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mardi 8 mars 2016

Retours sur la notion d'urbicide

Depuis les attentats à Paris en janvier et novembre 2015, la notion d'urbicide a connu un nouveau "succès" en étant employée dans plusieurs articles (notamment dans la presse), sans nécessairement en préciser les contours. Cette notion peut être critiquée, dès lors qu'elle est employée sans la définir et qu'elle prend des contours trop englobants. Il ne s'agit pas de signifier tout type de destruction dans la ville : la ville comme espace-cible dans la guerre, la violence et les attentats est une réalité ancienne et multiple. Les villes détruites à des fins militaires (telles que les villes rasées lors de la Seconde Guerre mondiale) n'entrent, par exemple, pas dans la catégorie "urbicide". L'urbicide est une destruction de la ville pour la ville, c'est-à-dire une destruction volontaire d'un espace parce qu'il est l'espace de détestation, parce qu'il est appréhendé comme un espace de l'"impureté". En ce sens, l'urbicide est une idéologie spatiale qui se construit par la haine de la ville comme espace "impur" où émergent des formes d'habiter qui sont détestées. C'est donc un terme qui ne peut être employé pour décrire toutes formes de violences et guerres dans les villes. Ce billet entreprend donc de donner quelques petites références bibliographiques et mises au point épistémologiques (loin d'être exhaustives) pour mieux cerner l'emploi (et les abus) du terme d'urbicide.

Le mot a été utilisé comme une notion, pas nécessairement définie, dès 1987, par Marshall Berman, comme le remarque la géographe Aurélie Delage dans son article sur les violences dans le Bronx (Delage, Aurélie, 2016, "Le Bronx, des flammes aux fleurs : combattre les inégalités socio-spatiales et environnementales au coeur de la ville globale ?", Géoconfluences, dossier "États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises", 15 janvier 2016). Mais, le terme n'a pas alors connu un grand succès, d'autant qu'il relève d'une approche très contestée qui fait de l'urbicide la destruction de la ville. Ce manque de "succès" du néologisme s'explique peut-être par l'absence d'une clarification sur son emploi. Plus généralement, on constate que, pour désigner des violences urbaines, l'emploi de ce néologisme peut paraître sans apport : pourquoi un néologisme pour une réalité ancienne, c'est-à-dire pour dire "les destructions dans les villes détruites lors de guerres, violences urbaines, etc." ? Mais l'emploi ancien du terme est à noter.
=> Berman, Marshall, 1987, "Among The Ruins", News Internationalist, n°178, décembre 1987.

Le mot est, par la suite, devenu un concept sous la plume de Bogdan Bogdanović (architecte et ancien maire de Belgrade) et plus généralement du collectif Warchitecture (rarement cité, mais en fait c'est au sein de ce collectif que Bogdan Bogdanović a réfléchi au concept, même s'il est vrai que ce sont les textes de Bogdanović - en français - qui l'ont "popularisé" : mais si on doit donner une origine plus précise, c'est le collectif Architecture tout autant que Bogdan Bogdanović). C'est dans le contexte des guerres de décomposition de la Yougoslavie que ce concept prend donc de l'ampleur, dans la littérature francophone : Xavier Bougarel (s'il n'emploie pas le terme) rappelle, par exemple, combien s'opposent, en Bosnie-Herzégovine, deux idéologies spatiales : l'une urbaine, l'autre rurale (Bougarel, Xavier, 1996, Bosnie.. Anatomie d'un conflit, La Découverte, Paris). La détestation de la ville par les nationalismes qui ont réémergé dans cet espace post-yougoslave à la mort de Tito s'appuie ainsi sur une détestation de la ville comme espace de rencontres intercommunautaires, magnifiant une vie villageoise fondée sur l'entre-soi communautaire.
=> Bogdanović, Bogdan, 1993, "Murder of a City", The New York Review of Books, vol. 40, n°10/1993.
=>  Warchitecture, 1994, Urbicide – Sarajevo. Sarajevo, une ville blessée, catalogue d’exposition.
=> Bogdanović, Bogdan, 1993, « L’urbicide ritualisé », dans Véronique Nahoum-Grappe (dir.), 1993, Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Paris : Editions Esprit, pp. 33-37.
=> François Chaplin, 1997, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, Paris.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2012, "La destruction du « vivre ensemble » à Sarajevo : penser la guerre par le prisme de l’urbicide", Lettre de l'IRSEM, n°5/2012.

