l'Université Bordeaux 3 (Pessac), salle 2 (1er étage), de 16h00 à 18h00. Christian Bouquet (professeur de géographie à l'Université de Bordeaux 3) interviendra lors de cette conférence qui s'inscrit dans le cycle de conférences organisé par l'équipe du programme MSHA : "Risques en Afrique : conditions de vie - pouvoirs - travail".

mercredi 21 janvier 2009

Territoires de la délinquance et territoires de la police dans la ville


Les territoires de la criminalité et les territoires de la violence sont des sujets de préoccupation pour les géographes en tant que "modeleurs" de logiques spatiales et sociales, principalement dans les villes. Le recours à la cartographie pour comprendre les territoires de la délinquance dans la ville et également de mettre en exergue les stratégies territoriales des forces de maintien de l'ordre. Face à la mise en place d'un contrôle territorial, les acteurs de la délinquance et de la criminalité doivent réinventer les formes de leurs "actions" ainsi que leurs spatialités. L'interaction entre territoires de la criminalité et territoires policés transforme constamment les logiques d'appropriations territoriales par ces acteurs officieux et officiels. Plusieurs articles récents ont été consacrés à ces modalités d'occupation du territoire, tout particulièrement dans la ville, et étudient les formes de maillage installé dans la ville pour asseoir et diffuser la criminalité, ou au contraire surveiller et contrôler le territoire, voire punir les acteurs de la déstabilisation et de l'illégalité.



Les Cafés géo de Paris ont invité le 16 décembre 2008 Bruno Fuligni (écrivain et historien, qui a dirigé un ouvrage collectif publié fin 2008 : Dans les secrets de la police. Les Trésors inédits des archives de la Préfecture de la police, Editions L'Iconoclaste, Paris), Michael Sibalis (historien, auteur d'un chapitre dans l'ouvrage Dans les secrets de la police) et Paul-David Régnier (géographe, spécialiste des questions de géographie militaire, auteur du Dictionnaire de géographie militaire, CNRS Editions, Paris, 2008). Les 3 auteurs ont montré en quoi la compréhension du territoire urbain, des acteurs de la ville, des formes de l'illégalité et de la délinquance, et leurs appropriations territoriales différenciées permettent de comprendre les formes d'intervention des forces de rétablissement de l'ordre, que ce soit dans le cas d'une police qui régule l'application des règles d'une société, ou dans le cas d'une armée qui intervient pour rétablir la paix.



Londres : les lieux du crime
La lutte contre les diverses formes d'insécurité est devenu, de par le monde, un argument politique de plus en plus utilisé, voire convoité. Après la publication de la 1ère carte des crimes et des délits sexuels à Paris, c'est au tour de Londres de publier sa carte des délits en ligne, carte qui sera actualisée tous les mois. De quoi provoquer des pratiques spatiales "formatées" par la peur de l'insécurité et transformer les représentations des Londoniens sur certains quartiers. Laurent Grison analyse les objectifs politiques de cette décision de mettre en exergue des hauts-lieux de la violence et de l'illégalité dans la ville de Londres : "Pour le maire Boris Johnson, la cause est entendue : Crime mapping donne des informations aux Londoniens sur les délits dans leur quartier et vise à les rassurer car leur perception de la délinquance serait exagérée. Il encourage, aussi et surtout, les citoyens à collaborer activement avec la police pour rendre plus sûr leur lieu de vie". A voir si la publication de telles cartes renforce réellement un sentiment de sécurité quant à une perception de la délinquance exagérée, ou au contraire ne renforce pas le sentiment d'une insécurisation de plus en plus marquée. La cartographie criminelle constitue bien un outil d'aide dans l'élaboration d'un maillage sécuritaire, mais n'est-elle pas aussi - lorsqu'elle est publiée à des fins politiques - un moyen de rendre la ville de plus en plus vulnérable en affichant les dangers de celle-ci ?







