Découvrez une approche géographique de la ville en guerre,
une réflexion de géographie politique, sociale et culturelle
sur les enjeux de la guerre, le vivre en guerre,
les enjeux de la reconstruction et de la réconciliation.
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Le 17 février, le Kosovo a fêté le 1er anniversaire de son indépendance. A quelques heures d'un départ pour la ville de Mitrovica (ce qui laissera ce blog inactif - tout au moins très ralenti ! - quelques temps), voici l'article de Stéphane Sohian, journaliste, résumant son enquête faite au moins de février 2009 dans les villes de Pristina (capitale du Kosovo) et de Mitrovica (sorte de "ville frontalière" séparée par la limite entre l'aire de peuplement majoritairement serbe au Nord et albanais au Sud : non pas que la frontière soit juridique, mais elle marque bien les pratiques spatiales des habitants des 2 quartiers Nord/Sud, et symbolise parfaitement la persistance de la peur et des tensions). Différence d'ambiance entre Pristina et Mitrovica.
"Les Kosovars ont fêté, hier, le premier anniversaire de l'indépendance de leur pays. Une douce euphorie a baigné toute la journée sur Pristina. Mais la rancoeur perceptible au nord du pays menace.
Dans quelques heures, le Kosovo va avoir un an. A Pristina, sur le boulevard Mère Térésa, il fait -6° et une odeur de pneu brûlé remplace les effluves de döner kebab des échoppes alentours. Des voitures bondées, tantôt aux couleurs albanaises, tantôt américaines, se livrent à un rodéo nocturne. Frénétique. Les moteurs hurlent, les cris fusent, la fête a commencé. Ce mardi matin, les habitants de la capitale commentent la une du quotidien Gazeta Express: une photo d'un nourrisson surmontée de ce titre «Il grandit!». Une métaphore appropriée dans le pays le plus jeune d'Europe, où 75% de la population a moins de 25 ans. «C'est un grand jour pour nous. Les jeunes réalisent qu'on est passés par une guerre, que tout ne marche pas parfaitement, mais ils ont toujours ce sens de la fierté nationale et sont fatigués de prendre les armes», explique Jetmir Bakija, 25 ans.
Reconnaissance envers l'Amérique
Une douce euphorie plane sur la ville. Des milliers de personnes convergent vers le centre. Pendant que le président Fatmir Sjediu et le Premier ministre Hashim Thaci s'adressent au Parlement, la foule, très jeune, tangue au son des tubes albanais. Un adolescent, grimé en soldat de l'UCK, l'armée de libération, entraîne la foule à scander «USA, USA, USA...». Une reconnaissance absolue à l'Amérique de «Bil Klinton», qui a même donné son nom à une artère de la capitale!
Mitrovica, ville divisée
Il faut à peine trente minutes de bus pour rejoindre Mitrovica, au nord du Kosovo. Une sorte de petit Beyrouth des Balkans, où 60.000 Kosovars albanais (lireci-dessous) peuplent le sud de la rivière Ibar, à 200 mètres de la rive nord occupée par 15.000 Serbes. «Lors de l'indépendance, les Albanais sont restés terrés chez eux, moi aussi, tous craignaient des incursions serbes depuis l'autre rive, explique Florent Hajrizi, Kosovar albanais de 29 ans, militant de la réconciliation dans une ONG locale. Pour eux, c'est aujourd'hui l'indépendance.» Le pont sur l'Ibar est scruté en permanence par des soldats français pour prévenir des affrontements. Très rares sont ceux qui osent le traverser. L'espace d'une journée, Mitrovica nord est devenue une cité fantôme. Quelques rares passants rasent les murs, et ces derniers parlent pour eux. Des «1389» vengeurs rappellent que c'est à cette date que le Kosovo est devenu le coeur de la nation serbe. Des croix gammées sont accolées aux sigles de l'UE ou de l'Otan. A Bosnjacka Mahala, un des rares faubourgs multiethniques du secteur, les soldats de la KFOR et les policiers sont omniprésents. «Il y a beaucoup de patrouilles, alors ça devrait rester calme, même si les gens sont assez furieux», estime Rado, un policier serbe en poste.
