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jeudi 6 novembre 2008

La géographie en poster (3) : La biogéographie militaire


La géographie militaire a beaucoup fait parlé lors du FIG 2008. Elle s'est également "illustrée" : un poster proposé par Amélie Robert, doctorante au laboratoire ENeC (Espace, Nature, et Culture), nous montre les "Conséquences environnementales d'une guerre chimique : la guerre du Vietnam (1962-1971)". L'intérêt de la biogéographie pour la compréhension du fait militaire est ici illustré à travers la question de la dégradation de l'environnement lors d'une guerre (ici le cas de la guerre du Vietnam). Cela entre dans les réflexions très actuelles du Ministère de la la Défense quant à la protection de l'environnement pendant les opérations extérieures, et le poster nous permet d'avoir une analyse d'un cas particulier et de ses conséqeunces environnementales dans le long terme. A signaler, une thèse a été soutenue l'an dernier par Thao Tran, également au laboratoire ENeC, aujourd'hui maître de conférences à l'Université de Pau, sur "Les perturbations anthropiques contemporaines dans les mangroves du Sud Viêt-Nam. Entre nature, civilisations et histoire. Approches par modélisation et analyse spatiales" et a reçu le prix de thèse du CNFG (Comité national français de géographie) en 2007. De quoi prouver que ces questions qui touchent autant les problèmes environnementaux, la question du développement durable que les problématiques militaires, intéressent étudiants et universitaires.


On peut voir également un autre intérêt à la biogéographie militaire : le cas de la Bosnie-Herzégovine a, par exemple, montré combien l'anéantissement d'une très grande partie de la forêt lors des affrontements entre belligérants entre 1992 et 1995 posait aujourd'hui de graves problèmes de dévloppement économique. En effet, la forêt était une des ressources principales de la Bosnie-Herzégovine, qui exportait son bois dans les autres Républiques d'ex-Yougoslavie, mais également dans d'autres pays d'Europe de l'Est. Ce bois était une ressource financière importante, qui manque cruellement aujourd'hui. Et ce manque se fait ressentir non seulement en termes d'emplois forestiers, mais également sur l'ensemble de l'économie (industries de transformation, effets indirects sur le pouvoir d'achat des populations rurales et ouvrières...).


La géographie en poster (2) : Des territoires en conflit


Suite de la présentation et des réflexions autour de posters présentés au FIG 2008 sur le thème "Entre guerres et conflits : la planète sous tension". De nombreux posters se sont attardés sur les conséquences des guerres, notamment sur les populations, leurs déplacements et leurs conditions de vie dans des territoires sous tension.



Entre guerre et paix : territoires et politique au Liban

La paix est fragile au Liban, d'une part à cause des menaces extérieures (Israël et Syrie), et d'autre part à cause des tensions internes (lignes de fracture Est/Ouest entre Chrétiens et Musulmans, et Nord/Sud entre riches et pauvres). Le poster "Entre guerre et paix : territoires et politique au liban", présenté par le Master Systèmes d'Information et Informations Géographiques pour la Gestion et la Gouvernance des Territoires de l'Université Montpellier III, propose une illustration de la géographie du politique au Liban. Le fonctionnement du système politique et la représentativité des différentes communautés ont été des facteurs de tensions entre Chrétiens et Musulmans avant le déclenchement de la guerre civile. En effet, la Constitution libanaise prévoyait un quota de postes dans la haute fonction publique (postes ministériels, militaires, administratifs...) afin de préserver la représentation de toutes les communautés dans le système politique et dans les emplois de fonctionnaires. Ces quotas ont été calculés en fonction de la part proportionnelle des différentes communautés au moment de l'élaboration de la Constitution. Mais, derrière ce pluralisme, se cache d'ores et déjà un problème majeur : la Constitution libanaise n'a pas prévu de faire évoluer les parts proportionnelles des postes par communautés. Le système est complètement figé. Si les communautés étaient représentées en fonction de leur part proportionnelle dans la population, elles n'ont pas eu le même comportement démographique : les rapports se sont inversés, les Chrétiens sont devenus minoritaires, tandis que la part des Musulmans ne cessait de s'accentuer. Le système politique, voulu comme un acte de tolérance et de préservation de ce "vivre ensemble", est devenu un problème central et une source de tensions entre les communautés. Les tensions entre les communautés ne sont pas le fait d'une intolérance religieuse, mais avant tout le fait de perceptions d'injustice socio-spatiale quant à la place de chacun dans la société libanaise. Entre 1975 et 1990, le Liban a été déchiré par plusieurs guerres simultanées : une guerre civile et des guerres étrangères (Syrie, Israël). Le poster analyse les impacts territoriaux des tensions politiques internes et leurs répercussions dans l'appropriation de l'espace : "le communautarisme a un fort impact territorial. Il a institutionnalisé la partition des territoires sur une base confessionnelle. En effet, les communautés s'approprient et marquent les territoires. De ce fait, les Cazas (cantons) sont répartis entre ces communautés. La guerre civile a été l'occasion pour les milices communautaires d'homogénéiser par massacres et déplacements forcés leurs territoires". Il illustre bien combien la violence des milices et la peur de se retrouver dans un quartier en situation de minorité ont accentué le regroupement communautaire, le repli sur soi. Ainsi, les territoires des combattants ont ancré des lignes de fracture entre les quartiers-territoires, et ont accentué leur homogénéisation au fur et à mesure de la guerre. L'analyse est centrée sur la cas de la ville de Beyrouth, capitale macrocéphalique. On peut regretter que le poster s'appuie sur les impacts de cet entre-soi communautaire sans prendre en compte le renforcement de la ligne de fracture sociale entre un Beyrouth nord aisé et un Beyrouth sud paupérisé et délaissé par les efforts de reconstruction. La poursuite des tensions au-delà de la guerre doit être analysée selon ce critère de marginalisation d'une banlieue sud qui se radicalise politiquement.



Les Comores : entre ruptures et unité, le combat d'un archipel

Les Comores forment un archipel d'îles (1862 km²) situées au Sud-Est de l'Afrique, à l'Est de la Tanzanie et au Nord-Ouest de Madagascar. On y trouve :
  • l'Union des Comores, un Etat indépendant (690.000 habitants), composé de 3 îles : la Grande Comore (1148 km²), Moheli (290 km²) et Anjoun (424 km²),
  • l'île de Mayotte, une collectivité territoriale d'outre-mer française.

Le 6 juillet 1975, le président Ahmed Abdallah
proclama unilatéralement l'indépendance à Moroni -Grande-Comore. En 1976, un référendum se déroule à Mayotte qui reste française. L'Union des Comores revendique l'île de Mayotte depuis son indépendance en 1975. Depuis cette date, l'Etat est soumis à une forte instabilité (une vingtaine de coups d'Etat ou de tentatives de coups d'Etat). Depuis 1997, les îles d'Anjouan et de Mohéli ont des revendications sécessionnistes. En 1997, la situation a été particulièrement chaotique et violente dans l'archipel : en août, les habitants des 2 îles s'insurgent contre l'autorité de la capitale Moroni (dans l'île de Grande-Comorre) et demandent à être rattachées à la France (qui n'a pas soutenu cette insurrection et cette revendication de rattachement). Les 2 îles font alors sécession et proclament leurs indépendances. Des pourparlers sont ensuite tenus à Madagascar, sous l'égide de l'OUA (Organisation de l'Unité africaine). Un accord de paix est signé en avril 1999, qui prévoit la transformation de l'Etat en fédération, chacune des 3 îles possèdant son propre parlement, et assurant la présidence par alternance tous les 3 ans. L'accord de paix n'a jamais été appliqué, du fait du coup d'Etat du 30 avril 1999. La Constitution créant ainsi l'Union des Comores est adoptée le 23 décembre 2001, suite à un référendum qui met fin à la République Fédérale Islamique des Comores et la remplace par une fédération qui accorde aux 3 îles une grande autonomie avec présidence tournante (accord-cadre de réconciliation nationale). La situation aux Comores n'en est pas pour autant stabilisée. Les tensions entre les partis politiques (pour ou contre une plus grande autonomie des 3 îles) se sont faites de plus en plus oppressantes à l'approche des élections présidentielles de juin 2007. De nouvelles tentatives de coups d'Etat ont déstabilisé l'Union des Comores. Cette instabilité chronique a des conséquences sur le développement de l'archipel : les 3 îles de l'Union des Comores souffre de la corruption, de la dégradation des infrastructures, de difficultés économiques profondes... De plus, à Mayotte, le niveau de vie est environ 5 fois plus élevé que dans les 3 îles, ce qui pose le problème d'une forte migration clandestine vers l'île française (cette pression migratoire se fait particulièrement sentir entre Anjouan et Mayotte). Le poster "Les Comores : entre ruptures et unité, le combat d'un archipel", également présenté par le Master Systèmes d'Information et Informations Géographiques pour la Gestion et la Gouvernance des Territoires de l'Université Montpellier III, éclaire ces différents aspects en appuyant sur le contexte géohistorique. La présentation du poster est particulièrement démonstrative, puisqu'elle permet d'appréhender à la fois le contexte historique (indépendance, revendications sécessionnistes, cas particulier de Mayotte), les atouts et contraintes de chacune des 4 îles, les enjeux géostratégiques de l'archipel à la fois en termes d'unité, de politique, de migrations, de piraterie maritime... L'originalité du poster vient également de l'analyse des "solutions", pensées sous l'éclairage d'un développement durable, comme voie de la stabilisation (économique, sociale, migratoire...) et de la sécurisation (politique, alimentaire, sanitaire, anti-piraterie, anti-corruption...)