L'urbicide dans Sarajevo : de la haine de "l'Autre" à la haine de l'urbanité
Source : Tratnjek, Bénédicte, 2012, "(Re)construire la ville comme lieu d'interface dans l'immédiat après-guerre : destruction de l'urbanité et symbolique des lieux dans la ville en guerre", Colloque La ville comme lieu d'interface, 9e Colloque de la Relève VRM, Montréal, 17-18 mai 2012.


Sous la plume de Bogdanović, l'urbicide doit être ritualisé, d'où l'importance du paysage  (que l'on entend comme la dimension sensible de l'espace) dans la mise en scène de la destruction (notamment par le prisme de l'espace médiatique). Il s'agit à la fois de rendre visible la destruction, mais aussi d'affecter les pratiques spatiales : en produisant des émotions (la peur, la colère) par la destruction, c'est l'urbanité qui se retrouve affectée, voire détruite dans le cas de succès de cette stratégie.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2010, « Les paysages urbains en guerre : géosymboles, territorialités et représentations », dans Nicolás Ortega Cantero, Jacobo García Álvarez y Manuel Mollá Ruiz-Gómez (dir.), 2010, Lenguajes y visiones del paisaje y del territorio (Langages et visions du paysage et du territoire), UAM Ediciones, Madrid, pp. 187-199.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2009, "Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville", communication aux Secondes Journées Doctorales en Paysage, Blois, décembre 2009.

Le concept ainsi forgé a été, en France, fortement emprunt de lien avec son étymologie (urbi = ville, -cide = meurtre). Le meurtre de la ville ne fait donc pas de la ville un espace-support où se déroulent les combats, mais un espace-cible, l'espace qui doit être détruit pour ce qu'il est, ce qu'il représente, ce qu'il produit. Si l'on retient comme définition de la ville comme espace de mixité, de proximité et d'échanges maximum, le meurtre de la ville a pour objectif la destruction de l'urbanité, c'est-à-dire l'essence même de la ville, ce qui fait d'elle cet espace de mixité, de proximité et d'échanges. Il s'agit donc d'une détestation d'un espace précis - la ville - qui amène à son destruction volontaire (par différents moyens). D'autres néologismes ont pu être créés, comme celui de mémoricide, reprenant la destruction de la mémoire parce que ce qu'elle représente et transmet est détesté. Le géographe Stéphane Rosière note la prolifération des néologismes en -cide depuis l'utilisation du concept de "génocide" (forgé sur le terme genos = le peuple) sur lequel va être forgé le concept d'urbicide. L'urbicide est, dans cette perspective, l'une des modalités de modifications coercitives du peuplement.
=> Rosière, Stéphane, 2007, "La modification coercitive du peuplement", L'Information géographique, vol. 71, n°1/2007, pp. 7-26.
=> Tratnjek, Bénédicte, 2014, "Mémoricides dans les espaces post-yougoslaves : de la destruction de la mémoire à la ré-écriture d'une mémoire excluante", dans Cattanéo, Grégory (dir.), 2014, Guerre, mémoire, identité, Nuvis, Paris, pp. 215-238.