La menace serbe
En remontant vers le centre, un slogan rageur est inscrit sur une façade: «God save Ossetia», comme si la stratégie russe en Géorgie devait s'appliquer au Kosovo. En début d'après-midi, des députés de Belgrade et le ministre serbe au Kosovo sont venus en meeting à Mitrovica, à l'invitation des autorités locales. Le mot d'ordre exprimé: «Le Kosovo fait partie d'un Etat indivisible, l'Etat de Serbie»."
Un Café géo le jeudi 19 mars 2009 à Mulhouse, avec pour invité Roland Pourtier, professeur de géographie à l'Université Paris I, spécialiste de l'Afrique, sur "Le Congo (RDC) et la poudrière du Kivu : géopolitique d’une périphérie à haut risque", à 19h, au Café L'Avenue (place de l'Europe).
"La mort de deux soldats dans l'attaque la veille d'une caserne de l'armée britannique en Irlande du Nord, un fait sans précédent en plus de dix ans, a ravivé dimanche [le 8 mars 2009] la crainte d'un retour à la violence et d'une déstabilisation d'un processus de paix encore fragile" (AFP, "Ulster: l'attaque contre une caserne britannique fait craindre pour la paix", 8 mars 2009). L'IRA-véritable (une branche dissidente de l'Armée républicaine irlandaise - IRA) a revendiqué en fin de journée la fusillade (2 morts et 4 blessés graves). Les titres des journaux annoncent l'apparition d'un véritable malaise dans le processus de paix en Irlande du Nord, et une véritable fragilisation de la paix. Derrière le sensationnel journalistique, les enjeux de la crise en Irlande du Nord sont muliples. Voir à ce propos le billet "Géographie politique de l'Irlande du Nord" (6 octobre 2008) et une émission du Dessous des cartes qui résume l'histoire de l'Irlande du Nord.
"Irlande du Nord", Le Dessous des cartes, 5 décembre 1998.
Les lieux de l'affrontement en Irlande du Nord : enjeux symboliques et enjeux sécuritaires
Les frontières sont bien évidemment un espace de tensions. La géographe Jennifer Heurley a travaillé sur la problématique des effets de frontière qui délimitent l'Irlande du Nord et sur les frontières vécues à l'intérieur de ce territoire (notamment à travers une thèse intitulée Les frontières internes et externes de l'Irlande du Nord. Logiques territoriales et recomposition d'un espace conflictuel, soutenue en 2001, Université Paris-Sorbonne, 459 pages + annexes).
La frontière entre les "deux Irlande" a peu à peu laissé place à sa dimension politique, au profit d'une dimension avant tout économique, constituant ainsi une zone d'échange et non plus une barrière (notamment à travers le processus d'intégration du Royaume-Uni et de l'Irlande dans l'Union européenne). Jennifer Heurley parle ainsi de "dépassement de la frontière" par le biais du recul des entraves à la criculation (les passages sont désormais totalement ouverts). Néanmoins, certains marquages territoriaux (tels que des panneaux, mais également des "control zone") subsistent, rendant ainsi la frontière visible. Mais, d'une manière générale, la frontière entre les "deux Irlande" s'est recomposée en se transformant avant tout en discontinuité économique (notamment comme frontière monétaire). Les travaux de Jennifer Heurley montrent que les habitants les plus jeunes (moins de 30 ans) sont moins sensibles à un effet barrière, et en cela l'atténuation de l'effet barrière.