Hébron (Palestine) : les échelons de la géopolitique

Autre poster présenté par le Master Systèmes d'Information et Informations Géographiques pour la Gestion et la Gouvernance des Territoires de l'Université Montpellier III, "Hébron (Palestine) : les échelons de la géopolitique" propose une analyse des outils de la géopolitique appliqués au cas de la ville palestinienne Hébron. Les enjeux géopolitiques sont ici présentés à plusieurs échelles : celle du territoire Israël-Palestine, et celle de la ville (enjeux pour la population israélienne et enjeux pour la population palestinienne). Si l'analyse sur Israël/Palestine se concentre le plus souvent sur les relations conflictuelles entre 2 populations et leur lutte pour l'appropriation d'un même territoire, le poster reflète ici l'originalité de l'analyse géographique à travers le jeu d'échelles. Les tensions ne concernent pas seulement un Etat israélien et une communauté palestinienne qui tente de s'affirmer comme Etat, la question du "vivre", de l' "habiter" est un plein coeur de ces rivalités, à la fois comme facteur et comme conséquence. L'espace est ici conçu comme un enjeu entre les 2 communautés qui tentent de se l'approprier ou d'empêcher l' "Autre" de se l'approprier. Les stratégies territoriales sont complexes et elles sont surtout le fruit d'une volonté d'empêcher l'existence d'un Etat palestinien (comme l'a démontré le géographe Jacques Lévy). Le poster nous entraîne dans les réalités quotidiennes d'une ville disputée et représentée différentiellement en fonction des communautés. Il illustre particulièrement les rivalités de pouvoir et les différentes représentations qui définissent la géopolitique (selon la définition du géographe Yves Lacoste) au coeur d'une ville. L'intérêt de cette cartographie est de montrer combien l'espace pratiqué des 2 communautés est "conditionné" par des politiques de la ville et des motivations politiques différenciées. L'implantation de territoires militaires (check-points, zones militaires), les restrictions d'usage des infrastructures de transport et les murs sont autant de barrières physiques (militaires, policières, bâties) et psychologiques (perçues et vécues) qui séparent les populations et fractionnent la ville.


mercredi 5 novembre 2008

Les élections présidentielles des Etats-Unis en cartes


Quelques cartes et quelques liens sur la géographie électorale des Etats-Unis. Cela sort de la ligne de ce blog : il s'agit avant tout de quelques repères parmi les très nombreux articles disponibles sur Internet, et de quelques conseils de lecture parmi les blogs bien plus compétents sur la question !



Géographie électorale : les résultats et leurs analyses

La géographie électorale analyse la répartition géographique des votes : "on pouvait ainsi étudier de façon très détaillée la réalité des opinions et chercher des opinions à cette réalité. Dans la mesure où il existe des contrastes permanents entre certaines régions proches les unes des autres, il devient possible de comprendre quels sont les facteurs de structure sociale ou d'histoire qui produisent ces différences" (François Goguel, "Géographie électorale et science politique : un itinéraire", dans Jacques Lévy (dir.), Géographies du politique, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1991, p.42). Les cartes produites après des élections sont à la fois démonstratives et subjectives. Pour le cas des Etats-Unis, représenter les résultats par Etats ou par comtés, en valeur absolue ou selon le poids relatif, ne donne pas la même "impression". Les cartes sont toujours un message : leurs auteurs, malgré leur démarche scientifique, font le choix des figurés, des couleurs, des phénomènes représentés... A ce propos, l'article de Cris Beauchemin sur les "Élections présidentielles aux États-Unis : « The Great Divide », mythe ou réalité spatiale ?" dans la revue électronique Mappemonde, à propos des élections présidentielles de 2004 est tout à fait éloquent. Il revient sur les résultats en proposant différentes cartes des résultats qui ne laissent pas la même "impression" quant à la victoire de George W. Bush. Les lignes de division qui apparaissent sont différentes entre les cartes présentant les résultats de l'élection présidentielle de 2004 par Etats (carte de gauche) et par comtés (carte de droite).


















Il présente également les mêmes découpages électoraux avec des cartes par anamorphose qui montrent le poids relatif des Etats/comtés en fonction de leur nombre de grands électeurs. Enfin, il analyse des cartes montrant des nuances particulièrement démonstratives : il ne s'agit pas seulement de figurer le candidat vainqueur dans tel ou tel Etat ou comté, mais de figurer les nuances du vote populaire, en pourcentage. Les lignes de fracture apparaissant dans les cartes précédentes disparaissent : les Etats et les comtés n'apparaissant plus tout rouge ou tout bleu, ces cartes montrent combien la victoire des candidats dans certains Etats ou comtés est très disputée et modeste.


Un article à réellement (re)découvrir, afin de prendre du recul sur les cartes des résultats que la presse va nous présenter d'ici quelques heures. Et toutes les cartes de résultats électoraux...



A consulter également :

  • le site de La Documentation française avec ses dossiers sur les élections présidentielles aux Etats-Unis en 2000, en 2004 et en 2008, qui permettent de faire le point sur les candidats, les enjeux, la situation économique et sociale du pays à chacune de ces élections.



Géographie électorale : les résultats des élections présidentielles de 1992 à 2008 en cartes

A l'éclairage de tous ces documents, voici les cartes des résultats des élections présidentielles de 1992 à 2008 par comtés.

























Les résultats de 2008 :


Au moment où j'écris ces quelques lignes, on annonce 338 grands électeurs pour Obama et 160 pour Mac Cain (source : I télé, consulté le 4 novembre 2008 à 8h00). Les cartes présentées montrent les résultats par comtés selon le nombre de grands électeurs, et de ce fait illustre une victoire "écrasante" pour Barack Obama. Les cartes du vote populaire et les cartes par comtés permettront d'affiner cette anaylse des résultats et de comprendre les nuances qui se cachent derrière ce vote et le poids réel de la nouvelle opposition. La comparaison avec les cartes des résultats des élections présidentielles précédentes montre également l'enjeu du "basculement" de certains Etats qui sont des bastions des conservateurs.


mardi 4 novembre 2008

La géographie en poster (1) : Les montagnes, des zones sous tension


Quelques commentaires que m'ont inspirée les différents posters présentés lors du Festival international de géographie 2008 sur le thème : "Guerres et conflits : la planète sous tension", en attendant que les auteurs des différentes interventions mettent en ligne leurs contributions.

