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mardi 23 avril 2019

Images de ruines : de l'actualité à la mémoire

Les images du feu et des dégâts de la cathédrale Notre-Dame de Paris me ramènent inlassablement en tête cette autre image, choc médiatique pendant mon enfance, symbole de la fin de la Yougoslavie de mes grands-parents, l'image du violoncelliste Vedran Smailović, donnant un concert dans la bibliothèque nationale de Sarajevo, haut-lieu du vivre ensemble qui réunissait des héritages littéraires de strates historiques si variées, si pluriculturelles, bibliothèque en ruines, détruite par la guerre, volontairement, cible d'un urbicide s'acharnant sur les bâtiments avec rage pour en détruire la symbolique...

D'autres images de destructions de guerre n'ont cessé depuis de croiser mon chemin, par les médias, par mes travaux de recherche, en Afghanistan, au Mali, en Syrie et dans tant d'autres lieux où la ruine est volontaire et choisie...



Parmi des patrimoines détruits, beaucoup pourraient venir à l'esprit. Petite liste (malheureusement) loin d'être exhaustive :
Si les guerres ont très souvent détruit des patrimoines, ceux-ci n'étaient souvent que des "dommages collatéraux", des cibles indirectes. A partir de la guerre civile espagnole, la protection des biens et patrimoines culturels va devenir l'une des préoccupations de la communauté internationale (NÉGRI, Vincent (dir.), 2014, Le patrimoine culturel, cible des conflits armés : de la guerre civile espagnole aux guerres du 21e siècle, Bruylant, Bruxelles), et le droit va progressivement évoluer vers une meilleure prise en compte de cette dimension symbolique de l'identité telle qu'elle peut être une cible volontaire dans les guerres.

L'une des grandes mutations des conflits armés post-guerre froide vient de la prégnance ces mémoricides, c'est-à-dire de cet acharnement à détruire, par leurs symboles, la mémoire de l'Autre ou d'un vivre-ensemble que haïssent certains belligérants. C'est pourquoi, en mars 2017 (seulement), la destruction volontaire du patrimoine culturel dans la guerre est devenue un crime de guerre, à la suite d'une résolution votée par le Conseil de sécurité des Nations unies.





samedi 9 novembre 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ? (2)

Suite à la panne du site des Cafés géographiques (toutes les archives seront progressivement remises en ligne), voici l'intégralité d'un texte publié le 19 février 2013 sur le pont de Mostar. Cet article est republié à l'occasion de la célébration (très discrète dans les médias) du 20ème anniversaire de la destruction du pont de Mostar, le 9 novembre 1993.


Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640





Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) :
Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne. Yougoslavie, 1951.
Source : Site Les ponts et leurs représentations en philatélie, page « Pont de Mostar ».


Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste[1] : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » [2]. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ?

9 novembre 1993 : La destruction du pont de Mostar, un géosymbole dans la guerre

Dans l'imaginaire collectif, la date du 9 novembre est immédiatement associée à la destruction (heureuse) du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. 4 ans plus, une autre destruction (malheureuse) marquera tous les médias : celle de Stari Most, le "Vieux pont" de Mostar (la "ville du pont"). Si, depuis, le "Vieux pont" a été reconstruit, l'ancrage spatial de la guerre se laisse toujours entrevoir dans cette ville-symbole :
"Le 9 novembre 1993, les milices croates du HVO détruisaient le vieux Pont, symbole de la ville de Mostar. Vingt ans plus tard, certaines rues de cette ville toujours divisée portent encore les noms des dirigeants fascistes de l'Etat indépendant croate (NDH) des oustachis". ("Bosnie-Herzégovine : il y a vingt ans, la destruction du Vieux pont de Mostar", Le Courrier des Balkans, 9 novembre 2013).

Bien moins mis en avant dans la presse que la commémoration du 20ème anniversaire du déclenchement du siège de Sarajevo le 6 avril 2012, cette commémoration a été somme toute très sommaire, les autorités locales ne se déplaçant pas. Seuls quelques Mostaris ont sauté depuis le pont pour se jeter dans la rivière Neretva (les plongeons depuis le Vieux pont étaient, avant sa destruction, à la fois un "attrape-touristes" - les plongeurs attendant que les touristes aient déposé de l'argent pour sauter ou plonger -, et une "tradition" qui faisait de ceux qui osaient le grand plongeon des "héros" de la ville). Alors que l'ancien du quartier du Vieux pont de la vieille ville de Mostar est classé patrimoine mondial de l'Unesco et que la destruction de Stari Most avait été particulièrement couverte par les médias il y a 20 ans, cette absence de commémoration et de médiatisation ne doit pas faire oublier le poids de la symbolique des lieux qui se joue sur le pont et dans toute la ville de Mostar.

mercredi 20 février 2013

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?

Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?


"Cette carte postale a été envoyée, comme en témoignent le timbre et l’oblitération, en 1951. L’Etat émetteur de ce timbre est alors la Yougoslavie. Stari Most (le « Vieux pont » de Mostar, qui a donné son nom à la ville) est alors un haut-lieu de la Yougoslavie titiste 1 : haut-lieu de tourisme, ce pont en arche de pierre érigé sous la période ottomane (1566) est aussi un lieu polarisant un espace géosymbolique fondé sur l’entente entre les populations « yougoslaves » 2. Stari Most, haut-lieu de la yougoslavité ? La carte postale, lieu de mémoire d’une yougoslavité disparue ? (...)"




Source de l'article : Tratnjek, Bénédicte, 2013, "Carte postale ancienne de Stari Most (Mostar) : Les cartes postales sont-elles des « lieux de mémoire » ?", Cafés géographiques, rubrique Cartes postales du monde, 19 février 2013, en ligne : http://cafe-geo.net/article.php3?id_article=2640


lundi 3 septembre 2012

Histoire des sièges militaires : Le siège de Sarajevo (La Fabrique de l'Histoire)

Cette semaine, 4 émissions de La Fabrique de l'Histoire (présentée par Emmanuel Laurentin, sur France Culture, de 9h00 à 10h00 du lundi au vendredi) seront consacrées à l'histoire des sièges militaires. Au programme :
- Le siège de Sarajevo (lundi 3 septembre 2012),
- Le siège de Stalingrad (mardi 4 et mercredi 5 septembre),
- Le siège de Troie (vendredi 6 septembre).

En attendant les prochains rendez-vous, voici le podcast de l'émission de ce lundi 3 septembre, consacrée au siège de Sarajevo. Rappelons qu'il y a juste 20 ans débutait le siège de Sarajevo, le plus long de l'histoire contemporaine. Dans l'émission, Emmanuel Laurentin nous invite à une réflexion très spatiale sur la destruction de l'urbanité : l'occasion de mettre dans ce billet une liste non exhaustive des billets (tous dotés d'éléments biblio/sitographiques) sur la "haine monumentale" et l'urbicide pour prolonger l'émission sur Sarajevo.





vendredi 24 août 2012

"Bâmiyân, le site martyr que les Taliban voulaient détruire" (France info par monde et merveilles)

L'émission France Info par monde et merveilles du 11 août 2011 était consacrée à "Bamiyan, le site martyr que les Taliban voulaient détruire". L'occasion de (re)découvrir cette émission (un peu plus de 5 minutes d'écoute), autour de la question de la reconstruction/non-reconstruction des géantes statues de Bouddha et de présenter une liste (bien loin d'être exhaustive) de quelques liens autour de ce que l'ethnologue Pierre Centlivres (l'un des meilleurs connaisseurs de l'Afghanistan) a qualifié de "terrorisme culturel" dans son ouvrage Les Bouddhas d'Afghanistan (Pierre Centlivres, 2001, Les Bouddhas d'Afghanistan, Editions Favre, Lausanne, p. 81).


Sanctuaire bouddhiste de Bamiyan, Afghanistan (Yann Arthus-Bertrand)
Voir le billet "Afghanistan, du lieu symbolique à la symbolique des lieux (2) : destruction et appropriation"


mardi 7 août 2012

Les espaces et les spatialités de la mémoire (2) : Le stade olympique de Sarajevo, copsatialité de deux mémoires

Affiche officielle des Jeux
olympiques d'hiver de
Sarajevo en 1984
Source : site du CIO.
Depuis quelques années déjà, les touristes réinvestissent la ville de Sarajevo. Parmi les lieux visités, le stade olympique, trace des Jeux olympiques d'hiver de 1984, premiers jeux dans un pays communiste, alors encore Yougoslavie, est un incontournable du tourisme en Bosnie-Herzégovine. Sur les traces de ce grand événement sportif qui célébrait l'entente en Yougoslavie et la réussite politique du "titisme" (mort en 1980, Tito fut l'un des principaux acteurs de la candidature de la ville de Sarajevo à ses Jeux), les touristes ne manquent pas de photographier Vučko, la mascotte des JO de 1984 devant une carte défraîchie des installations olympiques à un point de panorama donnant offrant une vue sur le stade olympique, ou d'en acheter la peluche, dont le succès est empreint de "yougonostalgie" (voir l'article de Jean-Arnault Dérens, "Balade en Yougonostalgie", Le Monde diplomatique, août 2012).