Parallèlement, les frontières vécues intérieures, qui n'ont aucune réalité juridique, se sont faites de plus en plus "oppressantes" dans les logiques territoriales, au point de recomposer les territoires et les pratiques spatiales. Dans les villes, la ségrégation spatiale entre les communautés catholiques et protestantes est toujours très forte et marquent les pratiques spatiales des habitants. Les peacelines, murs construits à des fins sécuritaires, font ainsi partie intégrante de la recomposition territoriale des villes d'Irlande du Nord, et marquent de réelles discontinuités dans le paysage urbain et dans des pratiques spatiales des habitants. Voir, à ce propos, "La guerre, la ville et le mur" (billet du 22 janvier 2009). Les tags et les peintures sur ces peacelines reflètent également une volonté forte de mise à distance de l' "Autre" et de non-partage de l'espace urbain.
Autre lieu de tensions et de symboles : les rivières. Dans le contexte de ségrégation spatiale intercommunautaire, les murs ne sont pas les seuls à matérialiser la distanciation (on retrouve cette problématique de la rivière et du pont dans de nombreuses autres villes en guerre, telles que Mostar en Bosnie-Herzégovine ou Mitrovica au Kosovo). Sans tomber dans le déterminisme spatial, la rivière peut constituer une discontinuité territoriale à partir du moment où des hommes l'instrumentalisent comme telle. L'article de Jean-Paul Haghe et de Jean-Claude Vimont, 2002, "Les rivières d'Irlande du Nord et les affrontements intercommunautaires" (Trames, n°10), montre combien les rivières peuvent devenir des frontières vécues au gré des recompositions territoriales et de l'effet d'enfermement volontaire recherché en termes de sécurisation (vivre dans MON territoire et non dans le territoire de l' "Autre" où je me sens en insécurité).
Enfin, les territoires militaires sont bien évidemment des espaces de tension. Symboles de la présence britannique en Irlande du Nord, ils sont les cibles-symboles (comme l'a montré l'attentat de ce dimanche 8 mars 2009) de l'opposition à cette présence et de la lutte séparatiste. Ce sont en effet de parfaits géosymboles de la souveraineté du Royaume-Uni sur l'Irlande du Nord.
En cette journée internationale de la femme, voici quelques éléments d'une géographie du trafic des femmes dans les villes balkaniques. Pour retrouver les principales problématiques sur la question des réseaux criminels dans les villes en guerre, voir le billet "Les trafics dans les villes en guerre : éléments de réflexion géographique".
Le trafic de femmes : quelques éléments d'une géographie de la criminalité
Le "trafic de femmes" est une expression courante qui définit "le phénomène de migration qui conduit à la prostitution forcée. On parle aussi bien de "trafic" que de "traite" des femmes et il n'existe pas de réelle différence entre les deux termes, si ce n'est que le deuxième fait plutôt référence à l'esclavage du XIXe siècle" (Vanessa Simoni, 2004, Le trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine, mémoire de maîtrise de géographie, Université Paris-Sorbonne, p. 7). Derrière ce terme général, se cachent différents phénomènes spatiaux et différents lieux : les territoires du recrutement, le transport et les routes d'acheminement de la "marchandise" (les femmes sont alors traitées comme une marchandise, tout comme dans le cas des drogues, des armes, des organes humains, des cigarettes... ou tout autree marchandise qui sont "commercialisées" par les réseaux criminels), les territoires-relais sur ces routes, les territoires de "consommation".
a/ L'espression "traite des femmes" désigne le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d'autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d'autorité ou d'une situation de vulnérabilité, ou par l'offre ou l'acceptation de paiements ou d'avantages pour obtenir le consentement d'une personne ayant autorité sur une autre aux fins d'exploitation. L'exploitation comprend, au minimum, l'exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l'esclavage ou les pratiques analogues à l'esclavage, la servitude ou le prélèvement d'organes ;
b/ Le consentement d'une victime de la traite des personnes à l'exploitation envisagée, telle qu'énoncée à l'alinéa (a) du présent article, est indifférent lorsque l'un quelconque des moyens énoncés à l'alinéa (a) a été utilisé ;
c/ Le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil d'un enfant aux fins d'exploitation sont considérés comme une "traite de personnes" même s'ils ne font appel à aucun des moyens mentionnés à l'alinéa (a) du présent article.