Géocriminologie : quand la cartographie permet aux géographes d'investir la criminologie
Dans cet article, Claire Cunty, Fabrice Fussy et Pascale Perez analysent l'importance de la géographie comme outil d'analyse de la criminologie : comment la géographie permet-elle de comprendre les territoires de la délinquance, mais également les représentations des habitants sur cette "violence ordinaire" selon l'expression de Jérôme Tadié (Les territoires de la violence à Jakarta, Belin, collection Mappemonde, Paris, 2006) ? L'accent est porté sur la pertinence de la cartographie criminelle comme moyen d'affiner la compréhension des territoires de l'illégalité et de la criminalité, et sur les différents usages de ce type de cartes (usage de connaissance, usage tactique, usage stratégique et usage politique).





A signaler : une émission de Planète Terre sera consacrée le mercredi 25 février 2009 (14h00-14h30 sur France Culture) aux "Mafias et territoires urbains" avec pour invité Fabrizio Maccaglia (agrégé et docteur en géographie, actuellement pensionnaire de la Fondation Thiers à Paris). On peut également retrouver son intervention sur RFI du 21 mai 2008 : "L'enjeu est de parvenir à soustraire à la mafia non seulement le contrôle du territoire mais aussi le contrôle du transport des déchets" et un compte-rendu du Café géo du 29 février 2002 sur "Mafia et Camorra : les territoires illégaux en Italie" avec la participation de Colette Vallat (géographe, Professeur à l’Université Paris 10), Jean-Louis Tissier (géographe, professeur à l’Université Paris 1), Fabrizio Maccaglia, et Anne-Marie Matard-Bonucci (historienne, EHESS).


lundi 19 janvier 2009

Gaza-ville, espace vécu


Olivier Kempf propose un article sur "La guerre de Gaza, vu du Hamas", renversant ainsi le point de vue d'analyse, en analysant avec précision les objectifs militaires et politiques de cet autre belligérant. On peut également se poser la question de ce que représente Gaza-ville en fonction des différents acteurs dans cette guerre. (On retrouvera également les nombreuses analyses proposées sur les blogs Mars attaque et Historicoblog sur le déroulement de la guerre. Voir également la chronologie heure par heure du conflit proposée par Le Nouvel Observateur).



Gaza-ville : une ville-cible pour l'armée israélienne
Les autorités israéliennes ont affirmé qu'il n'était pas question d'occuper Gaza-ville. Il s'agit avant tout de détruire l'appareil militaire du Hamas. Les autorités militaires ont donc déclaré qu'il exitait, pour eux, deux villes de Gaza : une "Gaza d'en haut" (dans laquelle vit la population civile qui n'est pas considérée comme la cible de l'armée israélienne) et une "Gaza d'en bas" (dans laquelle "se terrent" les forces du Hamas, véritable ennemi déclaré des autorités isréaliennes, contre lequel a été déclenché cette guerre). Cette distinction explique, en partie, la vision stratégique d'Israël : il ne s'agit pas d'anéantir la ville en tant que géosymbole, on ne peut pas parler ici d'urbicide. Gaza-ville est donc une ville-cible dans la stratégie militaire du Tsahal, ou plus exactement, certaines parties de la ville sont ciblées comme centres névralgiques de la puissance militaire du Hamas (centres décisionnels, appareils militaires...). La distinction entre deux villes, une "Gaza d'en haut" et une "Gaza d'en bas", montre l'importance du ciblage. "Toute action visant une cible doit tenir compte de son environnement géographique car ce dernier a sur elle une influence, positive ou négative. Les actions menées contre des cibles ont également des conséquences sur l'environnement" (Paul-David Régnier, 2008, Dictionnaire de géographie militaire, CNRS Editions, Paris, p. 47). Les infrastructures visées sont insérées dans le tissu urbain (comme le montre l'exemple des tunnels creusés sous la ville de Rafah au sud de la bande de Gaza, visés par des bombardements massifs dans l'opération "Plomb durci", pour empêcher un ravitaillement en armes depuis l'Egypte).