Les différents posters proposés ont peu traité de la manière de faire la guerre et de construire la paix, et de l'originalité de l'analyse géographique dans la compréhension du lien entre les spécificités des guerres, leur déroulement et la compléxité des territoires (tant à l'échelle tactique, qu'à l'échelle stratégique). A remarquer : l'intervention du géographe Paul Claval sur "Les outils géographiques pour penser la guerre, penser la paix" qui revient sur le contexte occidental, son appréhension de la guerre et de la paix, et les outils spécifiques de l'analyse géographique. Il replace le rôle et la perception de l'Etat souverain dans la construction des relations internationales selon la conception occidentale, avant de présenter les nouveaux modèles de pensée qui se sont imposés avec les bouleversements géopolitiques du XXème siècle et conclut que l' "on commence à peine à apprendre à penser les problèmes de la paix dans les cadres qui se mettent ainsi en place". Si cette intervention ne présente rien de très original, elle permet surtout de recadrer les grandes lignes de pensée qui ont marqué la géographie et les autres sciences sociales dans leur appréhension du couple guerre/paix.

On trouve, par contre, plusieurs posters sur les liens entre conflits et identités dans les zones montagneuses. Ces posters ont été réalisés par des étudiants du Master de géographie de l'université de Genève, qui se sont donnés pour objectif de présenter le lien entre les spécificités de la montagne et les représentations qu'en ont les hommes (qu'ils soient des acteurs internes ou des acteurs extérieurs) dans le cas de rivalités de pouvoir et de tensions quant à l'utilisation et l'appropriation du territoire. Ces posters présentent un regard original, celui de la géographie culturelle et de la géographie des représentations, en montrant avant tout comment les hommes perçoivent leur espace, le contruisent en fonction et combien ces représentations sont l'objet de rivalités identitaires, politiques et économiques.




Batailles en montagnes : Imaginaire des origines

Le poster Batailles en montagne. Imaginaire des origines se donne pour problématique : "des batailles héroïques au service de l'historiographie nationale". Il montre comment la France et la Suisse ont intégré différemment l'espace montagnard dans la construction de leur identité nationale. Les différentes nations n'ont pas la même conception de l'espace montagnard, ce qui induit des aménagements du territoire différenciés. La montagne est un milieu qui semble hostile : "la montagne fut depuis toujours le domaine de l’inconnu, des esprits maléfiques" (compte-rendu de la conférence sur "La montagne et la guerre" dans le cadre de l'Université d'Automne de Chambéry de 2002). L'imaginaire autour de la montagne explique comment celle-ci a intégrée différemment dans le temps et dans l'espace. En France, cette représentation spatiale a profondément évolué : longtemps perçue comme un espace répulsif et sauvage, sans ressource digne d'intérêt, la montagne a longtemps gardé l'image d'une zone dangereuse, difficile à maitriser. A cette perception s'ajoutent des difficultés d'ordre technique et matériel, qui accentuent l'impression de dangerosité de ce milieu. "Comme la guerre en plaine, la guerre en montagne connaît une première révolution au début du XVIIe siècle, passant du simple choc entre deux armées à une multitude de combats entre petits détachements. En effet, jusqu'à cette période, les piètres performances de l'armement ne permettent pas de tenir le terrain et obligent les armées à se déplacer et à combattre regroupées. Dans un milieu très contraignant qui limite fortement les possibilités de manoeuvre, cette décentralisation impossible du combat pose un problème tactique insoluble" (Guerre en montagne. Renouveau tactique, Lieutenant-colonel Hervé de Courrèges, Lieutenant-colonel Pierre-Joseph Givre et Lieutenant-colonel Nicolas Le Nen, 2006, p.1). Ce caractère dangereux confère aux batailles en montagne un "héroïsme" utilisé pour valoriser l'identité nationale. En France, la montagne est devenue au XXe siècle un espace exploré et attractif par la déconstruction du mythe d'une montagne répulsive et dangereuse qui a fortement influencé l'aménagement du territoire. La montagne est ainsi passée, dans l'imaginaire collectif des Français, d'un espace de confins, d'une frontière "naturelle", à un espace doté de ressources, un espace "à consommer". Le poster montre combien l'intégration des batailles en montagne dans l'histoire enseignée en France et en Suisse relèvent de 2 perceptions différentes : la Suisse ayant très tôt intégré la montagne, la France l'ayant longtemps "rejetée" comme un espace sans autre fonction que de servir de glacis protecteur.




La montagne et l'identité basque : un argument autonomiste ?

La question basque est souvent analysée à travers le rapport entre la langue, l'identité et le territoire. L'originalité de ce poster est de montrer combien cette identité s'ancre également dans un rapport particulier à l'espace montagnard. Le poster revient sur les revndications d'autonomie d'un pays basque français et espagnol ainsi réuni en un seul Etat au cours du XIXe siècle. A l'heure de la "naissance" des nationalismes et des régionalismes en Europe, chacun porte un regard particulier au paysage dans lequel il inscrit son identité. Pour les Basques, la montagne va être idéalisée : elle devient la zone-refuge d'un peuple qui cherche à s'autonomiser, mais également un critère de différenciation par rapport aux peuples français et espagnol. Le poster fait allusion à la différence entre montagne-coupure et montagne-couture, référence très intéressante à la différenciation conceptuelle qui existe entre les 2 conceptions de la frontière. Les concepts anglo-saxons sont d'ailleurs plus expressifs, puisqu'ils distinguent : boundary (la frontière-coupure, c'est-à-dire la frontière conçue comme une ligne de démarcation, une limite administrative matérialisée) et frontier (la frontière-couture, à savoir la frontière appréhendée dans sa dimension zonale). Loin d'être une frontière "naturelle", la montagne constitue un critère de différenciation qui forge l'identité basque de ar et d'autre de la frontière franco-espagnole.


Quelques articles en ligne pour approfondir la question de l'identité basque :
  • Un entretien avec Jean Haritschelhar (président de l'Académie de la langue basque) "La langue plus forte que les gènes" accordé à L'Express, et le texte d'une conférence qu'il a donné sur "L'identité basque" (le 5 décembre 2002 au Centre Culturel Hâ 32 à Bordeaux).



Les Andes et la question indigène : Identités boliviennes en conflit

Ce poster montre l'importance dans la vie politique bolivienne de la question des minorités et de l'identité, notamment à travers l'exemple de la carrière d'Evo Morales, 1er président indigène d'Amérique depuis 2005. La Bolivie est un pays enclavé, dans lequel la question des différentes identités se traduit sur la scène politique. Les questions de la territorialité des populations indigènes, de leur place dans la vie économique (notamment au travers de la question des ressources en gaz), de leur marginalisation sociale et culturelle ont été autant d'enjeux de la dernière élection présidentielle qui sont ici présentés. Aujourd'hui, les revendications sécessionnistes continuent de menacer l'unité du pays et la souveraineté de l'Etat sur l'ensemble de son territoire. En effet, en mai 2008, dans la province de Santa Cruz, s'est tenu un référendum jugé illégal par les autorités étatiques, organisé par le préfet de cette province Ruben Costas. L'enjeu : le statut d'uatonomie régional. En juin 2008, les référendums de ce type se sont multipliés. Le pouvoir d'Evo Morales s'en est trouvé affaibli, et celui-ci a organisé un référendum remettant en cause son mandat : le 10 août 2008, 62 % des votants ont conforté Morales à son poste. Néanmoins, les tensions entre le pouvoir étatique et l'opposition sont nombreuses et fragilisent la stabilité du pays. La rue bolivienne est devenue un espace de toutes les revendications entre partisans et opposants d'Evo Morales. Pour approfondir la question de la Bolivie, retrouvez le site la géographe Laetitia Perrier Bruslé "Géographe à la limite : Etude géographique des frontières en Amérique du Sud" avec sa thèse, quelques articles et de nombreuses cartes, ainsi que sa contribution sur le site Géoconfluences sur "La Bolivie à la conquête de l'Est. Flux migratoires et intégration territoriale des marges orientales" particulièrement démonstrative, avec de nombreuses figures et cartes.