Les Balkans dans la guerre et dans l'immédiat après-guerre : une plaque tournante des trafics
Si les Balkans ne sont pas touchés par le phénomène de tourisme sexuel, cette région est néanmoins devenue une zone majeure dans les trafics de femmes depuis les guerres de décomposition de l'ex-Yougoslavie. Les Balkans sont ainsi devenus une plaque tournante pour les trafics en tous genres, et dans cette perspective les villes ont pris la place de relais. La déstabilisation politique, la remise en cause de la souveraineté étatique et les difficultés pour assurer le contrôle territorial ont permis le développement des activités criminelles dans cette zone, notamment par l'émergence de nombreuses "zones grises" contrôlées par des réseaux criminels. Les différentes dimensions du trafic de femmes se retrouvent dans les mêmes espaces : les Balkans sont à la fois des espaces de "recrutement", des espaces de transit des "marchandises" et des espaces de "consommation". Recrutement du fait de la pauvreté (par le biais de promesses ou de "vente" de femmes par leur famille) et de l'absence d'un contrôle sécuritaire dense (enlèvements, menaces...). Espaces de transit qui sert de relais dans l'acheminement des victimes de la traite des femmes depuis l'Europe de l'Est ou des autres pays balkaniques, vers l'Europe de l'Ouest. Dans ses travaux de recherche, la géographe Vanessa Simoni a ainsi identifié qu'en Bosnie-Herzégovine, la part des victimes étrangères était largement majoritaire, tandis qu'au Kosovo victimes locales et victimes étrangères représentent chacune environ 50 % de la part totale. Consommation, parce que les pays balkaniques sont également des espaces de destination des victimes Il y a donc confusion entre espaces d'origine des victimes, espaces de transit, et espaces de destination.
Le marché Arizona, un haut-lieu du trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine
Cette présentation s'appuie sur les travaux de Vanessa Simoni, doctorante en géographie, qui a réalisé 2 mémoires sur la question du trafic des femmes en Bosnie-Herzégovine (mémoire de maîtrise) et à Belgrade (mémoire de DEA), et travaille sur une thèse concernant les trafics de femmes dans le monde, leurs espaces et leurs représentations. Le marché Arizona est un vaste campement de 2.500 étalages et boutiques en bois, étendu sur 25 hectares, situé dans la zone "frontalière" entre les 2 entités constituant la Bosnie-Herzégovine (Fédération croato-bosniaque et Republika Srpska), ainsi qu'à proximité des frontières avec la Serbie et la Croatie. "Ce centre de libre échange s'est développé pendant la guerre en bordure de route près d'un "checkpoint" américain. Spontanément, le marché est devenu un point de rencontres et d'échanges commerciaux interethniques, c'est-à-dire un modèle encourage par le Bureau du Haut-Représentant. Mais le marché est resté longtemps sans réglementation et les activités criminelles y ont rapidement progressé. Symbole de l'entreprise (et de l'emprise) du marché noir, le marché Arizona est alors devenu une légende, celle du marché où l'on peut tout acheter pour certains et celle de "la matérialisation de l'enfer sur terre" pour d'autres. Le marché Arizona devient en effet le plus grand marché aux esclaves d'Europe" (Vanessa Simoni, 2005, "Le trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine", L'Ex-Yougoslavie, dix ans après Dayton. De nouveaux Etats entre déchirements communautaires et intégration européenne, L'Harmattan, Paris, p. 60). L'emplacement du marché s'explique par la présence du check-point militaire américain, qui garantissait une neutralité et une sécurité pour la vente des marchandises au coeur du conflit. Néanmoins, le contrôle du marché Arizona échappe vite à tout contrôle par l'absence de réglementation. Le marché Arizona est alors devenu à la fois un espace de transit et un espace de destination des victimes du trafic des femmes. Espace de transit puisqu'échappant