Gaza-ville : une ville à défendre pour le Hamas
Le point de vue de l'autre belligérant est, évidemment, opposé. La conception de la ville dans leur stratégie également. Pour le hamas, Gaza-ville est une ville à protéger de l'extérieur comme de l'intérieur. De l'extérieur, contre les attaques ciblées de l'armée israélienne qui visent la destruction de l'appareil militaire du Hamas, ainsi que la protection de la frontière entre la bande de Gaza et l'Egypte afin d' "enclore" la bande de Gaza et assurer sur contrôle. De l'intérieur également, contre les partisans du Fatah d'une part, et contre la population "dissidente" d'autre part. Le Fatah ("mouvement palestinien de libération") et le Hamas sont 2 adversaires politiques qui se disputent le contrôle des Territoires palestiniens. "La guerre à Gaza est aussi le résultat du conflit qui oppose les deux organisations au pouvoir du côté palestinien : le Fatah et le Hamas. Surtout depuis les élections de 2006, remportées par le Hamas, les affrontements armés entre les deux ont paralysé la vie politique de l'Autorité palestinienne" (voir Aude Signoles, "Hamas-Fatah : la fracture des Territoires", L'état de la mondialisation 2009, hors-série n°6 d'Alternatives internationales, décembre 2008, pp. 140-141). La population civile est également un "adversaire" dans la mesure où les désaccords de celle-ci quant aux actions du Hamas peuvent remettre en cause son appropriation territoriale et politique sur la bande de Gaza. Défendre la ville de Gaza relève donc de multiples enjeux : un objectif militaire (contre Tsahal), un objectif politique (contre le Fatah), un objectif médiatique (vis-à-vis de l'opinion publique internationale, de l'ONU et des organisations humanitaires), et un objectif psychologique (vis-à-vis de la population de la bande de Gaza et de son soutien).






Gaza-ville : une ville dans laquelle survivre pour la population
Dans son bog pédagogique (Histoire-Géographie Terminale S-ES-L), M. Augris a montré les difficultés de vivre dans la bande de Gaza, avant la guerre : 66 % du budget des ménages de Gaza est consacré à l'alimentation en 2008, ce qui montre la pauvreté de la population dans ce territoire clos, et très densément peuplé. "Le taux de pauvreté y est en effet de 51,8% (contre 19% en Cisjordanie). Ceux qui ont déjà fait des sciences sociales savent que la part des revenus consacrée à l'alimentation est d'autant plus faible que le revenu est élevé. C'est l'une des lois d'Engel. La destruction des infrastructures ne devrait pas améliorer cette situation...". Le quotidien à Gaza-ville est marqué par un très fort taux de chômage et une grande pauvreté. L'économie est sinistrée dans la bande de Gaza : "la plupart des Gazaouis disposent de moins de deux dollars par jour et environ 80 % dépendent de l'aide alimentaire , selon des organisations humanitaires" ("Gaza - La dégradation des conditions de vie", France Soir, mercredi 14 janvier 2009). Pour la population civile, Gaza-ville est une ville dans laquelle il faut survivre avant tout. La question de la fin de la guerre posera également celle du coût des destructions.






Des vidéos à consulter sur France 24 pour suivre le déroulement de la guerre à Gaza-ville :


dimanche 28 décembre 2008

Géographie et conflits - conférences de l'Université de tous les savoirs


L'Université de tous les savoirs met en ligne plus de 4 000 vidéos de conférences, parmi lesquelles on retrouve quelques interventions sur les conflits en cours et les problématiques géopolitiques. Voici les liens et les résumés de quelques-unes d'entre elles en lien avec les guerres urbaines, les violences urbaines et les enjeux des conflits en cours. A noter, certaines conférences sont agrémentées de documents pédagogiques (notamment les textes des conférences et les diaporamas présentés par certains conférenciers). Retrouvez également toutes les vidéos sur la géographie.