Cette approche est surtout révélatrice des emplois en langue française. Néanmoins, dans la recherche anglo-saxonne (principalement aux Etats-Unis), le concept a connu, depuis les années 2000, un fort succès, selon 2 axes :

1/ Un emploi a posteriori pour décrire la destruction dans les villes libanaises qui tient de la haine de la ville pour son urbanité.
=> Ramadan, Adam, 2009, « Destroying Nahr el-Bared: Sovereignty and urbicide in the space of exception », Political Geography, vol. 28, n°3, pp. 153-163.
=> Fregonese, Sara, 2009, « The urbicide of Beirut? Geopolitics and the built environment in the Lebanese civil war (1975-1976) », Political Geography, vol. 28, n°5, juin 2009, pp. 309-318.
=> Verdeil, Éric, 2009, "Urbicides au Liban", carnet de recherches Rumor, 19 octobre 2009.

2/ Une extension épistémologique très importante, urbi perdant son unique lien avec la ville, pour devenir plus englobant. Le terme tend à désigner, sous certaines plumes, la destruction de l'espace pour et par la haine de l'espace considéré (qui n'est plus nécessairement la ville). L'auteur principal et chef de file d'un grand dynamisme sur ces questions est le géographe Stephen Graham (dès le début des années 2000).
=> Graham, Stephen, 2003, "Lessons in Urbicide", New Left Review, vol. 19, pp. 63-77, en ligne : http://newleftreview.org/II/19/stephen-graham-lessons-in-urbicide
=> Coward, Martin, 2009, Urbicide. The politics of urban destructions, New York : Rutledge.
=> Bevan, Robert, 2006, The Destruction of Memory. Architecture at War, Londres : Reaktion Books.
=> Graham, Stephen (dir.), Cities, War and Terrorism. Toward an Urban Geopolitics, Blackwell Publishing, Oxford.
=> Graham, Stephen, 2011, Cities Under Siege. The New Military Urbanism, Verso (attention à la traduction française, qui est en fait une traduction de quelques chapitres, sans explication des retraits - qui sont autant d'enchaînements réflexifs qui manquent dans la traduction française)
=> plus globalement : toutes les publications de Stephen Graham http://www.ncl.ac.uk/apl/staff/profile/stevegraham.html#publications

Si les études de cas du géographe Stephen Graham sont très portées sur la ville, les ouvrages qu'ils dirigent accueillent des contributions qui élargissent très nettement le concept d'urbicide à toute destruction de l'espace par/pour la haine de cet espace (même chez Stephen Graham dans le cas des Territoires palestiniens). Cette approche a parfois été très contestée en France, où l'on préfère distinguer :
  • l'urbicide pour la ville,
  • le spatiocide pour d'autres types d'espaces.
On note ainsi un emploi, certes discret, du terme de "spaciocide", dans le contexte des privations d'espaces (qui ne se réduisent pas au mur, mais englobent une multitudes de dispositifs spatiaux) dans les Territoires Palestiniens (tout particulièrement chez le sociologue Sari Hanafi qui utilise le terme sous la forme "spatio-cide", distinguant ainsi bien les deux racines).
=> Hanafi, Sari, 2004, "Spatio-cide, réfugiés, crise de l'État-nation", Multitudes, n°18, pp. 187-196. 
=> Lévy, Jacques, 2008, "Topologie furtive", EspacesTemps.net, rubrique "Objets", 28 février 2008.
=> Hanafi, Sari, 2009, "Territoires palestiniens : le "spatio-cide", une politique coloniale", Grotius, 25 septembre 2009.