à la loi, il offrait un relais aux réseaux criminels dans l'acheminement des victimes vers l'Europe de l'Ouest. Espace de consommation, avec le développement d'une vingtaine de maisons closes, qui ouvraient leurs portes la nuit (et la présence du checkpoint américain a été un des facteurs permettant ce développement de la prostitution : en 2001, des journalistes ont découvert que certains militaires faisaient ainsi partie des clients, alimentant la criminalité du marché Arizona). "Le marché Arizona a tenu pendant de nombreuses années un rôle très important dans l'organisation spatiale du trafic de femmes en Bosnie. Sorte de centre névralgique, le marché Arizona mettait en relation propriétaires de bar et trafiquants et permettait l' "approvisionnement" des nights clubs du pays en esclaves. D'autres "marchés aux filles" existent aujourd'hui un peu partout en Europe balkanique : près de la frontière entre la Serbie et la Hongrie, à Debrecin, entre la Serbie et la Roumanie ou encore entre la Serbie et la Bulgarie. En Serbie, le village de Veliki Trnovac, à côté de la ville de Bujanovac, est réputé pour être un "véritable supermarché des trafics" [voir Jean-Arnault Dérens, 2002, "Les Balkans, carrefour de l'exil et de la prostitution", Confluences Méditerranée, n°42, été 2002, pp. 143-151]. Tout comme le marché Arizona, ce village a profité d'une situation géographique stratégique. Se trouvant à la limite des territoires contrôlés par la guérilla séparatiste albanaise en 2000-2001, il serait devenu une "zone franche" où pouvait se retrouver les mafieux serbes et albanais" (Vanessa Simoni, 2004, Le trafic de femmes en Bosnie-Herzégovine, mémoire de maîtrise de géographie, Université Paris-Sorbonne, p. 65).
Les trafics de femme dans la mondialisation
Selon le Fonds des Nations Unies pour la population (FUNAP), environ 4 millions de personnes sont victimes de la traite dans le monde entier en 2001, dont 500 000 pénètrent en Europe occidentale. Selon l'UNICEF, 1,2 million d'enfants sont victimes des trafiquants d'êtres humains chaque année. "La prolifération mondiale de la prostitution a eu un impact majeur sur la "consommation", qui a pris un caractère de masse" (Richard Poulain, "Mondialisation des industries du sexe, crime organisé et prostitution : Éléments d’une sociologie de la production « prostitutionnelle »", L'agression sexuelle, coopérer au-delà des frontières, CIFAS, 2005, p. 33). Les éseaux criminels profitent à la fois de la multiplication de "zones grises" dans le monde entier (zones qui échappent à tout contrôle étatique, dans un contexte de déstabilisation politique et économique), ainsi que de la facilitation des communications et des déplacements. Les zones ainsi abandonnées par les Etats sont autant de "niches" où les réseaux criminels peuvent s'installer. La mondialisation de la criminalisée organisée ne signifie pas son a-territorialisation, bien au contraire. Les organisations criminelles s'installent dans des territoires qu'ils soumettent à leur contrôle et depuis lesquels ils établissent un réseau entre zones de recrutement, routes d'acheminement, et zones de consommation. En imposant leur autorité et leur dimension dans des territoires, les organisations criminelles peuvent également y trouver un marché pour écouler leurs "marchandises", et organiser avec efficacité l'acheminement des marchandises. Leur implantation territoriale est donc très importante dans leur stratégie de développement, notamment par rapport aux réseaux criminels concurrents. La carte ci-dessous (Laurent Testot, "Trafics d'êtres humains aujourd'hui : première étude", Sciences Humaines, n°173, juillet 2006) cache la complexité du processus criminel : les Etats sont identifiés comme pays consommateurs, pays d'origine, ou pays exportateurs et importateurs. Pourtant, le cas des Balkans révèle l'imbrication sur un même territoire des différentes étapes origine/transport/consommation.