Tintouin au Tibet

L'humour est de rigueur, mais n'empêche pas le sérieurx de ce poster. En effet, "Tintouin au Tibet" offre une approche très pédagogique pour montrer les différents points de vue d'une même question. Le Tibet est ici vu à travers le regard de Tintin (en référence à la célèbre bande dessinée), symbole du regard occidental porté sur une région sous tension. Si les aventures de Tintin au Tibet se déroulent dans les années 1950, les questions que posent la bande dessinée sont très actuelles. Alors que les Jeux olympiques d'été 2008 à Pékin ont réactualisés très temporairement la question du Tibet comme Etat indépendant ou région chinoise sous contrôle, la question des différents regards que l'on porte sur le Tibet est toujours autant d'actualité. Le poster postule un point de vue original : celui de montrer le regard occidental (on retrouve dans L'Atlas des Atlas les points de vue tibétains indépendantistes, tibétains de Dharamsala, chinois et indiens) et de son discours pro-tibétain. Le poster montre les différentes perceptions de la montagne à travers le monde et oppose ainsi l'imaginaire romantique occidental (qui conçoit la montagne comme un espace dangereux, digne du dépassement de soi, et donc empreint de libertés pour celui qui l'affronte) à la réalité tibétaine (où la montagne est un espace disputé créateurs de tensions : un refuge pour les Tibétains d'une part, et une zone de profondeur stratégique primordiale pour les Chinois d'autre part). A lire : "Géopolitique du Tibet" (compte-rendu du Café géo animé par Pierre Chapoutot, du 27 février 2002, à Aix-en-Provence).




Les autres posters présentés par le Master de Genève
  • Invention de l'identité berbère : stratégie coloniale ? (un poster qui revient sur la maîtrise du territoire et la "manipulation" de l'identité conçues comme des moyens d'assurer la pérénité de la colonisation et le maintien de l'ordre au Maroc lors de l'établissement du protectorat français)
  • Déchirement du Jura : "Pluralité des identités" (un poster qui analyse les conflits identitaires, les revendications séparatistes et l'utilisation de la violence dans le Jura dans les années 1970, lorsque ce dernier se détache du Canton de Berne et devient un nouveau canton suisse)



La guerre et la montagne

Les montagnes sont au coeur de l'actualité stratégique et tactique : zones-refuges des minorités, elles constituent des zones grises tant à l'échelle étatique qu'à l'échelle internationale. Les facteurs de tensions sont très nombreux : utilisation du territoire (conflits d'usage des ressources, tensions autour de l'aménagement du territoire), différends frontaliers, revendications séparatistes et/ou indépendantistes, refuge des mouvements de guérillas... "Objet géographique multiforme, les montagnes constituent une réalité dont on ne peut faire abstraction en matière de géopolitique. Cet espace affecte les conflits qui s’y déroulent, qu’il s’agisse de pacifiques concurrences entre des institutions démocratiques ou, au contraire, de guérillas et même de guerres entres États pour le contrôle d’une chaîne de montagnes et de son piémont, comme c’est actuellement le cas au Cachemire, en Tchétchénie ou au Népal, et aussi, dans une grande mesure, en Afghanistan. En freinant les déplacements de troupes et d’engins de transport, la raideur des versants modifie sensiblement les rapports de forces qui se déploient habituellement en plaine. Et lors des combats en montagne, les défenseurs ont l’avantage de tenir des positions dominantes, alors qu’en contrebas les assaillants doivent gravir des pentes sous les projectiles de leurs adversaires. Au milieu du xxe siècle, les militaires ont pu croire que l’aviation et surtout les hélicoptères allaient régler ces problèmes. Mais ils se reposent à nouveau depuis les guerres d’Afghanistan, avec les nouvelles armes dont s’équipent les montagnards (lance-missiles légers). Par ailleurs, les dirigeants des mouvements séparatistes qui se revendiquent du particularisme des peuples montagnards, devraient se rappeler que la montagne n’est pas un monde en soi et qu’elle a toujours eu des rapports avec les plaines voisines. Qu’il s’agisse des Basques, des Corses, des Kabyles ou des Tchétchènes, la plus grande partie de ces peuples ne vit plus en montagne, mais dans les villes de la plaine" (présentation du n°107 de la revue Hérodote, 4ème trimestre 2002). Le lien entre la ville et la montagne est donc primordial pour comprendre l'importance stratégique de ces zones-refuges qui constituent autant de zones de repli et offrent une profondeur stratégique à des mouvements de guérilla. Le lieutenant-colonel Martin (ancien officier des Troupes alpines) et Christophe Gauchon (maître de conférences à l'université de Savoie) rappellent ainsi qu'en 2001, sur les 27 conflits identifiés, 23 se déroulent en partie sur des zones montagneuses. "Tous les stratèges militaires s’accordent sur ce point. La guerre de montagne va prendre de plus en plus d’importance. Les zones de conflits actuels illustrent bien cette vision de la guerre : Colombie, Népal, Kurdistan, Caucase, Kabylie, Afghanistan, etc…La guerre en montagne est souvent qualifiée de « guerre des pauvres » car elle « nivelle » les moyens techniques. Là où une troupe faiblement équipée se fera écraser rapidement en plaine, elle pourra résister, voire porter des coups sévères à l’adversaire. La guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques illustre bien ce fait" (compte-rendu de la conférence sur "La montagne et la guerre" dans le cadre de l'Université d'Automne de Chambéry de 2002).




Pour aller plus loin sur le lien entre guerre et montagne :

  • Quelques points dans le compte-rendu de la conférence "La montagne et la guerre : étude de cas" par le lieutenant-colonel Martin (ancien officier des Troupes alpines) et Christophe Gauchon (maître de conférences à l'université de Savoie), lors de la session Enseigner le monde contemporain : guerres et conflits, lors de l'Université d'Automne de Chambéry du 24 au 26 octobre 2002.
  • Guerre en montagne. Renouveau tactique, Lieutenant-colonel Hervé de Courrèges, Lieutenant-colonel Pierre-Joseph Givre et Lieutenant-colonel Nicolas Le Nen, Economica, collection Stratégies & Doctrines, Paris, 2006, 142 pages. François Duran, sur son blog Théâtre des Opérations, nous en livre d'ailleurs une fiche de lecture très détaillée qui présente la 1ère partie de l'ouvrage : principes tactiques. Il est complété d'une 2nde partie qui présente des cas concrets de combats en montagne au cours du XXème siècle, qui illustrent les évolutions de la pensée militaire et des modalités de l'engagement en terrain montagneux (bataille du Dobropolié, bataille du Suomussalmi, bataille des Apennins, opération Panjshir V, bataille du Mount Harriet, opération Anaconda).

dimanche 2 novembre 2008

Séminaires sur les violences en ville


L'université de Caen organise des séminaires mensuels, dans le cadre du pôle pluridisciplianire "Villes et sciences sociales" sur les violences urbaines, à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen Basse-Normandie.


Au programme :

Le mardi 25 novembre 2008 de 14h à 18h dans la salle des Thèses.
Avec Danielle Tartakowski (Paris 8) : "Manifester en ville" et Fabrice Ripoll (Paris 12) : "Les mouvements sociaux dans la ville".


Le mardi 9 décembre 2008 de 14h à 18h dans la salles des Actes.
Détail du programme à préciser.


Le mardi 13 janvier 2009 de 14h à 18h dans la salle des Actes.
Avec Stéphane Beaud (Université de Nantes) : "Emeutes urbaines et violences sociales" et Céline Loudier-Malgouyres (IAURIF) : "La prévention situationnelle : une arme absolue contre les violences ?".


Le mardi 10 mars 2009 de 14h à 18h, dans la salle des Actes.
Avec De Werp (conférence sur l'épisode de Charonne) et Pascal Brouillet (docteur en histoire contemporaine, Service Historique de la défense) : titre à préciser.


Le mardi 24 mars 2009 de 14h à 18h dans la salle des Actes.
Avec Alain Hugon (CRHQ) : "Les notables urbains face aux révoltes des villes italiennes (XVIIème siècle)" et Patrice Boucheron : titre à préciser.