Ce tourisme retrouvé n'est pas neutre : "par leurs présences physiques, les touristes éclairent les lieux des lumières de leurs regards. Tous ne sont pas savants, pas plus qu'ils ne sont artistes ou érudits. Ils sont urbains et mobiles. Et la curiosité et l'intérêt qui les ont conduits là où ils sont, pour élire comme remarquables les lieux touristiques qu'ils fréquentent, se projettent sur eux et les modifient : la mémoire n'est pas seulement dite, elle est vue et, par ce fait, transmise. Les touristes, à leur manière, en sont donc aussi les producteurs" (Olivier Lazzarotti, 2011, Patrimoine et tourisme. Histoires, lieux, acteurs, enjeux, Belin, collection BelinSup Tourisme, Paris, p. 49). S'il n'est pas rare de voir d'anciens stades olympiques devenus lieux touristiques, celui de Sarajevo porte en lui des symboliques particulières : les destructions pendant le siège de Sarajevo (1992-1996) et le manque d'entretien des installations olympiques depuis le début des années 1990 n'en font pas un haut-lieu du tourisme "sportif".

Le lancement des J.O. d'été à Londres est l'occasion de questionner cette installation olympique devenue un haut-lieu mémoriel. Haut-lieu de mémoire pour la Bosnie-Herzégovine, pour l'ensemble des espaces post-yougoslaves, pour l'Europe, et même pour le monde : "- "avant d'apporter la torche à Londres, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a effectué jeudi (26 juillet 2012, la veille de la cérémonie d'ouverture des JO de Londres 2012) une course symbolique dans le stade olympique de Sarajevo, ville hôte des JO d'hiver de 1984. Brandissant une torche, Ban Ki-moon a couru aux côtés du marathonien Islam Djugum, qui avait continué à s'entraîner quotidiennement pendant la guerre de 1992-1995, mais la nuit pour échapper aux snipers. Le secrétaire général de l'ONU a déclaré qu'il porterait l'esprit de résilience et de réconciliation de Sarajevo à Londre, parce qu'il a vu une ville renaître de ses cendres et des ruines, une ville dont le pouls bat d'une "vraie vie"." ("Ban Ki-Moon court sur le stade olympique de Sarajevo", Le nouvel observateur, 26 juillet 2012).


samedi 3 mars 2012

Afghanistan, du lieu symbolique à la symbolique des lieux (2) : destruction et appropriation

Suite au billet "Afghanistan, du lieu symbolique à la symbolique des lieux (1) : Les lieux du pouvoir, les espaces de la contestation et la mise en scène de l'espace public (Introduction)", voici quelques pistes de réflexion sur la destruction, l'appropriation et la symbolique de lieux de pouvoir en Afghanistan. Deux types de lieux du pouvoir sont présents en Afghanistan : les lieux du pouvoir des autorités afghanes (tels que le Palais de Darulaman) et les lieux-symboles de la présence de la coalition armée internationale. S'il ne s'agit pas de tout dire sur la symbolique des lieux de pouvoir, voici quelques éclairages sur l'importance de l'approche spatiale pour la pacification des territoires et sur les apports de la multiscalarité dans la pensée stratégique.

Afghanistan, du lieu symbolique à la symbolique des lieux (1) : Les lieux du pouvoir, les espaces de la contestation et la mise en scène de l'espace public (Introduction)

L'affaire des Corans brûlés en Afghanistan a fait couler beaucoup d'encre, et intervenir de nombreux spécialistes sur la question afghane, la contre-insurrection, la problématique des outils pour imposer la démocratie, etc. En complément du billet "Afghan Rage : retours sur l'émission de France 24 (Adam Baczko)" du 29 février 2012, voici l'introduction d'une série de billets présentant quelques éléments de réflexion géographique sur la question des lieux de la guerre et des géosymboles dans la conflictualité, ainsi que celle de la géographie de la démocratie.