De plus, il ne faut pas oublier que les chiffres présentés sont difficilement vérifiables. Les trafics sexuels partent également de discours politiques, notamment ceux qui s'appuient sur un dynamique de sécurisation des territoires. La thèse de Philippe Chassagne sur les trafics criminels dans les Balkans montrent combien la lecture de l'économie organisée n'est pas lisse, participant à la fois à l'illégalité et à la légalité par le biais du relancement de l'économie officielle (on retrouve la même problématique concernant les productions d'opium en Afghanistan, par exemple, entre pays consommateurs qui tentent d'éradiquer ces productions pour éviter l'acheminement de la drogue sur leur territoire, et ruraux afghans qui ne peuvent survivre avec une production céréalière et cultivent de l'opium pour une rentabilité qui leur permet à peine de survivre). Les enjeux sécuritaires des uns s'opposent alors aux enjeux économiques des autres. A propos des discours, voir Jacqueline Berman, 2003, "(Un)Popular Strangers and Crises (Un)Bounded: Discourses of Sex-trafficking, the European Political Community and the Panicked State of the Modern State", European Journal of International Relations, Vol. 9, No. 1, 37-86.
Le dossier "Trafic et prostitution dans le monde", La nouvelle lettre de la FIDH, n°38, juin 2000, pp. 5-20 (avec notamment le témoignage de 3 jeunes bosniennes).
Sur son blog "Etudes Géopolitiques Européennes et Atlantiques", Olivier Kempf signale 2 blogs sur les questions de défense : "L'Art de la Défense et de la Sécurité" tenu par Thomas Bonte (étudiant en Master 2 Droit et Politiques de la Défense et de la Sécurité,diplômé d'un Master 1 de Droit Public à l'Universite Lille 2) et "Mon blog Défense" (dont l'auteur est consultant dans le domaine de la défense, observateur indépendant de tout industriel ou état-major). 2 blogs particulièrement actifs qui abordent des questions très diverses sur les enjeux actuels de la défense et d'apporter leurs points de vue dans les débats stratégiques. Géostratégie, doctrines d'emploi des forces armées, tactique, guerres asymétriques, enjeux géopolitiques... sont autant de sujets abordés avec beaucoup de sérieux par ces 2 blogs à (re)consulter !
Dans un tout autre domaine, le blog "Planète vivante" propose une analyse des enjeux environnementaux contemporains. On y trouvera de nombreux articles sur les défis posés par une urbanisation galopante de par le monde : risques d'inondations, pauvreté urbaine, émeutes urbaines, impacts environnementaux de mauvaises gestions urbaines, enjeux humanitaires... le tout appuyé par des études de cas analysées avec précision. La place donnée à l'étude des conflits actuels (Gaza, Géorgie, Zimbabwe, Afghanistan, Comores...) est très conséquente et offre une perspective géographique sur l'appréhension des zones de tensions dans le monde.