"Les évènements recensés au quotidien dans les villes, les réseaux de transports, les immeubles de logements à vocation sociale, les banlieues qui marquent les limites sans cesse dépassées de la rurbanisation de notre pays, alarment à juste titre citoyens, élus, journalistes. Elles ne représentent pourtant qu'une part relativement faible des agressions verbales ou physiques supportées par les représentants des administrations, des services publics ou privés avec leurs usagers, clients ou certains habitants. Leur développement, leur violence, la jeunesse de leurs auteurs, interpellent le système social et politique qui a longtemps feint d'ignorer les réalités quand il ne s'est pas réfugié dans la contemplation de la confrontation illusoire entre les tenants d'une prévention sociale limitée à son seul objet, et les laudateurs d'une répression sans âme ni objectifs autres que l'affirmation de la force. Sans compter les tenants de la logique du "bouc émissaire", responsable par nature ou par couleur de peau, de tous les maux... Rien ne serait pire que de jeter l'anathème ou de s'isoler dans une stricte observance niant la complexité des problèmes posés. Il faut savoir sortir de l'affrontement entre deux intégrismes essayant chacun de démontrer la justesse d'affirmations relatives sans jamais fournir de mode d'emploi permettant de répondre à la demande sociale, ni même d'admettre que l'écoute des populations concernées pouvait précéder l'affirmation d'un dogme scientifique. Au delà du principe occidental qui renvoie la violence vers les pulsions purement animales, il faut rappeler qu'elle est d'abord une affirmation de soi. Elle a même pu, parfois, accoucher du progrès dès lors qu'elle répondait à une violence plus grande encore."


Les conflits et les guerres de demain (Jacques Lanxade - 2000)
"La conférence débutera par une présentation de l'évolution de la situation stratégique du Monde après le bouleversement introduit par la fin de la guerre froide. Il s'agira de montrer comment nous vivons une période de transition de l'ordre international bipolaire vers un nouvel ordre. Une deuxième partie proposera une typologie des crises et des conflits qui devraient marquer les années à venir. Elle précisera les cadres dans lesquels ces conflits pourraient être gérés. La troisième partie exposera les caractéristiques des armées de demain. Elle montrera l'évolution d'armées nombreuses, reposant sur la conscription, vers des forces professionnalisées utilisant le progrès technologique."


Kenya, conflits et territoires (Bernard Charlery de la Masselière et Franck Vidal - 2008)
"En janvier 2008, après la réélection contestée du président Kibaki de violents affrontements secouent Nairobi, la capitale du Kenya. Si les médias ont bien souvent résumé ces violences à des oppositions interethniques, le point de vue du géographe, spécialiste de l’Afrique de l’Est replace le conflit dans un contexte beaucoup plus large : c’est à travers la géographie du Kenya - terre de contraste et de diversité, mais aussi à travers tous les processus de définition des territoires mis en place par la colonisation anglaise et enfin, à travers les phénomènes de mondialisation économique qu’il est nécessaire d’analyser les évènements actuels au Kenya."


"Faut-il encore parler de l'ère de la globalisation ? Celle-ci a succédé à celle de la guerre froide, ce qui semblait indiquer que désormais la dimension économique, sociale et culturelle l'emportait sur les conflits internationaux et la violence. Certes, ceux-ci n'avaient pas disparu : la globalisation produit des réactions violentes, nationalistes, ethniques ou religieuses, et contribue, avec la chute de l'empire soviétique, à la prolifération d'Etats faibles mal assurés de leurs unités et de leurs frontières, et de zones de non-droit qui se combinent avec celle des réseaux mafieux. Mais le 11 septembre 2001 introduit une nouvelle phase caractérisée par le terrorisme apocalyptique et la montée d'un empire américain décidé à s'appuyer activement sur la force militaire. Les divisions classiques entre paix et guerre, entre régions pacifiques ou troublées, entre militaires et civils, entre la violence des Etats et celle des réseaux sont mises en question. Des civils tuent des civils, ils surgissent du sein même du centre pour l'attaquer de l'intérieur de ses frontières, mais ils viennent des quatre coins du monde, et c'est là que la riposte ira les chercher. C'est une nouvelle forme de globalisation, celle de la violence."