samedi 7 janvier 2012

Sarajevo : l'âme d'une ville se cache aussi dans ses lieux ordinaires

Voici le courrier des lecteurs publié dans le n°4 de la revue Guerres & Histoire, en réponse à l'article "Sarajevo 1993, les snipers dans le viseur" (entretien réalisé par Pierre Grumberg avec le Colonel Michel Goya : voir des extraits dans le billet "Géographie vécue : Sarajevo et la lutte anti-sniper par le Colonel Goya"). Il revient sur la représentation de la ville en guerre perçue par les militaires qui y sont déployés et sur les intentionnalités des acteurs de la guerre quant à la destruction choisie des lieux "ordinaires", détournement du "génie des lieux", pour produire un paysage de la haine.

Michel GOYA, "Sarajevo 1993, les snipers dans le viseur",
entretien réalisé par Pierre GRUMBERG, Guerres & Histoire, n°3, 2011, pp. 6-13.

vendredi 23 décembre 2011

Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville (2)

Les Secondes Journées Doctorales en Paysage (qui eurent lieu les 3 et 4 décembre 2009 à l'Ecole du Paysage de Blois) avaient été l'occasion d'aborder l'approche paysagère comme grille de lecture pour comprendre les conséquences de l'ancrage de la guerre dans la ville, notamment dans ses formes visibles, mais aussi invisibles. Si la question du paysage n'est pas centrale dans le champ des "War Studies", elle n'en démontre pas moins les intentionnalités des acteurs en armes : la question de l'urbicide comme "meurtre rituel de la ville" comme l'a proposé l'architecte et ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanovic ainsi que le groupe d'architectes "Warchitecture" (notamment autour de l'exposition Urbicide Sarajevo qu'ils avaient proposé en 1995) permet non seulement de comprendre la destruction de la ville non comme anéantissement (comme dans le cas, par exemple, des villes anéanties de la Seconde Guerre mondiale), mais comme objectif de guerre, avec l'intention de détruire non pas la ville, mais ce qui fait le "vivre en ville", c'est-à-dire de rendre impossible le "vivre ensemble" dans la ville, en produisant une géographie de la peur de "l'Autre". Un thème qui touche de près la question du "nettoyage ethnique". Si le néologisme d' "urbicide" a été créé à l'occasion des guerres de Croatie (1991-1995) et de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), le phénomène est plus ancien, et s'est déjà appliqué au Liban entre 1975 et 1990. Les acteurs en armes pensent la mise en scène de la destruction pour ancrer un "vivre séparé" dans les pratiques et imaginaire spatiaux, par-delà le temps des combats.

"Les impacts spatiaux de la guerre paraissent évidents, notamment à travers l’aspect visible des destructions. On pense alors au concept d’urbicide créé par Bogdan Bodganovic (architecte et ancien maire de Sarajevo) qualifiant ainsi les "meurtres rituels de la ville", symbolisés par la destruction des villes en ex-Yougoslavie, avec par exemple la destruction de la Bibliothèque de Sarajevo en tant que géosymbole de la ville, espace de rencontre des populations. Mais, Michel Lussault souligne que ce phénomène a déjà eu lieu avant d’être conceptualisé, notamment dans la ville de Beyrouth. Il rappelle d’ailleurs l’intérêt des travaux de Nabil Beyhum, et de sa thèse Espaces éclatés, espaces dominés : étude de la recomposition des espaces publics centraux de Beyrouth de 1975 à 1990 (soutenue à l’Université Lyon II en 1991) qui montre comment le Hezbollah a pensé géographiquement la destruction de Beyrouth" (Michel Lussault, 2008, "Guerillas urbaines", Les Cafés géographiques, compte-rendu du café géographique du 3 octobre 2008, Saint-Dié-des-Vosges).



Les exemples de destructions pensées géographiquement à analyser sous le prisme de l'urbicide restent nombreux. En plus de Sarajevo et de Beyrouth, on pourrait citer Dubrovnik et Vukovar en Croatie, Mostar (notamment son pont) pour la Bosnie-Herzégovine, Nahr el-Bared au Liban, le quartier rom ou le cimetière serbe à Mitrovica... Il faut ajouter à cette approche par la symbolique des lieux la question de la (re)construction, comme en témoigne la problématique des lieux de mémoire dans les villes en guerre. Cette "haine monumentale" (François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p.) s'inscrit dans le paysage et questionne la ville détruite (et non l'anéantissement de la ville à des fins tactiques/stratégiques - notamment pour l'avancée des troupes - comme dans le cas de la Seconde Guerre mondiale). C'est donc la question de la violence symbolique par la destruction qui se retrouve au coeur de ces questionnements : "la démolition (est) partie prenante des violences faites aux populations, dans le cadre d'un conflit, d'une occupation. (...) la démolition (est) plus banalement partie intégrante de l'affirmation d'un pouvoir, ou plus exactement d'un changement de pouvoir, ce qui représente une violence à caractère symbolique" (Vincent Veschambre, 2008, Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, p. 114).