Le mardi 28 avril 2009 de 14h à 18j dans la salle des Actes.
Avec Vincent Milliot (Université de Caen) et Virignie Malochet : titres à préciser.


Le mardi 12 mai 2009 de 14h à 18h dans la salle des Actes.
Avec Anne-Marie Sohn (ENS Lyon) : titre à préciser, et Marie Morelle (Paris 1) : "Conflits et sociabilités dans la rue africaine : Yaoundé (Cameroun) et Antananarivo (Madagascar)".


mercredi 29 octobre 2008

Pourquoi meurt-on au Darfour (Outre-Terre n°20)


Le n°20 de la revue Outre-Terre est consacré à la question "Pourquoi meurt-on au Darfour ?". La revue regroupe ainsi 37 articles consacrés à ce sujet (et 3 autres articles "varia"), organisés en 6 parties : Modèles d'explication, Des Soudans au Soudan, L'infrastructure énergétique du conflit, Voisins (de voisins), Darfour d'Afrique ? (présentant un tableau de la presse africaine), Que faire ? Les contributions des auteurs, venant d'horizons disciplinaires très variés, offrent des pistes de lecture et de compréhension sur une situation parfois oubliée.



Michel Korinman, le directeur de la revue, l'explique bien dans un article introductif intitulé "Inferno Lost" : "Curieusement, la communauté internationale a mis un an à appréhender l'étendue de l'horreur. Or, en janvier 2004, il y avait déjà selon l'ONU en gros 700 000 personnes déplacées : 600 000 à l'intérieur du Darfour à proprement parler, 95 000 au Tchad voisin. [...] Relevé en 2003 : trois mentions superficielles dans le Washington Post ; rien sur CNN (avant mai 2004) ; rien de substantiel dans le Daily Telegraph, le Times de Londres et l'Independant (avant avril 2004) ; trois références en passant dans Le Monde (dont l'une à l'intérieur d'un article sur Proust). Même constat pour les organisations humanitaires, à part Médecins sans frontières « exemplaire », Amnesty International, ou de petits groupes comme Justice Africa au Royaume-Uni et le militant pour un Soudan indépendant Eric Reeves. Ceci alors que Human Rights Watch (HRW) – premier rapport en avril 2004 – ou International Crisis Group (ICG) – analyse de fond en mars 2004 [HRW ayant cependant abordé la question dès l'année précédente] – informent sur le Soudan depuis des années". Le "décor" est posé : pourquoi a-t-on tardé à parler du Darfour ? Pourquoi tarde-t-on aujourd'hui à y intervenir ? Quelles sont les conséquences politiques, économiques et sociales de tels retards dans la prise de conscience et de décisions ? Les problématiques sont donc multiples et la revue se construit autour de contributions pluridisciplinaires.



On notera dans la partie introductive l'entretien accordé par l'ambassadeur du Soudan M.Ahmad Hamid al-Faki Hamid à Michel Korinman, qui revient sur les tensions internes au pays et permettent d'appréhender le point de vue officiel du Soudan sur la crise du Darfour. Autre point de vue politique interne : la contribution du Président du Mouvement de libération du Soudan (SLM) Abdelwahid Mohamed Ahmed al-Nur. Ces 2 articles relèvent d'une démarche originale de la revue qui part à la rencontre d'acteurs politiques impliqués dans la crise du Darfour. Elles permettent aux lecteurs de se faire sa propre opinion sur de tels discours politiques, avec un éclairage approfondi de la situation à travers de nombreuses analyses divisées en 6 parties.



La 1ère partie, consacrée aux "Modèles d'explication" est constituée de 11 articles. Richard Rossin (chirurgien orthopédiste, écrivain, ancien secrétaire général de MSF, cofondateur de Médecins du Monde, délégué général du Collectif Urgence Darfour) présente une chronologie explicative des événements et les principaux enjeux de cette crise humanitaire, dans son article "Du Darfour au Soudan" revenant principalement sur le silence et l'inaction de la communauté internationale.

Le 2nd article, "Comment le Soudan pourrait venir à bout du Darfour", a été rédigé par Munzoul A. M. Assal, professeur d'anthropologie à l'université de Khartoum. Il revient sur le processus de marginalisation politique, sociale et identitaire du Darfour mis en place par les gouvernement soudanais depuis les années 1980. Il analyse ainsi l'histoire du Darfour et de l'identité de ses populations, le concept de "tribu" et ses conséquences, ainsi que la place prépondérante des ressources tant du côté soudanais, que du côté darfourien (avec la détérioration continue des conditions de survie et la lutte pour la survie devenue normalisée).

Dans son article "Au Darfour après Abuja : quand l'insécurité devient la règle", Jérôme Tubiana (journaliste indépendant et auteur d'une thèse sur les éleveurs nomades au Nord du Tchad, du Niger et du Darfour au Soudan, responsable de l'exposition Darfour : Généalogie d'un conflit) revient sur les conséquences en termes d'insécurité des négociations entre gouvernement et rebelles à Abuja (Nigeria) qui aboutirent à un accord de paix le 5 mai 2006. Il analyse ainsi chronologiquement le regain de violence de l'année 2006 et le fragile retour au calme au début de l'année 2007, pour conclure à la normalisation de la violence comme forme de territorialisation et mode d'habiter. L'originalité de l'article vient de la 2ème partie : "Vivre dans une zone contrôlée par un groupe armé : trois cas au Darfour Nord", où l'on découvre les enjeux des miliciens (contrôle territorial, maillage sécuritaire, contrôle de la population...) et ceux de la population civile (sécuritaire alimentaire, enjeux identitaires, rapports avec les groupes armés...).

L'article suivant, rédigé par David Hoile (directeur du Sudan Research Centre à Londres, professeur à l'université des sciences et technologies de Khartoum, auteur de Darfur : The Road to Peace, paru en juillet 2008), met l'accent sur les silences et les inactions autour du Darfour. Intitulé "Darfour : des vérités qui dérangent", l'article recense ainsi l'emploi abusif du terme génocide par l'administration Bush, la question des origines de la guerre, le niveau du conflit en soi au moment où la communauté internationale se décide à se préoccuper de la situation du Darfour, la propagande et l'opportunisme politiques de certains acteurs internes comme externes (Etats, groupes militants...), et revient ainsi sur les enjeux politiques qui entourent la décision d'intervenir par le biais de l'ONU au Darfour.

Khalid Ali El-Amin (docteur de l'Université de Khartoum, attaché au Development Studies and Research Institute) présente un article intitulé : "Darfour : comment se réconcilier à la base entre communautés", qui étudie les enjeux autour de l'identité des tribus, les impacts de l'appropriation de l'espace par des communautés différenciées et le défi de la démobilisation des milices tribales, autour des problématiques de sécurisation de la région et de réconciliation.

Une très courte note de Marion Grassi (étudiante en Master politique et développement en Afrique et dans les pays du Sud à Sciences Po Bordeaux) se propose d'analyser "Ce que « parler du Darfour » veut dire... ", donnant quelques pistes de décryptage et de comparaison de la presse internationale et de la presse soudanaise.

Alice Franck (docteur en géographie, auteur d'une thèse intitulée "Produire pour la ville, produire la ville : Etude de l’intégration des activités agricoles et des agriculteurs dans l’agglomération du Grand Khartoum (Soudan)", ATER à l'Université de Provence), revient, dans son article intitulé "En marge d'un conflit : les populations du Darfour dans l'agriculture urbaine du grand Khartoum (Soudan)", sur les conséquences démographiques et sociales du déplacement de populations du Darfour vers Khartoum, ville-refuge. On y découvre, notamment, le mode d'habiter de ces déplacés ruraux qui s'installent, les modalités d'intégration à la vie urbaine de Khartoum et les liens entre déplacés de l'exode rural et la région d'origine. Les nombreuses figures (cartes, graphiques, tableaux, encarts) rendent la lecture agréable et renforcent la pertinence de l'article.