Pour conclure, l'urbicide est donc la destruction de la ville non pour le bâti mais pour son identité et son essence (ce qui fait que la ville produit un habiter spécifique, espace de rencontres et de mixité maximales), c'est-à-dire destruction de l'urbanité, dans laquelle la ville n'est pas un espace-scène ou un espace-support, mais l'objet de la destruction, pour laquelle la destruction du paysage est mise en scène.



samedi 15 mars 2014

Journée d'études : "Littérature et politiques de la mémoire dans les Balkans post-yougoslaves" (18 mars 2014, Toulouse)

Dans le cadre du séminaire "Mémoires dominées et créations critiques dans les sociétés post-traumatiques" (MémoiCris), Galia Valtchinova organise une journée d'études, le mardi 18 mars 2014 à Toulouse (9h00-17h00, salle D155, Maison de la Recherche) intitulée Littérature et politiques de la mémoire dans les Balkans post-yougoslaves. Approches anthropologiques d'auteurs et d'oeuvres, entre histoire et mémoire. Cette journée est l'occasion d'interroger les liens entre littérature et engagement politique, littérature et représentations de discours politiques, littérature et mémoire politique... dans le cas des territoires post-yougoslaves (notamment autour des oeuvres d'Ivo Andrić, Ismaïl Kadaré, Emir Kusturica...)

vendredi 28 février 2014

Meilleurs voeux de Mostar : La bande dessinée, la ville et les espaces de la nostalgie

Source : Frano Petruša, 2012, Meilleurs voeux de Mostar,
Dargaud, extrait de la planche 1
.
Voici quelques billets réalisés dans le cadre de ma participation au Laboratoire junior Sciences Dessinées (ENS de Lyon) autour de la bande dessinée Meilleurs voeux de Mostar de Frano Petruša (Dargaud, 2012).

Beaucoup d'angles auraient pu permettre d'aborder cette bande dessinée, qui fait de la ville de Mostar (devenue "célèbre" par la destruction de son pont le 9 novembre 1993 - le 20ème anniversaire de cette destruction a été l'occasion de lancer cette série de billets) bien plus qu'un espace-décor (que l'on oublierait et qui ne serait qu'un "prétexte" à l'histoire). Le lecteur y découvre le retour de Frano Petruša dans la ville de son adolescence, 20 ans après son départ.

"La bande dessinée propose un voyage dans Mostar par la nostalgie : le lecteur y suit le parcours de Frano Petruša, qui, au gré de son errance dans la ville de son adolescence, se souvient d’événements à la fois anodins et marquants. Cette lecture permet ainsi au lecteur de découvrir “la ville du pont” du temps du “Vieux pont” (le pont de Mostar se nomme le Stari Most, “le Vieux pont” : le pont reconstruit est souvent appelé, avec raillerie parfois, le “nouveau Vieux pont”) sous le prisme d’un regard naïf, celui d’un adolescent qui se préoccupe plus d’amitiés et d’amourettes, de basketball et de bagarres, que des événements politiques qui vont signer la fin de la Yougoslavie. Pourtant, ce regard naïf montre bien les paradoxes de cet espace de vie marqué par le multiculturalisme, entre tolérance et incompréhension, entre solidarités et rejet." (billet introductif de la série).


Pour poursuivre la lecture : SÉRIE "MEILLEURS VOEUX DE MOSTAR"

mercredi 26 février 2014

Journée d’études sur l’espace adriatique : histoire, archéologie, géographie (26 mars, Saint-Etienne)

La 5e journée d’études en histoire et géographie au lycée Claude-Fauriel aura pour thème l'espace adriatique. Elle se déroulera le mercredi 26 mars 2014 (9h-12h30 / 14h-16h) à Saint-Etienne (accès libre et gratuit).




Présentation et programme de la journée d'études :

Cette journée pluridisciplinaire s’inscrit dans le cadre de la préparation de deux voyages d’études-pour les étudiants de CPGE des filières économique (Venise) et littéraire (Circum-Adriatica), elle est organisée par leurs professeurs : François Arnal (géographie), Nadia Saint-Luc (philosophie), Giovanni Stranieri (italien), Franck Thénard-Duvivier (histoire), avec le soutien de l'association Khâgne 42.


9h-12h30 : l’Adriatique antique et médiévale

- Le canal d’Otrante dans l’Antiquité : mobilités et frontières dans l’aire ionio-adriatique, par Jean-Luc LAMBOLEY, ancien élève de l’ENS, ancien membre de l’EFR, professeur d’histoire grecque à l’Université Lumière Lyon 2.