Après le billet proposant la présentation power-point proposée lors de ces Secondes Journées Doctorales en Paysage ("Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans les villes", 14 décembre 2009), voici le lien vers le texte préparatoire (qui ne vise nullement à être un texte définitif) concernant l'intervention sur l'urbicide comme mise en scène et mise en spectacle du paysage dans l'acte de destructions dans les villes.


"Les paysages de guerre doivent être analysés en fonction de leurs réalités et de leurs représentations pour les belligérants comme pour les habitants. Les différents acteurs de la ville n‘accordent pas la même importance et la même valeur aux ruines. Cette inégalité provient de l’espace vécu (le paysage comme territoire du quotidien) et de l’espace symbolique (le paysage comme construit social) différenciés pour chaque individu. A l’heure de la forte médiatisation des conflits, les belligérants ne recherchent pas seulement des avantages militaires : le paysage n’est plus seulement un objet dans la guerre (théâtre des affrontements), mais devient également un sujet (scène d’un discours des belligérants). On interrogera donc la mise en spectacle des violences à travers l’utilisation de lieux devenant, par leur destruction, des géosymboles de l’action politique des belligérants".





Quelques sources pour comprendre l'urbicide :
  • François Chaslin, 1992, Une haine monumentale: essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes & Cie, 106 p. (voir une recension du géographe Vincent Veschambre pour la revue Norois, 2000, n°185, p. 70).
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, "L'urbicide ritualisé", dans Véronique Nahoum-Grappe (dir.), 1993, Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Editions Esprit, Paris, pp. 33-38.
  • Bogdan Bogdanovic, 1993, Murder of the City, New York of Books, New York, traduit du serbo-croate.
  • Stephen Graham (dir.), 2004, Cities, War and Terrorism: Towards an Urban Geopolitics, Blackwell, 384 p. (voir un aperçu).
  • Robert Bevan, 2006, The destruction of memory: architecture at war, Reaktion, 240 p. (voir un aperçu).
  • Vincent Veschambre, 2008, "Destructions, démolitions et violences à caractère symbolique", Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, collection Géographie sociale, pp. 97-117 (voir un compte-rendu de lecture de Jean-Philippe Raud-Dugal pour Les Cafés géographiques, 7 janvier 2009).
  • Martin Coward, 2009, Urbicide: the politics of urban destruction, Routledge, 161 p. (voir un aperçu et le chapitre introductif).
  • Adam Ramadan, 2009, « Destroying Nahr el-Bared: Sovereignty and urbicide in the space of exception », Political Geography, vol. 28, n°3, mars 2009, pp. 153-163.
  • Sara Fregonese, 2009, « The urbicide of Beirut? Geopolitics and the built environment in the Lebanese civil war (975-1976) », Political Geography, n°28, pp. 309-318.
A noter que dans les travaux anglo-saxons, la notion d'urbicide a souvent pris un sens plus englobant que dans les travaux francophones, désignant des types de destructions de la ville plus élargies. C'est donc un réel effort de conceptualisation qu'il reste à faire pour comprendre les destructions de guerre et leurs conséquences visibles/invisibles dans l'immédiat après-guerre.


Des sources Internet sur la question de l'urbicide :


mercredi 22 septembre 2010

"Dead Cities" (Mike Davis)


Mike Davis, 2009, Dead Cities, Les Presses Ordinaires, collection Penser/Croiser, Paris, 140 p. (1ère édition en anglais, 2002, The New Press).