Le photographe Alexandre Chevallier a été nominé à la 24ème édition de la Bourse du talent pour son travail sur "Paysage d'après-guerre : Sarajevo, février 2004". Derrière la reconstruction du centre-ville historique, les traces du siège de Sarajevo (1992-1995) se lisent toujours dans le paysage urbain. Les périphéries n'ont pas bénéficié du même effort de reconstruction, des bâtiments portent encore les stigmates des tirs d'obus et des balles qui ont menacé pendant 3 ans le quotidien des Sarajéviens. "Le siège militaire a laissé sa trace aux endroits disputés tant stratégiquement qu’"éthiquement". Dobrinja, Ilidza, Novo Grad, Novo Sarajevo, la cité olympique des jeux de 1984 sont ces lieux. Là, un espace se reconstitue. L’ancien, le détruit, le désaffecté, l’"inhabitable habité" côtoie le neuf, le "en construction" et le rénové. Après 1995, certains endroits ont pu par instant être "disputés" politiquement. Ainsi découvre-t-on un espace où construction de type socialiste se superposent aux sièges militaires, aux financements internationaux, aux initiatives locales, aux réparations familiales. Un espace, blessé, stigmatisé, en mouvement. Voué à évoluer encore. Ces images ne sont que ce qu’elles représentent, un parti-pris. Un instant de ce mouvement, 6 journées en février 2004". Derrière le regard du photographe, on découvre la réalité des populations les plus pauvres, qui vivent aujourd'hui dans des bâtiments vétustes et souffrent de la gestion du budget de la Bosnie-Herzégovine. Les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre ont ainsi institutionnaliser la division du pays en deux entités : la Fédération croato-bosniaque, et la Republika Srprska. A la tête de l'Etat de Bosnie-Herzégovine, chaque poste est partagé par 3 personnes (un Serbe, un Bosniaque et un Croate) qui s'alternent sur le même siège. Si cette répartition tenait à la volonté de voir représentée chaque communauté dans les postes à responsabilité, elle a aussi un coût important. Pour faire simple : 3 personnes, donc 3 salaires. Et le coût de fonctionnement de ce système politique (qui s'étend également aux hauts postes à responsabilité de l'administration) pèse énormément sur le budget. De plus, la part des destructions se lit également dans l'économie du pays. Pour exemple, les forêts ont été en grande partie détruites, alors que la ressource bois constituait une part importante de l'économie de la Bosnie-Herzégovine. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres... Les aides internationales se sont taries. Dans ce contexte, la reconstruction des périphéries de la ville de Sarajevo se fait attendre, et des bâtiments totalement détruits marquent le paysage comme des géosymboles des conséquences du siège de la ville.
Voir également les les photographies d'Eloïse Bollack, ancienne étudiante en géographie, sur la ville de Sarajevo, qu'elle a réalisé lors de ses deux séjours de six mois à Sarajevo en 2003 et 2004 dans le cadre de sa maîtrise et de son DEA.
Le Dessous des cartes propose une émission le 17 mars 2009 sur "Les cartes des autres". Les cartes sont toujours l'illustration d'une rélexion, du point de vue de l'auteur, et ne doivent pas être entendues comme une vérité absolue, mais bien comme un argument. Il est possible de faire mentir les cartes thématiques, de leur donner sens et d'influencer l'opinion de ceux qui les consultent. Le choix des figurés, l'oubli ou la surabondance de certaines thématiques, l'intentionnalité de l'auteur, le contexte de production de la carte... sont autant de questionnements que doit se poser celui qui regarde une carte comme l'éclairera cette émission du Dessous des cartes. "Les cartes ne sont pas neutres, elles expriment chaque fois une vision du monde. À partir de L'Atlas des Atlas, le Dessous des Cartes montre une Australie au nord, le Japon avec les Amériques à l'est et à l'ouest, ou encore la Syrie dans un monde arabe sans frontières".
La blogosphère stratégique française s'enrichit d'une belle initiative, menée par 14 auteurs de blogs. Si chacun des auteurs conservera une réflexion personnelle sur chacun de leur blog, l'originalité de cette fédération vient compléter leurs analyses et la rencontre entre auteurs et lecteurs. Alliance géostratégique vient habilement compléter le débat sur la stratégie française, européenne, otanienne... "Ce qui est vraiment nouveau, c’est que le débat vient du bas vers le haut : ce n’est pas cette origine qui entraîne une moins bonne qualité, au contraire. Surtout, le débat est extrêmement réactif à l’actualité, grâce au format de blog que n’ont pas les institutions. Dès lors, en additionnant touts les billets écrits, l’alliance met en ligne chaque mois plus de pages que la plupart des instituts. Cet enrichissement, nous voulons le partager. C’est pourquoi nous avons créé cette plate-forme commune, qui est une étape supplémentaire dans l’organisation du débat stratégique en général, et de la blogosphère en particulier". A consulter régulièrement pour tous ceux qui s'intéressent aux évolutions géopolitiques du monde contemporain et au débat géostratégique !