- L’aire d’influence ecclésiastique d’Aquilée dans le haut Adriatique aux IVe-VIe siècles, par Pascale CHEVALIER, maître de conférences en histoire de l’art médiéval au département d’histoire de l’art de Clermont II.

- Les relations trans-adriatiques du nord de l’Albanie avec la Sicile angevine, Venise et Rome dans l’architecture religieuse des IXe au XIVe siècle, par Bruna BREGU, doctorante en histoire et archéologie en co-tutelle (Albanie/Besançon).


14h-16h : l’espace adriatique à l’époque moderne et contemporaine

- Venise, reine de l’Adriatique, XVe-XVIIe siècles, par Marie F. VIALLON, professeur des universités (Lyon 3), spécialiste de la civilisation italienne, auteur de Venise et la porte ottomane (1453-1566), Paris, Économica, 1995.

- Les paysages de Mostar, des « espaces de la nostalgie » : géographie culturelle de l’espace post-yougoslave, par Bénédicte TRATNJEK, géographe, IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire), chargée de cours à l’ISFEC de Rennes et à l’Université Lyon 3.



Informations pratiques :
  • Lieu : grand amphithéâtre du lycée Claude-Fauriel, 28 avenue de la Libération, 42007 Saint-Etienne. 
  • Renseignements / contact : Franck.Thenard-Duvivier@ac-lyon.fr
  • Source de l'information : site de l'AK42 (association de la Khâgne 42 Fauriel)

lundi 17 février 2014

Des symboles dans la ville : Vučko, la mascotte des Jeux olympiques d'hiver de 1984 à Sarajevo

Il y a tout juste 30 ans, le 7 février 1984, étaient lancés les Jeux olympiques d'hiver de Sarajevo. Avec eux naissaient la mascotte, le loup Vučko. Alors que s'ouvrent les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi (voir Kurt Scharr, Ernst Steinicke et Axel Borsdorf, 2012, "Sotchi/Сочи 2014 : des Jeux Olympiques d’hiver entre haute montagne et littoral", Revue de géographie alpine, vol. 100, n°4/2012) pour lesquels nombre de commentateurs et de chercheurs ont insisté sur le grand rôle géopolitique d'un tel méga-événement sportif* et que les manifestations gagnent en ampleur dans les rues sarajéviennes (voir le dossier "Bosnie-Herzégovine : la révolte sociale gagne tout le pays", Le Courrier des Balkans et le suivi minute par minute proposé par les journalistes du Courrier des Balkans depuis Sarajevo et Tuzla), cet anniversaire passe relativement inaperçu. Dans la médiatisation des manifestations en Bosnie-Herzégovine (assez faible dans les médias, au vu d'une actualité internationale très chargée, même si ces événements mériteraient tout de même une grande attention), quelques allusions aux Jeux olympiques de 1984. "Ces manifestations, qui avaient lieu pour la troisième journée d'affilée, sont d'une ampleur sans précédent dans l'ex-république yougoslave qui, il y a trente ans jour pour jour, accueillait les Jeux olympiques d'hiver" ("Bosnie : le siège de la présidence à Sarajevo incendié par des protestataires", Le Monde, 7 février 2014). Au lendemain de cet anniversaire, peu de médias semblent, en France, avoir proposé un article sur les 30 ans des J.O. de Sarajevo, qui, en leur tour, avaient eux aussi montré l'importance géopolitique des méga-événements sportifs ("Sarajevo 1984 : trente ans et une guerre plus tard", Le Monde, 8 février 2014, article mis en ligne dans le dossier "Sotchi 2014"). D'autres médias vont préférer des titres bien racoleurs pour parler des manifestations (tels que Le Républicain Lorrain qui titre "Bosnie, tiers-monde au coeur de l'Europe", 9 février 2014, oubliant le sens même de l'expression "tiers-monde" ; "J.O. Rétro : 30 après, Sarajevo pleure la fraternité perdue", France Ouest, 5 février 2014 ; "Sarajevo : les vestiges des jeux olympiques de 1984", L'Express, 5 février 2014). Entre relatif silence médiatique et racolage de certains titres autour des manifestations, l'occasion ici de rappeler ce qu'ont représenté les Jeux olympiques d'hiver de 1984 à Sarajevo, tant dans l'aménagement urbain que dans la géopolitique mondiale, et leurs poids dans les mémoires et dans la ville aujourd'hui.