Si Yves Lacoste a écrit le célèbre La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Mike Davis aurait pu intituler cet ouvrage « La géographie urbaine, ça sert, aussi, à détruire les villes ». Dans cet essai, Mike Davis, incontournable spécialiste de géographie et de sociologie urbaines, entraîne ainsi le lecteur dans l’histoire urbaine (mal connue) de la destruction des villes. Immédiatement, le sujet fait penser à Stalingrad ou Bagdad, mais l’auteur nous propose ici d’analyser des « villes mortes » moins célèbres pour certaines, et surtout d’étudier les phases préalables de la destruction des villes, ainsi que l’utilisation de l’urbanisme et de la géographie urbaine comme outil de destruction orchestrée pour commettre des dégâts matériels et psychologiques profonds. Parce qu’il existe des villes créées seulement dans le but de les détruire.




mardi 7 septembre 2010

Les paysages urbains en guerre : géosymboles, territorialités et représentations


Les transformations des paysages urbains et des territorialités dans la guerre posent la question des représentations des acteurs locaux et des observateurs extérieurs sur la ville. Quels sont les géosymboles de la destruction et de la reconstruction ? Comment « formatent »-ils les espaces vécus et les espaces perçus ? Passe-t-on de la destruction du bâti à la destruction de la ville en tant qu'espace collectif partagé par tous ? Les images des paysages urbains dans la guerre « conditionnent »-elles les représentations des habitants de la ville et les peurs sur l'urbain pour les populations qui leur sont extérieures ? Au prisme de l'analyse de quelques hauts-lieux et paysages de guerres urbaines récentes ou actuelles (dont les images ont fait le tour du monde et qui sont devenus de véritables géosymboles de tensions géopolitiques), cet article s'interrogera ainsi sur ce que nous apprend une telle iconographie à la fois sur les représentations de la ville en guerre elle-même, et plus généralement sur les peurs sur la ville, dans la ville et de la ville. Comment les destructions s'ancrent-elles dans les dynamiques territoriales qui se réinventent dans l'après-guerre ? Des villes ex-yougoslaves à Gaza-ville, des images de la « ville vulnérable » à l'intérieur comme à l'extérieur de la ville en guerre tend à s'inscrire dans les recompositions sociospatiales et les revendications territoriales.


Ce texte a été publié dans l'ouvrage Lenguajes y visiones del paisaje y del territorio (Langages et visions du paysage et du territoire, sous la direction de Nicolás Ortega Cantero, Jacobo García Álvarez y Manuel Mollá Ruiz-Gómez ; Actes du IVème Symposium du groupe d'Histoire de la Pensée géographique - UGI, des 5-8 février 2009, Miraflores de la Sierra, province de Madrid ; UAM Ediciones - Universidad Autonoma de Madrid, Madrid ; août 2010 ; pp. pp. 187-199).




lundi 14 décembre 2009

Le paysage-spectacle dans la guerre : L'urbicide, une mise en scène de la haine dans la ville


Les Secondes Journées doctorales en paysage (qui ont eu lieu les 3 et 4 décembre 2009 à l'Ecole du Paysage de Blois) ont été l'occasion de présenter l'approche paysagère comme grille de lecture fondamentale dans l'analyse des villes en guerre, au prisme de l'exemple de l'urbicide. L'idée était de montrer que les paysages de ruines ne sont pas seulement des conséquences visibles des affrontements qui traduiraient une "fatalité" des bâtiments à se trouver au cœur des points de tension : ils sont aussi – et de plus en plus du fait de la forte médiatisation des conflits armés aujourd’hui – des "lieux discursifs", dans la mesure où la ruine est mise en scène dans la ville pour rendre visible des discours politiques "orchestrés" par les belligérants. C'est dans ce sens que l'approche paysagère prend tout son intérêt pour l'analyse des villes en guerre : les acteurs syntagmatiques ont conscience de pouvoir utiliser le paysage comme image et la destruction choisie de géosymboles comme mise en visibilité de discours de haine dans la ville. Parallèlement, les habitants ont conscience de cette mise à mal du paysage urbain comme image, ce qui se répercute sur leurs pratiques spatiales. Voici le power-point fait lors de la présentation aux Journées doctorales en paysage.




Retrouvez cette présentation sous format PDF.



Sur la question du paysage, on retrouvera notamment, sur le site de l'encyclopédie de géographie en ligne Hypergéo, la définition du paysage et un historique du paysage proposés par Cyril Gosme. On retrouvera également une autre définition du paysage, les définitions du paysage visible (et le schéma complémentaire), de la production du paysage, de la perception des paysages, du statut spatial du paysage, des utilisations du paysage, ainsi que le schéma du système de définition du paysage proposés par le Laboratoire Théma (Université de Besançon).