L'émission Les enjeux internationaux sur France Culture (tous les jours, 07h15-07h25), présentée par Thierry Garcin, sera consacrée ce mercredi 4 mars 2009 aux "Mercenaires et conflits armés", avec pour invité Michel Klen (spécialiste militaire, et notamment auteur de L'Odyssée des mercenaires, paru en 2009). Cette émission peut être réécoutée pendant 6 mois sur le site de France Culture.
Sur la question de la privatisation de la violence, on pourra également consulter en ligne :
L'entretien de la revue Sciences Humaines avec Christian Bouquet (professeur de géographie à l'Université Bordeaux III, spécialiste de l'Afrique), "Afrique : des mercenaires aux seigneurs de guerre", Sciences Humaines, n°197, octobre 2008 (ce numéro présentait également 2 autres articles : celui de Sami Makki sur "Le retour des mercenaires", et l'entretien avec Jean Radvanyi (géographe spécialiste de la Russie) "Russie : une violence privatisée... et contrôlée" qu'il est possible d'acheter sur le site de la revue (seules les 1ères lignes sont disponibles en accès gratuit).
Malgré le cessez-le-feu en vigueur depuis le 18 janvier 2009 suite à l'opération "Plomb durci" menée dans la bande de Gaza par Tsahal en décembre 2008 et janvier 2009, l'armée israélienne a lancé le jeudi 26 février 2009 une série de raids aériens visant les tunnels situés dans le Sud de la bande de Gaza, et qui permettent une activité de contrebande (notamment en armes, mais aussi en médicaments, vivres...) depuis l'Egypte voisine. Ces raids s'inscrivent dans une série de bombardements menés depuis l'annonce du cessez-le-feu (voir l'article de François-Bernard Huyghe, "Gaza : le critère de la victoire", sur le site de l'IRIS, 11 février 2009) visant à la destruction des tunnels reliant la bande de Gaza et l'Egypte (pour exemples : bombardements du 16 février 2009, du 2 février 2009, du 27 janvier 2009...).
Les tunnels permettent ainsi le développement d'une économie parrallèle dans la bande de Gaza (cette économie souterraine s'est développée en réaction au blocus israélien). "Les tunnels relient la ville égyptienne de Rafah et le camp de réfugiés palestiniens du même nom à l’intérieur de Gaza. C’est devenu un réseau fantastique et vital de couloirs creusés dans un sous-sol sablonneux. Un tunnel typique fait environ 500 mètres de long, à une profondeur de 14 ou 15 mètres. Chacun coûte entre 50.000 et 90.000 $ et requiert plusieurs mois d’intense labeur. Ces tunnels passent sous la zone tampon de Philadelphi – une bande de terre à la frontière, placée sous contrôle militaire israélien en vertu des accords d’Oslo de 1993" (Sara Flounders, "Les tunnels de Gaza. Une économie souterraine et un symbole de résistance", site Mondialisation.ca, 8 février 2009). En réalité, le réseau de tunnels est très développé, et chaque tunnel correspond à une fonction : tous les tunnels ne sont pas consacrés à l'approvisionnement en armes, mais beaucoup d'entre eux servent à la survie de la population (nourriture, médicaments, carburant...). Les conditions de vie dans la bande de Gaza sont de loin les plus déplorables de tous les territoires palestiniens : surpeuplement, extrême pauvreté, manque de nourriture... (voir, à ce propos, un rapport de Médecins du Monde datant de 2006 sur l'état de santé des populations de la bande de Gaza). Mais les tunnels sont aussi un géosymbole : celui de la résistance. Et ce sont également ces symboles qui sont attaqués par les raids aériens israéliens.