Dans la continuité, l'article sur "Les réseaux zaghawa du souk Libya" (à Khartoum), rédigé par Raphaëlle Chevrillon-Guibert (doctorante en science politique et ATER à l'Université d'Auvergne), analyse le souk Libya comme lieu de la mondialisation issue de différentes stratégies résidentielles entre mobilité de certains et sedentarité des autres. Son développement montre également l'ancrage urbain de ce haut-lieu du commerce tant dans les rivalités politiques locales que dans les stratégies financières transnationales.
Moshe Terdiman (directeur de recherches au PRISM du Centre Herzliya, directeur du projet Islam en Afrique et post-doctorant au Moshe Dayan Center à l'université de Tel-Aviv) propose, quant à lui, une analyse sur "Sécurité environnementale, changements climatiques et conflits : le cas du Darfour". Il aborde là un sujet d'actualité à travers le cas particulier du Darfour : l'impact du changement climatique sur les stratégies de survie des populations (notamment par le biais de déplacements ou de changements d'activités) est analysé au regard des conséquences sur les tensions existant entre les différentes communautés (notamment dans le lien entre ruraux et urbains).

Eric Denis (chercheur au SEDET - CNRS-Paris 7) choisit d'étudier les "Inégalités régionales et rebéllions au Soudan", dépassant ainsi l'échelle du seul Darfour pour le replacer dans un contexte de tensions régionales multiples. Illustré de nombreuses figures (cartes, tableaux et graphiques), son article analyse les relations de pouvoir et les rivalités qui existent au sein des régions, et entre les régions, ainsi que les conditions d'un mal-développement régional, porteur de germes de tensions.

Claude Iverné (fondateur d'Elnour, bureau de documentation consacré au Soudan) offre aux lecteurs quelques photographies d'un ouvrage consacré à l'imagerie du Soudan (à paraître), clichés insistant sur la population du Darfour et montrant quelques instannés des modes de vie décrits dans les autres articles. Par exemple, on y retrouve Adam Abdala Adam (paysan du groupe ethnique Four, vivant dans le village de Golo).



La 2ème partie "Des Soudans au Soudan" présente 2 articles de Christian Delmet (anthropologue, associé au CEMAf, ancien responsable du CEDEF à Khartoum). Le 1er est consacré au "conflit dans les Monts Nouba/Sud-Kordofan (1985-2005)". Il présente brièvement la population nouba, ses conditions de vie, les problèmes liés aux questions foncières, socio-politiques, culturelles... et les conséquences de l'intervention internationale. Le 2ème, intitulé "Un Soudan, des Soudan", montre, à travers une chronologie des tensions au Soudan, combien la question des revendications et des rebellions régionales paisent sur la durabilité de l'Etat soudanais et de sa souveraineté sur son territoire.



La 3ème partie, "L'infrastructure énergétique du conflit", est consacrée à la question énergétique et les enjeux géopolitiques qui découlent de la présence de pétrole au Soudan, entre mythifications et réalités, entre enjeux locaux et internationaux, entre tensions internes et processus mondialisés. Wu Lei (professeur au Center for Energy Security and Strategy, Université du Yunnan, Kunming, Chine) analyse les liens entre "le pétrole, la question du Darfour et le dilemme chinois". Le fait que l'article soit rédigé par un chercheur chinois offre une grande originalité et permet de le confronter à des lectures "occidentalisées" de cette problématique. La revue fait, une fois de plus, preuve d'originalité quant au choix des contributeurs, ce qui permet d'apporter un regard plus complet sur les différentes analyses faites sur la région du Darfour et sur les problématiques soulevées par le cas du Soudan. Ronan Morin-Allory (doctorant à l'Université Paris-Sorbonne) propose un article sur "Chine-Soudan, une amitié à l'ombre des derricks" qui complète ce panel des points de vue, en analysant les rivalités entre les acteurs liés au pétrole soudanais.



La 4ème partie fait le tour des perceptions du conflit du Darfour et des enjeux internes dans les pays voisins du Soudan : l'Egypte (par Tewfik Aclimandos), la Libye (par luis Martinez), la géopolitique du Tchad (par Gérard-François Dumont), les relations Tchad/Soudan (par Babett et Tim Janszky), les tensions régionales au Tchad (par Jérôme Tubiana et Victor Tanner), la question du respect des droits de l'Homme au Tchad (par Jonathan Jackowska).



La 5ème partie "Darfour d'Afrique ?" pose la question de l'imagerie et du traitement dans la presse du conflit du Darfour. Jean-Baptiste Onana analyse les "Représentations africaines du Darfour", et Medhane Tadesse les relations entre "Ethiopie et (Sud)-Soudan. Des spécialistes proposent ensuite de brèves analyses de la presse africaine vis-à-vis de la question du Darfour : le lecteur peut ainsi comparer les points de vue donnés par la presse au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire, au Togo, au Bénin, au Kenya, et en Ouganda.



La 6ème partie pose la question de l'intervention et de l'aide à apporter : "Que faire ?". Mario Bettati (représentant spécial du Ministre des Affaires étrangères et européennes) propose une réflexion juridique à travers la question du droit international, du droit d'ingérence et du devoir de protéger les populations. Maria M. Gabrielsen (doctorante en science politique des relations internationales au CERI, Sciences Po Paris) montre les rivalités de pouvoir entre intervention politique et aide humanitaire des différents Etats impliqués, notamment les Etats-Unis. Marc Fontier (docteur en Etudes Africaines, spécialisé sur l'histoire de la Corne de l'Afrique et sur les problématiques de crise en Afrique subsaharienne) analyse les enjeux des institutions internationales entre 2003 et 2007, et revient notamment sur le non-interventionnisme de l'ONU jusqu'en 2005 et sur les enjeux d'une intervention tardive.



On retrouve également dans la revue un article "varia" : "L'intervention éthiopienne en Somalie : la croix contre le croissant ?" d'Alain Gascon (professeur à l'Institut français de géopolitique de l'Université Paris 8) qui revient sur les différentes interventions militaires, leurs semi-échecs et les enjeux actuels d'une région "oubliée".



Les articles compilés dans ce numéro relèvent d'objectifs très différents : certains ne sont que des notes très courtes qui offrent quelques pistes de réflexion et quelques éléments de réponse, tandis que d'autres sont des articles plus longs qui proposent une analyse plus structurée d'un processus très précis au sein du conflit au Darfour. L'originalité vient également de l'approche multiscalaire, et la prise en compte des conséquences sur les espaces humains et les espaces politiques voisins du conflit (que ce soit dans les frontières du Soudan, ou dans les pays voisins). Une revue qui vient compléter, par exemple, les analyses d'anciens numéros des revues Politique africaine et Afrique contemporaine ou les articles du géographe Marc Lavergne, en offrant quelques compléments d'analyse et des éclairages originaux par l'approche.


Espaces des combattants et espaces militaires à Mitrovica (3) : la démarche en géopolitique urbaine


La démarche en géopolitique urbaine

Comme le rappelle Olivier Kempf, dans son blog Etudes géopolitiques européennes et altlantiques, la géopolitique analyse les rivalités de pouvoir sur des territoires, selon la définition du géographe Yves Lacoste. Cette analyse tient compte des représentations contradictoires dont ces logiques de rivalités sont l'objet, et de leurs diffusions. "Or, c'est précisément dans le cadre de la prise en compte de rivalités de pouvoir que l'étude des représentations prend son sens, car l'intérêt des représentations est qu'elles aboutissent à des comportements, voire des stratégies. Les rivalités de pouvoir sont, elles, susceptibles de conduire à l'élaboration de politiques politiques publiques. Ces rivalités peuvent porter sur des conflits entre villes, entre villes et banlieues, ou au sein d'une même ville entre des forces rivales pour le contrôle politique, économique ou social d'un même territoire" (Frédérick Douzet, 2007, La couleur du pouvoir. Géopolitique de l'immigration et de la ségrégation à Oakland, Californie, Belin, collection Histoire & Société, Paris, p. 21). Le temps court de la guerre remet en cause avec brutalité les différents équilibres entre les acteurs de la ville. Les rivalités de pouvoir trouvent là leur paroxysme, et les conséquences de la violence s'ancrent dans les logiques territoriales. Olivier Kempf souligne ainsi que "le territoire changeant, les déterminants de la géopolitique évoluent en conséquence". La ville se fragmente en de multiples micro-territoires, chacun contrôlé par un groupe. De nouveaux territoires et de nouveaux acteurs remodèlent ainsi les logiques et les processus géopolitiques.