L'humanitaire et les ONG (Claude Simmonot - 2000)
"Quand il est question d'humanitaire de quoi est-il en fait question ? L'histoire de la construction actuelle du mouvement humanitaire s'appuie sur quelques dates-clés que nous évoquerons mais c'est peut être dans un contexte plus contemporain, celui de notre dernière moitié de vingtième siècle qu'il faut identifier ce qui sous-tend le travail des organismes de solidarité internationale. Aujourd'hui, et après un travail de près de vingt ans, nous sommes confrontés à un certain nombre de défis, mais également confrontés à d'importants paradoxes. Les défis actuels touchent entre autres à l'exigence de professionnalisation, aux risques de normalisation de nos actions, à la dégradation des conditions de sécurité, à l'inaccessibilité de vastes zones géographiques dans le monde. Les paradoxes sont de gérer un travail complexe trop souvent présenté de façon simpliste. C'est également l'utilisation abusive du terme humanitaire au point que son sens devient flou. C'est, dans la confrontation à la double étrangeté liée à l'expatriation et la rencontre avec les personnes handicapées, la capacité de reconnaître en soi pour mieux les gérer ces perceptions complexes de la nature humaine."


Les ONG et la question humanitaire (Sylvie Brunel - 2003)
"En préambule, un constat s'impose : l'explosion des ONG depuis la fin de la Guerre froide, et leur rôle croissant sur la scène internationale. ONG « de terrain » comme mouvements de lobbying et de sensibilisation, ONG du Nord et du Sud, ONG « associatives » mais aussi ce que les Anglo-Saxons appellent les « GONGOS » (gouvernemental NGO...) tirant leurs ressources de financements publics, les ONG sont partout, l'humanitaire fait recette et ses hérauts figurent en tête des personnalités préférées des opinions publiques occidentales Mais déjà un premier paradoxe se fait jour : pourfendeurs de la mondialisation, les ONG en sont pourtant les principales bénéficiaires. La prolifération du mouvement associatif est en effet un pur produit de la mondialisation : jamais les mouvements associatifs n'ont pu bénéficier de telles caisses de résonance, de tels moyens médiatiques et de communication pour faire entendre leur voix. Le second paradoxe nous est fourni par le discours des ONG. Dans le concert souvent dissonnant de leurs multiples revendications, émerge une constante : l'hostilité à toutes les formes de représentations traditionnelles du pouvoir et de la diplomatie internationales. Aux Etats, aux entreprises, aux agences institutionnelles de l'ONU et de ses organisations dérivées (FMI, Banque mondiale, OMC...), les ONG prétendent substituer une légitimité auto-proclamée, la leur. Elles seules incarneraient la « société civile », les autres acteurs ne pouvant être que des imposteurs. Et qui plus est, des imposteurs malfaisants. La deuxième question est donc celle de la légitimité des ONG face aux autres acteurs des relations internationales. D'autant que leurs dénonciations tous azimuts leur valent un courant de sympathie dans l'opinion publique et contribuent au discrédit de l'action politique classique. Cette posture nous amène à nous poser une troisième question. Celles des actions menées par les ONG depuis leur « prise de pouvoir » dans les enceintes internationales, et de leurs bilans. Nul ne peut nier la justesse de certaines de leurs prises de position, les avancées du droit international qu'elles ont pu permettre d'obtenir, leur rôle nécessaire de sentinelle face aux excès et aux abus en tous genres que peuvent produire des logiques purement commerciales ou stratégiques. Néanmoins, deux questions essentielles méritent d'être soulevées : - les ONG ne sont-elles pas guettées elles-mêmes, précisément en raison de leur succès, par les dangers majeurs qu'elles ne cessent de dénoncer : le manque de transparence, les coûts de fonctionnement de plus en plus lourds des appareils, l'absence d'évaluation des actions ? - l'action humanitaire contribue-t-elle vraiment, aujourd'hui, au développement ? Cette question est la plus essentielle de toutes : c'est elle qui justifie l'existence et les moyens d'action des ONG, puisque celles-ci, rappelons-le, n'existent à l'origine que pour contribuer au développement (et, depuis une décennie, au développement dit « durable »). En ce domaine, quelles leçons tirer de l'expérience des trente dernières années ? "


Et également :
- Les courants migratoires vers l'Europe (Jean-Claude Chesnais - 2006)