* Sans prétendre à l'exhaustivité, voir notamment :
- Yann Roche, "Géopolitique des Jeux olympiques : les enjeux de Sotchi", L'actualité, 29 janvier 2014.
- Alla Lebedeva, "Sotchi, ville olympique", L'actualité, 30 janvier 2014.
- Aurélie Allain, "Jeux de Sotchi : antiterrorisme ou dérive sécuritaire ?", L'actualité, 31 janvier 2014.
- Elisabeth Vallet, "Des Jeux olympiques d'hiver... sous les Tropiques", L'actualité, 3 février 2014.
- Aurélie Allain, "Sotchi : au coeur de la poudrière du Nord-Caucase", L'actualité, 4 février 2014.
- Régis Genté, "J.O. Russie, Poutine, Caucase, Sotchi... Que signifient ces mots ?", entretien réalisé par Pierre Verluise, Diploweb, 6 février 2014.
- Emission : "JO de Sotchi : le monde du sport doit-il se taire ?", Du Grain à moudre, France Culture, 5 septembre 2013.



samedi 9 novembre 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ? (2)

Suite à la panne du site des Cafés géographiques (toutes les archives seront progressivement remises en ligne), voici l'intégralité d'un texte publié le 19 février 2013 sur le pont de Mostar. Cet article est republié à l'occasion de la célébration (très discrète dans les médias) du 20ème anniversaire de la destruction du pont de Mostar, le 9 novembre 1993.


Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640





Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) :
Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne. Yougoslavie, 1951.
Source : Site Les ponts et leurs représentations en philatélie, page « Pont de Mostar ».


Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste[1] : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » [2]. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ?

9 novembre 1993 : La destruction du pont de Mostar, un géosymbole dans la guerre

Dans l'imaginaire collectif, la date du 9 novembre est immédiatement associée à la destruction (heureuse) du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. 4 ans plus, une autre destruction (malheureuse) marquera tous les médias : celle de Stari Most, le "Vieux pont" de Mostar (la "ville du pont"). Si, depuis, le "Vieux pont" a été reconstruit, l'ancrage spatial de la guerre se laisse toujours entrevoir dans cette ville-symbole :
"Le 9 novembre 1993, les milices croates du HVO détruisaient le vieux Pont, symbole de la ville de Mostar. Vingt ans plus tard, certaines rues de cette ville toujours divisée portent encore les noms des dirigeants fascistes de l'Etat indépendant croate (NDH) des oustachis". ("Bosnie-Herzégovine : il y a vingt ans, la destruction du Vieux pont de Mostar", Le Courrier des Balkans, 9 novembre 2013).

Bien moins mis en avant dans la presse que la commémoration du 20ème anniversaire du déclenchement du siège de Sarajevo le 6 avril 2012, cette commémoration a été somme toute très sommaire, les autorités locales ne se déplaçant pas. Seuls quelques Mostaris ont sauté depuis le pont pour se jeter dans la rivière Neretva (les plongeons depuis le Vieux pont étaient, avant sa destruction, à la fois un "attrape-touristes" - les plongeurs attendant que les touristes aient déposé de l'argent pour sauter ou plonger -, et une "tradition" qui faisait de ceux qui osaient le grand plongeon des "héros" de la ville). Alors que l'ancien du quartier du Vieux pont de la vieille ville de Mostar est classé patrimoine mondial de l'Unesco et que la destruction de Stari Most avait été particulièrement couverte par les médias il y a 20 ans, cette absence de commémoration et de médiatisation ne doit pas faire oublier le poids de la symbolique des lieux qui se joue sur le pont et dans toute la ville de Mostar.