Rivalités de pouvoir dans la ville de Mitrovica : la bataille des noms et des symboles

La guerre est marquée à la fois par la remise en cause des équilibres politiques et sociaux précaires dans la ville de Mitrovica, l'émergence de nouveaux acteurs politiques internes (tels que l'UCK et les groupes armés serbes) et le déploiement de la présence internationale sous diverses formes (ONU, OTAN, OSCE, ONG...). Les rivalités de pouvoir dans la ville de Mitrovica sont marquées dans le paysage urbain, notamment à travers l'utilisation de la toponymie, et ce dès avant le déclenchement de la guerre. Alors, prévalait une double indication serbe et albanaise pour les panneaux les plus importants (les autres, notamment les petites affiches publicitaires étaient inscrites en une seule langue). L'importance du nom écrit en plus gros et au dessus de l'autre témoignait du rapport de force entre les communautés. Au Nord de l'Ibar, les noms serbes s'imposaient au-dessus des toponymes albanais, et inversement au Sud de l'Ibar. Ce qui peut paraître anecdotique, est en fait révélateur des rivalités de pouvoir qui fragmentaient la ville de Mitrovica, avant le déclenchement du conflit. Ainsi, Mitrovica était une ville fortement divisée : chaque quartier - serbe au Nord et albanais au Sud - défendait son identité communautaire. Loin du cas de villes comme Sarajevo ou Mostar (en Bosnie-Herzégovine), les communautés majoritaires serbes et albanaises vivaient côte à côte et non ensemble.

Néanmoins, on trouvait dans cette ville d'avant-guerre quelques poches de minorités serbes au Sud de l'Ibar (surtout autour des églises ortohodoxes), albanaises au Nord. Dans ces rivalités de pouvoir pour le contrôle de quartiers urbains, les petites minorités n'avaient que peu de place. Les Roms constituaient la population la plus mal "lotie" : refoulée dans un quartier entouré de no man's land et installé dans une zone insalubre, cette communauté n'a pas accès à l'éducation, au commerce, au marché du travail... L'ancien quartier rom constituait donc une véritable enclave. Dans les luttes pour le pouvoir de la ville, personne ne se préoccupait de ce quartier : son appropriation et son contrôle n'étaient pas disputés par les acteurs politiques de la ville de Mitrovica. Ainsi, malgré sa centralité spatiale (l'ancien quartier se situait à l'Ouest sur la rive Sud de l'Ibar, à proximité du pont), ce quartier constituait une marge non seulement sociale mais aussi politique. Les autres petites minorités vivaient dans des "poches" de peuplement mixte. Ainsi, les Trois Tours sur la rive Nord, à l'Ouest du Pont, et le quartier surnommé "Petite Bosnie" abritaient un peuplement mixte. Dans les Trois Tours, les voisins cohabitaient, échangeaient des conversations, mais cette convivialité s'arrêtait "net" une fois passée le seuil des immeubles pour entrer dans l'espace public, dans la rue. La guerre du Kosovo a été de courte durée (si on la compare à la guerre civile qui déchira les communautés à Belfast ou à celle de Beyrouth...). Elle s'est pourtant rapidement ancrée dans l'espace, en poussant au maximum cette logique d'homogénéisation des quartiers. Si l'on reprend le cas des Trois Tours, on constate que ce processus dû à la peur de l' "Autre" s'est installé même à l'échelle de 3 immeubles. Les Tours autrefois multiethniques ont été l'objet de déplacements, d'échanges de logements entre les habitants, de sorte qu'elles se sont elles-mêmes "communautarisées". Cette homogénéisation à l'extrême se traduit dans l'espace urbain d'après-guerre.

Au Nord de l'Ibar, les panneaux sont écrits en langue serbe et en alphabet cyrillique. Aux entrées du Nord de la ville, on découvre que l'on est à "Kosovska Mitrovica", nom serbe. Au Sud, on se trouve à "Mitrovicë", nom albanais de la ville. Cette "bataille de l'affichage" ne se retrouve pas seulement à Mitrovica, elle est souvent le fait des villes en guerre et dans les villes de l'après-guerre, comme le démontre un des articles de Michael Davie sur Beyrouth, "Les marqueurs de territoires idéologiques à Beyrouth (1975-1990)", montrant l'importance de l'analyse de ces signalétiques matérialisées distinguant ainsi "mon territoire à moi" de celui de l' "Autre", un "Autre" jugé alors indésirable dans cette lutte pour l'appropriation de territoires communautarisés. Les rivalités de pouvoir entre les acteurs de la ville s'expriment alors à travers le paysage urbain, qui est pris comme "cible" de cette confrontation. Un tel marquage des quartiers-territoires permet non seulement de délimiter les territoires, mais aussi d'avoir un impact sur les représentations spatiales des populations : les minorités dans un quartier perçoivent d'autant plus la dangerosité de leur situation. Cela se ressent sur leur espace pratiqué qui se réduit d'autant plus que ces marqueurs sont visibles et perçus comme des actes d'appropriation. A l'inverse, la population majoritaire dans le quartier ressent un sentiment de protection et de légitimité à vivre dans ce quartier-territoire. Les espaces publics deviennent alors des hauts-lieux de la confrontation et de la rivalité dans cette appropriation des quartiers. On observe ainsi la diffusion, en "tâche d'huile", de tels marqueurs (avec, par exemple, en février 2004, à la veille d'une montée de violence entre les 2 communautés majoritaires, la "floraison" d'affiches de Slobodan Milosevic au Nord de l'Ibar et de calendriers de l'UCK, officiellement démantelé, au Sud) à partir de noyaux miliciens. Cette prégnance des affichages idéologiques montre combien les rivalités entre communautés ne se sont pas arrêtées avec la fin de la guerre, même si les moyens utilisés par les différents acteurs ont changé.



Luttes de pouvoir et luttes pour le territoire : le jeu des acteurs locaux

Pendant la guerre, l'objectif pour les habitants de Mitrovica est de protéger son territoire contre l'intrusion de l' "Autre". Par la suite, s'approprier la ville de Mitrovica est un enjeu fondamental dans la guerre psychologique. On peut se demander si la ville de Mitrovica constitue aujourd'hui une ville ou plutôt 2 villes distinctes, tant le jeu des acteurs politiques cherchant à marquer les quartiers-territoires d'une identité rejetant l' "Autre" s'est ancrée dans l'espace urbain. Nénamoins, on assiste également à la poursuite de la lutte pour les territoires : en effet, l'extrême-Nord de la ville de Mitrovica est progressivement occupé par des Albanais. Ceux-ci s'installent autour des cimetières musulmans. Mais, bien plus qu'un symbole de la différenciation religieuse, il s'agit surtout d'une lutte pour le contrôle de Mitrovica. En effet, la ville toute entière est un géosymbole : celui qui s'appropriera la ville dans son ensemble sera le réel "vainqueur", puisqu'il imposera son identité, son contrôle et sa volonté politique. L'espace est alors l'objet de tous les "désirs" : son contrôle est une finalité symbolique, un message politique, une réelle victoire. La question de la durabilité de la ville pose alors des enjeux complexes et multiples : quelle identité pour cette ville (le choix du nom sera ici très symbolique) ? Quelle économie (le complexe industrialo-minier de Trepca est, à ce jour, toujours hors de fonctionnement : ses installations sont plus qu'obsolètes et polluantes. Mais, une question se cache derrière cet aspect matériel : avant la guerre, le complexe industrialo-minier fonctionnait grâce à une complémentarité des communautés : les équipes n'étaient certes pas mixtes, mais les savoir-faire se complétaient de sorte que des équipes d'ingénieurs serbes formés à Belgrade permettaient à des équipes d'ouvriers albanais d'obtenir un rendement limité, mais qui nourrissait l'ensemble de la ville en créant un certain pouvoir d'achats). Force est de constater que la question économique ne se pose parmi les acteurs politiques de Mitrovica, concentrés sur la question de l'identité de la ville, et sur les rivalités entre communautés. Pourtant, l'inactivité des populations est un problème fondamental pour les autorités de la ville. La question des réseaux criminels et de leur volonté de maintenir le chaos dans la ville pour asseoir leur trafic. Par conséquent, la question identitaire cristallise les tensions entre les communautés, mais aussi elle occulte les problèmes profonds du fonctionnement et de la durabilité de cette ville. Les acteurs politiques en charge du fonctionnement politique de Mitrovica pérénisent cet échec en concentrant leur attention sur la question des rivalités de pouvoir intercommunautaires. Pourtant, la (ré)conciliation (peut-on réellement parler de réconciliation là où il n'y avait pas de conciliation avant la montée des tensions, juste une ignorance de l' "Autre" ?) passe par le rétablissement d'une économie urbaine saine et durable. Maintenir cette précarité sociale est le meilleur moyen d'empêcher les populations d'accepter la présence de l' "Autre" et de les rendre plus sensibles à des discours extrémistes rejetant la responsabilité de la pauvreté urbaine sur la présence de l' "Autre".



La présence de la communauté internationale à Mitrovica : géopolitique d'une gestion de crise urbaine

L'impact de la présence internationale à Mitrovica a été analysé en détail par le géographe Yann Braem dans son article "Mitrovica/Mitrovicë : géopolitique urbaine et présence internationale" (Balkanologie, volume VIII, n°1, juin 2004, pp. 73-104). Quelques éléments d'actualisation : l'indépendance du Kosovo auto-proclamée par la communauté albanaise le 17 février 2008 pose de nouveaux défis pour la communauté internationale. La question de la frontière vécue entre l'aire de peuplement serbe et l'aire de peuplement albanaise, matérialisée par la rivière Ibar dans la ville de Mitrovica, marque l'intervention de la communauté internationale, qui elle-même répond par une action territorialisée en fonction de cette ligne de fracture. En effet, si l'on s'attarde sur le cas des ACM (actions civilo-militaires, missions humanitaires à des fins militaires), on constate que très rapidement le déploiement différencie 2 espaces : les ACM-Nord (agissant dans l'aire de peuplement serbe) et les ACM-Sud (dans l'aire de peuplement albanais). Jusqu'à l'autoproclamation de l'indépendance, l'action de la communauté internationale était double : d'une part militaire et policière (avec le déploiement de la KFOR sous mandat otanien, et de la MINUK sous mandat onusien) et diplomatique (avec la question du statut futur du Kosovo). Cette dualité de l'action se traduit matériellement dans l'espace urbain de Mitrovica. Ainsi, "la stratégie de la communauté internationale [ici, avant l'indépendance] reste officiellement le statu quo, en dépit des avancées significatives réalisées vers l'indépendance. [...] Et de ce point de vue, les questions territoriales traduisent le glissement, à travers des conflits sur le terrain, de représentations qui ne sont ni discutées, ni ouvertement débattues. En effet, ce statu-quo imposé ne signifie pas que les projets géopolitiques aient été abondonnés, Mitrovica/Mitrovicë restant l'un des points de confrontation de ces projets antagonistes. Plus encore, il semble que le statu-quo actuel encourage la poursuite de ces objectifs par d'autres moyens, plus insidieux que la discussion. Les stratégies de harcèlement dont se rendent coupables les extrémistes serbes tant qu'albanais obéissent aux mêmes logiques géopolitiques d'appropriation violente d'espaces géographiques plaçant les populations et leur localisation au coeur même du conflit, comme enjeux géopolitiques, à l'instar des opérations militaires serbes visant à vider le territoire du Kosovo au printemps 1999" (Yann Braem, op. cit., pp. 102-103). La présence de la force internationale n'empêche pas l'homogénéisation continue de chaque quartier de la ville. Au contraire, on assiste même à un renversement du nettoyage ethnique, sur un mode passif. Les moyens sont plus suggestifs qu'actifs, mais le résultat est le même : l'instauration d'un sentiment de peur (voir "Le nettoyage ethnique à Mitrovica : interprétation géographique d'un double déplacement forcé"). Aujourd'hui, de nombreuses questions restent en suspens : quelle place et quel rôle pour la présence internationale ? Quelles formes prendre-t-elle ? Quelle souveraineté pour les acteurs locaux et les acteurs internationaux dans la ville de Mitrovica ? Si ces questions sont occultées par une actualité internationale très mouvementée, elles posent néanmoins la question, au-delà de l'échelle de la ville de Mitrovica, de la présence internationale au Kosovo, mais également du rôle de l'interventionnisme international dans l'ensemble des Balkans. Autre question en suspens : les conséquences indirectes de l'indépendance du Kosovo. Selon un jeu de dominos, l'indépendance du Kosovo a "ré-activées" d'autres revendications : celles des Serbes du Kosovo demandant leur rattachement à la Serbie bien sûr, mais également celles des Albanais du Sud de la Serbie, des Albanais du Nord de la Macédoine, et par "ricochets" les autres minorités de Macédoine, les Serbes de Bosnie-Herzégovine... On part de la situation d'une ville d'environ 80 000 habitants pour arriver à l'échelle balkanique. La gestion de la crise à Mitrovica dépasse la question de la ville pour impliquer l'ensemble du Kosovo ; et la question du Kosovo dépasse également ce petit territoire de 10 887 km² pour "grignoter" sur l'ensemble des Balkans. La gestion de la crise par la communauté internationale semble passer par une politique de l'urgence : on agit après les événements, on ne les anticipe pas (pourtant, tous les spécialistes du Kosovo parlaient de l' "inévitable indépendance" de la province et d'une auto-proclamation devant l'échec de négociations peu actives...). Enfin, la récurrence des violences interethniques dans la ville de Mitrovica pose la question de l'efficacité de la présence internationale et d'une bonne identification des réels enjeux géopolitiques urbains.



Ces quelques éléments répondront, je l'espère, aux pistes de réflexion lancées par Olivier Kempf, sur son blog Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques. Son blog, très intéressant, est d'ailleurs à (re)découvrir, notamment pour les nombreuses réflexions menées en termes de géopolitique, ses articles sur la géographie militaire, et sa relecture quasi-quotidienne, chapitre par chapitre, de l'ouvrage De la guerre de Clausewitz, qui analyse et éclaircit cet ouvrage de référence sur les rapports entre la politique et la guerre.


Note : les schémas ici proposés sont issus de mon mémoire de maîtrise Les opérations militaires en milieu urbain : le cas de Mitrovica (Kosovo) et celui de DEA Les opérations militaires en milieu urbain : le cas de Mitrovica et de Sarajevo, et ont été présentés lors de conférences et colloques.


Balkanofonik : les 10 ans du Courrier des Balkans


Pour tous ceux qui s'intéressent aux Balkans, le travail du Courrier des Balkans, revue électronique présentant la traduction de très nombreux articles de la presse balkanique, n'est certainement pas passé inaperçu. Le Courrier des Balkans organise et soutient également de très nombreuses manifestations, de la promotion de la culture balkanique (expositions, concerts...) à des rencontres entre chercheurs et intéressés (conférences, apéro-débats...). Aujourd'hui, le Courrier des Balkans fête ses 10 ans et organise pour l'occasion les "Balkanofonik" au studio de l'Ermitage le samedi 29 novembre 2008 (Paris 20ème arrondissement). Au programme : la diffusion du film A qui est cette chanson ? d'Adela Peeva (Bulgarie, 2005) et un concert. A signaler également : un apéro-débat "Quoi de neuf dans les Balkans" à Quimperlé (Bretagne) le vendredi 14 novembre 2008, animé par Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, auteurs de Comprendre les Balkans. Histoire, sociétés, perspectives (Editions Non lieu, Paris, 2008 pour la 2ème édition mise à jour, 1ère édition 2007, 352 pages). L'occasion surtout de parler du Courrier des Balkans, une source d'informations inestimable pour tous ceux s'intéressant aux Balkans !