samedi 26 octobre 2013

Les frontières et les espaces frontaliers : objet d’étude géographique et géopolitique

Voici deux enregistrements de la journée d'études Les frontières et les espaces frontaliers : objet d'étude géographique et géopolitique (organisée par François Arnal et Franck Thénard-Duvivier) revenant sur la géographie et la cartographie de la frontière entre conflits et gestion des conflits.

L'atelier du cartographe
Source : Dessin de Selcuk pour Philippe Rekacewicz.



Cartographier la frontière et les espaces frontaliers


« Lorsque je dessine les frontières en Afrique, disait un cartographe, j’ai le sentiment que je blesse les peuples… ». Comment mieux dire que les frontières « naturelles » n’existent pas ? Qu’elles sont une pure invention des êtres humains ? qu’elles se meuvent en permanence dans l’espace au grès des événements historiques ? Elles sont avant tout des lieux de rencontre et d’échange, des espaces riches et donc complexes à représenter. Les frontières (ou plus généralement ces « lignes de partage » puisque toutes n’ont pas le même statut) ont ceci de paradoxal qu’elles regroupent autant qu’elles excluent. C’est précisément cette contradiction qui fait le cauchemar du cartographe qui n’a jamais su, il faut bien le reconnaître, ni très bien les franchir, ni très bien en donner une représentation cartographique pertinente : Les frontières ne sont pas que des lignes : elles sont même souvent de véritables territoires qui fonctionnent en tant que tel. Et comme rien n’est simple, au cours des deux dernières décennies, elles ont profondément changé de nature…
Source : Géopodcast, enregistrement du 1er février 2013.


Les territoires post-yougoslaves : ce qui fait frontière

Les guerres de décomposition de la Yougoslavie ont redessiné le pavage étatique dans les Balkans. L'Etat primaire - la Yougoslavie - a laissé place à une multitude d'Etats secondaires : la Slovénie (1991), la Croatie (1991), la Bosnie-Herzégovine (1992), la Macédoine (1992), le Monténégro (2006), la Serbie (2008 pour ses frontières actuelles) et le Kosovo (2008), bien que ce dernier exemple pose la question de la reconnaissance de l'indépendance, faisant de la discontinuité territoriale entre la Serbie centrale et le Kosovo une limite disputée, revendiquée comme "frontière" pour les uns, comme limite administrative intérieure pour les autres. Les territoires post-yougoslaves sont donc un "laboratoire" de la production des frontières par des revendications géopolitiques qui s'affirment dans des géonationalismes qui entrent en conflit. Pourtant, toutes ses frontières ne sont pas le produit de conflits armés : le Monténégro et la Macédoine ont acquis leur indépendance sans affrontement. Par les exemples post-yougoslaves, on abordera la question de la frontière contestée : les frontières interétatiques qui existent aujourd'hui ne correspondent pas aux (im)mobilités spatiales et aux discours géonationalistes qui parcourent les Etats post-yougoslaves. Parallèlement au durcissement de ces discours et représentations d'un territoire identitaire d'appropriation et d'appartenance qui exclut "l'Autre", d'autres mouvements tendent à dépasser les frontières interétatiques pour redonner sens à l'espace régional : une "Yougosphère" se dessine, confrontant les frontières-coupures à une volonté de recréer un territoire transfrontalier. A travers les exemples de la Bosnie-Herzégovine et du Kosovo, il s'agit d'interroger ce qui fait frontière, entre processus politiques et (non-)appropriations dans les territoires du quotidien.
Source : Géopodcast, enregistrement du 1er février 2013.